BALEINE
C'est la grande merveille de la mer. La
' Voy. ci-dessous Tarticle buffle, '
' ÀurochuSy urnus, uror, urus.
couleur de ses écailles lui donne Taspect d'un vaste banc de. sable. Les matelots la prennent pour une île, y jettent Tancre, y abordent, y allument du feu et y font leur cuisine :
Entrer cuident en boene place, Lor ancres gîetent, lor feu font, Lor mengfier cuisent sor ce mont.
Afin de mieux amarrer leur vaisseau, ils enfoncent des pieux dans ce qu'ils prennent pour un sol ferme et, durant ce temps, le feu continue. Mais la baleine finit par s'apercevoir que son dos rôtit; alors, elle plonge rapidement, et entraîne avec elle dans les profondeurs de l'abîme la nef et les matelots. La baleine est assez vorace et elle a l'estomac assez ample pour les engloutir tous, puisqu'on sait que Jonas, avalé par elle, s'y trouva fort au large : « Ce est li peisson qui reçut Jonas le prophète dedans son ventre, selonc ce que Testoire dou viel testament raconte ; il cuidoif* estre alez en enfer, por la grandor dou lieu où il estoit. »
Faute de mieux, la baleine sait se contenter de poissons. La suavité de son haleine les
* Il croyait.
attire à la file et ils disparaissent dans sa panse aussi large qu'une vallée :
Et cil les transglout toz ensemble En sa pance, qui est si lée ' Gomme ce fust une valée.
Vincent de Beauvais trace un tableau très pittoresque et très exact des opérations qui, au treizième siècle, constituaient la pèche de la baleine. De nombreuses barques destinées à agir de concert étaient rassemblées, et les marins faisaient retentir l'air du son des cymbales, car la baleine a Toreille charmée par la mélodie musicale. Au moment où l'imprudent cétacé y prêtait toute son attention, un pécheur lui lançait une pique que terminait une longue corde, et la flottille s'éloignait en grande hâte. L'animal frappé s'abandonne alors à des mouvements désordonnés, mais prévus, puis s'enfonce dans les flots. Il fait de vains efforts pour se dégager du fer qui le retient captif et il élargit ainsi sa blessure. Il reparaît enfin à la surface et ne tarde pas à donner les signes d'une mort prochaine. Les matelots se rapprochent, et l'espoir du succès communique du courage aux moins hardis.
* Lai||e.
On entoure le monstre, il est achevé à coups de pique ; on le lie avec des cordages , et triomphalement on Tamène à terre, au milieu d'enthousiastes acclamations ^
Albert de Bollstadt, à qui Ton peut reprocher de prendre le cachalot [cetus) pour le mâle de la baleine, indique un autre procédé, consistant à lancer de loin sur la bête un harpon au moyen d'une sorte de baliste. La forme du harpon est décrite avec beaucoup de fidélité.
Les hardis pécheurs qui se livraient à la poursuite des baleines étaient désignés dans les langues du Nord par un nom spécial, et formaient des compagnies appelées Societates walmannorum^ des mots wal, baleine, et mann, homme.
Albert nomme la graisse de la baleine graspots^ ^ vocable qui figure bien souvent dans les ordonnances royales de cette époque. Le craspois ou lard de carême composait, en effet, la principale nourriture des pauvres gens pendant les jours maigres. D'autres parties de son corps, la langue entre autres, étaient fort
* « Cum magno tripudio. »
' « Hujus piscis lardum est quod graspois vocatur. n L'on écrivait plus ordinairement craspois.
estimées, et l'on en faisait grand usage, surtout dans les couvents ^ Les églises de Saint-Bertin et de Saint-Omer percevaient un droit de quatre deniers pour chaque queue de baleine. L'abbaye de Caen prélevait la dîme des baleines prises à Dives *, l'église, de Goutances celle des langues de baleine amenées à Merri*. Les fanons avaient leur emploi dans l'industrie : Guillaume le Breton nous apprend, par exemple, que sous Philippe- Auguste les guerriers en composaient des ornements pour leurs casques ^.
Au douzième siècle, les Norvégiens et les Islandais avaient « distingué déjà vingt-trois espèces de baleines par des noms différens ; et, bien que la description qu'ils en ont
' u Frequentissime magnae portiones strutionum (d'esturgeons)... et crassus piscis quae balena dicitur abunde ministrabatur. » Gesta abbatum Trudonensium, lib. XIII . Dans Luc d'Achery, Spicilegium, t. VII, p. 509.
* Fundatio SS, Trinitatis Cadomensls (1066j. Dans le Gallia christiana, t. XI, instrumenta, p. 59.
^ Jiulla Eugenii JII, pro Ecclesia Constantiensi (1145). Dans le Gallia christianuy t. XI, p. 239.
* Guillaume le Breton (Guill. Armoricus) nous montre le brave Renaud de Dammartin
Baleneque jubas seu cornua bina gerentem.
(PhilippidoSy édit. Delaborde, t. II, p. 270. Voy. ^uBsi p. 331.) ,,
laissée soit très imparfaite, on y recônrioît la plupart de celles que l'on rencontre aujoui"- 4'hui dans les mers du Nord '. »
La baleine et ses cangénères (cachalots, rorquals, jubartes, etc.) sont, de nos jours, les plus grands des animaux connus ; mais la race, sans cesse décimée par les pêcheurs, tend à disparaître.
La baleine atteint jusqu'à trente mètres de longueur, sur une circonférence de dix à quatorze mètres. Ses mâchoires ont jusqu'à six mètres d'ouverture, et l'on compte au moins neuf cents fanons de chaque côté de son palais. Des coquillages s'attachent à sa peau et s'y multiplient comme sur un rocher (Cuvier).