Les soirées d'Aix-les-Bains
Lorsque vous m'avez demandé la permission de publier les pièces de théâtre qui composent ce volume, j'ai hésité. Faites en six jours pour être jouées le septième, ces petites comédies, pour la plupart, n'étaient pas destinées à l'impression. La représentation n'est pas la lecture. Les spectateurs sont en petit nombre, presque toujours sympatiques et d'une indulgence extrême. Les lecteurs n'obéissent pas au même courant bienveillant et poli; ils sont plus nombreux, mais ils sont isolés. La pièce, dépouillée du prestige de la mise en scène, des costumes et du jeu des acteurs, réduite à elle-même enfin, leur plaît rarement. Ils posent le livre, le reprennent et le posent encore, en étouffant un bâillement. Courir la chance d'ennuyer les gens ! J'ai longtemps reculé. Je veux vous dire ce qui m'a décidée. Votre demande m'a fait relire mes pièces, et, chose singulière, en les relisant, ce n'est pas à elles que je pensais, mais au temps où je les avais écrites. Chacun de leurs vers, méchant ou médiocre en soi, me rappelait l'heure où je l'avais fait, l'autre heure où mon petit public l'avait entendu. Quoique ce passé n'ait guère que cinq ou six ans, j'en suis maintenant si loin, si loin, qu'il m'apparaît comme celui d'une personne qui n'est pas moi, mais que je connais et dont les impressions me sont familières. Je pourrais parler de moi à la troisième personne sans m'étonner beaucoup, et je trouve je ne sais quel charme à en parler ainsi.
C'esl de 1854 à 18G0. Une je me I i enfant, forcée de quitter la France blir à \\\sur les bords du lac du Bourget, au Savoie. Elle passe ses journées a lire, b étudier; le soir, quand, avec les grandes ombres, descend la mélancolie de l'exil, elle songe a ses amis restés à Paris; elle leur écrit... Quelques-uns d'eux s'arrachent de temps en temps à leurs travaux, à leur foyer, pour venir la visiter. Ils la trouvent triste, et, comme elle est à l'âge où le plaisir distrait du chagrin : — Amusez-vous! lui disent-ils. Les amusements sont rares dans une petite ville. Quelques bals pendant la saison, de longues promenades, un voyage en Suisse, un autre en Italie... Quelqu'un songe au théâlre. Jouer dans un salon les proverbes de Musset, quelle fête! Et puis que desoins, depréoccupations de nature à chasser la tristesse! La distribution des rôles, les répétitions, les costumes, la mise en scène, que sais-je?.., Vite l'idée est adaptée. Il y avait tout un avenir d'oublis et d'émotions nouvelles dans celle idée; aussi fut-elle adoptée au nlhou-
siasme. On se mel à l'œuvre, et la première représentation a lieu. Le premier pas était fait. Au bout d'un an, un petit théâtre était construit : un chalet tapissé de mousse el de roses. On élargissait ]e cercle des spectateurs, el le produit de la recette [oo Taisait des recettes de douze cents à quinze cents lianes était coasacré à soulager les pauvres de la vallée. Là on trouvai! tout du théâtre. excepté le mensonge : les jeunes premiers étaient îles membres des clubs parisiens; un vrai comte jouait le Caprice: les altistes. 1rs écrivains se disputaient les rôles de genre. Il) avait, dans la troupe, jusqu'à un financier, qui avait deux t'ois le droit de porter ce nom. La directrice cependant, émerveillée de son premiei en rèvail d'autres... Elle a joué les pièces deMariveau, de Musset, de Barrière! si elle faisait des pièces à sou tour... El la voilà qui se mei j l'œuvre el qui se taille des rôles eu pleine imagination.,.
Deux vers .!,• deux poêles la frappent; elle en l'ail les litres Je
deux proverbes, et développe eu quelques scènes la pensée qu'a Éàlsic S|1 nature impressionnable.
Un soir, sur le beau lae du Bourget, an moment OÙ la nuit
commence à brunir les petites vagues bleues qui vont se briser aux rochers gigantesques, doucemcnl balancée mu- ce In moelleux l|U1. [,erCe la brise, elle s'attriste. Vcc mdée -m- le bord de la gou-
dole, elle laisse tomber le livre qu'elle parcourait songeuse, et la Mélancolie vient s'asseoir à son côté. Ses yeux regardent sans voir; elle compare son destin à celui d'une autre exilée, génie immense à laquelle elle a voué un culte tout particulier. Elle évoque le souvenir de madame de Staël. L'inspiration lui vient au souvenir des glorieux travaux et des incidents multipliés qui ont rempli l'existence de la fille de Necker.Elle rentre, et, de cette impression sortent deux études dialoguées : Madame de Staël à Coppet et Corinne. Chaque pièce a ainsi sa source dans un sentiment, dans une émotion intime; mais tout cela est trop vite conçu, construit, écrit et joué. Au reste, l'auteur était alors bien loin de songer à publier ces petites études incomplètes et évidemment insuffisantes. Cela était fait pour des amis et joué devant des amis. Cependant il y avait au fond de ce travail liâtif et négligé quelque chose de bon ; ou n'écrit pas avec son cœur, son âme et la foi de sa première jeunesse sans jeter de temps en temps sur le papier une idée généreuse ou une situation intéressante.
Je n'en veux pour preuve que le fait suivant. Un jour, Brindeau, qui allait donner des représentations en Italie, passe par Aix-les-Bains. Il y prend les manuscrits de deux des pièces du chalet et les emporte avec lui. Deux mois après , il écrivait de Gênes qu'il avait joué ces deux pièces et qu'elles avaient été applaudies.
Cet avant-propos était nécessaire pour faire comprendre aux lecteurs la source des pièces qui composent ce recueil. Ce ne sont pas, à proprement parier, des comédies, ni des vaudevilles. Ce sont de doux et de charmants souvenirs enchâssés dans une action idéale et poétique. Nous avons voulu confesser notre faiblesse pour mériter l'indulgence de notre juge. Ce que nous lui présentons dans ces pages, ce sont les premières effluves de notre vie littéraire. C'est l'histoire de ce temps si beau d'enfantillages et de plaisirs puérils, ce temps qu'on appelle la pmmavera. Et, comme nous le' disions, dans un ouvrage écrit à dix-huit ans et intitulé : Nice ancienne et moderne, il faut tenir compte à l'écrivain de sa position et des circonstances particulières au milieu desquelles il compose un ouvrage.
Dans le premier ouvrage de notre plume , qui a eu l'honneur, honneur dû sans doute à des circonstances exceptionnelles, à
i PRÉFACE
l'inexpérience el peut-être aux malheurs de l'auteur, d'avoir dix. sepl édilions successives, voici en quels lerraes : • parlais des premières tentatives de l'imagination :
a Je comprends qu'on - ers un écrivain connu qui
doil justifier une réputation acquise et qui entre le front haut dans
l'arène littérair i il réclame orgue lleusemcnl sa place. Il écrit
parce qu'il seul en lui le génie et la force. Il s'impose à l'admiration des contemporains ! Mais de même qu'il recherche la gloire el les applaudissements de la fou!'- e aussi doit-ii se sou-
mettre à toutes les rigueurs de la critique. Je suis loin d'avoir cette ambition. Plût au ciel que la vie douce et paisible me fût permise, je ne la troublerais pas par des velléités littéraires! Hélas! il n'en est pas ainsi. Je suis exilée, errante, en pays étranger... arrachée à toutes les joies de la patrie et du foyer. La France m'est fermée, à moi, Française par le cœur et parle sang, et, repoussée de cette tant belle et tant douce patrie, je me liens sur les limites pour apercevoir de loin la cime de ses monte- entendre le bruit des Ûots qui vonl baigner ses rivages. Peut-on m'en vouloir de charmer par quelques travaux sans importance les tristes heures de l'exil, et dans chaque uégligence d'une plume distraite ne doit-on pas voir, en y compatissant, le regret de la patrie perdue? En un mot. d'autres écrivent pour écrire, et moi j'écris pour oublier.
« Comme l'insecte laborieux, dès mon enfance, j'amassai des provisions pour l'arrière-saison. 11 doit être doux alorsde remoater h' passé ei d'évoquer devanl soi, par le moyen de quelques notes relues mélancoliquement, les émotions qu'on éprouve eu tare d'une ruine, au milieu d'un site pittoresque, sous un ciel radieux, oude~ vaut un beau coucher de soleil.
Dix années onl passe sur ma tète depuis le temps où j'écrivais e is lignes, où j'esquissais ces proverbes. Mon exil a cessé, le temps a mûri ma raison. Il est certainement beaucoup de ers paj
lis que je ne signerais pas aujourd'hui. — Pourquoi donc n'ai-je pas voulu les corriger, pourquoi nelcsai-je pas rendues plus dignes du publie ? — .le ne puis trop déOnir le sentiment qui
S'Oppose a ee que je relmirhe ees paUA rCS feuillets de ma première
jeunesse, il me semble que je commettrais une espèce de sacrilège eu leur enlevanl leur cache! d'inexpérience el d'hésitation. Non,
je ne pourrais me décider à rien changer à ce monument de mon passé, à ces souvenirs de mes joyeuses et poétiques récréations.
L'incorrection même de tous ces essais m'a paru rendre mieux cette époque de ma vie. Dans ces tâtonnements, dans ces recherches, dans ces lignes trop souvent défectueuses, dans ces souvenirs charmants, dans ces plaintes amères, dans ce chaos d'une imagination en train de se former, je retrouve, moi, mille souvenirs; le lecteur, lui, m'y retrouvera peut-être.
MARIE RATTAZZI.