SCÈNE III
STOCBOROUCII et MANUELA. (Cette dernière veste d'abord au fond.)
stocborougii [sombre et rêveur).
Le Français est entreprenant, l'Espagnole es1 ardente, mais l' anglais esl opiniâtre... Essai ons toujours, nous ver-
rons ensuite : oui, c'est cela, mon plan est adroit, original et bien combiné : cette peste de Paquita une fois hors de la maison, plus rien à redouter ! Dieu me bénisse! Deux femmes contre un seul homme, c'est trop de moitié,
manuela [s' avançant).
Hum... hum...
STOCBOROUGH.
Quoi ! vous ici, milady !
MANUELA
J'allais chez vous.
STOCBOROUGH.
Chez moi ! je bénis le hasard qui m'a fait venir au-devant de vous... Vous désiriez me parler, chère ladv ?
MANUELA
Oui, milord, je voulais vous parler d'une chose qui s'est passée àDrury-Lane, ce soir, pendant que vous dormiez,
STOCBOROUGH.
Vraiment !
MANUELA
Oh ! vous n'avez rien vu, rien entendu : cela du reste était insignifiant pour un indifférent, et vous l'êtes un peu trop, milord ; mais ma dignité d'épouse exige que je vous demande aide et protection contre des procédés qui m'offensent... Eh bien, vous ne me répondez pas?...
STOCBOROUGH.
De quoi s'agit-il? et d'abord étes-vous bien sûre que je fusse assez profondément endormi pour ne rien voir et ne rien entendre ?
MANUELA
Ah! si vous ne dormiez pas, c'est autre chose : alors dites-moi ce qui s'est passé ce soir, et soyez assuré que je comblerai au besoin les lacunes de votre récit.
STOCBOROUGH.
Soit... mais daignez d'abord vous asseoir; on cause mieux assis. Voici le fait : on jouait ce soir le Marchand de Venise, un chef-d'œuvre de notre immortel Shakspeare, le plus grand poëte qui ait jamais existé !
MANUELA
Après le grand Calderon de la Barca !
STOCBOROUGH.
Oh ! avant !
MANUELA
Milord, vous êtes Anglais, et je suis Andalouse !
stocborough [à part .
Hélas! (Haut.) Je continue :A"ous vous rappelez, madame, que Shylock demande à couper une livre de chair sur le corps de son débiteur; eh bien, à cette scène, une voix qui m'a fait tressaillir s'est écriée dans la loge voisine : «Une livre de chair! beau sacrifice ! j'en donnerais dix, j'en donnerais vingt, moi ! pour obtenir l'amour de cette charmante lady !
manuela [étowdim eut).
C'était Arthur !
stocborough [la regarde fixement sans parler). A part.) Ah ! il s'appelle Anlmr, je ne savais pas son petit nom, je m'en souviendrai. liai' t. J'ai donc voulu vous demander...
manuela [l'interrompant).
Admirez la coïncidence : je venais, moi, vous demander aide et protection contre des assiduités qui m'obsèdent, contre d'indiscrètes démonstrations qui m'affichent et...
STOCBOROUGH.
Et... que vous avez encouragées!
MANUELA
Moi!
STOCBOROUGH.
Vous! milady... Oh ! je ne viens pas vous faire des reproches... mais permettez-moi de prendre un fauteuil à mon tour; je vous l'ai dit, on cause mieux assis. Votre pensée, milady, vous venez de me la dire tout à l'heure franchement et sans détour, je le suppose du moins ; je n'ai donc rien à vous demander que la faveur de m'écouter un instant. Vous êtes Espagnole, milady, le soleil de votre patrie allume dans les veines de vos compatriotes des feux qui dans nos froides régions peuvent sembler volcaniques ! Nous aimons à notre façon, vous aimez à votre guise ! je conçois cela, je le conçois même tellement bien que je me reproche parfois d'avoir enchaîné, pour la vie, au destin d'un homme comme moi, l'existence d'une femme comme vous !
MANUELA
Milord !
STOCBOROUGH.
Mon Dieu! oui, je vois bien que je me suis trompé en pensant que des devoirs réciproques, une intimité douce, un échange de bons procédés pouvaient tenir lieu de l'amour. Eh bien, je suis Anglais, j'ai l'habitude de mettre
en pratique tout ce qui me parait théoriquement bon et
bien. J'ai donc résolu de mettre un terme à une situation qui fait notre tourment à tous les deux; vous êtes aimée [Dénégations de Manuela); vous êtes aimée, je le sais, et
vous êtes bien près d'aimer à votre tour...
MANUELA
Oh ! milord !
STOCBOKOUGH.
Je continue. Vous aimez peut-être. Quel est mon devoir, sinon de renoncer à un bonheur que je ne mérite pas, et de réunir deux cœurs faits l'un pour l'autre? Le rôle do tyran ne me plaît guère. Je suis raisonnable et froid... J'ai tout calculé. Je vous rends votre liberté. {Bruit de voiture.) Une chaise de poste entre dans la cour de l'hôtel, c'est moi qui -l'ai demandée; elle est garnie de tout ce qu'il faut pour un long voyage; vous pouvez donc partir avec monsieur... monsieur... [Il cherche un moment.) Arthur!...
MANUELA
Partir ! moi ! avec lui !
STOOBOROUGH.
Partir! vous! avec lui! oui! je le permets. Seulement, si j'abandonne mes droits, je veux au moins être sûr que vous ne perdrez pas au change, et que l'homme que vous aimez est véritablement digne de votre amour : or, de cet amour je ne demande qu'une preuve, une preuve facile à donner, qu'il a lui-même offerte ce soir...
MANUELA
Que voulez-vous dire?
STOCBOROI H.
Ce gentleman, M. Arthur... oui, M. Arthur, c'esl cela,
a déclaré tout haut que, pour être aimé de vous, il donnerait volontiers dix ou vingt livres de sa chair, n'est-ce pas? Moi, je n'en demande pas tant, et je le tiendrai volontiers quitte pour un doigt !
MANUEL A
Un doigt ?
STOCBOROUGH.
Oh ! n'importe lequel ! Celui qu'il voudra, peu m'importe !
Vous plaisantez, milord ! Vous n'avez pu sérieusement concevoir une semblable pensée !
STOCBOROUGH.
Aussi n'est-ce pas à moi, mais à M. Arthur qu'en revient tout l'honneur, après Shakspeare, toutefois.
MANU EL A
Quoi ! un pareil sacrifice !
STOCBOROUGH.
Un sacrifice ! et de quel mot vous servez-vous pour moi qui vais vous perdre tout entière ?
MANUEL A
Mais c'est une infamie!... Tenez, vous êtes un homme cruel et sanguinaire.
STOCBOROUGH.
Très-bien ! continuez ! vous avez le choix des épithètes ; mais il faut rester avec moi ou partir avec lui ! Si vous partez, je réclame son doigt !
MANUELA
Qui trouvère z-vous pour vous aider dans un pareil attentat?
STOCBOEOUG-H.
Je ne compte que sur moi-même !
MANUELA
Bourreau !
STOCBOROUGH.
Allons, rassurez-vous; je ne lui couperai rien; mon épreuve sera complète, s'il croit à la réalité du sacrifice ! Amenez-le donc à consentir, et tout sera dit...
MANUELA
Vous me jurez...
STOCBOROUGH.
Foi de gentleman ! Foi de Stocborough de Clinton Yorkshire !
MANUELA
C'est une folie!... Si je consens à m'y prêter, c'est pour vous guérir de votre vilaine jalousie... Mais comment mener à bonne fin semblable comédie, comment faire part de votre singulière proposition à ce monsieur ! Ce soir ! à cette heure!
STOCBOROUGH.
Il va venir ici, mandé par moi !
MANUELA
Par vous?
STOCBOROUGH.
Il fallait bien, tout préparer... et. ..tenez! onvienl m'an-
noncer sa visite..