MADAME DE STAËL. — MADAME RÉCAMIER. — CHATEAU- BPJAND. — B. CONSTANT
MADAME EÉCAMIEK.
Eh bien! mon bon ami, Vous n'êtes pas de ceux qui font rien à demi, L'avez-vous convaincu? Le déserteur nous reste.
CHATEAUBRIAND
C'est un ambitieux, la chose est manifeste.
MADAME RÉCAMIER
Vous voulez fermement servir votre empereur.
B. CONSTANT
De servir son pays on doit se faire honneur.
CHATEAUBRIAND
Le pays, aujourd'hui subjugué par cet homme, Comme au temps de César a renouvelé Rome ;. Ebloui par sa gloire, il marche et ne voit pas L'abîme que la guerre a creusé sous ses pas. La gloire coûte cher; car au fond rien de stable :' L'édifice est fragile et construit sur le sable.
►AME DE STAËL
Au lieu do .satisfaire au grand désir de paix
Que ces dix ans di : d misauxcœura français,
Il entretient l'esprit d'agression, s m glaive^
Donne au peuple français une fièvre sans trêve : Des nerfs les mieux trempés la fièvre vient à bout.
n. CONSTANT.
Soit. Je sers mon pays, dis-je, et par contre-coup L'homme qui, pour l'instant, le mieux le représente ; Il prit, à ses débuts, la France agonisante, Vous le reconnaissiez alors ; vous conveniez Des hautes vérités qu'aujourd'hui vous niez, A savoir que lui seul pouvait sauver la France Et lui garder son rang de première puissance.
CHATEAUBRIAND
Ah ! tant qu'il a marché, conquérant novateur, Dans la route où mon œil contemplait sa hauteur, Eu avant! J'applaudis à ces coups de génie ! Je contemplais par lui la France rajeunie : Je croyais que son front, fier de son consulat, Cachait l'idée ; — aussi je disais : c'est Joad ; C'est le grand-prètre osant renverser la couronne, Et préparant l'instant de démasquer le trône... Mais le jour ®ùj sans crainte, au mépris des traités, 11 osa défier les rois épouvantés, En leur jetant pour gage, effroyable assurance, Le cadavre d'un lils du sang royal de France, Ce jour-là, réveillé de mon illusion, J'ai vu tout Le néanl de cette ambi\ ion. Le despote superbe un mqmeni pou1 séduire; A la tin il révolte ci l'on doil le maudire.
B. CONSTANT
Je ne veux pas, mon cher vicomte, disputer,
Ce n'est point le lieu; mais, il faut le constater,
Les peuples sont souvent sauvés par l'arbitraire.
Revenir au passé serait trop téméraire,
A peine en sortons-nous. D'ailleurs, en fait de rois,
Les questions de race et de droit sont, je crois,
Pure sensiblerie, erreur systématique
Dont il faut déblayer le terrain politique.
En France, où les esprits changent à tout moment,
Nous ne voulons changer notre gouvernement
Qu'à la condition d'avoir toujours le même.
C HATEAUBRIAND .
C'est un sophisme creux comme Byron les aime.
B. CONSTANT
Où je vais aujourd'hui, demain vous irez, vous.
CHATEAUBEIAND.
Attendez à demain, vous serez avec nous.
B. CONSTANT
Eh ! n'ai-je point déjà, par excès de faiblesse, Perdu le meilleur temps de ma verte jeunesse ?
MADAME RÊCAMIER.
Oui, mais monsieur n'est point aimable ni charmant Pour certaine personne au cœur bon, simple, aimant. .
B. CONSTANT
C'est vrai.
CHATEAUBRIAND
Mais venez donc à mon aide, baronne !
110 MADAME DE STAËL
MADAME DE STAËL
Pourquoi donc? Il ne faut contrarier personne! Monsieur n'est-il pas libre? Et pourquoi voulez-vous Contraindre sa pensée ou combattre ses guùts? N'est-il pas naturel que son regard avide Contemple le lever de ce soleil splendide, Et qu'il vole vers lui, comme l'aigle éperdu? Combien ne faut-il pas gagner de temps perdu ! Vous êtes mes amis, et je ne veux pas faire De la sensiblerie, ainsi qu'une bergère, Mais convenez qu'au moins je pouvais me flatter Que l'on n'en viendrait pas un jour à regretter D'avoir auprès de moi, par excès de faiblesse, Perdu le plus beau temps de sa verte jeunesse !
B. CONSTANT
Il vient un âge où l'homme est forcé de choisir, La plus belle maîtresse alors qu'il doit servir, C'est sa patrie.
Eh bien ! servez-la, sans conteste.
B. CONSTANT
Je ne veux pas vous fuir, non, ei je vous l'atteste. Je vous aime et je veux vous revenir un jour Grand, illustre, et plus digne enfin de votre amour.
madame de stael.
Ne me parlez jamais d'affections lointaines : .le u'y crois pas. Vraiment, sont-elles Mon certaines Lorsque la politique en vienl troubler le cours? La politique! ô Dion! le tombeau des amours !
B. CONSTANT
De mes plus chers travaux vous seriez l'Egérie.
MADAME DE STAËL
Paris est assez loin des monts de l'Helvétie, Et Bonaparte et moi nous entendons fort peu. Merci, monsieur Numa!
B. CONSTANT
Vous vous faites un jeu De mes tourments! Le cœur des femmes est étrange ! Essayez donc d'y lire, à tous moments il change!
MADAME DE STAËL
Un homme politique ému du changement !
B. CONSTANT
Chère Fanny, tantôt vous parliez autrement. . . Vous semhlez affecter . . .
Eien!
B. CONSTANT
Faut-il que je dise Que votre cœur n'a plus une entière franchise?
MADAME DE STAËL
Je suis ce qu'on me fait.
B. CONSTANT
Tu m'as désespéré, Fanny ! Si tu me dis : Reste, — je resterai.
MADAME DE STAËL
Eh! que m'importe à moi qu'on parte ou qu'on demeure? Mon orgueil se révolte à la fin ,