‹ Les soirées d'Aix-les-BainsChapitre 32 sur 131 · MADAME DE STAËL. — MADAME RÉCAMIER. — CHATEAU- BPJAND. — B. CONSTANT · texte numérisé non relu

MADAME DE STAËL. — MADAME RÉCAMIER. — CHATEAU- BPJAND. — B. CONSTANT

MADAME EÉCAMIEK.

Eh bien! mon bon ami, Vous n'êtes pas de ceux qui font rien à demi, L'avez-vous convaincu? Le déserteur nous reste.

CHATEAUBRIAND

C'est un ambitieux, la chose est manifeste.

MADAME RÉCAMIER

Vous voulez fermement servir votre empereur.

B. CONSTANT

De servir son pays on doit se faire honneur.

CHATEAUBRIAND

Le pays, aujourd'hui subjugué par cet homme, Comme au temps de César a renouvelé Rome ;. Ebloui par sa gloire, il marche et ne voit pas L'abîme que la guerre a creusé sous ses pas. La gloire coûte cher; car au fond rien de stable :' L'édifice est fragile et construit sur le sable.

►AME DE STAËL

Au lieu do .satisfaire au grand désir de paix

Que ces dix ans di : d misauxcœura français,

Il entretient l'esprit d'agression, s m glaive^

Donne au peuple français une fièvre sans trêve : Des nerfs les mieux trempés la fièvre vient à bout.

n. CONSTANT.

Soit. Je sers mon pays, dis-je, et par contre-coup L'homme qui, pour l'instant, le mieux le représente ; Il prit, à ses débuts, la France agonisante, Vous le reconnaissiez alors ; vous conveniez Des hautes vérités qu'aujourd'hui vous niez, A savoir que lui seul pouvait sauver la France Et lui garder son rang de première puissance.

CHATEAUBRIAND

Ah ! tant qu'il a marché, conquérant novateur, Dans la route où mon œil contemplait sa hauteur, Eu avant! J'applaudis à ces coups de génie ! Je contemplais par lui la France rajeunie : Je croyais que son front, fier de son consulat, Cachait l'idée ; — aussi je disais : c'est Joad ; C'est le grand-prètre osant renverser la couronne, Et préparant l'instant de démasquer le trône... Mais le jour ®ùj sans crainte, au mépris des traités, 11 osa défier les rois épouvantés, En leur jetant pour gage, effroyable assurance, Le cadavre d'un lils du sang royal de France, Ce jour-là, réveillé de mon illusion, J'ai vu tout Le néanl de cette ambi\ ion. Le despote superbe un mqmeni pou1 séduire; A la tin il révolte ci l'on doil le maudire.

B. CONSTANT

Je ne veux pas, mon cher vicomte, disputer,

Ce n'est point le lieu; mais, il faut le constater,

Les peuples sont souvent sauvés par l'arbitraire.

Revenir au passé serait trop téméraire,

A peine en sortons-nous. D'ailleurs, en fait de rois,

Les questions de race et de droit sont, je crois,

Pure sensiblerie, erreur systématique

Dont il faut déblayer le terrain politique.

En France, où les esprits changent à tout moment,

Nous ne voulons changer notre gouvernement

Qu'à la condition d'avoir toujours le même.

C HATEAUBRIAND .

C'est un sophisme creux comme Byron les aime.

B. CONSTANT

Où je vais aujourd'hui, demain vous irez, vous.

CHATEAUBEIAND.

Attendez à demain, vous serez avec nous.

B. CONSTANT

Eh ! n'ai-je point déjà, par excès de faiblesse, Perdu le meilleur temps de ma verte jeunesse ?

MADAME RÊCAMIER.

Oui, mais monsieur n'est point aimable ni charmant Pour certaine personne au cœur bon, simple, aimant. .

B. CONSTANT

C'est vrai.

CHATEAUBRIAND

Mais venez donc à mon aide, baronne !

110 MADAME DE STAËL

MADAME DE STAËL

Pourquoi donc? Il ne faut contrarier personne! Monsieur n'est-il pas libre? Et pourquoi voulez-vous Contraindre sa pensée ou combattre ses guùts? N'est-il pas naturel que son regard avide Contemple le lever de ce soleil splendide, Et qu'il vole vers lui, comme l'aigle éperdu? Combien ne faut-il pas gagner de temps perdu ! Vous êtes mes amis, et je ne veux pas faire De la sensiblerie, ainsi qu'une bergère, Mais convenez qu'au moins je pouvais me flatter Que l'on n'en viendrait pas un jour à regretter D'avoir auprès de moi, par excès de faiblesse, Perdu le plus beau temps de sa verte jeunesse !

B. CONSTANT

Il vient un âge où l'homme est forcé de choisir, La plus belle maîtresse alors qu'il doit servir, C'est sa patrie.

Eh bien ! servez-la, sans conteste.

B. CONSTANT

Je ne veux pas vous fuir, non, ei je vous l'atteste. Je vous aime et je veux vous revenir un jour Grand, illustre, et plus digne enfin de votre amour.

madame de stael.

Ne me parlez jamais d'affections lointaines : .le u'y crois pas. Vraiment, sont-elles Mon certaines Lorsque la politique en vienl troubler le cours? La politique! ô Dion! le tombeau des amours !

B. CONSTANT

De mes plus chers travaux vous seriez l'Egérie.

MADAME DE STAËL

Paris est assez loin des monts de l'Helvétie, Et Bonaparte et moi nous entendons fort peu. Merci, monsieur Numa!

B. CONSTANT

Vous vous faites un jeu De mes tourments! Le cœur des femmes est étrange ! Essayez donc d'y lire, à tous moments il change!

MADAME DE STAËL

Un homme politique ému du changement !

B. CONSTANT

Chère Fanny, tantôt vous parliez autrement. . . Vous semhlez affecter . . .

Eien!

B. CONSTANT

Faut-il que je dise Que votre cœur n'a plus une entière franchise?

MADAME DE STAËL

Je suis ce qu'on me fait.

B. CONSTANT

Tu m'as désespéré, Fanny ! Si tu me dis : Reste, — je resterai.

MADAME DE STAËL

Eh! que m'importe à moi qu'on parte ou qu'on demeure? Mon orgueil se révolte à la fin ,

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