LL'CILE
A rien.
CORINNE
Vrai? [Elle s'assied et lui montre un pliant près d'elle.)
Mets-toi là.
Lord Nelvil, mon enfant, est un homme d'élite. L'avenir lui fera la place qu'il mérite : En Angleterre un homme est payé ce qu'il vaut. Crois-moi, dans les honneurs il montera bientôt, Et de porter son nom tu dois te trouver fière !
LUCILE
Je connais mes devoirs. Ma vie est, tout entière, Dévouée à ma tâche, et d'ailleurs notre enfant,
(Mouvement de Corinne.) D'un amour consacré trait d'union charmant, Est là, nous rappelant par ses tendres caresses La sainteté du nœud qui scella nos promesses. — Oh ! mais parlons de toi, si cela t'est égal; Dis-nous plutôt comment tu supportes ton mal?
CORINNE
Ce que je sens, enfant, n'est rien près des souffrances
Qui plongèrent mon âme en d'éternelles transes.
Le destin fut pour moi cruel et bien amer !
Tout ce qui m'était doux, tout ce qui m'était cher,
lin jour me fui ôté... Je doutai de mon âme,
J'osai blasphémer Dieu ! Que c'est faillie une femme!.
CORINNE 153
Mais depuis si longtemps j'ai pu me soutenir,
Que j'espère bientôt perdre tout souvenir! .. .
— Donc, puisque nous parlons souffrance et maladie...
Pour sa santé milord se fixe en Italie,
M'as-tu dit?
Hélas !
OSWALD
Oui, madame, les combats, Le bivouac sur le sol, le quart sur mon trois-mâts, Quelques chagrins aussi domptèrent mon courage ; Le climat d'Angleterre eût achevé l'ouvrage.
LUCILE
Lord Nelvil n'aime pas Londres.
CORINNE
Je le crois bien!
Des brouillards! — C'est, monsieur, d'un mauvais citoyen ! Mais vous êtes absous, vu que c'est très-maussade. Or, puisque vous voici tout comme moi malade, Nous organiserons la maison, bien ou mal, Pour y réaliser un charmant hôpital.
LUCILE
Tu ris, ma sœur?
CORINNE
Cela te déplaît-il, Lucile ?
Eh bien! nous pleurerons, si tu le crois utile. Qu'en pensez-vous, milord, rions-nous?
OSWALD
De grand cœur.
134 CORINNE
Un bon franc rire, c'est un reflet du bonheur. Depuis longtemps, hélasl je n'ai guère vu rire !... J'aime cela pourtant !
CORINNE
Lucile, il faut inscrire Ces mots sur ton carnet.
LUCILE
Que voulez-vous, milord?
Mon esprit ne peut pas faire ce grand effort; C'est difficilement que, rebelle, il se plie A ces grâces qu'on trouve en France, en Italie. Hélas! je suis Anglaise, et de la tète aux pieds; Rien qu'Anglaise.
COEINNE.
Au soleil je veux que vous fondiez, Ma belle, et vous serez bientôt Italienne.
LUCILE
Je ne crois pas.
CORINNE
Je suis un peu magicienne.
— Je sais que nous avons auprès des étrangers La réputation d'esprits vains et légers ; Que, comme on nous refuse à nous, contrée active, D'être une nation compacte et positive, Nous avons le grand tort de perdre, individus, La dignité, l'orgueil qui nous sont défendus, Comme peuple; — mais, chère, apprends à les connaître, Ces bons Italiens, et tu verras peut-être Qu'ils ont au front, marqué de sublimes ardeurs, Le vestige sacré des antiques grandeurs.
CORINNE 155
LUCILE
J'ai toujours fort aimé l'histoire d'Italie ; Sans être Italienne, on peut être accomplie.
CORINNE
Ton ménage, crois-moi, n'en irait pas plus mal, Si tu l'affranchissais du triste et du banal.
LUCILE
Mais, chez nous, tout se borne aux devoirs domestiques, Nos villes ne sont point à l'art très-sympathiques, Et tout ce qui voudrait fixer l'attention, Non-seulement n'aurait nulle approbation, Mais même exciterait le sarcasme ou l'envie. Nous devons accepter la régulière vie, Quoique un peu monotone et triste par instants. D'ailleurs, elle nous fait fort bien passer le temps Sans qu'on s'en aperçoive. Or, pour moi, je préfère Supporter quelque ennui, végéter dans ma sphère, Que de trouver partout des visages surpris Me demandant raison d'un acte mal compris.
oswald [se levant).
Pas si vite, Lucile, et, ne vous en déplaise, Vous vous exagérez les devoirs d'une Anglaise.
CORINNE
Et puis ce sont vraiment des sentiments bourgeois. Milady, lord Nelvil entre au palais des rois.
OSWALD
De la simplicité je ne fais pas un crime,
Mais notre âme a besoin qu'un noble but l'anime ;
Or chercher le bonheur, cet idéal rêvé,
156 CORINNE
N'est-ce point, dites-moi, presque l'avoir trouvé ?
Je me rappelle encor les plaisirs d'Angleterre ! Tout au compas! C'était à me porter en terre, Ivre, comme John Bull, de bière et de tabac! — Et c'est vivre cela? Dis donc que l'almanach Se chargeait de compter mes mortelles journées Aux soins matériels incessamment bornées.
LUCILE
Méchante sœur !
corinne (défaillante) .
Je ris, mais je souffre, ô mon Dieu!...
LUCILE
Ma sœur !
CORINNE
Pardonne-moi, tout cela n'est qu'un jeu.
LUCILE
De grand cœur !
OSWALD
Oh ! ses mains, voyez ! . . . froides ! . . .
LUCILE
Corinne !
CORINNE
J'ai froid... je me sens comme un poids sur la poitrine... Donne-moi ce flacon.
LUCILE
Oswald, retirez-vous '
OSWALD
Elle s'évanouit
CORINNE 157
LUCILE
Le docteur !
OSWALD
Venez tous !
(77 donne des ordres aux domestiques qui sont accourus et sortent ensuite.) LUCILE.
Oswald! retirez-vous. Je le veux...
oswald (à part).
On me nie Le droit de l'assister pendant cette agonie!... Ses mains, sous mes baisers je les réchaufferais...
(Il sort.)