‹ Les soirées d'Aix-les-BainsChapitre 52 sur 131 · COR IN M · texte numérisé non relu

COR IN M

CORINNE

Qu avez-vous à me dire et que me voulez-vous? Grands Dieux!

OSWALD

Si vous saviez ce que mon cœur recèle De désenchantements ! je doute, je chancelle... Je sens gronder la voix d'un sombre désespoir... Oh! ne me parlez pas, vous ne devez avoir Que reproches amers pour ma lâche foHe...

CORINNE

Des reproches !

OSWALD

Tenez, voyez, je m'humilie, N'espérant rien de Dieu, qui me frappe à jamais, Moi qui fis tant de mal à tout ce que j'aimais .'

CORINNE

Oui, je souffre, je suis parfois comme insensée... Mon supplice cruel, hélas ! c'est ma pensée !

OSWALD

Oui, je vous crois, Corinne, et je suis repentant...

CORINNE

C'est vous qu'il faudrait plaindre ! Ah ! je vous aimais tant Vous étiez mon orgueil, la sourde où mon génie Puisait ses pUrs accents de verve et d'harmonie. Ah ! j'étais bien à vous, allez, et sans retour, Car mon enthousiasme égalait mon amour.

Près du triomphateur est celui qui l'insulte ! Vous, vous avez flétri l'idole de mon culte, Vous avez renversé vous-même votre autel ! Vous, autrefois si bon, que vous fûtes cruel,

CORINNE 167

Égoïste ! — Du moins il fallait me le dire...

C'est en vain qtfon le brave, on a peur du martyre.

OSWALD

Oui, vous avez raison, oui, mon cœur a failli. Mais jamais, dans son crime, il ne connut l'oubli. J'accomplissais le vœu d'une volonté chère, Car mon père en mourant...

COKTNNE.

Que me fait votre père !

Raisons que la faiblesse invoque en ses terreurs ! Mais vous êtes heureux, tant mieux !...Et moi... je meurs.

OSWALD

Corinne !...

COKÎNNE.

Taisez-vous... Que le monde est infâme !... Nul ne blâme celui qui torture une femme. Ces idoles d'un jour, sans force et sans appui, On les brise à plaisir, par calcul, par ennui ! Cela fait peu de bruit, une muette offense ! Et personne jamais ne prend notre défense ! On en rit... Et les lois punissent avec art Celui qui donne un coup de hache ou de poignard ; Mais le déchirement d'un cœur qui pleure et crie N'est que le triste objet d'une plaisanterie ! Un bon coup de poignard, voilà ce qu'il fallait A la pauvre Corinne !

(Elle se rassied.) OSWALD.

Ah ! mon cœur s'aveuglait !...

Mais pourquoi, sans le dire, être venue à Londre ?

168 CORINNE

A mes lettres surtoûl pourquoi ne pas répondre?

CORINNE

Je vis votre bonheur auprès d'une autre. — Plélas ! Des beaux jours d'Italie il ne se souvient pas , Me disais-je !... Il lui faut, à présent, dans les femmes, Non l'esprit dominant sur les vulgaires âmes, Non le cœur éprouvé; — mais ces mots séduisants A peine déchiffrés sur un front de seize ans... Cette fleur de beauté si fraîche et si candide, Ce cœur naïf qui n'a pas l'ombre d'une ride...

os wald .

Il fallait vous montrer, j'étais à vos genoux !

CORINNE

La lutte me fit peur — et je doutais de von-.

— L'esprit me semblait ruse et l'amour violence

Près des parfums qu'offrait cette calme innocence.

D'ailleurs, ma jalousie égalait ma fierté.

Ce fut avec une acre et froide volupté

Que je vous renvoyai cet anneau, qui fut nôtre

Et qui brille à présent, sans doute, au doigt... de l'autre !

osyvald [montrant Vanneau).

Voyez !

corinne [émue).

Ah ! taisez-vous !

OSWALD

Lorsqu'on me le remit, Je fus d'abord brisé de honte et de dépit ! Puis, après un accès furieux de démence. Je tombai sous le poids d'une douleur immense... Do votre dévouement, méconnaissant l'excès,

CORINNE 169

Car, pur, il éclatait quand je vous trahissais ; Dénaturant ce trait de votre grandeur d'âme, J'osai, doutant de vous, trop généreuse femme...

COBINNE.

Achevez donc...

OSWALD

J'osai vous accuser.

COBINNE.

Milord, Vous ne m'avez jamais connue !

OSWALD

Oui, j'avais tort !.

Corinne, je vous aime !..

COBINNE.

Erreur encor

OSWALD

Je t'aime !

C'est en vain que je veux me combattre moi-même, Mon cœur, lassé d'offrir un hommage menteur, Sans toi ne peut trouver ni donner le bonheur ! Toi seule vis en moi !

CORINNE

Ciel! éloignez le doute, Cette fois j'en mourrais...

OSWALD

0 ma Corinne ! écoute :

Ce n'est pas le hasard qui m'a conduit ici, C'est Dieu, pour expier mon crime, et me voici.

COBINNE, Ce n'est pas vous, Oswald, c'est moi que Dieu condamne.

170 CORINNE

OSWALD

Toi ! mais un long bonheur de ce moment émane ! L'espoir me soutenait. — Elle pardonnera, Me disais-je, — son cœur, elle me le rendra ! Corinne, ne sois pas sourde à cette prière ! Pardonne, toi si grande, — et reviens, toi si fiere ! Corinne...

CORINNE

Pardonner... Eh quoi? D'avoir été Un homme? un être faible et plein de dureté? C'est à la conscience, à Dieu, juges sévères, Qu'il appartient de voir si les cœurs sont sincères. Nous nous sommes aimés, ces beaux jours ne sont plus. Mes sentiments secrets, vous les avez connus, Vous lisiez dans mes yeux ma moindre fantaisie, Et lorsque j'écrivais, ivre de poésie, Vous étiez le foyer de l'inspiration, L'arcane trois fois saint... A cette passion Tout remontait : pensée, étude, intelligence, Purs élans, subissaient votre heureuse influence, Ah ! dans mes visions, dans mes rêves, Seigneur, Disais-je, Dieu puissant, source de tout bonheur, 0 vous, dont l'indulgence est si souvent promise Aux souffrances du cœur qui soupire et se brise, Envoyez-moi la mort s'il cesse de m 'aimer !. ..

osw'Ai.n.

Ali ! tu m'aimes encor ! Je veux te ranimer Sous mes baisers ! Réponds... Dis... Réponds!...

CORINNE

Oui, je t'aime.

CORINNE 171

Et je meurs ! Le Seigneur me frappe d'anathème.

oswald.

Que m'importent le monde et ses barbares nœuds ! J'ai retrouvé Corinne, et je me trouve heureux ! — Tu fuiras avec moi... Nous irons, loin du monde , Chercher une retraite et secrète et profonde, Où nous retrouverons, sous un ciel généreux, Ta santé d'autrefois, le bonheur pour nous deux. Corinne ! ma Corinne !

COEINNE.

0 l'ineffable extase !

Bonté du ciel, je sens tout mon cœur qui s'embrase !... Je vois, je vois les cieux pour nous deux s'entr'ouvrir. . . C'est à présent, mon Dieu, que je voudrais mourir !

OSWALD

11 faut vivre, Corinne !

(Le prince paraît.) COEINNE.

Ah ! le voile se lève...

0 terreur! Je ne puis plus être à vous... qu'en rêve !..

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