SCÈNE IV
LE CHEVALIER. - MARGUERITE. - JEANNE {filant dans un coin), LE CHEVALIER.
Eh bien! ma charmante hôtesse, pourquoi baisser vos yeux? D'où vient ce trouble, dont j'ignore la cause?
MARGUERITE
C'est que j'ai bien des choses à vous dire, et que je ne sais par où commencer.
LE CHEVALIER
Vous ferais-je peur?
MARGUERITE
Oh! non, bien loin delà; pardonnez à mon inexpérience... et recevezles remercîments que je vous dois pour l'action généreuse...
LE CHEVALIER
Quelle action, et de quoi voulez-vous parler?
Ne dissimulez pas : je vous ai reconnu; c'est vous qui, l'autre jour, m'avez protégée contre les hommes d'armes du comte Sigismond, et mon cœur vous a gardé une gratitude que je suis honteuse de ne pouvoir mieux exprimer.
LE CHEVALIER
Vous m'avez reconnu?... Eh bien !... oui... c'était moi !... et une chose si naturelle est trop pavée par vos remercîments.
MARGUERITE
Vous vous êtes conduit en vaillant chevalier.
LE CHEVALIER
C'est que j'ai un ange gardien qui a rempli mon âme du désir de faire le bien ; cet ange gardien , c'est l'amour, et ceux qu'il daigne inspirer ne sauraient commettre une lâcheté.
MARGUERITE
L'amour?
LE CHEVALIER
L'amour! Sans doute il vous est inconnu... Eh bien ! voyez-vous, ma belle enfant, l'amour, c'est comme l'eau céleste qui donne la vie à ces belles fleurs qui vous ressemblent... au lis, dont vous avez la taille flexible; à la rose, dont vos joues ont la couleur. Sans la rosée , ces plantes si faibles mourraient desséchées; sans l'amour, les qualités que Dieu a mises dans votre cœur ne sauraient s'épanouir; aimez donc, si vous voulez être toujours belle et toujours bonne.
MARGUERITE
Hélas! l'amour n'est pas fait pour nous autres filles d'artisans ; nos pères nous donnent à qui lion leur semble, sans s'inquiéter de notre aveu.
LE CHEVALIER
Vous êtes si jolie , qu'un jour viendra où quelque beau jeune homme, épris de vos charmes, demandera voire main.
MARGUERITE
Je ne fais point de ces rêves-là... et dans ce tournoi j'ai bien vu des nobles dames avec des nobles seigneurs , mais je n'ai pas vu de fille d'artisan parmi eux; et vous-même
avez salué bien des dames à riches atours qui vous regardaient.
LE CHEVALIER
Comment ! vous m'avez aussi reconnu au tournoi?
MARGUERITE
Je vous ai reconnu lorsque votre casque est tombé, et je n'ai pu retenir un cri en voyant votre danger.
LE CHEVALIER
Merci, Marguerite... C'est ce cri qui m'a fait vaincre.
MARGUERITE
Ou bien plutôt le désir de plaire à votre fiancée , qui était sans doute parmi les nobles spectatrices.
LE CHEVALIER
Non, non, c'est bien à votre touchant effroi que j'ai dû le succès de mes armes.
HERMANN [<LU dellOTS).
MARGUERITE
Plaît-il, mon père?
HERMANN (dU dehors).
Va, mon enfant, va chercher dans ta chambre la double clef que je t'ai confiée.
• MARGUERITE
J'y vais, mon père !
LE CHEVALIER
Adieu, Marguerite ; permettez-moi de déposer un baiser sur ces jolies mains... Pourquoi rougir? Vous aurais-je offensée?
lfis L'ÉPREUVE
MARGUERITE
Non, seigneur chevalier... maisje ne suis qu'une pauvre fille du peuple, et je n'ai pas l'habitude do ces façons de
la cour.
LE CHEVALIER
Vous êtes noble par le cœur et la beauté.... Vous êtes une perle précieuse qui se perdrait dans l'océan du monde.... Dieu vous a sagement placée dans l'ombre du foyer domestique. Heureux celui qui découvrira le plus riche bijou de maître Hermann l'orfèvre ! hermànn [appela ni).
Marguerite !
A tantôt, seigneur chevalier!..;. Pardonnez-moi de vous laisser seul.
(Elle sort.)
le chevalier (à Jeanne, en lui donnant une bourse . Souviens-toi de ce qui est convenu.
JEANNE, Oui, seigneur.
LE CHEVALIER
Va avertir la bohémienne qui est là sous la fenêtre... Trouve un moyen quelconque de l'introduire ici... le reste la regarde.
3EANNE,
J'y vais, seigneur!
(Elle sort.)
LE CHEVALIER
Voici Marguerite... Voyons ce qu'il ad viendra de mon stratagème.
(// sort.)
marguerite rentrant.
Il part déjà sans doute! Il va rejoindre sa fiancée; comme il l'aime ! . . . C'est singulier, les discours de ce jeune homme m'ont émue plus que je ne saurais dire... Quel feu clans son regard, et comme il m'a pressé la main en la baisant... Son baiser m'a brûlée.. . Il est noble et beau... Mais quelle folie!... Où vais-je égarer mon esprit? Il aime une fiancée qu'il épousera demain peut-être; il ne pense qu'à elle ; s'il m'a parlé, c'est qu'il avait besoin d'une confidente pour épancher son amour!... Quelle voix persuasive ! Et qu'il doit être facile de se faire écouter lorsqu'on est si aimable! Allons, je suis folle... Mon Dieu! l'aimerais-je déjà ? Oh ! non, non. Je ne l'aime pas.,. Mais . je crois que je n'aimerai jamais personne ! . . .
[Elle s'assied recense,)