‹ Les soirées d'Aix-les-BainsChapitre 94 sur 131 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

THÉODOEINE, MARIE.

THEODORINE [(Vuil t01l câlill).

Comment vous trouvez-vous, madame? étes-vous un peu remise de vos fatigues? ne vous a-t-on pas réveillée trop tût?

MARIE

Non; je suis levée depuis quelque temps déjà. Mais, dites-moi, quel est donc ce M. Cruchon qui voulait absolument me parler? Le savez-vous? — Je lui ai l'ait dire do revenir tantôt!

théodorine [à part).

J'y mettrai bon ordre l

MARIE

La nuit d'ailleurs m'a reposée, et je suis vraiment heureuse de me retrouver, après deux mois de voyage, clans cette maison qui m'a servi d'asile et de refuge après les malheurs de ma famille, auprès de vous, Théodorine, qui avez reporté sur moi l'affection et le dévouement que vous aviez pour mon mari !

THÉODORINE.

Madame...

MARIE

Oh! je suis reconnaissante, allez! J'aime qui m'aime. — Tenez! je vais vous donner une preuve d'affection et de confiance : voilà le premier moment où nous sommes seules, je veux vous faire une confidence et vous demander un conseil...

théodorine [à part).

Que va-t-elle me dire? [Haut.) Madame, parlez, je vous écoute.

marie [s' asseyant à droite).

Venez vous asseoir auprès de moi : ce que je vais vous dire me coûte bien un peu, mais les circonstances peuvent de~ venir pressantes, il vaut mieux que je vous mette tout de suite au courant. Vous avez su , Théodorine , puisque alors vous étiez déjà à la tête de la maison de M. Dubreuil, quelles circonstances ont amené mon mariage. Mon père, un honorable employé, nous avait laissées en mourant, ma mère et moi, sans fortune et sans autre appui que l'affection de son ancien ami, M. Dubreuil. Ce dernier n'avait point de famille, notre intérieur l'attira et le retint : il reporta sur nous l'attachement qu'il avait voué à mon

pauvre père, sa fortune fut la nôtre; mais la conduite la plus pure est soumise aux interprétations de la malignité ; ses assiduités me compromirent : il s'indigna et m'offrit son nom et sa main ; ma mère ne me permit pas de refuser, et c'est ainsi que je suis devenue la femme de M. Georges Dubreuil !

théodorixe [à part).

Je ne l'ai point encore oublié ! [Haut.) Vous partîtes presque immédiatement pour un voyage en Allemagne! Vous voilà revenus heureux et contents; je ne vois pas quelles nouvelles circonstances...

MARIE

Vous allez voir : ce que vous ignorez, Théodorine, ce qu'il faut que vous sachiez, c'est qu'au moment de ce mariage, si noblement proposé par M. Georges, mon cœur n'était pas libre !

THÉODORINE.

Qu'entends-je?

MARIE

Du vivant même de mon père, un jeune homme, reçu dans notre maison et clans notre intimité, m'avait avoué son amour. Je l'aimais aussi. Mais comment songer à nous unir? Jules était pauvre, mais l'avenir lui appartenait, et le travail peut donner la fortune. Mon père savait tout ; il dit à Jules : « Partez pour les Grandes-Indes! L'ardeur île votre amour doublera votre courage; dans quelques années vous reviendrez, sinon riche, du moins avec une aisance suffisante; ma. Jille vous aime, elle vous attendrai »

T1IKOD0RIXE.

Pauvre enfant!

MARIE

Jules partit. Quelle séparation ! L'espoir seul en adoucissait l'amertume. Un an s'écoula, pas de nouvelles ! deux ans, même silence! Qu'était-il devenu? C'est alors que mourut mon père et que je devins la femme de Georges... Maintenant ne devais-je pas croire Jules mort? Ai-je eu tort de cacher à mon mari cette promesse dont l'accomplissement est devenu désormais impossible? Cela peut bien être; mais comprenez ma surprise et ma douleur, ma chère Théodorine, en apprenant que Jules existe !

THÉODORINE.

Est-il possible ?

MARIE

Il existe! Je l'ai revu... Nous étions à Dresde... nous sortions de l'hôtel ; il passait, il m'a reconnue ; s'il sait que j'habite Paris, il y viendra; il découvrira ma demeure ! et alors , quels reproches , quelles scènes déchirantes ! Et Georges, auquel j'ai tout caché, ne m'accusera-t-il pas aussi de l'avoir trompé ? Je ne puis songer à cela sans frémir : quelle situation ! Ah ! Théodorine, vous qui avez de l'expérience, vous qui m'aimez, venez à mon aide et dites-moi ce qu'il faut faire pour conjurer le danger !

THÉODORINE.

Ne vous alarmez pas, madame, et comptez sur mes efforts. ..sur mon dévouement... MaisM.Dubreuil ne sait rien de cette rencontre, sans doute?

MARIE

Il ignore jusqu'à l'existence, jusqu'au nom de Jules ! . . .

THÉODORINE.

De Jules?...

MARIE

De Jules Vergés !

THÊODOBINE.

No craignez rien; je suis là, je parerai à tout : ah ! madame, qu'il est heureux que je sois seule à connaître un pareil secret! Il serait si facile de s'en armer contre vous.

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