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autour (Je lui : et celle d'autrni laisse froid, vous remplit même d'une involontaire satisfaction égoïste, lorsqu'on se dit que cela aurait pu ctie soi. Le cercueil n'était déjà plus qu'une caisse de boîs blanc ordinaire, grossièrement faite. Néanmoins, il fit un machinal signe de croix, remua un peu les lèvres en murmurant bien bas le De profundis ; puis, ayant cherché sous sa tunique son scapulaire, il le baisa. Et il tourna le dos à M. de Plémoran.
La jeune femme, elle, ne s'était aperçue de rien. Assise sur le banc, à Tavant de la charrette, elle conduisait toujours. Il n'aurait eu qu'à tendre le bras pour la toucher, mais la nuit était si noire qu'il ne distinguait qu'imparfaitement sa silhouette. De temps en temps, une grosse toux l'agitait tout entière sous sa pelisse : elle s'était enrhumée. — a Pourvu que cette admirable et courageuse personne, se disait-il, n'attrappe point une maladie ! » S'il l'eût osé, lui qui maintenant avait retrouvé sa chaleur, il se serait dépouillé de sa capote pour la lui étendre sur les pieds, et il lui eût passé autour du cou son cache-nez de laine. Puis, les pensées de Gabriel devinrent vagues . Ses longs cils baissés finirent par se rejoindre. Tl retomba dans un demi-sommeil.
Il se sentait enfoncé dans une grande douceur. Une félicité inconnue envahissait tout son être et il s'y abandonnait.
Tout lui venait de la présence de cette jeune femme dont il n'avait qu'un moment entrevu les traits. Elle lui avait sauvé la vie ! Son âme, dans une effusion de reconnaissance, s'élançait continuellement vers elle. Et il sentait qu'elle étaitlà tout près, à sa portée: d'un geste, il aurait pu lui enlacer la taille.
Même, une tentation le prenait : allonger sournoisement un bras sur la paille, porter sans bruit la main près du bas de ses jupes, les lui effleurer du bout des doigts. Il savaitque ce contact lui procurerait la volupté d'une caresse. Cette volupté, il en avait soif! Il cédait déjà! Mais, dans l'engourdissement du demi-sommeil, son bras n'étant pas prêt à exécuter tout de suite sa volonté, l'abbé Marty eut le temps de ?e souvenir qu'il était prêtre.
La femme, cela lui était défendu! II ne devait pasy toucher, même en pensée ! Jusqu'ici une terreur sainte et mystérieuse l'avait préservé de son contact.
Mais il n'avait pas toujours été prêtre ! Tandis qu'en remontant à ses plus lointaines années, la femme était déjà la précoce, et instinctive, et unique préoccupation de sa vie.
Tout enfant, à Vitré, en sortant des vêpres avec sa pieuse mère, sous les ormes séculaires de la place, autour de la gothique basilique, arrivait une vieille amie, veuve, toujours accompagnée de sa fille, une grande et forte fille de vingt-cinq ans qui ne trouvait pas à se marier. Celle-ci se baissait chaque fois pour embrasser le petit Gabriel. Et le petit Gabriel ne restait-il pas une grande minute pendu au cou de la belle fille, lui mangeant la couleur des joues, l'étreignant de ses jambes de jeune chat voluptueux!
Son père était huissier au tribunal. Grandi dans le cabinet de l'huissier, au milieu des significations de jugements, protêts et saisies, liasses de papier timbré jauni d'où s'exhalait Todeur de la poussière, du renfermé et du moisi, jointe à un parfum écœurant de chicane, Gabriel avait passé toute son enfance dans une pièce triste dont l'unique fenêtre, aux vitres pous-
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siéreiises, donnait dans une ruelle. La ruelle était étroite, et personne n'y venait, excepté les samedi, dimanche et lundi, où, des hommes en blouse, titubants, entraient et sortaient, habitués d'une sorte de cabaret borgne, tapi en un rez-de-chaussée du fond de la ruelle. Des éclats de voix avinées, jurons, disputes et chants bachiques, montaient ces jours-là. Et des hoquets vineux, des vomissements, se mêlaient au gargouillement des eaux de cuisine, vidées dans les plombs, à chaque étage. Mais, à une fenêtre d'en face, à l'étage supérieur, dans un encadrement de volubilis et de capucines grimpant le long de quatre ficelles, une jeune tille travaillait. A chaque instant, la voix sèche et brutale d'une m.ère lagourmandait : «Maria ! Maria ! » Pourtant Maria ne perdait pas une minute, cousait du matin au soir. On entendait continuellement le petit bruit de son aiguille ou de ses ciseaux. Seulement , les après-midi où la mère s'en allait au lavoir, un paquet de linge sur la tête. Maria prenait un peu de bon temps, se mettait à regarder dans la ruelle. Alors, lui, voyait apparaître son front éclatant de blancheur, ses abondants cheveux roux toujours en désordre, Parfois, elle s'amusait à cracher dans la ruelle ; elle essayait d'atteindre quelque chat en lui lançant une petite motte de terre prise dans la caisse aux volubilis. De clairs éclats de rire défaisaiei:t soudain le fichu bleu croisé sur sa poitrine. Quelquefois aussi son regard plongeait dans le cabinet de l'huissier. Alors, lui, devenait rouge, baissait tout de suite le nez dans ses paperasses.
Et ce qui lui semblait très doux, à dix ans, pendant que, petit clerc, il recopiait les paperasses, c'était de se dire que cette Maria, âgée pourtant du double de
son âge, travaillait à côté de lui. Quelquefois, l'aprèsmidi, Maria se mettait à chanter quelque romance langoureuse, dont elle recommençait éternellement les couplets, d'une voix traînante et monotone. Et le père de Gabriel était alors au tribunal ! Et un reflet de soleil couchant entrait par la fenêtre ouverte, venait jaunir la yieille étude obscur? ! Il ne comprenait pas bien encore le sens des mots: « Amant... maîtresse... amour... y> dont étaient remplies les romances de Maria. Pourtant, ces soirs-là, à peine était-il couché, et sa mère avait-elle emporté la lumière, qu'il revoyait par la pensée la fenêtre aux capucines et aux volubilis, La tête dépeignée de Maria apparaissait ! Et voilà qu'elle venait de se glisser dans sa chambre ! Elle était là maintenant, à côté de lui, dans son lit; il la tenait embrassée, et lui disait bien bas : a Je t'aime! je t'aime ! » jus ju"à ce qu'il fût endormi. Parfois, il le lui disait encore pendant son sommeil.
Puis, brusquement, à partir d'un certain jour, Maria avait cessé de chanter. Plus la même : répondant à sa mère quand celle-ci la grondait! fondant tout à coup en larmes ! l'œil cerné d'un cercle sombre ! Un matin, qu'il la regardait à la dérobée arrosant ses volubilis, ne lui avait-il pas semblé voir une grosse larme tomber dans la caisse en bois. EUl- avait à coup sûr quelque chose. Puis un soir, de sa chambre, dont la fenêtre donnait à côté de celle du cabinet, il avait entendu une scène violente : a Salope ! Garce ! criait le père de Maria. Enceinte ! et sans vouloir nous dire de qui, encore!.. Tiens, garce! Tiens, salope! > Et chaque injure était un coup ditîérent. Il entendait distinctement le bruit mat de la tête de la pauvre fille cognée aux meubles. Jusqu'au jour, Maria avait hurlé
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de douleur. Et, depuis lors, il ne l'avait plus aperçue entre les volubilis. Elle avait quitté ses parents. Et lui, trouvant le cabinet de l'huissier triste comme un tombeau, avait signifie à son père qu'il ne serait jamais huissier. Sa mère ayant toujours rù\é d'avoir un fils prêtre, il s'était fait prêtre.
Prêtre, il n'avait jamais été débarrassé de l'idée fixe de la femme. D'abord, pendant ses six années de petit séminaire, il s'était longtemps souverm de cette Maria. En classe, pendant qu'on leur expliquait VEpitome liistoriœ sacrœ, sa pensée s'envolait vers elle: <i Que l'ait-elle maintenant?.. S'est-elle maiiée avec celai qui l'a rendue enceinte ?.. Est-elle retournée chez ses parents?.. Est-elle devenue une courtisane?» Et, dans son gros dictionnaire français-latin, il se mettait à chercher les mots : courtisane, fille de joie, prostituée, A l'étude, ses voisins, cachés par leurs pupitres grands ouverts, se livraient entre eux à des pratiques obscènes. Lui, s'enfonçant le visage dans les mains, fermant les yeux, se bouchant les oreilles, pensait à la fenêtre encadrée de capucines et de volubilis : Maria lui avait protégé sa pureté! A la chapelle, quand l'orgue-harmonium accompagnait des cantiques, ne s'imaginait-il pas entendre un écho lointain de sa voix très douce. Elle ressemblait vaguement à une vierge aux cheveux jaunes, peinte sur les vitraux audessus de l'autel. Un jour, il lui faisait des vers, celle tameuse pièce d'alexandrins, surprise par son professeur d'histoire ecclésiastique, qui l'avait lue devant toute la clas-e, en le comblant d'éloges malgré la pauvreté des rimes. Puis, en avançant en âge, une gaze impalpable avait insensiblement recouvert le souvenir de Maria. Ses cheveux^ ses traits, sa voix, son nom
même, tout s'était peu à peu enfoncé dans une brume. Mais il restait pourtant quelque chose d'elle au fond de son ardente piété du grand séminaire. Il avait voulu aimer Dieu de toutes les forces avec lesquelles il eût aimé une femme. Au lieu de la femme, Dieu : mystère pour mystère. Telle avait été « sa vocation » . Et il s'était lié par des vœux éternels. Mais au fond de l'enthousiasme du renoncement, pour calmer les révoltes fatales de la chair, ne s'était-il pas toujours promis que ces bonheurs lui seraient rendus au centuple dans un monde supérieur. Même en plein exercice de son divin ministère , pendant trois ans , disant sa messe , consacrant Thostie , donnant l'absolution, il n'avait pu s'empêcher de croire que ces voluptés, il les retrouverait un jour spiritualisées, exemptes des troubles de la satiété. La confession surtout ! C'est là, dans la paix et le demi-jour de ce tribunal d'indulgence, qu'il avait continué d'aimer la femme. A travers le grillage léger, avait-il entendu chuchotter de mystérieuses confidences! Les adorables heures ! D'une main de chirurgien spirituel autorisée à soulever les derniers voiles, il avait mis à nu la femme, toute la femme. Celle-ci lui avait apporté les troubles, instinctifs, d'une virginale innocence s'ignorant encore elle-même ; ceile-là, les dernières résistances d'un cœur déjà possédé par la passion; cette autre, le contre-coup des premières désillusions, les remords prématurés d'une contrition prête à glisser dans les rechutes; cette autre, l'âge critique des désenchantements définitifs; cette dernière, les aberrations d'un recommencement sénile ayant changé d'objet: mesquineries dubigotisme, enfantillages et radotages, pâles étincelles d'une flamme mou-
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rantc. Et, toutes, il les avait, également aimées d'un sacerdotal amour : leur facilitant les aveux, devinant ce qu'elles ne disaient pas, indulgent pour les égarées, vibrant à toutes leurs douleurs, pleurant avec elles sur leurs misères. Et, dans elles toutes , ce qu'il avait aimé alors, — chastement, croyait-il, chrétiennement, c'est-à-dire du môme amour dont Notre Seigneur Jésus-Christ, lui, avait aimé Madeleine, — n'était-ce pas encore ce qu'il avait aimé, autrefois, avec la violence naïve de l'instinct: un être unique, abstrait, la plus adorable créature de Dieu: la femme !
Mais s'il n'avait jamais aimé la femme que comme Notre Seigneur Jésus-Christ et à travers la grille du confessionnal, n'était-elle pas monstrueuse l'injustice qui, au bout de trois ans de sacerdoce, lui avait interdit l'entrée de ce confessionnal? Oh ! la jalousie de certains collègues de villages voisins, auxquels il avait enlevé involontairement des pénitentes de marque ! Les dénonciations à rarchevêché de Rennes ! Les lettres anonymes ! Appelé cinq fois en huit jours au palais épiscopal, il n'avait pas été sympathique au grand vicaire. Privé de son poste, la messe lui étant interdite pour six mois, il s'était d'abord incliné chrétiennement. Jusqu'au coup de fête de son engagement, ayant lu dans le journal, un soir, le récit des premiers désastres. Et, maintenant, blessé, sur le point de mourir de froid et d'inanition, il venait d'être sauvé miraculeusement par une jeune femme.
Edith était prise à ce moment d'une quinte de toux.
— Il fait très froid, pensa-t-il de nouveau. Elle va prendre une fluxion poitrine. Ce serait ma faute !
Son passé de prêtre ne lui défendait pas de la faire mettre à sa place sous la toile goudronnée, tandis que
lui conduirait à son tour. Il se sentait tout à fait fort! Mais comment adresser la proposition à cette baronne, qui, sur la route, lui avait parlé comme à un domestique. Dans sa timidité, il commença par changer deux ou trois fois de position dans la paille, en s'adressant à demi-voix à lui même, un; «Allons! je n'ai pas trop mal dormi. » Puis, il s'assit, le dos appuyé au cercueil.
Madame de Plémoran tourna la tête de son côté :
— Avez-vous besoin de quelque chose? J'ai du pain... de la viande froide.
Gabriel Marty refusa. Il n'avait besoin de rien pour le moment. 11 mangerait plus tard, quand madame mangerait elle-même.
— Ne vous occupez pas de moi, dit-elle sèchement. Et sans s'arrêter à sa résistance, elle lui donna de
ses provisions. Gabriel mangea docilement, le cœur gros. Il but encore du rhum. Puis, de ce ton obséquieux que prend un prêtre de campagne invité à la table du «château», voilà qu'il se confondait en remerciements, en excuses sur l'embarras qu'il causait. Même, l'habitude lui soufflait cette phrase : «J'appellerai sur vous, madame, toutes les bénédictions du Dieu tout-puissant. » Mais une réflexion soudaine arrêta la phrase au bord de ses lèvres, et la modifia en un simple ; « Matin et soir, dans mes prières, je ne vous oublierai pas. »
Edith l'écoutait, un peu étonnée. Il s'exprimait bien, pour un simple soldat! Il avait delà religion; un Breton véritable! Puis, comme la gratitude du soldat tirait en longueur, elle crut ycouper court, en disant:
— Tout ça n'est rien. . . Vous êtes un brave garçon...
Elle venait de reprendre les guides.
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— Vous pouvez vous rendoruiir, ajouta-l-elle.
Et elle donna un petit coup de fouet au cheval. Déjà, retrouvant le fil interrompu de ses pensées^, elle se remettait à calculer les conséquences de son veuvage. Voyons! elle arrivait à Plémoran : quel accueil recevait-elle de son oncle et de sa tante, c'est-à-dire de son beau-père et de sa belle-mère? Quelle contenance garder devant leur désespoir, elle qui n'avait pas approuvé leur opposition à ce que leur fils unique s'engageât? Comment amortir autant que possible le coup? Prévenir par dépêche... Non! plutôt par une lettre... Mais voilà que le soldat ne s'était pas recouché sur sa paille. Et il osait lui parler encore, Fimportun ! C'était un vrai manque de tact, presque de rinsolence. S'imaginait-il donc qu'elle allait passer la nuit à faire avec lui la conversation? Le malheureux la prenait peut-être pour son égale !
— Allons! Allons! Assez! fit-elle d'up ton coupant. Taisons-nous !
Et elle ne tournait même pas la tête vers lui, pour lui dire cela. Tout le sang de Gabriel s'était glacé. Sans le vouloir, il lui avait donc été désagréable. Et ce n'était pas à coup sûr le sens des paroles : toute sorte de circonlocutions humbles pour lui offrir de braver à sa place le froid. Elle n'avait même pas entendu! Quelle femme était-ce donc? Et, près d'elle, comme il se sentait, lui, petit, mesquin, indigne et misérable I 11 se recoucha docilement sur la paille, comme un chien.
Du cùté d'Edith, après les brusqueries de l'emportement, déjà un retour de bonté naturelle. « J'ai peutêtre trop rudoyé ce garçon. Après tout, il a l'air bien élevé; plutôt timide et retenu qu'audacieux. » Mais,
d'où vient qu'il ne soufflait plus mot. Un sourire passa même sur les lèvres d'Eùith. A une aussi brusque incartade, le malheureux cherchait évidemment quelque chose à répondre. Eh bien 1 à son aise I II fallait lui donner le temps de trouver, à ce garçon intéressant : elle se souvenait maintenant de ses traits entrevus à la lueur de la lanterne. Un nouveau sourire ! «Ah ! ça, vais-jem'occuper tout le temps de lui'.* Puis, son front se rembrunit: elle était retournée en pensée à Plémoran. Elle en revint bien vite. « Que fait pourtant mon blessé? » Et elle écouta, a Se serait-il endormi ? »
Alors, comme elle n'entendait même plus respirer Gabriel, un vague sentiment de peur... Non, pourtant ! on ne mourait pas aussi vite ! Mais il était prudent d'y voir clair. Elle ne connaissait pas cet homme, après tout 1 II y avait de ses caractères sournois et susceptibles, parmi les Bretons! Qui sait si celuici ne se disposait pas à la frapper par derrière de quelque mauvais coup? Elle avait déjà lâché les guides, saisi la lanterne, el elle en projetait la clarté dans la direction de Gabriel.
Leurs regards se croisèrent. Elle remarqua tout de suite le bouleversement de son visage.
■ — Qu'avez-vous donc? s'écria-t-elle.
Gabriel détournait la tête.
— Souffririez-vous davantage de votre blessure? Il fit signe que non.
Toujours la lanterne à la main, Edith se rapprochait. Puis :
— C'est peut-être moi... Je vous aurai fait de la peine...
Sa voix était devenue très douce.
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— Je vois que c'est moi ! Il ne faut pas m'en vouloir, vous savez... Nous ne sommes pas dans des circonstances ordinaires.
Elle lui tendit la main. Il ne se retournait môme pas.
— Voyez ! je suis là. .. Je viens vous tendre la main, vous demander pardon...
Cette main^ Gabriel la pressait. Et, incapable de dire un mol, se contenant pour ne pas sangloter, il la porta à ses lèvres. Edith la lui abandonnait, avec la sérénité d^une conscience qui vient de réparer un tort.
Maintenant, au contraire, elle se sentait pleine d'abnégation, d'humilité chrétienne. Lorsde Tenrôlement de M. de Plémoran, n'avait-elle pas songé à partir, elle aussi, comme ambulancière ? L'étrange ambulancière qu'elle eût fait, si, sous la croix de Genève, elle ne s'était pas dépouillée de ses fiertés de fille noble. « A la guerre, comme à la guerre. » Rien que pour voir, elle allait jouer un peu à la sœur de Charité.
Elle voulut absolument lui panser sa blessure. Gabriel résistait. Il ne souffrait plus, sa parole d'honneur I Ce n'était vraiment pas la peine : le bandage de son pied était très suffisant. Pour sûr, la balle était sortie : rien que du repos suffirait à le guérir. Mais elle, ne voulait pas «se payer de mots». La vue, en tout cas, ne pouvait lui faire de mal, et elle tenait à voir! Elle fît valoir à plusieurs reprises l'argument: « Si la gangrène allait s'y mettre... » Pourtant tout restait inutile; le Breton s'entêta. Mille morts plutôt que d'écœurer la jeune femme par l'étalage de ses loques rougies, de sa plaie à vif, de son pied souillé
de boue et de sang! La certitude que tout cela semait mauvais, lui était particulièrement intolérable.
Alors, cette lutte de retenue et de zèle charitable menaçant de s'éterniser, Edith s'emporta :
— Je veux... entendez-vous bien?.. Je... veux! » Voyons ! était-elle la maîtresse, sur sa charrette, oui
ou non? Lui, n'avait qu'à ne pas y monter, tantôt. Elle ajouta même sèchement:
— Si vous ne cédiez pas, il ne vous resterait qu'à descendre...
Un long regard d'effroi, de soumission tendre, fut la réponse de Gabriel.
La lanterne, pendue maintenant à un clou à crochet contre une des parois de la charrette, ne les éclairait que d'une clarté douteuse. Edith releva la bougie davantage. Puis, agenouillée sur la paille, à côté de son blessé, elle était en train de tirei' d'un énorme sac de voyage une éponge, des bandes de toile, diverses fioles : arnica, eau-de-vie camphrée, etc., toute une petite pharmacie emportée de Plémoran par précaution. Mais, où déposer son attirail ? Une large caisse en bois blanc ne se trouvait-elle pas là, devant ses mains, comme tout exprès? Sans balancer, elle étala sa pharmacie sur le cercueil, qui lui fut aussi commode qu'une table. Môme, à un ressaut de la charrette, un peu de Teau qu'elle avait versée sur l'éponge dans un grand plat, se répandit. Et, entre les planches mal jointes, quelques gouttes de cette eau durent asperger les restes du zouave pontifical. Mais Edith, qui venait de se débarrasser de la pelisse et de relever jusqu'au coude les manches de son manteau de velours noir bordé de fourrures, ne pensait qu'à ses préparatifs.
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Il y avait eiicoii' da reniant eu elle, l'allé mettait de l'amour-propre h vouloir paraître très expérimentée.
— Allez, vous n'avez rien à craidre 1 je ne vous ferai aucun mal... J'ai la main très douce.
Et, tout en déroulant ses bandes avec la dextérité d'un interne d'hôpital, elle se mit à lui raconter qu'autrefois, à Plémoran elle avait soigné la fille d'un de ses fermiers qui avait fait une chute atroce devant elle. Puis, quand tout fut prêt, elle arrêta le cheval, afin de ne pas être gênée par les trépidations de la charrette en marche.
— Là! fit-elle. Maintenant, vous, il faut que vous vous étendiez de tout votre long sur la paille...
Gabriel essayait d'une dernière résistance.
— Il le faut! répéta-t-elle d'un Ion qui n'admettait pas de réplique. Je dois avoir toutes mes aises... Vous, vous n'avez pas besoin de voir...
Elle devenait pourtant très pâle à mesure qu'elle retirait délicatement les haillons boueux et sanglants. Mais quand la déchirure produite par la balle fut à nu, elle se pencha résolument, et regarda de très près, une seconde bougie qu'elle venait d'allumer à la main.
A la lueur de la bougie, Gabriel, étendu, voyait en plein le visage d'Edith. Elle fronçait les sourcils. Une ride profonde, de haut en bas, lui coupait le front en deux. Et elle gardait le silence, tandis que le blessé, à qui l'air faisait éprouver une vive cuisson, tremblait de tout le corps avec des gémissements étouffés. Puis, gravement, sérieusement, avec la tranquille certitude d'un professeur de clinique se prononçant devant les élèves à la visite du matin :
— Rien à craindre, mon ami!.. Ce ne sera rien... Gabriel éprouvait niaintenant un bien-être. Sur sa
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blessure, la douceur de ces bandes de v'eille toile souple, enduites de cérat, qu'elle achevait de lui appliquer légèrement. Et elle l'avait appelé son ami !
— Merci... Merci... balbutiait-il, suffoqué de reconnaissance.
Il était agenouillé devant elle, sur la paille. Il eût voulu prononcer des phrases, des mots ; mais rien ne sortait que ces « merci». Alors, il eut la ressource des larmes. Il pleura longtemps, prosterné devant Edith. Et il se trouvait soulagé de pleurer. En même temps que cette pluie chaude jaillissait de ses yeux et lui baignait le visage, quelque chose de tiède aussi, d'extraordinairement doux, se répandait en lui, l'inondait d'une fécilité inconnue. Et elle, à côté de lui sur la paille, le laissait pleurer, tout en remarquant qu'il avait de beaux yeux, expressifs. Pour la première fois, elle le regardait avec attention, détaillant ses traits à la lueur de lalanterne. ((C'est presque un enfant, pensait-elle; il est vraiment tout jeune, plus jeune que je ne le croyais. )> Et, presque aussitôt, toujours à elle-même : «Ses cheveux noirs coupés court sont admirablement plantés. ..Tiens ! de belles lèvres rouges, fraîches !...» Tout à coup, au milieu de la satisfaction de ces décou ertes, le front de la jeune femme s'assombrit. Un regard aigu fouillant au fond de son passé I une comparaison rapide! et l'amertume de se dire : «Jamais un homme comme celui-ci ne m'a tenu dans ses bras. )> Alors, elle se souvint qu'elle retournait s'enterrer à Plémoran, pour toujours ; et elle s'aperçut que le cheval était encore arrêté au milieu delà route.
Edith reprit les guides, fit repartir le cheval. Puis elle accepta l'offre de Gabriel qui voulait conduire à
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son lonr, lui qui avait cl6jà dornù. Elle quitta donc le banc et vint s'asseoira l'intérieur de la charrette, sur la paille, à la place du jeune homme.
La toile goudronnée tendue autour des cerceaux garantissait Edith. Elle avait moins froid. Mais elle se trouvait tout près du cercueil. Et sa pensée se glissa avec horreur entre les quatre planches où chaque ressaut secouait un corps inerte. Maintenant il lui semblait que ce voyage funèbre devenait interminable. Elle regarda l'heure à sa montre. A peine deux heures et demie! Encore quatre grandes heures de nuit à passer. Le jour venu, seraient-ils encore loin de Blois? A Blois, si on lui avait dit vrai, elle devait trouver un train, elle passerait par Tours et Angers. Une fois en Bretagne... Là, tant d'ennuis en perspective, un tel bloc de devoirs cruels et de corvées insipides, que, pour s'empêcher d'y penser, elle se mita faire parler Gabriel sur les premières choses venues : Son régiment avait-il beaucoup souffert? Son père et sa mère vivaient-ils encore? 11 était de Vitré ! La magnifique vue sur toute la vallée, de la place de l'église I N'avait-il jamais eu de sœur? El, pour faire passer le décousu et l'in-à propos de la conversation, elle feignait de s'intéresser à ces choses. Sa voix arrivait à des inflexions d'intimité caressante. Gabriel se sentait très heureux.
Pourquoi, maintenant, de la part de cette femme, tant de familiarité affectueuse? Gabriel ne cherchait pas à savoir. Même, passé ! avenir ! rien n'existait déjà plus pour lui. Rien que Tenvahissante volupté de l'heure présente qu'il eût voulu éternelle. Sur son banc, une langueur l'envahissait. Ses réponses étaient courtes. Les guides, qu'il tenait toujours, lui scm-
blaient très lourdes. Pour un rien, il les eût lâchées, et ses yeux se seraient fermés, et il se serait laissé choir à côté de la jeune femme.
Elle, s'alanguissait à son tour. Les paroles devenaient rares. Puis, la conversation tomba tout à fait. Edith crut avoir sommeil, s'étendit de son long sur la paille, prit ses dispositions pour dormir. Elle était sur le côté droit, les pieds dans une couverture, à l'avant de la charrette, la tête un peu exhaussée et touchant presque le cercueil. Et elle fermait les yeux depuis un moment, cherchant à s'assoupir, lorsque tout à coup la lanterne, dont la bougie avait brûlé jusqu'au bout, s'éteignit.
Ils se trouvaient tous les deux au fond d'une obscurité profonde. Gabriel, toujours sur le banc, les guides à la main, ne distinguait même plus la route. Le cheval continuait d'avancer, machinalement. Alors Gabriel, n'entendant plus remuer la jeune femme, crut qu'elle dormait ; il osa s'étendre avec précaution parallèlement à elle, le plus loin possible. Mais, ni l'un ni l'autre ne dormaient, et, dans leur immobilité, ils eurent peu à peu très froid ; ils se rapprochèrent. Dans la nuit profonde, par le grand froid, sans s'être parlé, voilà qu'ils se trouvaient presque dans les bras l'un de l'autre. Alors, tout à coup, tous les deux à la fois, ils se serrèrent éperdument, et leurs lèvres qui se cherchaient, se rencontrèrent. C'était plus fort qu'eux! Maintenant ils se dévoraient de caresses.
Vers cinq heures du matin, Gabriel, qui dormait en tenant Edith endormie dans ses bras, se réveilla en sursaut, à moitié étourdi. La charrette s'étant presque renversée dans une ornière profonde, sa tête avait
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cogné contre le cercueil. Mais la charrette se redressa; Gabriel se rendormit aussitôt, tenant plus étroitement Edith qui ne s'était pas éveillée. Le brouillard se dissipait à l'approche de l'aube. Et le cheval continuait d'avancer lentement, sans s'effrayer de la lueur rou^e de cinq villages en flammes qui ensanglantaient l'horizon.
La guerre achevée, l'abbé Marty rentra en grâce auprès de son évoque. 11 s'était bien conduit sur le champ de bataille! il boitait encore! on lui donna une cure de village. Edith dePlémoran s'est remariée avec un aecnt de change.
PARIS. — IMPRIMERIE EMILE MAHTINET, RLE MIGNON, 2
r AELE
Pages.
EMILE ZOZA. — L'AtUaque du moulin 1
Guy de Maupassant. — Boule de Suif 51
J. K. HUYSMANS. — Sac au Dos 107
Henry Céard. — La Saignée 149
LÉON Hennique. — L'Affaire du Grand 7 223
Paul Alexis. — Après la Bataille 255
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Extrait dn Catalogne de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
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