EXTRAIT DU ONZIÈME ENTRETIEN
[De Villuminisme.]
Le sénateur. — On donne ce nom d'illuminés à ces hommes coupables, qui osèrent de nos jours concevoir et même organiser en Allemagne, par la plus criminelle association, l'affreux projet d'éteindre en Europe le Christianisme et la souveraineté. On donne ce même nom au disciple vertueux de saint Martin, qui ne professe pas seulement le Christianisme, mais qui ne travaille qu'à s'élever aux plus sublimes hauteurs de cette loi divine. Vous m'avouerez, messieurs, qu'il n'est jamais arrivé aux hommes de tomber dans une plus grande confusion d'idées. Je vous confesse même que je ne puis entendre de sang-froid, dans le monde, des étourdis de l'un et de l'autre sexe crier à Villuminisme, au moindre mot qui passe leur intelligence, avec une légèreté et une ignorance qui pousseraient à bout la patience la plus exercée. Mais vous, mon cher ami le Romain, vous, si grand défenseur de l'autorité, parlez-moi franchement. Pouvez -vous lire l'Écriture sainte sans être obligé d'y reconnaître une foule de passages qui oppriment votre intelligence, et qui l'invitent à se livrer aux tentatives d'une sage exégèse ? N'est-ce pas à vous comme aux autres qu'il a été dit : scrutez les Écritures. Dites-moi, je vous prie, en conscience, comprenez -vous le premier chapitre de la Genèse ? Comprenez-vous l'Apocalypse et le Cantique des Cantiques ? L'Ecclésiaste ne vous cause-t-il aucune peine ? Quand vous lisez dans la Genèse qu'au moment où nos premiers parents s'aperçurent de leur nudité, Dieu leur fit des habits de peau, entendez-vous cela au pied de la lettre ? Croyez-vous que la Toute-Puissance se soit employée à tuer des animaux, à les écorcher, à tanner leurs peaux, à créer enfin du fil et des aiguilles pour terminer ces nouvelles tuniques ? Croyez-vous que les coupables
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révoltés de Babel aient réellement entrepris, pour se mettre l'esprit en repos, d'élever une tour dont la girouette atteignît la lune seulement (je dis peu, comme vous voyez î ) et lorsque les étoiles tomberont sur la terre, ne serez-vous point empêché pour les placer ? Mais puisqu'il est question du ciel et des étoiles, que dites- vous de la manière dont ce mot de ciel est souvent employé par les écrivains sacrés ! Lorsque vous lisez que Dieu a créé le ciel et la terre ; que le ciel est pour lui, mais qu'il a donné la terre aux enfants des hommes; que le Sauveur est monté au ciel et qu'il est descendu aux enfers, etc., comment entendez-vous ces expressions ? Et quand vous lisez que le Fils est assis à la droite du Père, et que saint Etienne en mourant le vit dans cette situation, votre esprit n'éprouve-t-il pas un certain malaise, et je ne sais quel désir que d'autres paroles se fussent présentées à l'écrivain sacré? Mille expressions de ce genre vous prouveront qu'il a plu à Dieu, tantôt de laisser parler l'homme comme il voulait, suivant les idées régnantes à telle ou telle époque, et tantôt de cacher, sous des formes en apparence simples et quelquefois grossières, de hauts mystères qui ne sont pas faits pour tous les yeux : or, dans les deux suppositions, quel mal y a-t-il donc à creuser ces abîmes de la grâce et de la bonté divine, comme on creuse la terre pour en tirer de l'or ou des diamants ? Plus que jamais, messieurs, nous devons nous occuper de ces hautes spéculations, car il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs. Il n'y a plus de religion sur la terre : le genre humain ne peut demeurer dans cet état. Des oracles redoutables annoncent d'ailleurs que les temps sont arrivés. Plusieurs théologiens, même catholiques, ont cru que des faits du premier ordre et peu éloignés étaient annoncés dans la révélation de saint Jean ; et quoique les théologiens protestants n'aient débité en général que de tristes rêves sur ce même livre, où ils n'ont jamais su voir que ce qu'ils désiraient, cependant après avoir payé ce malheureux tribut au fanatisme de secte, je vois que certains écrivains de ce parti adoptent déjà le principe : Que plusieurs prophéties contenues dans V Apocalypse se rapportaient à nos temps modernes. Un de ces écrivains même est allé jusqu'à dire que l'événement avait déjà commencé, et que la nation française devait être le grand instrument de la plus
grande des révolutions. Il n'y a peut-être pas un homme véritablement religieux en Europe (je parle de la classe instruite) qui n'attende dans ce moment quelque chose d'extraordinaire : or, dites-moi, messieurs croyez -vous que cet accord de tous les hommes puisse être méprisé ? N'est-ce rien que ce cri général qui annonce de grandes choses ? Remontez aux siècles passés, transportez- vous à la naissance du Sauveur : à cette époque, une voix haute et mystérieuse, partie des régions orientales, ne s'écriait-elle pas : L'orient est sur le point de triompher ; le vainqueur partira de la Judée ; un enfant divin nous est donné, il va paraître, il descend du plus haut des deux, il ramènera l'âge d'or sur la terre..., ? Vous savez le reste. Ces idées étaient universellement répandues ; et comme elles prêtaient infiniment à la poésie, le plus grand poète latin s'en empara et les revêtit des couleurs les plus brillantes dans son Pollion, qui fut depuis traduit en assez beaux vers grecs, et lu dans cette langue au concile de Nicée par l'ordre de l'empereur Constantin. Certes, il était bien digne de la providence d'ordonner que ce cri du genre humain retentît à jamais dans les vers immortels de Virgile. Mais l'incurable incrédulité de notre siècle, au lieu de voir dans cette pièce ce qu'elle renferme réellement, c'est-à-dire un monument ineffable de l'esprit prophétique qui s'agitait alors dans l'univers, s'amuse à nous prouver doctement que Virgile n'était pas prophète, c'est-àdire qu'une flûte ne sait pas la musique, et qu'il n'y a rien d'extraordinaire dans la onzième églogue de ce poète ; et vous ne trouverez pas de nouvelle édition ou traduction de Virgile qui ne contienne quelque noble effort de raisonnement et d'érudition pour embrouiller la chose du monde la plus claire. Le matérialisme, qui souille la philosophie de notre siècle, l'empêche de voir que la doctrine des esprits, et en particulier celle de l'esprit prophétique, est tout à fait plausible en elle-même, et de plus la mieux soutenue par la tradition la plus universelle et la plus imposante qui fut jamais. Pensez-vous que les anciens se soient tous accordés à croire que la puissance divinatrice ou prophétique était un apanage inné de l'homme ? Cela n'est pas possible. Jamais un être et, à plus forte raison, jamais une classe entière d'êtres ne saurait manifester généralement et invariablement une inclination contraire à sa nature. Or, comme l'éternelle maladie de l'homme est de pénétrer l'avenir, c'est une preuve certaine
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qu'il a des droits sur cet avenir et qu'il a des moyens de l'atteindre, au moins dans de certaines circonstances.
Les oracles antiques tenaient à ce mouvement intérieur de l'homme qui l'avertit de sa nature et de ses droits. La pesante érudition de Van-Dale et les jolies phrases de Fontenelle furent employées vainement dans le siècle passé pour établir la nullité générale de ces oracles. Mais, quoi qu'il en soit, jamais l'homme n'aurait recouru aux oracles, jamais il n'aurait pu les imaginer, s'il n'était parti d'une idée primitive en vertu de laquelle il les regardait comme possibles, et même comme existants. L'homme est assujetti au temps, et néanmoins il est par nature étranger au temps, il l'est au point que l'idée même du bonheur éternel, jointe à celle du temps, le fatigue et l'effraie. Que chacun se consulte, il se sentira écrasé par l'idée d'une félicité successive et sans terme : je dirais quï/ a peur de s'ennuyer, si cette expression n'était pas déplacée dans un sujet aussi grave ; mais ceci me conduit à une observation qui vous paraîtra peut-être de quelque valeur.
Le prophète jouissant du privilège de sortir du temps, ses idées, n'étant plus distribuées dans la durée, se touchent en vertu de la simple analogie et se confondent, ce qui répand nécessairement une grande confusion dans ses discours. Le Sauveur lui-même se soumit à cet état lorsque, livré volontairement à l'esprit prophétique, les idées analogues de grands désastres, séparées du temps, le conduisirent à mêler la destruction de Jérusalem à celle du monde. C'est encore ainsi que David, conduit par ses propres souffrances à méditer sur le juste persécuté, sort tout à coup du temps et s'écrie, présent à l'avenir : ils ont percé mes mains et mes pieds ; ils ont compté mes os ; ils se sont partagé mes habits; ils ont jeté le sort sur mon vêtement. (Ps. XXI, 17- 19.) Un autre exemple non moins remarquable de cette marche prophétique se trouve dans le magnifique Ps. LXXI ; David, en prenant la plume, ne pensait qu'à Salomon ; mais bientôt l'idée du type se confondant dans son esprit avec celle du modèle, à peine est-il arrivé au cinquième verset que déjà il s'écrie : II durera autant que les astres ; et l'enthousiasme croissant d'un instant à l'autre, il enfante un morceau superbe, unique en chaleur, en rapidité, en mouvement poétique. On pourrait ajouter d'autres réflexions tirées de l'astrologie judiciaire, des oracles, des divinations de tous
les genres, dont l'abus a sans doute déshonoré l'esprit humain, mais qui avait cependant une racine vraie comme toutes les croyances générales. L'esprit prophétique est naturel à l'homme et ne cessera de s'agiter dans le monde. L'homme, en essayant, à toutes les époques et dans tous les lieux, de pénétrer dans l'avenir, déclare qu'il n'est pas fait pour le temps ; car le temps est quelque chose de forcé qui ne demande qu'à finir. De là vient que, dans nos songes, jamais nous n'avons l'idée du temps, et que l'état du sommeil fut toujours jugé favorable aux communications divines. En attendant que cette grande énigme nous soit expliquée, célébrons dans le temps celui qui a dit à la nature :
Le temps sera pour vous; l'éternité sera pour moi (1) ; célébrons sa mystérieuse grandeur, et maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles, et dans toute la suite des éternités (2) et par delà l'éternité (3), et lorqiï enfin, tout étant consommé, un ange criera au milieu de l'espace évanouissant: il n'y a plus de temps (4) !
Si vous me demandez ensuite ce que c'est que cet esprit prophétique que je nommais tout à l'heure, je vous répondrai que jamais il n'y eut dans le monde de grands événements qui n'aient été prédits de quelque manière. Machiavel est le premier homme de ma connaissance qui ait avancé cette proposition ; mais si vous y réfléchissez vous-mêmes, vous trouverez que l'assertion de ce pieux écrivain est justifiée par toute l'histoire. Vous en avez un dernier exemple dans la révolution française, prédite de tous côtés et de la manière la plus incontestable. Mais pour en revenir au point d'où je suis parti, croyez-vous que le siècle de Virgile manquât de beaux esprits qui se moquaient, et de la grande année, et du siècle d'or, et de la chaste Lutine, et de l'auguste mère, et du mystérieux enfant ? Cependant tout cela était vrai :
L'enfant du haut des deux était prêt à descendre.
Et vous pouvez voir dans plusieurs écrits, nommément dans les notes que Pope a jointes à sa traduction en vers du Pollion, que cette pièce pourrait passer pour une version
(i) Thomas, Ode sur le temps.
(2) Perpétuas œternitates. Dan. XII, 3.
(3) In œternum et ultra. Exod. XV, 18.
(4) Alors l'ange jura par celui qui vit dans les siècles des siècles... qu'il n'y
AURAIT PLUS DE TEMPS. ApOC. X, 6.
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d'Isaïe. Pourquoi voulez-vous qu'il n'en soit pas de même aujourd'hui? l'univers est dans l'attente. Comment mépriserions-nous cette grande persuasion ? et de quel droit condamnerions-nous les hommes qui, avertis par ces signes divins, se livrent à de saintes recherches ?
Voulez-vous une nouvelle preuve de ce qui se prépare ? cherchez-la dans les sciences : considérez bien la marche de la chimie, de l'astronomie même, et vous verrez où elles nous conduisent. Croiriez-vous, par exemple, si vous n'en étiez avertis, que Newton nous ramène à Pythagore, et qu'incessamment il sera démontré que les corps sont mus précisément comme le corps humain, par des intelligences qui leur sont unies, sans qu'on sache comment ? C'est cependant ce qui est sur le point de se vérifier, sans qu'il y ait bientôt aucun moyen de disputer. Cette doctrine pourra sembler paradoxale sans doute, et même ridicule, parce que l'opinion environnante en impose ; mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d'un seul homme de génie : l'apparition de cet homme ne saurait être éloignée ; et peut-être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au XVIIIe siècle qui dure toujours ; car les siècles intellectuels ne se règlent pas sur le calendrier comme les siècles proprement dits. Alors des opinions, qui nous paraissent aujourd'hui ou bizarres ou insensées, seront des axiomes dont il ne sera pas permis de douter ; et l'on parlera de notre stupidité actuelle comme nous parlons de la superstiiion du moyen âge. Déjà même la force des choses a contraint quelques savants de l'école matérielle à faire des concessions qui les rapprochent de V esprit ; et d'autres, ne pouvant s'empêcher de pressentir cette tendance sourde d'une opinion puissante, prennent contre elle des précautions qui font peut-être, sur les véritables observateurs, plus d'impression qu'une résistance directe. De là leur attention scrupuleuse à n'employer que des expressions matérielles. Il ne s'agit jamais dans leurs écrits que de lois mécaniques, de principes mécaniques, d'astronomie physique, etc. Ce n'est pas qu'ils ne sentent à merveille que les théories matérielles ne contentent nullement l'intelligence : car, s'il y a quelque chose d'évident pour l'esprit humain non préoccupé, c'est que les mouvements de l'univers ne peuvent s'expliquer par des lois mécaniques ; mais c'est précisément parce qu'ils le sentent qu'ils mettent pour ainsi dire
des mots en garde contre des vérités. On ne veut pas l'avouer, mais on n'est plus retenu que par l'engagement et par le respect humain. Les savants européens sont dans ce moment des espèces de conjurés ou d'initiés, ou comme il vous plaira de les appeler, qui ont fait de la science une sorte de monopole, et qui ne veulent pas absolument qu'on sache plus ou autrement qu'eux. Mais cette science sera incessamment honnie par une postérité illuminée, qui accusera justement les adeptes d'aujourd'hui de n'avoir pas su tirer des vérités que Dieu leur avait livrées les conséquences les plus précieuses pour l'homme. Alors, toute la science changera de face : l'esprit, longtemps détrôné et oublié, reprendra sa place. Il sera démontré que les traditions antiques sont toutes vraies ; que le Paganisme entier n'est qu'un système de vérités corrompues et déplacées ; eu 'il suffit de les nettoyer pour ainsi dire et de les remettre à L ur place pour les voir briller de tous leurs rayons. En un mot toutes les idées changeront : et puisque que de tous côtés une foule d'élus s'écrient de concert : venez, seigneur, venez ! pourquoi blâmeriez-vous les hommes qui s'élancent dans cet avenir majestueux et se glorifient de le deviner? Comme les poètes qui, jusque dans nos temps de faiblesse et de décrépitude, présentent encore quelques lueurs pâles de l'esprit prophétique qui se manifeste chez eux par la faculté de deviner les langues et de les parler purement avant qu'elles soient formées, de même les hommes spirituels éprouvent quelquefois des moments d'enthousiasme et d'inspiration qui les transportent dans l'avenir, et leur permettent de pressentir les événements que le temps mûrit dans le lointain.
Rappelez-vous encore, monsieur le comte, le compliment que vous m'avez adressé sur mon érudition au sujet du nombre trois. Ce nombre en effet se montre de tous côtés, dans le monde physique comme dans le moral, et dans les choses divines. Dieu parla une première fois aux hommes sur le mont Sinaï, et cette révélation fut resserrée, par des raisons que nous ignorons, dans les limites étroites d un seul peuple et d'un seul pays. Après quinze siècles, une seconde révélation s'adressa à tous les hommes sans distinction, et c'est celle dont nous jouissons ; mais l'universalité de son action devait être encore infiniment restreinte par les circonstances de temps et de lieu. Quinze siècles de plus devaient s'écouler avant que l'Amérique vît la lumière ; et ses vastes contrées
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recèlent encore une foule de hordes sauvages si étrangères au grand bienfait, qu'on serait porté à croire qu'elles en sont exclues par nature en vertu de quelque anathème primitif et inexplicable. Le grand Lama seul a plus de sujets spirituels que le pape ; le Bengale a soixante millions d'habitants, la Chine en a deux cents, le Japon vingt-cinq ou trente. Contemplez encore ces archipels immenses du grand Océan, qui forment aujourd'hui une cinquième partie du monde. Vos missionnaires ont fait sans doute des efforts merveilleux pour annoncer l'Évangile dans quelques-unes de ces contrées lointaines ; mais vous voyez avec quels succès. Combien de myriades d'hommes que la bonne nouvelle n'atteindra jamais ! Le cimeterre du fils d'Ismael n'a-t-il pas chassé presque entièrement le Christianisme de l'Afrique et de l'Asie ? Et, dans notre Europe enfin, quel spectacle s'offre à l'œil religieux ! le Christianisme est radicalement détruit dans tous les pays soumis à la réforme insensée du XVIe siècle ; et, dans vos pays catholiques mêmes, il semble n'exister plus que de nom. Je ne prétends point placer mon Église audessus de la vôtre ; nous ne sommes pas ici pour disputer. Hélas î je sais bien aussi ce qui nous manque ; mais je vous prie, mes bons amis, de vous examiner avec la même sincérité : quelle haine d'un côté, et de l'autre quelle prodigieuse indifférence parmi vous pour la religion et pour tout ce qui s'y rapporte ! Quel déchaînement de tous les pouvoirs catholiques contre le chef de votre religion ! à quelle extrémité l'invasion générale de vos princes n'a-t-elle pas réduit chez vous l'ordre sacerdotal ! L'esprit public qui les inspire ou les imite s'est tourné entièrement contre cet ordre. C'est une conjuration, c'est une espèce de rage ; et pour moi je ne doute pas que le pape n'aimât mieux traiter une affaire ecclésiastique avec l'Angleterre qu'avec tel ou tel cabinet catholique que je pourrais vous nommer. Quel sera le résultat du tonnerre qui recommence à gronder dans ce moment ? Des millions de catholiques passeront peut-être sous des sceptres hétérodoxes pour vous et même pour nous. S'il en était ainsi, j'espère bien que vous êtes trop éclairés pour compter sur ce qu'on appelle tolérance ; car vous savez de reste que le Catholicisme n'est jamais toléré dans la force du terme. Quand on vous permet d'entendre la messe et qu'on ne fusille pas vos prêtres, on appelle cela tolérance ; cependant ce n'est pas tout à fait votre compte. Examinez-vous
d'ailleurs vous-même dans le silence des préjugés, et vous sentirez que votre pouvoir vous échappe ; vous n'avez plus cette conscience de la force qui reparaît souvent sous la plume d'Homère, lorsqu'il veut nous rendre sensibles les hauteurs du courage. Vous n'avez plus de héros. Vous n'osez plus rien, et l'on ose tout contre vous. Contemplez ce lugubre tableau ; joignez-y l'attente des hommes choisis, et vous verrez si les illuminés ont tort d'envisager comme plus ou moins prochaine une troisième explosion de la toute-puissante bonté en faveur du genre humain. Je ne finirais pas si je voulais rassembler toutes les preuves qui se réunissent pour justifier cette grande attente. Encore une fois, ne blâmez pas les gens qui s'en occupent et qui voient, dans la révélation même, des raisons de prévoir une révélation de la révélation. Appelez, si vous voulez, ces hommes illuminés ; je serai tout à fait d accord avec vous, pourvu que vous prononciez le nom sérieusement.
Vous, mon cher comte, vous, apôtre si sévère de l'unité et de l'autorité, vous n'avez pas oublié sans doute tout ce que vous nous avez dit au commencement de ce sentretiens, sur tout ce qui se passe d'extraordinaire dans ce moment. Tout annonce, et vos propres observations mêmes le démontrent, je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas. Vous ne pouvez donc pas, sans vous mettre en contradiction avec vous-même, condamner ceux qui saluent de loin cette unité, comme vous le disiez, et qui essaient, suivant leurs forces, de pénétrer des mystères si redoutables sans doute, mais tout à la fois si consolants pour vous.
Et ne dites point que tout est dit, que tout est révélé, et qu'il ne nous est permis d'attendre rien de nouveau. Sans doute que rien ne nous manque pour le salut ; mais du côté des connaissances divines, il nous manque beaucoup ; et quant aux manifestations futures, j'ai, comme vous voyez, mille raisons pour m'y attendre, tandis que vous n'en avez pas une pour me prouver le contraire. L'Hébreu qui accomplissait la loi n'était-il pas en sûreté de conscience ? Je vous citerais, s'il le fallait, je ne sais combien de passages de la Bible qui promettent au sacrifice judaïque et au trône de David une durée égale à celle du soleil. Le Juif qui s'en tenait à l'écorce avait toute raison, jusqu'à l'événement, de croire au règne temporel du Messie ; il se trompait néan-
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moins, comme on le vit depuis : mais savons-nous ce qui nous attend nous-mêmes ? Dieu sera avec nous jusqu'à la fin des siècles; les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre l'Église, etc. Fort bien ! en résulte-t-il, je vous prie, que Dieu s'est interdit toute manifestation nouvelle, et qu'il ne nous est plus permis de nous apprendre rien au delà de ce que nous savons ? ce serait, il faut l'avouer, un étrange raisonnement.
Je veux, avant de finir, arrêter vos regards sur deux circonstances remarquables de notre époque. Je veux parler d'abord de l'état actuel du protestantisme qui, de toutes parts, se déclare socinien : c'est ce qu'on pourrait appeler so: ultimatum, tant prédit à leurs pères. C'est le mahométism européen, inévitable conséquence de la Réforme. Ce mot de mahométisme pourra sans doute vous surprendre au premier aspect ; cependant rien n'est plus simple. Abbadie, l'un des premiers docteurs de l'Église protestante, a consacré, comme vous le savez, un volume entier de son admirable ouvrage sur la vérité de la religion chrétienne, à la preuv ae la divinité du Sauveur. Or, dans ce volume, il avance avec grande connaissance de cause, que si Jésus-Christ n'est pas Dieu, Mahomet doit être incontestablement considéré comme l'apôtre et le bienfaiteur du genre humain, puisqu'il l'aurait arraché à la plus coupable idolâtrie. Le chevalier Jones a remarqué quelque part que le mahométisme est une secte chrétienne, ce qui est incontestable et pas assez connu. La même idée avait été saisie par Leibnitz, et, avant ce dernier, par le ministre Jurieu. L'Islamisme admettant l'unité de Dieu et la mission divine de Jésus-Christ, dans lequel cependant il ne voit qu'une excellente créature, pourquoi n'appartiendrait-il pas au Christianisme autant que l'Arianisme, qui professe la même doctrine ? Il y a plus ; on pourrait, je crois, tirer de l'Alcoran une profession de foi qui embarrasserait fort la conscience délicate des ministres protestants s'ils devaient la signer. Le Protestantisme ayant donc, partout où il régnait, établi presque généralement le Socinianisme, il est censé avoir anéanti le Christianisme dans la même proportion.
Vous semble-t-il qu'un tel état de choses puisse durer, et que cette vaste apostasie ne soit pas à la fois et la cause et le présage d'un mémorable jugement ?
L'autre circonstance que je veux vous faire remarquer, et
qui est bien plus importante qu'elle ne parait l'être au premier coup d'œil, c'est la société biblique. Sur ce point, monsieur le comte, je pourrais vous dire en style de Cicéron : novi tuos sonitus. Vous en voulez beaucoup à cette société biblique, et je vous avouerai franchement que vous dites d'assez bonnes raisons contre cette inconcevable institution ; si vous le voulez même, j'ajouterai que, malgré ma qualité de Russe, je défère beaucoup à votre Église sur cette matière : car, puisque, de l'aveu de tout le monde, vous êtes, en fait de prosélytisme, de si puissants ouvriers, qu'en plus d'un lieu vous avez pu effrayer la politique, je ne vois pas pourquoi on ne se fierait pas à vous, sur la propagation du Christianisme que vous entendez si bien. Je ne dispute donc point sur tout cela, pourvu que vous me permettiez de révérer, autant que je le dois, certains membres et surtout certains protecteurs de la société, dont il n'est pas même permis de soupçonner les nobles et saintes intentions.
Cependant je crois avoir trouvé à cette institution une face qui n'a pas été observée et dont je vous fais les juges. Écoutez-moi, je vous prie.
Lorsqu'un roi d'Egypte (on ne sait lequel ni dans quel temps) fit traduire la Bible en grec, il croyait satisfaire ou sa curiosité, ou sa bienfaisance, ou sa politique ; et, sans contredit, les véritables Israélites ne virent pas sans un extrême déplaisir cette loi vénérable jetée pour ainsi dire aux nations, et cessant de parler exclusivement l'idiome sacré qui l'avait transmise dans toute son intégrité de Moïse à Eléazar.
Mais le Christianisme s'avançait, et les traducteurs de la Bible travaillaient pour lui en faisant passer les Saintes Écritures dans la langue universelle ; en sorte que les apôtres et leurs premiers successeurs trouvèrent l'ouvrage fait. La version des Septante monta subitement dans toutes les chaires et fut traduite dans toutes les langues alors vivantes, qui la prirent pour texte.
Il se passe dans ce moment quelque chose de semblable sous une forme différente. Je sais que Rome ne peut souffrir la société biblique, qu'elle regarde comme une des machines les plus puissantes qu'on ait jamais fait jouer contre le Christianisme. Cependant qu'elle ne s'alarme pas trop : quand même la société biblique ne saurait ce qu'elle fait, elle n'en serait pas moins pour l'époque future précisément ce que
j, de maistre =
furent jadis les Septante, qui certes se doutaient fort peu du Christianisme et de la fortune que devait faire leur traduction. Une nouvelle effusion de l'Esprit saint étant désormais au rang des choses les plus raisonnablement attendues, il faut que les prédicateurs de ce don nouveau puissent citer l'Écriture Sainte à tous les peuples. Les apôtres ne sont pas des traducteurs ; ils ont bien d'autres occupations ; mais la société biblique, instrument aveugle de la providence, prépare ces différentes versions que les véritables envoyés expliqueront un jour en vertu d'une mission légitime (nouvelle ou primitive, n'importe) qui chassera le doute de la cité de Dieu ; et c'est ainsi que les terribles ennemis de l'unité travaillent à l'établir...