‹ Les soirées de Saint-PétersbourgChapitre 5 sur 40 · DE L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

DE L'ÉDITEUR

La vérité et Terreur se partagent cette terre où "homme ne fait que passer ; où le crime , les souffrances et la mort lui sont des signes certains qu'il est une créature déchue; où la conscience , le repentir et mille autres secours lui ont été donnés par la bonté du Créateur pour le relever de sa chute ; où il ne'cesse de marcher vers le terme qui doit décider de sa destinée éternelle, toujours soumis à la volonté de Dieu , qui le conduit selon la profondeur de ses desseins ; toujours libre , par sa volonté propre , de mériter la récompense ou le châtiment. Deux voies lui sont donc ouvertes, l'une pour la perte , Fautre pour le salut ; voies invisibles et mystérieuses dans lesquelles se précipitent les enfants d'Adam , en apparence confondus ensemble, divisés cependant en deux sociétés qui s'éi. a

Joignent de plus en plus Tune de l'autre, jusqu'au moment qui doit les séparer à jamais. C'est ainsi que saint Augustin nous montre admirablement les deux Cités que le genre humain doit former à la fin des temps, prenant naissance dès le commencement des temps : la Cité du monde et la Cité de Dieu.

Dieu et la Vérité sont une même chose ; d'où il faut conclure que toute vérité que Inintelligence humaine est capable de recevoir lui vient de Dieu ; que sans lui elle ne connaîtrait aucune vérité , et qu'il a accordé aux hommes , suivant les temps et les circonstances, toutes les vérités qui leur étaient nécessaires. De cette impuissance de l'homme et de cette bonté de Dieu découle encore la nécessité d'une tradition universelle dont on retrouve en effet les vestiges plus ou moins effacés chez tous les peuples du monde , selon que l'orgueil de leur esprit et la corruption de leur cœur les ont plus ou moins écartés de la source de toute lumière : car l'erreur vient de l'homme comme la vérité vient de Dieu ; et s'il ne crie vers Dieu , l'homme demeure à jamais assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort (1).

L'erreur a mille formes et deux principaux caractères : la superstition et l'incrédulité. G a l'homme

(1) Scdentes in tenebritd umbrumortis.

Vs, CVI. 10.

vij

altère en lui l'image de Dieu pour raccommoder à ses passions, ou, par une passion plus détestable encore, il pousse la fureur jusqu'à l'en effacer entièrement. Le premier de ces deux crimes fut , dans les anciens temps, celui de tous les peuples du monde, un seul excepté ; ils curent [toujours pour le second une invincible horreur , et les malheureux qui s'en rendaient coupables furent longtemps eux-mêmes une c xception au milieu de toutes les sociétés. C'est que cette dernière impiété attaquait à la fois Dieu et l'existence même des sociétés ; le bon sens des peuples l'avait pressenti : et, en effet , lorsque la secte infâme d'Epicure eut étendu ses ravages au milieu de l'empire romain, on put croire un moment que tout allait rentrer dans le chaos. Tout était perdu sans doute , si la Vérité elle-même n'eût choisi ce moment pour descendre sur la terre et pour y converser avec les hommes (1). Les anciennes tiaditions se ranimèrent aussitôt, purifiées et sanctifiées par des vérités nouvelles ; la société , qui déjà n'était plus qu'un cadavre prêt à se dissoudre , reprit le mouvement et la vie, et ce principe dévie, que lui avaient rendu les traditions religieuses, ne put être éteint ni par les révolutions des empires , ni par une longue suite de ces siècles illettrés qu'il est convenu d'appeler barbares. Les symptômes de mort ne reparurent qu'au quinzième siècle , qui est appelé le siècle de la renaissance : c'est alors que la

(1) l'.t cum komiuibus conversât 1:1 esl. ( Barucli, III , 58.)

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raison humaine, reprenant son antique orgueil qu'on avait cru pour jamais terrassé par la foi, osa de nou veau scruter et attaquer les traditions. Les superstitions du Paganisme notant plus possibles, ce fut Tincrédulité seule qui tenta ce funeste combat : elle démolit peu à peu l'antique et merveilleux édifice élevé par la Vérité même, et ne cessant de nier, les unes après les autres , toutes les croyances religieuses , c^est-à— dire tous les rapports de l'homme avec Dieu, elle continua de marcher ainsi, au milieu d'une corruption toujours croissante de la société, jusqu'à la révolution française , où Dieu lui-même fut nié par la société , ce qui ne s'était jamais vu ; où le monde a éprouvé des maux plus grands , a été menacé d'une catastrophe plus terrible même que dans les derniers temps de l'empire romain, parce que la Vérité éternelle, ayant opéré pour lui le dernier miracle de la grâce, ne lui doit plus maintenant que la justice , et ne reparaîtra plus au milieu des hommes que pjur le jugement.

Et véritablement c'en était fait du monde si , selon la promesse, cette grâce qui éclaire et vivifie n'eût trouvé un refuge dans un petit nombre de cœurs humbles , fidèles et généreux. Ils combattirent donc pour la vé- £ rite; ils furent ses martyrs; ils sont encore ses apôtres. Autour de la lumière qui leur a été donnée d'en haut, ils ont su réunir, ils rassemblent encore tous les jours, ceux qui savent ouvrir les yeux pour voir, les oreilles

pour entendre. L'erreur étant arrivée à son dernier excès et s'étant montrée dans sa dernière expression , la vérité a fait entendre par leur bouche ses arrêts les plus formidables , a dévoifë à la fois tous ses principes à jamais immuables et leurs conséquences non moins absolues : toutes les nuances ont disparu , tous les ménagements de timidité ou de prudence ont cessé ; d'une main ferme , ces courageux athlètes ont tracé la digue de séparation ; et, ce qui est encore nouveau sous le soleil , les deux Cités , celle du monde et celle de Dieu , se sont séparées pour n'être plus désormais confondues jusqu'à la fin; et, dès cette vie, elles sont devenues manifestes à tous les yeux.

Parmi ces interprètes de la vérité , si visiblement choisis et appelés par elle pour rétablir son empire et relever ses autels , nul n'a paru avec plus d'éclat que M. le comte de Maistre : dès les commencements de la grande époque où nous avons le malheur de vivre , il fit entendre sa voix , et ses premières paroles , qui retentirent dans l'Europe entière (1 ) , laissèrent un souvenir que trente années d'événements inouïs ne purent

(l)Dans l'ouvrage fameux intitulé : Considérations sur la France, publié en 1796. Quoique rigoureusement défendu par le méprisable pouvoir qui tyrannisait alors la France, il eut, dans la même année , trois éditions, et une quatrième l'année suivante. Dès 1793 , époque de sa retraite en Piémont , M. de Maistre avait fait paraître deux Lettres d'un Royaliste savoisien 5 ses compatriotes ; et en 1795 , il avait publié un autre écrit , sous le titre de Jean Claude Têtu, maire de llvntagnolc ; brochure , dit-on, aussi piquante qu'ingénieuse sur k

effacer. De même que celles des prophètes, ses paroles dévoilaient l'avenir, en même temps qu'elles indiquaient aux hommes les moyens de les rendre meilleurs. Ce qu'il a prédit est arrivé ; puisse-t-il être un jour suivi dans ce qu'il a conseillé!

Il fallut se taire lorsque la terre entière se taisait devant un seul homme : ce fut dans le silence et dans l'exil que M. de Maistre prépara et acheva en partie les travaux qui devaient compléter cette espèce de mis" sion qu'il avait reçue d'éclairer et de reprendre son siècle , de tous les siècles sans doute le plus aveugle et le plus criminel. Toutefois , dès 1810, il publia à Pétersbourg l'ouvrage intitulé : Essai sur le principe générateur des constitutions politiques. Dans ce livre eourt , mais tout substantiel, l'auteur, remontant à la puissance divine comme à la source unique de toute autorité sur la terre , semJble s'arrêter avec une sorte de complaisance sur cette grande idée qui féconde tout en effet dans le monde des intelligences , et de laquelle allaient bientôt émaner toutes ses autres productions. Dans un sujet qui était purement métaphysique, on lui reprocha d'avoir été trop métaphysicien :

opinions du moment. Enfin en 1796, ses Considérations sur la France furent précédées d'un écrit intitulé : Adresse de quelques parents des militaires savoisiens à la nation française, dans lequel il combattait avec beaucoup d'énergie l'application des lois françaises sur l'émigration aux sujets du roi de Sardaigne. Mallel du Pan fut l'éditeur de ce dernier ouvrage.

ceux qui lui firent un tel reproene ne savaient pis , et peut-être ne savent point encore que c'est dans la métaphysique qu'il faut aller attaquer les erreurs qui corrompent et désolent aujourd'hui la société; c'est parce que les hases de cette science sont fausses, depuis Aristotc jusqu'à nos jours, que je ne sais quoi de faux s'est glissé partout et jusqu'au sein de la vérité même, c'est-à-dire , jusque dans les paroles et dans les écrits d'un grand nombre de ses plus sincères et plus ardents défenseurs. Nous pouvons concevoir quelque espérance de voir bientôt se faire cette grande et utile réformation , et M. de Maistre aura la gloire dy avoir puissamment contribué.

En 1816 , parut sa traduction française du traité de Plutarque , intitulé : Sur les délais de la justice divine dans la 'punition des c ujtahles. Dans les notes savantes et profondes dont il accompagna cette traduction, M. de Maistre fit voir l'esprit du Christianisme exerçant son influence secrète et irrésistible sur un philosophe païen, l'éclairant à son insu, et lui faisant dire des choses que toute la sagesse humaine abandonnée à elle-même n'eût jamais pu dire ni même imaginer. On voit dès lors que ces grands mystères de la Providence occupaient fortement cet esprit dont la vue était si juste et si perçante; qu'il cherchait, autant qu'il est permis à un homme de le faire, à en pénétrer les profondeurs et à en justifier les décrets. C'est en clTct à suivie la Providence dans toutes ses voies qu'il

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s'était appliqué sans relâche dans ses longues et laborieuses études ; et Ton vit bientôt paraître le livre fameux dans lequel , s'élevant d'un vol d'aigle au-dessus de tous les préjugés reçus , attaquant toutes les erreurs accréditées , renversant tous les sophismes de la mauvaise foi et de la fausse érudition , il nous rendit cette Providence visible dans le gouvernement temporel des papes , qu'il a présentés hardiment , soies ce rapport, comme les bienfaiteurs et les conservateurs de la société européenne , après tant de déclamations ineptes qui, depuis trois siècles, ne cessent de les en déclarer les tyrans et les fléaux. On n'a point répondu aux deux premiers volumes de ce livre , qu'un des plus grands esprits de notre âge a qualiûé de sublime (1 ) ; et, bien que le sujet en soit plutôt politique que religieux, l'impiété , qui se croit justement attaquée dès que l'on parle du chef de l'Eglise autrement que pour l'insulter, ne Peut point laissé sans réponse , s'il eût été possible d'y répondre. On ne répondra pas davantage au troisième qui vient de paraître, et qui traite spécialement du pape dans ses rapports avec V Eglise gallicane. Il ne convaincra pas sans doute des esprits passionnes et vieillis dans les habitudes d'une doctrine absurde et dangereuse , mais les passions les plus irascibles seront elles-mêmes réduites au silence.

Nous ne dirons point que les Soirées de Saint-

(1) M. le vicomte de Bonald.

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