ET DE LA VERTU MÊME
A Gérard dé Nerval
C'était dans une maison de la rue Vivienne, — n* 8, je crois, il doit y avoir encore une terrasse au fond de la cour 5 — sur cette terrasse est un logement composé d'un grand atelier de peinture et de trois petites chambres. — Quand ou est arrivé on a gravi sept étages, — mais sept étages tellement longs, — que chacun est coupé en deux par un carré. — Aussi les habitants delà terrasse ne se faisaientils aucune faute de dire qu'ils demeuraient au quatorzième.
L'atelier avait à peu près dix-huit pieds de haut — et trente pieds en carré, il était meublé de tableaux sans cadres et de cadres sans tableaux, de fauteuils en bois sculpté recouverts de velours pourpre, — et de chaises de paille, sans paille et sans dossiers ; — sur une table on voyait des
assiettes du Japon de la plus grande beauté, dans lesquelles
Cela avait excité plus de gaieté qu*il n'est agréable d*en causer à un acteur tragique.
Il rentrait donc triste et abattu.
Comme le comédien rentrait dans sa chambre, qu'il appelait ironiquement Venise labelle^\e chat vint en miaulant se frolter contre ses jambes. Thémistode Pélissier d'abord le repoussa d'un coup de pied, -ï- puis, le rappela. — Viens, Joconde, lui dit-il, et pardonne-moi ; — il me sied biea vraiment de faire aujourd'hui le fier avec les chais, — comme si je n'avais pas été au-dessous delà brute. — IL prit le chat dans ses bras et le caressa. — Certes, quand Dieu voulut descendre sur la terre, il choisit la figure de rhomme, comme la forme la plus humble et la plus misérable. — Pélissier posa le chat à terre, et se dirigea vers un coin de son appartement où il avait déposé son souper; — mais l'assiette était vide et nettoyée avec une telle netleté , qu'il reconnut tout de suite la langue râpeuse de Joconde. — Eh bien ! tu as eu raison, — dit-il, — tu as mangé mon souper-, tu as bien fait. — Je devrais brouter l'herbe; — tu as laissé ta pâtée 5 je vais manger ta pâtée ; c'est encore bien bon pour moi. — Tiens, couche-toi sur mon lit, — moi, je coucherai par terre sur ton paillasson. -^ Ont-ils assez ri? — J'ai cru que la salle en croulerait, — et les applaudissements, — et les trépignements, et les bis. — J*a« vais envie de me sauver, — de sortir de scène et de me jeter par la fenêtre de ma loge. — Cen est mort^ — il est fait!
Et qui m'assure ({Welle n'était pas là. Quand je me suis en allé, il m'a semblé que le portier riait. — Les gendarmes riaient en quittant le théâtre. — Tout riait. — Lèvent
riait dans les lanternes, qu'il balançait avec un bruit strident. — Les cochers de fiacre me criaient gare, d'un air ironique. — Enfin me voilà seul. — Si je pouvais dormir.
Pélissier plongea la main dans la tête de Pierre Corneille, et en retira un bonnet de coton, qu'il mit sur sa tête. — Puis, il revint à son lit, sur lequel, dans son premier mouvement, il avait mis la pâtée du chat pour en faire un souper que sans doute il n'eût pas mangé. — MaisJoconde était enfoncé dedans jusqu'aux oreilles, et il n'en restait presque plus. — Pélissier, exaspéré de cette dernière mésaventure, — prit l'assiette et le chat, et jeta le tout par la fenêtre, — sans l'avoir ouverte préalablement; c'est-à-dire à travers les vitres, qui se brisèrent avec fracas.
On frappa alors à la porte, devenue une armoire, qui communiquait de l'atelier à la chambre de Pélissier, — et la voix de Rodolphe Mélin fit entendre : — Ohé ! maître Lekain, — ne trouvez-vous pas ces fureurs d'Oreste un peu indues, quant à l'heure 5 et peu propres à favoriser le sommeil des gens.
Le nom de Lekain était une des facéties accoutumées de Mélin, qui n'en avait que cinq ou six, qu'il faisait reparaître à tour de rôle. — Mais dans les circonstances où se trouvait Pélissier, il trouva la plaisanterie, de mauvais goût et n'y répondit pas.
— Eh! ne m'enlends-tu pas? — reprit Mélin en frappant plus fort, et en ouvrant celle des deux portes qui était de son côté.
Pélissier dérangea son lit, — enleva avec les doigts le mauvais clou qui retenait l'autre porte, et l'ouvrit de son côté. — Comme te voilà fait, dit Rodolphe Mélin. — Je te
a HISTOIRE
prierai à l'avenir, répondit Tacteur, si toutefois cela est une réponse, — de m'appeler par mon nom de Thémistocle Péllssier, et de ne point me donner de ridicules sobriquets; — Je suis las de tes lazzi d'atelier, qui n'ont pas le sens commun.
Et il se mit à se promener dans sa chambre à grands pas.
— £t comme Mélin le regardait avec àe grands yeux étonnés et riait de sa fureur, — il serra les poings et dît : — C'est bien plaisant, — va; — ris, — ris tout seul, — ris tant que tu voudras, — mais laisse-moi dormir. — Ris donc,
— tu ne ris plus, — ris donc, — sois comme les autres de ce soir. — Ris.
Rodolphe Mélin vit jour pour sa seconde plaisanterie, qui consistait à faire ce qu'il appelait des queues de mots,
— et il s'écria :
Ris de veau cluse^ ton habit mélec ture de sanglier, par les pattes éthique tac de moulin à vent ture de sanglier par les pattes éthique tac de moulin à vent ture, etc.
Langage barbare et inintelligible qu'il scandait ainsi, quand il voulait être compris :
Ris de veau — Vaucluse — use ton habit — Abimélec — lecture — hure de sanglier, — lié par les pattes — pathétique — tic tac de moulin à vent — aventure — hure de sanglier, etc.
G^était un genre de calembours sans un qu'il avait inventé, et un abus de la dernière syllabe de son interlocuteur, auquel il se livrait des heures entières, avec une facilité et une volubilité désespérantes. — Est-ce que tu ne soupes pas?
DE TANT DE CHARMES. -i
— Je viens de jeter mon souper par la fenêtre, avec Joconde qui l'avuit mangé.
— J*ai longtemps parcouru le monde, et Von rna vu de toutes parts ^ fredonna Mélin. —Je doute que l'autre Joconde ait jamais voyagé comme cela. — 11 y a une aile de volaille, que je vais tâcher de prendre, si tu n'as pas toutefois réveillé la Vertu même, qui a été toute la journée d'une humeur massacrante.
Rodolphe ôta sa robe de chambre pour ne pas réveiller sa femme par le frottement qu'elle faisait^ disparut et revint bientôt avec Tâssiette promise et une bouteille de vin entamée. Ce souper inattendu ne tarda pas à remettre un peu de calme dans Tesprit de Pélissier et le disposer à écouter avec une bienveillance plus marquée les paroles de son ami.
— Je t'ai attendu, parce que je ne puis dormir; — je suis en proie à la plus violente agitation ; — j'ai écrit à la dame de mes pensées, — et toi, — as-tu écrit à la tienne?
— Oui, répondit Pélissier, et une lettre un peu bien, — • une lettre en vers.
— Tu fais des vers!
— - A peu près, je m'en rappelle ; je prends un demi-vers ici, un vers et demi là, — et je recouds le plus proprement possible. — Tiens, écoute. — El Pélissier prit sa voix de théâtre, — c'est-à-dire une voix gutturale éclatante etéraillée à la fois, — comme du cuivre fêlé.
Je ne puis plus latter, et je vous rends les armes, Les dieux mêmes Toudraient céder à tant de charmes.
— Ouf, interrompit Mélin. ^
— Je vous ms, — continua Pélissier.
Je TOUS vis,— je rougis, — je pâlis à votre vue. Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler, Je sentis tout mon cœur et transir et brûler.
Vous voyez devant vous baigné de douces larmes,
Un malheureux vaincu, — vaincu par tant de charmes.
— Encore tant de charmes^ — dit Mélin.
— Les bons auteurs en sont pleins, — dit Pélissier, reprenant sa voix ordinaire, — et Racine en regorge;— et toi qu'as-lu écrit?
— Pas de si belles choses, — mon ami Pélissier, — mais des choses qui promettent des résultats plus immédiats.
— J'ai écrit que mademoiselle Trois Etoiles — était priée de venir chez madame Mélin, — madame, lu entends,
— pour s'entendre avec elle pour la façon de diverses... choses dont ladite madame Mélin a besoin. — El madame Mélin étant absente demain toule la journée...
— El tu continues à ne pas savoir quel est l'objet de ton ardeur, reprit Pélissier ? — Seigneur, — reprenant la voix de cuivre,
Au nom des pleurs que pour vous j'ai versés, Par vos faibles genoux que je tiens embrassés, Délivret mon esprit de ce doute funeste.
J'imiterai ta discrétion; — mais ton audace me pique et je prétends demain m'introduire chez Aricie.
— Elle s'appelle Aricie?
— Non, — c'est famoureuse de la pièce à laquelle appartiennent les vers que je viens de dire. Tu appelles la tienne Irois Etoiles, j'appellerai la mienne...
— Tant de charmes,
— Tant de charmes, si tu veux, mais je la verrai demain.
— Si lu savais comme elle est jolie, Pélissier, — si tu voyais...
•^ 0 Méiin, mon bon ami,
Ou laissez-moi dormir, ou ne m'endormez pas.
Allez vous étendre près de la Vertu même.
— Égoïste, — dit Mélin, — tu brûlerais la maison de ton ami pour allumer ta pipe, — et tu lui refuserais ensuite du feu pour la sienne.
— Il est fâcheux que ces belles paroles ne puissent être empaillées, reprit Pélissier en poussant Rodolphe dehors, je les mettrais sur ma cheminée, pour faire pendant au buste du grand Corneille. — Puis il replaça le clou qui fermait la porte, — et se mit à la fenêtre, — où il resta pendant plus d'une heure les yeux fixés sur une fenêtre vis-à-vis de la sienne, où, à travers des rideaux de mousseline — et un réseau de liserons qui commençaient à ouvrir leurs fleurs roses et bleues à la fraîcheur de la nuit, on voyait vaciller la pâle lueur d'une veilleuse.
C'était là que demeurait la belle fille dont le comédien était amoureux.
Le lendemain, dès le lever du soleil, Pélissier, qui s'était endormi lard, — fut réveillé brusquement par sa sonnette. — Il passa à la hâte une longue redingote et des pantoufles et ouvrit la porte à un homme porteur d'un paquet. — Monsieur, voici votre gilet.
Pélissier fut abasourdi du coup.
En effet, à un mois de là, il avait confié à un teinturierdégraisseur — un gilet à nettoyer ; — on lui avait rapporté son gilet, — et Pélissier, n'étant pas en fonds, avait, pour ajourner le payement, donné une cravate à teindre -, — quand on avait rapporté la cravate, il avait donné un pantalon tout neuf, — puis après le pantalon, le gilet qu'il avait eu le temps de salir de nouveau ; chaque fois que le teinturier revenait, la somme à payer se trouvant plus forte et les ressources les mêmes, — c'est-à-dire nulles.
Pélissier jeta autour de lui un regard de détresse, — il n'y avait plus rien à donner au dégraisseur, — et conséquemment pas de prétexte pour ne pas payer le mémoire. — Un moment étourdi, égaré, — il se baissa pour prendre ses bottes, — ** mais le teinturier ne pouvait rien faire à une paire de bottes ; il plongea le bras dans la tête de Pierre Corneille ; — mais il n'y trouva pas huit sous.
Ses idées étaient horriblement confuses; — le teinturier, debout, attendait en silence.
Thémistocle Pélissier eût voulu que la maison s'abîmât sur eux deux, — mais tout à coup, il avisa sur le pied de son lit, la robe de chambre de Mélin, que le peintre qui s'en était dépouillé pour aller chercher le souper de Pélissier, n'avait pas pensé à remettre^ — c'était une fort belle robe de chambre de damas jaune. — Pélissier la donna au dégraisseur pour qu'il la teignit en rouge et le congédia.
D'un autre côté, madame Mélin faisait un bruit affreux, — elle ne trouvait plus la moitié d'un poulet qu'elle avait ré-
^rvé pour le déjeuner. Elle voulait partir de bonne heure
et il lui fallait maintenajit aller chercher des provisions. — MéliD s'était bien gardé d'avouer qu'il avait enlevé le poulet, et laissait planer les soupçons de sa femme sur les chats les plus innocents. — Madame Mélin, résignée, sortait avec son panier, lorsque Pélissier frappait à la porte officielle de Tatelier. — A sa vue, madame Mélin laissa échapper un cri d'étonneraent et d'indignation. — Ce n'était pas que Pélissier ne fût d'un aspect agréable. — Il avait mis sa belle redingote verte à brandebourgs, — des touffes de cheveux ramenées en avant dissimulaient lés traces bleues du rasoir; car Pélissier, comme plusieurs de ses confrères, se faisait par ce moyen artificiel un front que la nature lui avait refusé. Un col de chemise en papier à lettre sortait d'une cravate noire parfaitement pliée. — Il avait ajouté à cette parure son lorgnon, quoiqu'il eût la vue excellente, et des éperons, quoiqu'il ne fût jamais monté à cheval de sa vie. — C'étaient, les éperons, un luxe, et le lorgnon une infirmité qu'il ne mettait qu'aux grands jours, et quand il avait quelque projet en tête pour lequel il croyait avoir besoin de tousses avantages.
Ce qui avait arraché un cri à madame Mélin, c'était la vue d'un plat que Pélissier tenait à la main; — elle avait reconnu son plat, — le plat dans lequel était, la veille, la imitié de poulet cherchée, regrettée depuis le matin i
Mélin feignit d'être entièrement occupé de sa toile.
— C'est donc à dire, — M. Pélissier, -^ s'écria madame Mélin, — que vous dérangerez tout dans la maison? ■=- Voici deux heures que je cherche mon poulet.
Il n'y avait jamais eu en réah'té sur le plat qu'une aile de poulet, ^^ quoique depuis le matin, madame Mélin eût
déploré la perte d'un demi-poulet, ♦^ et qu'à ce moment elle reprochât un poulet tout entier au malheureux Thémislocle.
Mélin comprit que la réponse de Pélissier, quelle qu'elle fût, allait faire crever un nuage de colère, — et pour l'empôcher de parler, il dit tout haut : — Où diable est ma robe de chambre?
— Sans doute dans la chambre de H. Thémistocle , — comme l'autre jour tes bottes, et mon parapluie, jusqu'à mon chàle dont il fait un turban, ' Au moins il ne Taura pas toujours mangée, ta robe de chambre.
Ce n'était pas le moment pour Thémistocle d* avouer qu'il l'avait donnée à teindre en rouge. Il haussa les épaules^ — ne répondit pas, prit les gants de Rodolphe Mélin, — et descendit l'escalier en fredonnant : Adieu, Venise la belle.
ou PARAIT MADEMOISELLE ***
La Vertu même éiaii sortie depuis plus de trois heures, — et Rodolphe Mélin avait passé tout ce temps à chercher sa robe de chambre de damas jaune sur relTet de laquelle il comptait beaucoup pour la vigile qu'il espérait recevoir. ^\ avait mis dans Tatelier un ordre inusité, et dans l'ajuste-
menl de sa personne des recherches incroyables. Il cherchait encore, lorsqu'on frappa à la porte. — Son cœur battit violemment, — il jeta un coup d'œil au miroir, — passa la main dans ses cheveux, — et alla ouvrir. — C'était elle, — c'était mademoiselle Trois Etoiles — avec ses bandeaux de cheveux bruns, — ses grands yeux doux et modestes, — sa taille svelte et élégante. — Elle demanda madame Mélin, — sans paraître nullement étonnée de rencontrer son époux.
.— MadameMélin est sortie, mais elle ne tardera pas à rentrer, et elle m'a chargé de prier mademoiselle de Tattendrc. — 11 lui offrit un fauteuil, — s'assit lui-môme et fut quelque temps sans parler, — tout embarrassé de la sérénité de la belle fille. — Certes, il avait mille fois depuis la veille préparé les discours qu'il lui tiendrait; — mais dans toutes ses prévisions il n'avait pas fait entrer qu'elle ne le reconnaîtrait pas, et qu'il acquerrait la fâcheuse conviction qu'elle ne l'avait jamais remarqué. — Il commença donc par des lieux communs et en attendant que les idées et le courage lui revinssent, demanda à mademoiselle "^"^"^ si on n'avait jamais fait son portrait, et affirma que ce serait une charmante chose à faire ; — ajoula qu'il y pensait depuis longtemps ; — que môme, la voyant souvent à sa fenêtre, il avait fait d*elle une petite esquisse assez ressemblante; — que ce n'était pas terminé du tout, — mais que cependant il allait le lui montrer. — Il tira l'esquisse d'un canon et la flt voir à mademoiselle *** qui se sentit rougir d'ai?c de se voir si charmante; puis tout d'un coup, embarra^séc de cette impression, elle demanda : — Pensez-vous que ma* dame... Mélin soit encore longtemps à rentrer?
— Oh mon Dieu non, — elle devrait être ici déjà,— y'e«père qu'elle ne tardera pas, — peut-être est-elle dans Pescalier. — Â ce moment, — Rodolphe se rappela qu'il avait laissé la clef à la porte et que tout le monde pouvait entrer ; il feignit d*aller regarder par-dessus la rampe de l'escalier s'il verrait monter madame Mélin, qui était partie depuis trois heures pour Saint-Germain, d'où elle ne devrait revenir que le lendemain ; — et, en effet, pour aviser à retirer la clef adroitement; mais à peine eût-il regardé à travers l'escalier, — qu'il rentra dans fatelier p&Ie et défait.
— Oh mon Dieu, mademoiselle!
— Et, qu'avez-vous donc, monsieur?
— Mademoiselle, — c'est que voici madame Hélin qui monte.
— Eh bien! monsieur, — tant mieuK, puisque je l'attends.
— Elle monte, mademoiselle, elle monte.
— Mais, monsieur, qu'avez-vouà donc? — ôtes-vous mai lade ? — vous arrive-t-il quelque chose?
— Il ne m'arrive que ma femme, et c'est assez» Made*moiselle, sauvez-vous.
*— Gomment, monsieur, me sauver^ — et pourquoi me sauver; madame Mélin m'écrit de venir chez elle et me fait prier de l'attendre ; — elle rentre et elle me trouve à ses ordres, — il n'y a rien là que de fort naturel.
— Vous ne comprenez pas, mademoiselle ; mais au nom du ciel) allez-vous-en !
^- Monsieur, dit mademoiselle***, en se dirigeant vers la porte, — je le veux bien ; -^ mais je vais demander à cette dame reuplication de ce qui se passe;
— Gardez-vous-en bien, mademoiselle, — vous et moi nous serions perdus.
— Mais, monsieur...
— Oh ! mon Dieu, je Tentends ; il n'est plus temps que vous sortiez, elle verrait que vous venez d'ici.
— Alors je vais rester.
— Ah ! tenez, tenez, s*écria Mélin^ comme illuminé d'une idée subite. — Entrez ici, cachez-vous ici, — et il ouvrit l'armoire qui donnait chez Thémistocle.
— Mais, monsieur, je ne veux pas me cacher, — je n*ai rien fait de mal, — je ne me cacherai pas.
— Cachez-vous, mademoiselle, cachez-vous.
— Je ne veux pas me cacher, monsieur.
Hais la terreur de Rodolphe Mélin était si profonde, que mademoiselle *** commençait à en avoir pitié et qu'elle la partagea, quand à un coup frappé à la porte, elle le vit chanceler et perdre haleine ^ alors, pâle et tremblante elle- * même sans savoir pourquoi, elle se laissa pousser entre les deux portes et enfermer.
Madame Mélin, car c*était elle qui, ayant manqué la voiture avait renoncé à son voyage et avait fait seulement quelques visites avant de rentrer, — madame Mélin commençait à frapper plus fort. — Mélin s'était remis devant sa place, essayait de fredonner, mais sa voix chevrotait. — Il cria : La clef est à la porte. — Elle n'y est pas, répondit madame Mélin.
— Tiens, c'est toi, dit le peintre, et il alla ouvrir, — puis sans regarder sa femme, se replaça à son chevalet et travailla en fredonnant pour dissimuler son trouble :
Les Jésuites n'auront pas, La tour de Saint-T^ic... que, nie... que... nie...
Les Jésuites n'auront pas, La tour de Saint-Nic... que, Nie... que..., etc.
Sans jamais arriver à dire Saint-Nicolas^ quo Toreille attend inutilement, ce qui ne tarde pas à être insupportable.
Ah çà, veux-tu bien finir ta ridicule chanson, s'écria madame Mélin impatientée ; — mais que se passe-t-il depuis que je suis là, tu peins avec ta palette retournée, les couleurs en dessous...
— Tiens, c'est vrai ; c'est la joie de vous revoir, madame Mélin.
— Mais comme tu es tiré à quatre épingles, comme tu sens bon; qu'est-ce que cela veut dire, tu as pris ma pommade?
— Moi... ah! oui, un peu,., c'est que... vois-tu... mais j'en ai rais fort peu. — Est-ce que tu ne vas pas t'occuper du dîner?
— Tu me laisseras au moins le temps de me reposer ; et d'ailleurs je n'ai pas besoin, je crois, qu'on me dise ce que j'ai à faire ; — j'ai dit au traiteur en bas d'apporter à dîner pour que je n'aie pas à redescendre.
— Ah! tu ne veux pas sortir...
— Non, certainement.
— Fais comme tu voudras.
— C'est bien mon intention.
RETOUR DE JOGONDE
Pélissier rentra chez lui d'assez mauvaise humeur, — mais momeotanément adouci en retrouvant à la porte son chat qui vint à lui en faisant le gros dos, en ronflant et se frottant contre ses jambes. — Tiens te voilà, Joconde \ — eh bien!, je ne croyais guère te revoir; — à quelle gouttière t'es-tu accroché en tombant hier? — Oui, ajoula-t-il, — avec sa voix de cuivre,
Gai, paisque Je retrouve un ami si fidèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle; Et déjà son courroux semble s'être adouci, Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici .
11 ouvrit la porte et entra avec Joconde. — Eh bien, te voilà revenu chez toi, — Joconde, — te voilà dans celle opulente Venise. — Venezia la bella.
Et il se mit à chanter :
Quand le devoir l'ordonne, Venise on t'abandonne, Mais c'est sans ^oublier.
Il se promena dans sa chambre et reprit toute sa préoccupation ; il ouvrit la fenêtre et regarda celle de la voisine d'en face, fermée! — Selon sa résolution, il était monlé dans la maison en face, il avait frappé à une porle, — un monsieur avait ouvert. — Monsieur, je cherche une de
moiselle qui... qui... une demoiselle brune qui a des fleurs sur sa fenêtre.
— Ah ! la couturière.
— Oui, — c'est pour une dame...
— La porte à côté.
— Merci, monsieur.
Il frappa, -^ il n'y avait personne, — il alla se promener et revint deux heures après ; -^ mais une portière centenaire, qu'il avait évitée la première fois, l'aperçut celle-ci — et lui demanda où il allait, il répondit un nom de hasard d'une manière intelligible^ — et monta l'escalier en courant ; — mais on n'était pas rentré. — Gomme il descendait, la portière lui barra le passage. — D'où venezvous? vous ne savez donc pas lire : Parlez au portier, —
Il y a un tas de gens qui s'introduisent comme cela
D'où venez-vous?
— Je viens de chez la couturière.
— Elle n'y est pas, — qu'est-ce que vous lui vouliez :
— Ah! dit Thémistocie, avec la voix de théâtre, — mettant la main dans son habit et reculant d'un pas :
Je t'en ai dit assez, épargne-moi le reste,
Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.
Quel âge avez-vous?
— Qu'est-ce que ça vous fait.
— Si vous êtes encore en vie quand elle rentrera, diteslui que je suis venu pour la voir.
Il avait croisé dans la rue pendant plus d'une heure, — les yeux fixés sur la porte. — Enfin de guerre lasse, — il s'était décidé à remontera Venise. Où peut-elle être? —
se demandait-il, toute la journée absente, j'ai eu tort de me moquer de la portière. — Je ne joue pas ce soir, — quoi faire? Ah ! — la Vertu même est à la campagne. — Je vais appeler Mélin. — Il frappe à la porte de l'armoire.
— Ohé! Raphaël !... Il n'entend pas.
Il tira le lit^ arracha le clou — et ouvrit Tarmoire.
Il y trouva Mademoiselle Trois Etoiles blottie, — le visage caché dans les deux mains et baigné de larmes.
Tiens, — tiens, — tiens, — tiens ! le gas Mélin serre des femmes dans Tarmoire, — dit-il à demi-voix. — Il prit TiDconnue par le bras et la tira dehors plus morte que vive; — elle tomba à genoux les mains jointes. —-Oh! mon Dieu, — c'est-elle, c'est Tant de charmes.
— Quoi, monsieur ! c'est vous; — oh je vous en prie, — ayez pitié dé moi, — sauvez-moi.
Pélissierlafit asseoir sur son lit, — la rassura, — écouta l'explication de cette rencontre dans une armoire, — lui fit croire qu'elle ne pourrait quitter Venise tant qu'il ferait jour^ à causç de madame Mélin et de ses fureurs*, — il lui parla de son amour, — retournant en prose tous les vers de tragédie dont il avait la cervelle farcie. — Tant de char» mes fut toute glorieuse d'apprendre que son amoureux était un acteur; — elle ne connaissait rien de si beau, — de si grand, — de si noble qu'un acteur*, — elle n'était guère allée au théâtre, et elle y avait tout pris au sérieux. — Depuis les malheurs de Vingénue jusqu'à la bravoure, — la noblesse et les beaux habits ^&& jeunes premiers, — Un acteur pour elle, était un homme de tout point supérieur aux autres hommes. — Du reste elle avait remarqué depuis longtemps Pélissier; — elle lui montra sa lettre qu'elle
avait toujours portée dans son corset. — Pélissier lui demanda sa main en style enopbatique et de la voix que vous savez ; — elle lui permit de venir la voir — et s'en alla toute tremblante et tout orgueilleuse d'avoir inspiré de Tamour à un acteur, — à un acteur qui allait Tépouser.
Quand il fut seul, — Thémistocle — se dit : Ah! Raphaël, mon ami, — votre Trois Etoiles n'était autre que Tant de
charmes, — et mon futur honneur conjugal Ta échappé
belle, — pourvu qu'il Tait échappé... — Elle paraissait bien naïve et bien vraie.
A ce moment, de l'autre côté du mur, — Mélin venait d'obtenir de sa femme qu'elle allût dans la chambre de Pélissier, qu'il avait entendu rentrer, voir si sa robe de chambre y était. — Elle devait y être, il se rappelait l'y avoir laissée, — elle ne pouvait être que là, — il ne pouvait laisser sa toile à ce moment, — et il avait froid; — pendant ce temps il espérait faire échapper la jolie captive. — Pélissier, qui prêtait l'oreille, crut que madame Mélin allait venir et fut saisi de peur; — comment lui dire ce qu'il avait fait de la robe de chambre ? — Il crut l'entendre marcher sur la terrasse, — la clef était à' la porte, — il se blottit dans l'armoire où il tint la porte avec les deux mains.
A peine y était-il que Mélin l'ouvrit de l'autre côté. — Allons, mademoiselle, — vile, — sauvez-vous, — nous n'avons pas un instant à perdre.
Mais quelle fut la stupéfaclion de Rodolphe Mélin, — quand il vit, de l'armoire où il avait enfermé la jolie couturière, sortir son honorable ami Thémistocle Pélissier.
Il resta semblable à ce brave homme, qui^arrêté devant
un escamoteur, consent à prêter sa montre pour un tour merveilleux, — et qui, — sur l'inritalion du prestidigitateur,— plongeant sa main dans le gobelet où il Ta mise, — n'en retire qu'un oignon ou une queue de lapin.
J*avais commencé cette histoire en riant^ mais la voici qui devient triste, — je vais en dire la fin en quelques lignes — le triste est souvent commun.
— Le comédien n'épousa pas Julienne, parce qu'il n'avait pas cru devoir satisfaire aux lois sur la conscription, -— et qu'on l'eût inévitablement inquiété à ce sujet s'il se fût présenté à la mairie. Elle n'en vint pas moins au bout de quelque temps habiter sa chambre, — où elle fil régner uo peu d'aisance. Thémislocle resta vaniteux et fainéant.
— Julienne travailla pour deux le jour et la nuit, — tandis que lui allait dans les estaminets jouer au billard, orné des bagues de Tant de charmes. — Comme le travail de celle pauvre femme ne suffisait pas aux dépenses de monsieur, elle se déOt |>etit à petit de tous les bijoux et des robes qu elle avait gagnés pendant qu'elle était fille. Thémislocle trouvant toujours son dîner prêt, ne demandait pas seule* ment comment il était venu. Pendant ce temps, la femme du peintre, qui laissait parfaitement sortir RodolpHb avec des trous aux coudes, mais qui était légitimement mariée, traitait la pauvre Julienne avec le mépris le plus insultant.
— Thémislocle n'eut bientôt plus aucun égard pour sa femme. — Il lui déroba ses derniers bijoux pour les donner à une figurante. — Au lieu de son nom de Julienne, qu'il avait trouvé si joli, il ne l'appelait plus que madame potage. — Un jour il disparut. — Tant de charmes, après
deux Jours de recherches et d'angoisses^ apprit qu*il s'était embarqué pour la Nouvelle-Orléans^ où il avait obtenu un engagement, — après avoir dépensé au café une partie d& avances qu'il avait reçues pour son voyage. — Madame Mélin, après une scène violente, lui ordonna de quitter sa maison, — ne voulant pas plus longtemps retirer une coureuse, — une femme qui n'était pas mariée. — Ce dernier coup la rendit folle; la pauvre fille attendit le soir et alla se jeter à Teau.
LA
A madame Victor Hugo
Quand on va à Chartres, ou plutôt quand on passe par cette ville, après avoir traversé les vastes et monotones plaines de la Beauce, il vous arrive^ pour vous récréer l'esprit, d'avoir à attendre pendant trois heures la voiture qui doit succéder à celle qui vous a amené de Paris. Si, au milieu de la mauvaise humeur que vous donne nécessairement cette annonce, que vous fait froidement le directeur des messageries, il vous advient d'apercevoir par^dessus les arbres de la promenade les deux clochers de l'élfise, je vous en félicite» «
Je ne vous ferai pas la description de Tédiflce. Si^ malgré la belle architecture de la cathédrale de Chartres, malgré rétendue de sa nef, il est de plus belles églises^ je n'en ai pas vu qui soit aussi pleine de recueillement et de mysticisme. Le b&liment, presque coupé à jour comme une denteUe> est remarquable par le nombre,^ la beauté et l'éclat de
24 LA YIËRGË MOIRE.
ses vitraux^ par les sculptures qui entourent la nef, par son pavé de mosaïque, dont les sinuosités, suivies souvent par la piété des fidèles, leur permettent de faire^ sans sortit de Péglise, un pèlerinage de plusieurs lieues, auquel sont attachées de précieuses indulgences. Mais ce dont j'ai à vous parler aujourd'hui, c'est d'un coin de régllse où brûle perpétuellement des cierges bénits devant une madone noire, richement vêtue et étincelaote de pierreries. On la nomme Notre-Dame-des-Miracles, et chacun des ornements qui la parent est un gage de la reconnaissance de ceux qui ont eu recours à sa puissante intercession.
11 y a plusieurs siècles, il y avait à Chartres une veuve jeune encore et très-belle, qui, repoussant toutes les offres d'un second engagement, avait consacré le reste de ses belles années à un fils sur lequel elle avait rejeté toute Taffection qu'elle avait portée à son mari. La nature et ses soins avaient fait de ce flls l'objet de l'envie de toutes les mères et de l'orgueil de la sienne; en effet, il était beau et bien fait, d'une physionomie noble et douce à la fois, et tout montrait en lui le présage du plus heureux naturel.
Entre autres faveurs^ il avait été doué de la voix la plus pure et la plus angélique que l'on eût jamais entendue; et comme^sa mère ne lui faisait chanter que de la musique sacrée, dont les paroles ne respiraient §ue l'amour filial le plus pur et le plus saint, et ne dépassaient pas la portée de sa jeune intelligence^ il mettait à son chant une expression vraie et naturelle qui arrachait quelquefois des larmes aux quelques amis qu'avait conservés la jeune veuve.
Arriva le mois d'août, et l'évêque de Chartres lui-même vint prier la veuve de permettre que son flls chantât le jour
de la plus grande fêle de la Vierge. Son âge, la candeur cl la beaulé de sa figure, la douceur el la sainteté de son naturel, la suave purelé de sa voix, lui donnaient tant de ressemblance avec les anges, que son hommage ne pouvait manquer d'être agréable à la Mère du Chrisl, el de loucher à la fois les enfants et les mères qui assisteraient à cette belle cérémonie.
Le jour de TAssomption, la mère^ qui^ en mettant son mari dans la tombe, avait enseveli avec lui tout désir de
plaire, et n'avait jamais quitté ses vêtements de deuil, re-
trouva sa coquetterie de jeune femme pour parer son enfant.
En eflet, après que la procession, aux sons noblement religieux dont Torgane remplissait la nef, se fut arrêtée devant l'autel de Marie, les enfants de chœur cessèrent un moment de jeter des fleurs, el du milieu de la foule de jeunes garçons de son âge, le petit Jean s'avança, vêtu d'une tunique blanche, ses longs cheveux blonds ruisselants sur /es épaules, et retenus sur son front par une bandelette bleue. Il baisa respectueusement le pavé de Tautel, puis il leva vers la Vierge ses beaux yeux brillants d'attendrissement.
Alors, dans toute l'église on n'entendit respirer personne, tout le monde était oppressé, el Jean, d'une voix pure, expressive, et telle qu'on se figure celle des anges, chanta : «
Begina cœH^ lœ'are, alleluîa,
Quia quem meruisti portare, alléluia^ eU,
Sa mère pleurait de bonheur. Quand arriva la fin de l'hymne Gaudere ei lœtare, ô virgo Maria! les enfants de chœur jetèrent sur lui les roses efieuillées qui restaient
dans leurs corbeilles, et il se trouva couvert d'un nuage parfumé. Mais quand le nuage fut dissipé, il n'y avait plus rien sous les fleurs» et Jean était disparu. Quelgues effort% qu'on fit, il fut impossible de le retrouver. Sa mère et ses amis coururent toute la ville, les magistrats le firent chercher partout, mais tant de soins restèrent infructueux. La pauvre veuve alors refusa de voir personne ; elle passait les journées à prier sur la dalle où elle avait vu son ûls pour la dernière fois, et les nuits à pleurer et à songer, quand la fatigue appesantissait ses yeux et la forçait à dormir, qu'elle voyait son petit Jean au ciel, chantant sur des nuages roses au milieu des concerts des anges.
Mais les malheurs viennent fondre sur les malheureux avec la même cons^tance que les sources descendent dans les fleuves. La famille de son mari, qui n'avait jamais consenti à son mariage, lui réclama par voie judiciaire tout le bien de son mari, qu'elle n'avait conservé qu'en qualité de tutrice de son fils, et, après un long porcès, elle fut complètement ruinée. La pauvre femme y fit peu d'attention : son mari et son enfant avaient emporté son coeur et son âme> et n'avaient rien laissé en elle qui pût sentir sur la terre. Elle vécut misérablement de la vente de quelques bijoux que l^on n^avait pu lui enlever, et ne manqua pas un seul jour de venir prier dans l^église devant l'autel de la Vierge.
Il arriva que tous ses bijoux furent vendus, et qu'il ne resta plus rien au monde dont elle pût vivre. Elle eut recours aux parents de son mari^ mais pas un d'eux ne daigna seulement l'entendre.
Il ne lui restait plus que le portrait de son mari et celui
de son petit Jfean ; mais elle serait morte cent fois avant de consentir à les vendre.
^ Elle n'avait pas mangé depuis deux jours. Elle se traîna péniblement à Téglise, s'agenouilla sur la dalle, et se mit à prier la Vierge de la faire mourir là, et de la réunir à son fils.
Malgré elle, elle fut distraite par un grand mouvement qui se faisait dans Téglise ; on couvrait tout de branchages verts et de fleurs, on parait surtout fautel de la Vierge.
C'était le jour de l'Assomption^ l'anniversaire du jour où elle avait perdu son fils. Elle remercia la Vierge, en songeant qu^elle allait mourir ce jour-là, puis elle se mit dans un coin et se couvrit la tête de son voile de veuve.
Quelques personnes la reconnurent, et n'osèrent la troubler dans son pieux recueillement. Seulement on s'entrete* nait tout bas de son malheur, et, d'après le bruit public, on accusait les parents de son mari d'avoir fait disparaître Tenfant pour s'emparer de sa fortune.
La cérémonie commença.
La mère ne pleurait pas ; seulement, avec une joie indicible, elle se sentait affaiblir à mesure que la cérémonie s'avançait.
La procession se fit comme de coutume, puis s'arrêta devant la chapelle de la Vierge. Alors l'orgue remplit l'église d'une céleste harmonie, l'encens et les fleurs couvrirent les dalles de l'église.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel on n'entendit plus rien que les sanglots de la pauvre veuve.
Tous les yeux se tournèrent vers elle, et on la vit mourante, pâle et déguenillée, elle, qu'on avait vu si heureuse et si belle un an auparavant. Tout à coup, au milieu du si-
lence, s'éleva, pure et suave comme la voix des anges, une voix qui chanta :
Rêçina coeli, lœfare, alléluia,
Quia quem meruisti portare^ alléluia,
Resurrexit, sicut dixitt alléluia,
La mère tomba à la renverse, et toute Tassistance se mit à genoux en pleurant, car Tange qui chantait, c*étaitle petit Jean, sur la môme dalle, vêtu de sa tunique blanche, ses longs cheveux blonds encore ruisselants sur ses épaules, et retenus sur son front par une bandelette bleue.
La mère rampa sur ses genoux jusqu'à lui, et le saisissant avec force, semblait craindre qu'on vînt le lui arracher. Les enfants de chœur couvrirent la mère et Tenfant d'une pluie de roses; et, du milieu de l'assemblée, l'évoque, appliquant à la veuve les paroles de l'hymne à la Vierge, prononça d'une voix noble et imposante :
Réjouis-loi,
Car celui que tu as porté dans ton sein Est ressuscité...
L'orgue reprit alors ses mélodies, et jamais plus nombreuse assemblée ne pria avec tant d'onction et de foi.
Le petit Jean raconta son enlèvement comme im songe qui avait laissé peu de traces dans son souvenir. II se rappelait seulement qu'une femme, plus belle encore que sa mère, quoique son visage fût noir, l'avait nourri d'un miel délicieux, et qu'il avait mêlé sa voix à des concerts plus harmonieux que ceux de la terre.
On fouilla la dalle sur laquelle avait reparu l'enfant de chœur, et l'on trouva cette statue de la Vierge noire.
LE
MOINE DE KREMSMUNSTER.
A Chenavard
Près de Lintz, dans la Suisse autrichienne, est un riche couvent de Bernardins, appelé Kremsmûnster, Ce couvent a été fondé par un prince bavarois dont le fils fut tué par un sanglier. Un bas-relief d'une médiocre exécution consacre la mémoire de Taccident. L'artiste a pris tellement de place pour son héros, qu'il ne lui en est presque pas resté pour le sanglier vainqueur, et qu'il en a fait une sorte de cochon de lait.
Le couvent est entouré d'un large fossé dans lequel on p<^che les meilleurs poissons du pays. Des canards sauvages y font leur nid et couvrent l'étang avec leur famille. Tout le pays à l'entour appartient aux Pères*, pays de belle chasse s'il en fût jamais.
Il y a dix ou douze ans je sortais du couvent, où j'étais
allé rendre \i.silc à l'un des moines, savant hurticuiteur
dont la collection d'œillets est une des plus belles et des plus riches qui soit en Europe ; je vis à peu de distance quatre enfants vêtus de noir, quatre petites filles dont la plus âgée paraissait avoir douze ans. Une domestique les accompagnait \ elles se tenaient près d*un tombeau récent, car, seul de tous ceux qui se trouvaient là, il n'était pas encore recouvert d'herbe.
La cloche des Bernardins sonna la prière du soir, et les quatre petites filles se mirent à genoux, et toutes quatre ensemble^ courbant leurs têtes blondes, prononcèrent de leur voix enfantine la prière pour les morts :
Grosser Goit^ erbamie dich der liehen Verblichenen nimm^ etc. a Grand Dieu, prends pitié de nos chers morts, » etc.
Je me découvris la tête et je répétai la prière avec elles ; puis, quand elles se furent relevées, j'interrogeai la bonne. Les pauvres petites avaient perdu leur mère, morte d'une maladie de poitrine un mois auparavant; et leur père, en voyage, ne connaissait pas encore le sort d'une femme qu'il idolâtrait. J'embrassai les jolies enfants, et je les quittai attendri de l'impression de tristesse qui était restée sur leurs fraîches figures roses. Toutes quatre étaient jolies, et quoiqu'on ne pût dire qu'elles se ressemblassent, on les aurait reconnues pour sœurs au milieu d'une foule.
Huit années se passèrent. Le hasard me ramena dans la Suisse autrichienne, et je m'empressai d'aller voir le moine et ses oeillets.
Rien n'avait changé pour lui; à peine quelques cheveux blancs paraissaient dans son épaisse chevelure; ses platesbandes venaient de s'enrichir de plusieurs sujets rares et
précieux. C'était au mois de juillet, et les œillets se trouvaient en pleines fleurs. Le moine était le plus heureux des kommes.
— Voyez, mon ami, me disait-il, celle gaie verdure et ces nombreux pétales, d'une si précieuse étoffe que la pourpre des rois n'est auprès guère plus fine que la laine de nos robes, et dont les couleurs sont plus suaves et plus riches que celles des pierres précieuses. Tout cela était renfermé dans une graine noire presque impalpable. Certes, mon ami, celui qui plante et celui qui arrose travaillent inutilement, si Dieu, par sa sainte bénédiction, ne fait crottre et profiter ce qu'ils cultivent.
Entre les conquêtes nouvelles du moine, deux beaux œillets n'avaient pas encore été nommés *, tous deux avaient le fond blanc, Tun était panaché d'un beau jaune orangé^ Fautre semé de points d'un pourpre presque noir.
— Mon ami, me dit le moine, puisque je vous revois, vous partagerez mes plaisirs; je nommerai un de ces œillets, et vous, vous nommerez Tautre. Il n'est pas de plus touchante manière de fixer une pensée ou un souvenir.
J'appellerai le mien du nom de mon saint patron, et à cause de ses lignes dorées, auréole de sancf Johann* Quel nom donnerez-vous au vôtre?
— Mon cher père, lui dis-je, attendons encore quelque temps, et j'y attacherai peut-être un beau souvenir ; peutêtre chaque fois que fleurira cet œillet, aurai-je à adresser au ciel de sincères actions de grâces^ je l'appellerai d'une date, et s'il est quelque chose de réel et de stable dans les espérances humaines, si la fleur de l'amandier est un garant du fruit, je l'appellerai premier décembre, i— C'est
bien froid pour mon pauvre œillet, dit le moine en souriant. — Mon père, repris-je, le soleil de Tété ne réchauffe pas
toujours le cœur» et le jour le plus brumeux a son solail pour l'homme heureux.
Comme je sortais du couvent, vers le déclin du jour, la cloche sonna l'heure de la prière du soir, et j'entendis prononcer :
Grosser Gottl erbarme dich der lieben Verblichenen* c Grand Dieu ! prends pitié de nos chers morts. »
Je me retournai, et je vis deux jeunes fllles vêtues de noir agenouillées près d'une tombe ; une vieille domestique se tenait derrière elles à quelque distance.
Je m'approchai, je me découvris la tôte et je dis avec elles :
« Grand Dieu ! prends pitié de nos chers morts. »
Elles me saluèrent d'un gracieux signe de tête en signe de remerciment, et partirent.
Quand elles furent parties, je m'efforçai de lire Tinscription placée sur la pierre ; voici ce qu'il y avait :
Une mère!
Un père !
Deux enfants!...
Je rejoignis les deux jeunes filles. En voyant le tombeau, j'avais retrouvé un souvenir.
11 y avait huit ans J'avais vu quatre enfants toutes jeunes et vêtues de noir près de ce même tombeau.
Je ne me trompais pas.
— Monsieur, me dit la plus jeune des deux, des quatre enfants deux sont dojà dans cette tombe; les deux autres, vous les avez entendues prier.
Et chacune des deux sœurs jeta sur l'autre un regard furtif ^ chacune craignait de voir sur le visage de l'autre les symptômes de la maladie qui semblait devoir moissonner toute celle famille.
— Heureusement, dit la plus jeune^ ma sœur se porte bien. — Heureusement, dit Talnée, Marlhalena est rose et fraîche plus qu'aucune autre fille.
Quelques jours après, je buvais du lait chez une vieille femme^ quand Marthalena entra suivie de sa bonne. En la voyant sans sa ^œiir, je sentis un froid mortel s'emparer de moi. Mon Dieu! pensai -je^ serait-elle maintenant seule?
JUais je ne tardai pas à me rassurer *, loin qu'elle eût une nouvelle perte à déplorer, le temps de son deuil était écoulé, elle était vêtue de blanc. Su sœur ne l'accompagnait pas, parce que c'était elle qui, chaque soir, se chargeait de certains détails du ménage. Pour elle, depuis quelque temps, on lui avait ordonné de boire du lait, et elle obéissait volontiers a une prescription qui lui fournissait le prétexte et l'occasion d'une promenade à la plus betle heure du jour, au coucher du soleil.
L'un et l'autre nous venions tous les jours chez la vieille femme; elle me saluait avec un sourire amical et paraissait contente de me voir.
Je ressentais pour elle une vive amitié, mêlée d'un indéfinissable sentiment de tristesse. Dans l'espace d'un mois ses joues s'étaient creusées; à ses fraîches couleurs avaient succédé des couleurs plus dures et plus sombres. J'aimais a lui procurer quelque amusement par mes récits, par tous les moyens que je pouvais imaginer. Je voulais presser un
peu les plaisirs dans le court espace de temps qu'elle avait peut-être à vivre. Puis je me laissai prendre à une idée d'une sottise achevée : je me figurai quUl serait ridicule aux yeux de tout le monde, à ceux de Marthalena ellemême, qu'un homme aussi jeune que moi passât toutes ses soirées à la campagne, seul avec une fille jeune et jolie, sans lui faire la cour; si bien qu'un jour je lui fis une déclaration d'amour en lieux communs. Elle parut étonnée, et dans sa surprise il y avait de la tristesse 3 elle baissa les yeux, rêva un moment, et me dit :
— - J'en suis fâchée, car je ne vous aime pas, je De vous aime pas d*amour. J'en aimais un autre avant de vous conaaitre; j'attends mon promis, il viendra dans deux mois.
Je rougis un peu et je me mordis les lèvres ; mais elle ajouta avec un naturel charmant et du ton le plus amical, en tirant un médaillon de son sein et eu me le faisant voir des deux côtés :
— Tenez, mon ami, voilà son portrait et voilà de ses cheveux.
Elle regarda quelque temps le portrait et remit le mé- 4aillon dans f:on sein, puis elle ajouta tristement :
— Je suis bien fâchée que vous m'aimiez ; j'avais arrangé
cela autrement : vous auriez été son ami, notre ami ; vous Tauriez aimé.
11 y avait dans le son de sa voix quelque chose de si vrai, de si profondément senti, que je sacrifiai ma vanité et exposai un peu la sienne.
— Martlialena, lui dis-je, je vous ai parlé comme un écervelé; pardonnez-moi de vous avoir traitée comme on traite toutes les femmes d'ordinaire*, il m'a semblé qu*un jeune homme ne pouvait rester auprès d'une jolie fille comme vous sans lui faire la cour; mais^. quoique vous possédiez tout ce qui peut tourner la tête et captiver le cœur, quoique vous me soyez chère sous une foute de rapports, je vous ferai un aveu qu'à aucune autre femme je n'oserais faire : je ne vous aime pas d*amour ; je veux être soncani, votre ami. — Oh! tant mieux, dit-elle.
Et elle me tendit la main.
— El que failes-vous ici? — J'attends, dis-je, une lettre qui me rendra peut-être bien heureux. C'est aussi d'un mariage qu'il s'agit pour moi, et, à moinsd'un accidenlque rien ne semble annoncer, je serai marié le 1« décembre* — Je suis ravie, répéla-t-elle, que vous soyez promis, cela me permet de laisser voir mon amitié pour vous. Oh t vous aimerez Withelm, et Wilhelm vous aimera ! Il est si beau, si bon, si brave, si généreux!
Souvent elle me montra le portrait de son promis : c'était, en effet, une douce et heureuse physionomie^
Moi, je lui parlais aussi de la femme que j'aimais; moins heureux qu'elle, je n'avais pas de portrait, mais elle m'éoutait si bien^ je lui parlais si longuement, qu'elle la con^^
naissait, et qu'elle assurait qu'elle la reconnaîtrait si le hasard la lui faisait rencontrer.
Quelquefois sa sœur venait avec elle, et il ne me fui pas difQcile de voir qu'elle partageait mes inquiétudes. Elle observait Marthalena dans les moaients où celle-ci ne pouvait la voir, et elle redoublait pour elle de caresses et de sentiments affectueux, lui évitant, sous les prétextes les plus ingénieux, jusqu'à la plus légère fatigue.
Pendant huit jours, Marthalena ne vint pas au verger de la vieille femme \ quand je la revis, elle me dit qu'elle avait été malade ; elle était horriblement pâle et amaigrie, et ses yeux scintillaient bizarrement dans leur orbite. Elle nnc montra une lettre de Wilhelm, son retour était retarde d'un mois.
— Un mois, dit-elle, c'est bien long!
Elle se tut quelque temps, mit la main sur sa poitrine, qui lui faisait mal, et dit :
— Un mois, c'est bien long!... Est-ce que je ne le reverrai pas ?
Et elle se prit à pleurer.
Je ne trouvai rien à dire d'abord, et je senlis quelques larmes rouler aussi dans mes yeux ; mais je ne tardai pas à me reconnaître, et je lui dis tout ce que je crus capable de lui donner du courage et de la sécurité, et de lui rendre pour quelques instants les riantes idées qui semblaient la fuir en môme temps que la santé.
Ce soir-là sa sœur était plus triste encore que de coutume, et quand nous nous séparâmes, ce qu'elle n'avait jamais fait, quoique Marthalena n'y manquât jamais, elle me serra la main.
Quelques jours après, je reçus une lettre. Au lieu de celle que j*altendaîs, c'était une lettre triste et menaçante. Un arai m'avertissait que des obstacles insurmontables se présentaient; je partis. Marlhalena me dit en recevant mes adieux :
— Revenez quand vous aurez triomphé des obstacles, Wilhelm sera ici. Je me porte bien maintenant *, le ciel a exaucé les prières de ma sœur, les vôtres et les miennes ; je puis maintenant attendre Wilhelm ; la mort a un mo* ment plané sur ma tête, j'ai senti l'ombre froide de ses ailes noires ; elle a passé outre.
Je la regardai ; jamais je ne l'avais vue aussi pâle, jamais ses yeux n'avaient brillé d'un feu aussi sombre ; je partis le cœur serré.
Pour moi, je ne trouvai que sujets de larmes et de désespoir. Tout était perdu -, je crus que je deviendrais fou de rage et de douleur; puis je tombai dans rabattement, et Une torpeur plus triste mille fois que le désespoir. Je fus quelque temps malade; puis on prétexta le soin de quelques affaires pour m'envoyer dans la Suisse autrichienne.
Je n'eus rien de si pressé que d'aller voir mon ami le nioine au couvent de Kremsmûnster, si ce n'est toutefois de voir Marthalena, de lui raconter mes malheurs et de pleurer avec elle. Mais la vieille femme du verger n'y était plus, et je remis au lendemain à aller voir les deux sœurs.
Je me dirigeai donc vers le couvent et je hâtai le pas, car je craignais de ne pouvoir arriver avant la prière du soir. En effet, comme j'approchais, à cause des jours plus courts, je distinguais avec peine les flancs de Tédlflce. Mais j'entendis tinter la cloche.
38 LE MOlNË D£ KRÊMSMUNSTËR.
— Allons, dis-je, il faut que j'attende que la prière soit récitée, car lea pères n'avaient pas coutume d'admeitre des étrangers pendant le temps consacré aux exercices religieux.
La soirée était belle, il ne restait à Thorizon qu'une lueur purpurine qui s'effaçait^ tout le reste du ciel s'étoilait magnifiquement.
Gomme je contemplais en marchant cet imposant spectacle, j'entendis une voix qui disait :
Grosser Gotty erbarmcy etc.
« Grand Dieu! prends pitié de nos chers morts! »
Cette voix me (it tressaillir.
Je m'approchai, et agenouillée près d'une tombe, je vis une jeune fille vêtue de noir.
Une vieille femme était derrière elle.
Je m'approchai encore , c'était la sœur de Marthalena. Elle me reconnut, et, se jetant dans mes bras en pleurant, elle me montra le tombeau et me dit :
— Wilhelm n'arrivera que demain.
Nous priâmes ensemble sans nous rien dirCé
La lune cependant se levait derrière de gros tilleuls; elle éclaira le tombeau et aussi le visage de la jeune fille* Son Visage était pâle et amaigri comme celui de Marthalena le jour de mon départ.
Hélas ! me dis-je quand je l'eus quittée, qui la pleurera, elle, la dernière?
J'ajoutai le soir à ma prière la promesse de rester pour faire au moins une prière sur le tombeau de la dernière des quatre sœurs, car celle-ci était déjà atteinte^ et à un
LE MOINE DE KREM3MUNSTËR. 3»
haut degré, du mal héréditaire qui avait fait de si horrible» ravages dans sa famille.
Le leDdemain j'allai au couvent, tout préoccupé encore de ces tristes impressions et de mon propre malheur.
Le moine me reçut avec un sourire bienveillant.
— Eh bien ! dit-il, quel nom donnons*nous à l'œillet?
— Mon père^ iuidis-je, ses pétales sont tachés de larmes
de la couleur du sang ; appelez-le Bonheur de l* homme. Sans doute plusieurs voyageurs, en admirant la riche
collection du moine de Kremsmiinster, ont entendu ce nom sans soupçonner quels tristes souvenirs il rappelle à quelqu'un qui est aujourd'hui bien loin de là.
LA
A Bélmontet
Par une pesante soirée du mois de juillet, l'air était surchargé de nuages d'un gris cuivré, et si bas qu'en s'avançant lentement ils louchaient la cime des arbres, dont le feuillage frissonnait sans qu'il s'élevât le moindre souffle. De temps à autre un bruit lointain et sourd suiyait lïn éclair à peu de distance.
Involontairement soumis à ce respect et à cet air d'attente que l'orage qui va éclater donne à toute la nature, trois hommes^ renfermés dans une chambre , s'entretenaient à voix basse. Dans ces convulsions de la nature, Thomme lâche de se rendre petit et inaperçu, comme Penfant qui^ redoutant la colère d'un pédagogue , cherche à se cacher sous son banc.
— Mes chers messieurs, dit un des trois, dont les traits fatigués et la voix affaiblie pouvaient indiquer un profond
chagrin et des veilles prolongées, vous êtes maintenant ma dernière espérance.
Tout ce que les autres médecins ont fait jusqu'ici à mon pauvre frère n'a réussi qu'à le faire souffrir davantage, et cependant, je n'ai épargné ni peines ni argent ; j'ai vendu tout ce que je possédais pour payer la médecine et les drogues, et je Tai fait de grand cœur, car si mon pauvre frère meurt, comme il ne paraît que trop certain, mon plus grand chagrin sera d'être forcé de lui survivre pour nourrir sa femme et l'enfant dont elle va être mère. Je vous laisse seuls, messieurs, avec une excellente bouteille de kirschenwasser. Je vais retourner auprès de mon frère, voir s'il a besoin de quelque chose ; avisez entre vous au moyen de le soulager, messieurs, et tout ce qui me reste sera à vous, et vos noms seront dans mes prières tant que mes lèvres pourront remuer, et mes mains se joindre, et mes yeux se tourner vers le ciel.
Quand les deux médecins furent seuls, ils se mirent à converser et à vider la bouteille de kirschenwasser.
Ceci se passait il y a cent cinquante'ans, dans une maison de pêcheur sur les bords du Rhin, non loin des ruines du château d'Ehrenfels, en cet endroit où le Rhin, resserré et gêné par des rochers entassés, précipite ses flols avec une violence qui les fait bondir et écumer , tandis que de loin on l'aperçoit calme, bleu, limpide, promenant ses eaux entre deux rives vertes et fleuries. Près du château d'Ehrenfels, des écueils produits par des portions de rocher, que le fleuve ébranle sans les pouvoir enlever, forment un tourbillon que les bateliers ne passent jamais sans se recom-
mandera Dieu et à la Vierge^ et où plusieurs ont péri (1). — Monsieur, dit un des deux médecins, croiriez-vous que j'ai une incroyable peine à tirer de l'argent de mes malades, et que je ne puis m'en faire payer qu'en productions de leurs champs ? — Cela peut avoir son agrément, et je m'en trouve quelquefois très-bien. — Oui , mais, malheureusement pour moi, j'ai affaire à de maudits vignerons. Pour comble de malheur, la récolte de l'an dernier a été très-abondante, de sorte que j'ai reçu plus de vin que je n'en pourrai boire dans toute ma vie. — Quoique, mon cher confrère, je vous en aie vu parfiâs vider un certain nombre de bouteilles, et avec une parfaite résignation.
— Je ne me prétends pas plus ennemi du vin que ne doit l'être un bon Allemand, mais la récolte de l'an dernier a été si abondante que personne ne veut plus en acheter.'
— C'est un heureux hasard qui vous a poussé à me parler de cet embarras, mon cher confrère ; j'ai besoin de vin, et nous pourrons facilement nous arranger pour faire un échange. Vous m'avez parlé, il y a quelque temps, de l'envie que vous auriez de trouver un cheval doux et robuste à la fois. Je serais assez porté à me défaire de mon cheval bai. Décidément, c'est un luxe que ma fortune ne me permet pas, d'avoir ainsi deux chevaux dans mon écurie. — Cet arrangement me conviendrait assez. Quel âge a votre cheval î — Il prend sept ans. — Vous me répondez de sa douceur , confrère ; vous savez que je ne suis pas cavalier, et vous ne voudriez pas vous servir de ce moyen pour avoir
(1) La main des hommes a rendu aujourd'hui ce passage beaucoup moins dangereux ; néanmoins, souvent encore, les bateliers avertissent les passagers de faire ieur prière.
ma clientèle. — Je le laisse raonler par ma femme el par mes enfants^ ainsi vous pouvez être parfaitement tranquille.
— Pour votre cheval, je vous donnerai deux pièces de vin.
— Cela va, pourvu quMl soit bon. — Le meilleur qu'on puisse boire. Pourvu que le cheval ne soit pas rétif. — Scellons le marché en buvant un verre de ce délicieux kirschenwasser. — 11 va sans dire que vous donnez avec la selle et la bride. — Du tout, c'est un marché à part -, cependant je vous les jouerai aux cartes contre cinq bouteilles de kirscbenwasser, si vous en avez qui vaille celui-ci. — Tope ! H est fâcheux que nous n'ayons pas de cartes ici.
A. ce moment Wilhem entra.
il était encore plus abattu qu'à son départ.
— Messieurs, dit-il, mon pauvre frère souffre encore davantage ; de grâee , dites-moi ce que vous pouvez avoir imaginé pour le soulager.
— Monsieur Wilhem, dit un des deux médecins, après avoir examiné attentivement, et avec les lumières que peuvent nous donner la science et l'expérience d'une longue pratique, nous avons décidé qu'il fallait faire boire à votre frère une infusion de cochléaria. — Dans laquelle, dit l'autre, vous mettrez trois gouttes de laudanum. — Voici le lauclanum et le cochléaria. — Vous pensez donc , messieurs, que cela le soulagera ? — Sans aucun doute.
Wilhem paya les médecins nomades, et se hâta de préparer leur ordonnance, puis de la faire prendre à son frère ; elle ne produisit aucun résultat, et Richard laissait échapper des cris aigus. Wilhem , de désespoir, se frappait la tête contre la muraille.
-^ Mon Dieu ! disait-il, ayez pitié de mon pauvre frère,
ayez pitié de mol; ne m*enlcvcz pas mon bon, mon seul ami, lui qui a protégé mon enfance, m'& nourri, m'a élevé comme aurait fait une mère. Mon Dieu ! ayez pitié de lui, donnez-moi la moitié de ses souffrances, il en a plus qu'un homme n'en peut porter ; ou, s*il vous faut accabler yne pauvre créature, donnez-moi ses douleurs tout entières, je les supporterai pour qu'il ait un moment de sommeil.
— 0 mon frère ! mon Richard , que veux-tu ? Oh I si mon sang pouvait te soulager ! Ne te désespère pas, Richard ; il est impossible que Dieu n'ait pas pitié de nous.— Wilhem, dit Richard, où est ma femme? — Je l'ai forcée de prendre un peu de repos. La pauvre femme a les yeux brûlés par les veilles. — Et loi aussi, mon pauvre Wilhem, tu dois être bien fatigué. Et Richard s'efforça d'étouffer un cri. — Comment, se dit Wilhem, Dieu ne m'entend pas; les cris de douleur de ce malheureux et les crî^ de mon cœur n'arrivent pas jusqu'à lui ! Je ne puis résister davantage, je ne puis le voir souffrir. Que faire, qu'inventer t J'ai fait brûler des cierges dans l'église ; chaque jour on dit une messe. Tous les médecins, à dix lieues à la ronde, le sont venus visiter depuis trois semaines qu'il est sur son lit sans un instant de sommeiL Dieu est-il donc notre père !
Et comme Richard souffrait toujours^ Wilhem parut frappé d'une idée soudaine. Attends, mon Richard, dit-il, attends une. heure seulement, et si je n'apporte pas un remède à tes douleurs, je tuerai toi, et moi^ et ta femme, car c'est trop souffrir ; attends-moi. Il serra la main froide de Richard ets'éiança dehors au milieu du vent et des éclairs qui sillonnaient l'air à de courts Intervalles.
11 alla prendre son bateau, et se mit au courant. En pas-
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sant près du trou de Bingen^ ce tourbillon si redouté dont nous avons parlé plus haut, il allait, comme de coutume, faire une courte prière, d'autant que le vent soulevait les vagues plus que de coutume, et que ses sifflements, la lueur des éclairs et les éclats de la foudre qui déchirait les nuées, tout répandait dans Tâme une terreur mystique ; mais il était arrivé à ce point de désespoir, à ce point où Ton brave tout, parce qu'on croit avoir épuisé le malheur. — Et d'ail* leurs, se dit-il, pourquoi prierais-je Dieu, qui ne veut pas soulager mon frère ? Il ne m'entend pas, et ce n'est plus en lui que j'espère : ce qu'il ne veut pas m'accorder, je vais aller le demander au diable ; c'est lui seul que j'invoque , puisque Dieu m'abandonne. — En ce moment, un éclair brilla, la foudre presque aussitôt fit un bruit horrible audessus de sa tête; la nuée était proche, il crut un moment que Dieu allait le punir de ses blasphèmes, mais son bateau passa entre les écueils malgré l'obscurité et le vent. — Au reste, dit-il, pourquoi Dieu entendrait-il nos blasphèmes, puisqu'il n'entend pas nos prières ? Le diable est d'un bon secours; en l'invoquant j'ai passé le Bingerloch^ où tant d'autres ont péri en implorant le secours de Dieu. Et tout en suivant le cours de l'eau :
— Il est bien connu dans le pays que Henry, qui est allé s'établir à Mayence, n'est devenu si riche qu'en se donnant
au, diable, au carrefour de la forêt. Je sais que beaucoup sont incrédules, et soutiennent qu'on aurait beau appeler le diable pendant cent nuits de suite à tous les carrefours de toutes les forêts, il ne vous entendrait pas. Cependant, ce n'est pas une raison de ne pas croire les choses parce qu'on ne les comprend pas; nous croyons bien au soleil, que personne ne comprend ; mais c'est un crime horrible que de se vendre au diable, et je frémis à la pensée de lui appartenir, quand je songe à tout ce qu'on dit des peines de l'enfer. Mais, mon frère, mon pauvre frère qui, lorsque j'étais enfant, travaillait pour me nourrir ! encore en ce moment il souffre, il crie; il faut le soulager à quelque prix que ce soit, et, d'ailleurs, Dieu aura peut-être pitié de moi eo voyant la cause qui me fait agir.
Quel horrible tempête ! continua*t-il, serait-ce un aver-^ tissement du ciel ? Bah ! il s'occupe bien de nous, le ciel qui laisse souffrir le meilleur des hommes !
A ce moment, il aborda, amarra son bateau aux racines d'un vieux saule.
— Pourvu que je retrouve l'endroit 5 on me Ta cependant montré bien des fois.
A la lueur des éclairs, il pénétra dans la forêt, et, après bien des détours, arriva à un point d'où partaient trois chemins. — C'est ici , dit-iU Et il s'appuya contre un arbre.
Ses cheveux étaient dressés sur sa tête ; tous ses muscles étaient horriblement tendus.
Le vent qui s'engouffrait sous les arbres, les éclairs qui jetaient de temps à autre une lueur bleu&tre, tout augmentait sa terreur.
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Il chercha dans sa tête la formule qu'on lui avait indiquée, et dont s'était, disait-on, servi Henry le Riche.
Au moment de la prononcer, il hésita. Puis : — Allons ! c'est un moment de plus que souffre mon pauvre frère ; il arrivera ce qui pourra. Et, à haute voix, il dit trois fois : Monseigneur le Diable ! je vous donne à présent et à tout jamais ma main gauche, si yoi)s rendez la santé à mon frère.
Puis, avec accablement : C'est fini 1 Alors il tomba sur la mousse humide, et se prit à pleurer»
Ensuite, sans rien dire, sans penser presque, tant il était écrasé et anéanti, il alla rejoindre son bateau. En passant le Bingerloch, Taviron qu'il tenait de la main gauche se brisa contre un roc. Il ne douta plus que le diable n'eût accepté son offrande *, il frissonna, et cependant se hâta de regagner la maison.
Il trouva Richard endormi.
Voici ce qui était arrivé :
Dans son trouble, Wilhem avait en sortant mal fermé la porte : le vent l'avait ouverte avec violence, et le bruit qu'elle faisait, joint au vent qui venait jusqu'à lui, devinrent tout à fait insupportables à Richard ; il appela, mais inutilement. Enfin il essaya de se lever ; mais sa faiblesse était telle que, arrivé à la porte, il se laissa lourdement tomber ; en même temps, il vomit du sang ; l'abcès, cause de sa douleur, venait de crever^ il ne sentit plus qu'une véhémente envie de dormir, se traîna jusqu à son lit, et tomba dans un profond sommeil.
Quand Wilhem vil son frère endormi : — Allons, dit-il, mon frère est guéri, et moi, je suis damné I
Il passa le reste de la nait sans dormir; le matin. Vaincu par la fatigue, il céda au sommeil ; puis, se réveilla en sursaut en criant : — Mon Dieu, ayez pitié' de moi ! — Il avait songé que le diable l'entraînait dans les entrailles de la terre.
Une semaine après, Richard avait repris ses travaux or^* dinaires. Le bonheur et la douce paix reparurent dans la cabane du pécheur. Wilhem lui-même, qui, pendant quelque temps, avait paru sombre et taciturne, avait repris sa bonne humeur; seulement, le moindre incident qui pouvait lui rappeler cette nuit funeste le rendait morne et silencieux pendant plusieurs jours^ et son imagination frappée trouvait à chaque instant des prétextes à d'invincibles terreurs. Il eût tué mille hommes de sa main droite et incendié tout son village, qu'il eût considéré cela comme un accident ordinaire; mais s'il lui arrivait de briser un vase de (erre . qu'il tenait de la main gauche, il lui semblait que le diable se servait de celle main qui était devenue sa propriété. Joignez à cela que la maladresse ordinaire de la main gauche était encore fort augmentée chez lui par la répugnance qu'il avait à s'en servir, et qu'il ne, touchait rien de cette main sans le briser ou le laissttr tomber.
Le dimanche, à l'église, il tenait cette main cachée sous
sa veste, et souvent, agenouillé sur la pierre, il pleurait
amèrement en demandant pardon à Dieu. Personne ne
comprenait un tel excès de piété, et Wilhem ne répondait à
aucune question. Une nuit d'orage Tempêchait de dormir,
et il la passait en prières ; il n'osait non plus passer sur le
trou de Bingen, qu'il avait franchi deux fois en invoquant le diable.
Richard souvent et sa femme, qui était devenue mère, s'inquiétaient de la situation de Wilhem, et lui en faisaient quelquefois de doux reproches. Ces marques d'affection rendaient du calme à son esprit, et il était heureux et tranquille jusqu^au moment où un accident nouveau lui rendait trop présent le souvenir de la nuit fatale où il s*était donné au diable.
IJ arriva qu'un sentiment qui lui remplit tout le cœur vint le distraire de ses sombres pensées. H devint amoureux d'une jeune -fille douce et belle; tout à son amour, il ne songea plus au diable, et ne s'occupa que de sa jolie Glaire. Richard et sa femme se réjouissaient de le voir heureux, car c'était tout ce qui manquait à leur bonheur.
La veille du mariage, Wilhem et Glaire s'étaient assis sous les branches de quelques saules qui bordaient la rive, le soleil descendait à l'horizon sous des nuages sombres, et ses rayons leur faisaient une belle frange d'or et de pourpre.
A cette heure de silence et de recueillement, les deux amants parlaient de l'avenir, et se regardaient ; le lieu et Theure donnaient à leurs pensées, à leurs paroles, à leurs regards, quelque chose de solennel et de sacré.
— Mon Wilhem, dit Glaire de sa douce vois, il faut que je te quitte : mon père serait inquiet ; et vois^ les nuages de l'horizon montent en vapeur noire, l'eau s'agite sans
qu'il fasse de vent, les feuilles frissonnent, et les oiseaux s'enfuieut; il va y avoir un orage : à demain. •— En disant ces mots, elle ôta de son doigt une petite bague d'argent. — Tiens, lui dit-elle, c'est la bague de ma mère ; ce sera mon anneau de mariage; tu me le donneras demain, mais porte-le tout le reste du jour et toute la nuit. — Wilhem lui donna un baiser sur le front et, par habitude, tendit la main droite pour que la jeune flile lui passât l'anneau au doigt. — Non, non, Wilhem, dit-elle, à la main gauche, c'est celle du cœur, c'est celle où l'on met l'anneau de mariage.
Wilhem frémit, et retira la main qu'elle attirait à elle. — Non, non, dit-il, je ne veux pas, pas à cette raain, au nom du ciel ! pas à cette main. — Tu m'effrayes, Wilhem, tes yeux semblent s'élancer de ta tète. Et Wilhem s'enfuit, courant comme un fou. Il passa près de Richard.
-^ Où vas-tu? lui dit Richard, tu cours comme si le diable t'emportais. -*- Eh ! dit Wilhem, qui te dit que le diable ne m'emporte pas?
Claire, inquiète, rentra chez son père, puis alla trouver Richard et sa femme; elle leur raconta ce qui était arrivé. Tous trois se perdirent en conjectures.
Wilhem ne rentra pas souper; cependant le souper devait être gai, c'était l'anniversaire de la guérison de Richard.
Quand il fut hors de la vue de Claire et de son frère^ Wilhem s'arrêta : — Oh! non, dit-il, je ne lui ferai pas partager mon sort, elle ne sera pas la femme d'un homme qui s'est vendu au diable^
II se mit à pleurer en songeant à tout ce qu'il perdait de bonheur; puis il se jeta à deux genoux sur le sable, et pria.
Mais Torage grondait, les éclairs brillaient ; il se rappela la nuit funeste : il y avait juste un an, jour pour jour. Alors sa tête se perdit; il lui sembla sentir dans sa main une chaleur dévorante, il monta dans son bateau et le mit au courant. Quand il approcha du Bingerloch, il frémit de ne pouvoir arriver jusqu'à la forêt. Il n'osa implorer ni Dieu ni le diable ; il passa heureusement, et chemin faisant il craignait que chaque éclair ne fût la foudre qui allait le frapper, que chaque vague ne dût l'engloutir avant qu'il eût expié son crime, ainsi que sa folie lui en avait suggéré ridée.
Arrivé au bord, il remercia Dieu, puis marcha du pas saccadé d^un homme qui a la fièvre, et parcourut les sinuosités de la forêt jusqu'au moment où il retrouva le carrefour.
Il se mit encore à genoux et implora le secours de Dieu.
Le vent brisait les arbres et ébranlait jusque dans leurs racines les chênes les plus robustes.
Il ôta sa veste, releva jusqu'au coude les manches de sa chemise, et s'écria trois fois :
— Monseigneur le Diable ! je t'ai donné ma main gauche; la voici, viens la prendre.
Et à la troisième fois, plaçant sa main gauche sur un tronc brisé, d'un coup de sa hache de batelier qu'il avait apportée, il se coupa le poignet, puis s'enfuit, soutenu par
la violence de la fièvre, laissant près de Tarbre sa hache et sa main.
Il entra dans son bateau ; sa fièvre était telle qu'il eut la force de ramer en suivant la côte de la seule main qui lui restait.
Quand il fut près du trou de Bingen, les forces lui manquèrent ; il se jeta & genoux en implorant Taîde de Dieu.
> Le lendemain, Richard, en allant à la pêche, trouva le cadavre mutilé de son frère retenu entre les pointes de deux roches aiguës.