LE COMTE, LEGROS
LEGROS. — Vous in*excuserez« monsieur le comte, si je vous reçois dans ce costume; certes, si j'avais pensé avoir Fhonneur...
LE COUTE. — Vous piaisaotez ; est-ce que je ne suis pas moi-même en bottes et en lévite, en chenille, comme nous disions autrefois? Vous êtes parfaitement bien, mon cher monsieur.
{Legros fait asseoir M. de Gafreville et jette encore du bois au feu,)
LE COMTE. — Vous êtes venu chez moi hier au soir ; j'étais allé au château; il y avait un siècle que je n'y avais paru, et le roi avait eu la bonté de le remarquer; il m'a dit aussitôt qu'il m'a vu : « Eh bien ! comte Gafreville, revenez-vous de la terre sainte, que l'on ne vous a pas vu cette semaine? » La vérité est que je boude la cour. Le roi, il est vrai, me donne en paroles toutes sortes de témoignages d'estime, je dirai même d'amitié. Ce mot est permis à une famille comme la mienne. François 1**' disait : « Roi, prince ou marquis, nous sommes tous gentilshommes. » Ma famille est aussi ancienne que celle des rois..., et si je n'y compte pas de têtes couronnées, je n'y compte ni fous ni criminels. Je m'anime un peu. (Legros met du bois au feu.) Mais il est dur de voir le descendant d'une famille qui a été si longtemps l'appui du trône ne pas obtenir le moindre gouvernement pour rétablir ses alTaires. J'en ai demandé
un, et. le ministre m'a répondu naïvement quMI n'y avait plus de gouvernement de province. El à qui la faute ? ai-je répondu. (// fait si chaud que le comte s éloigne un peu de la cheminée. Legros craint qu'il nait froid à cette distance et met du bois au feu,) Mais, mon cher monsieur, ne mettez donc plus de bois au feu ; si vous aimez vos amis, on peut dire que vous les aimez rôtis. Je répondis donc au ministre : « A qui la faute? Comment, la royauté qui se laisse tout prendre a-t-elle abandonné le droit de récompenser sa fidèle noblesse d'une façon qui ne lui coûtait rien, et qui était tout à la charge des provinces? Le roi ne pense pas qu'en abandonnant ses droits il abandonne aussi les nôtres? Le roi est un gentilhomme comme nous, le roi est un d'entre nous qui exerce les fonctions de roi*. Voilà toute la différence. Avec quelle bonne grâce François I'^'^^ le roi chevalier, ne cherchait-il pas toutes les occasions de traiter sa noblesse sur le pied de l'égalité ! Les flatteurs corrompent les rois, et finissent par leur faire croire qu'ils sont d'une autre pâte que le reste des hommes. » Mais brisons là. Vous êtes venu me voir hier soir pour causer de i'afi'aire dont nous avons déjà parlé.
LEGROS. — Le mariage de nos enfants.
LB COMTE. — Oui, l'union projetée entre mon fils le vicomte et mademoiselle Legros. Sur les affaires d'argent nous sommes à peu près d'accord.
LSGROS. — C'est-à-dire que je fais ce que vous voulez, queje donne tout.
LB COMTE. — Quand mon fils donne toute sa noblesse, il eût été au moins singulier de vous voir hésiter à donner tout votre argent. D'ailleurs il ne convenait ni à mon fils ni
à moi de nous occuper d'articles par centaines^ comme des procureurs. De cette façon, il n'y a qu'un article. Nous sommes donc d'accord sur ce point. Mais il en est quelques autres que j'ai voulu traiter avec vous, et c'est pour cela que je suis venu vous voir sans façon.
LEGROS. — C'est beaucoup d'honneur que vous me faites.
LE COMTE. — Mon fils demeurera chez moi avec sa femme; deèemps en temps nous ferons un bon petit dîner de famille, un dîner bourgeois. Ce Jour-là nous serons entre nous, comme de bons amis.
LEGROS. — Vous êtes bien bon.
LE COMTE. — Vous avez vos habitudes, nous avons les nôtres. II y a dans notre classe des gens qui ne sauraient pas comme nous apprécier tout ce que vous et madame Legros possédez de qualités solides^ de vertus respectables. Qualités et vertus bien supérieures, sans contredit, à des manières plus ou moins recherchées et à une naissance plus ou moins... illustre. Nous savons tout cela, nous; mais il y a dans nos relations, dans notre famille même, des gens fort entichés de notre noblesse, une des plus anciennes de France, il est vrai ; des gens qui n'ont pas marché avec le siècle, qui ont gardé certains préjugés. On ne peut se brouiller avec sa famille; et comme, d'autre part, je ne souffrirais pas que quiconque... fût-ce mon cousin le prince-évêque, ou mon oncle le duc... manquassent d'égards envers vous et envers madame Legros...
LEGROS. — C'est-à-dire que vous nous verrez à huis clos, en cachette.
LE COMTE. — Non, en bonne fortune.
LEGROS. — Eh bien, monsieur le comte, il y a quelque chose de plus simple. Madame Legros des Aulnaies et moi, Dous n'allons qu'où l'on nous désire et où l'on ne nous cache pas. Nous n'irons pas chez vous. Notre fille viendra nous voir, votre fils sera le bien reçu quand il l'accompagnera.
LE COMTE. — Allons, le voilà parti... Mais non, la comtesse et moi nous ne renonçons pas au plaisir de vous voir ] ce que j'en dis, c'est pour vous. D'ailleurs votre fille ne pourrait pas venir vous voir bien souvent ; elle va avoir de nouveaux devoirs, de nouveaux usages à apprendre, à exercer... La nature également lui imposera des soins prédeux... A ce sujet, j'ai quelques observations à vous fair% Il faudra baptiser les enfants.
LEGROS. — Monsieur le comte pense-t-il que nous ne sommes pas chrétiens? c'est bien assez déjà qu'il ait l'air de nous prendre pour des gens mal élevés.
LE COMTE. — Pas du tout, mon cher; c'est, au contraire, de la mauvaise éducation des miens que j'ai montré de la défiance. On baptisera les enfants. Il faudra leur donner des iDoms»
LEGROS.*^ Parbleu! ceux du parrain et de la marraine.
Le comte. — Non, il y a dans notre famille des noms consacrés. L'aîné des mâles s'est de tout temps appelé Raymond, et l'aînée des filles Hildegarde.
legros. — Alors, monsieur le comte, vous vous appelez Raymond?
le comte. — Oui certes.
LEGROS. — Eh bien, alors, il n'y a pas besoin de se tout*menter. Vous serez, selon l'usage, parrain du premier mâle,
et madame Legros sera la marraine, et vous lui dounerez votre nom de Kaymond.
LE COMTE. — Pardon... de quel usage parlez-vous?
LE6R0S. — Quand je dis Tusage... c'est peut-être beaucoup dire... seulement, j'ai vu souvent les ascendants des deux familles tenir le premier enfant sur les fonts baptismaux.
LE COMTE. — Ah... oui... très-bieu... c'est un usage... très-patriarcal... cela a du bon. Je ne connaissais pas cet usage-là. C'est bourgeois; mais, je le répète, ça a du bon. Hais ici le cas est... différent... Ça ne se pourra pas, j'ai déjà choisi le parrain et la marraine ] ce sera mon oncle le duc et ma cousine la comtesse douairière de Selville.
LEGROS. — Monsieur le comte a-t-il encore quelques observations à faire?
LE COMTE. — Oui... à propos des enfants. Je me chargerai de leur éducation ] on les amènera vous voir de temps à autre, pas trop souvent... parce que... je ne sais comment vous dire cela... vous éles d'une vivacité... Il sera nécessaire qu'ils prennent certaines manières... Je ne dis pas que les vôtres ne soient excellentes, ainsi que celles de madame Legros... A propos^ que signiGe dope ce nom de des Aulnaics que j'ai vu sur votre carte ?
LEGROS. — C'est un nom de terre.
LE COMTE. — Cette terre a-t-elle, par lettres du roi, été érigée en marquisat, en comté, en baronnie, en quelque chose enQu?
LEGROS. — Non.
LE COMTE. — Je le pensais. Alors ce de fait de Teffet aux bourgeois, qui croient que c'est un signe de noblesse. Ni-
gauds, que rien n'empêche de le prendre si ça leur fait plaisir. Regardez ce que c'est que les préjugés ; vous et moi, nous en rions ! mais le vulgaire? Sans ce nom de des Aul^ naiesy qui pour vous et pour moi n'indique pas plus la no« blesse que votre vrai nom de Legros, Taffaire était impossible, il n'y aurait pas eu moyen d'envoyer des lettres de faire part du mariage de M. le vicomte Raymond de Gafreville avec mademoiselle Legros ; tandis que mademoiselle Euphémie, je crois ?...
LEGROS. — Oui.
LE COMTE. — Qui a trouvé le nom d'Euphémie? ça n'est pas trop bourgeois.
LEGROS. — C'est le nom de ma mère. «
LE COMTE. — Oh! mon Dieu! il y a du bon goût partout. Je disais donc que mademoiselle Euphémie des Aulnaies^ ça pourra passer... à peu près. Les nôtres sauront à quoi s'en tenir, mais l'honneur de la famille sera sauf aux yeux des bourgeois. On répandra que la terre des Aulnaies a été érigée en baronnie, que c'est de la noblesse de l'empire.
LEGROS. — Eîit-ce tout, monsieur le comte?
LE COMTE. — Non, je disais quelque chose... vous m'avez interrompu. Ah ! j'y suis. Je disais donc que, madame Legros et vous, vous av(^z des manières, selon moi, excellentes, pleines de franchise, de rondeur, de bonhomie, là, des manières de braves gens tout à fait, des manières comme je les aime, qui sont findice d'un bon cœur; mais les enfants du vicomte de Gafreville, destinés à vivre dans un certain monde, à aller un jour à la cour, auront besoin...
LEGROS. — Je comprends.. . Monsieur le comte craint que les enfants de mademoiselle Legros n'aient les manières de
leur grand-père..*. Mais comment ferez-vous pour qu'ils ne prennent pas les manières de leur mère, qui a dû prendre un peu des nôtres? La séparerez-vous de ses enfants? ' LE COMTE. — Oh ! les femmes prennent si vite les manières de leur situation ! Je gage, en six mois, faire line duchesse présentable d'une grisette; avant trois mois, vous ne reconnaîtrez plus votre fille.
LEGROS. — Est-ce là tout, monsieur le comte?
LE COMTE. — Oui... si j'oublie quelque chose, c'est que c'est peu important, et nous avons tout le temps d'en causer.
LEGROS. — A mon tour, donc, monsieur le comte, j'avais •très-envie de voir ma flile vicomtesse; j'en avais assez envie pour vouloir y mettre le prix, en argent; mais les humiliations sont de trop ; et, tout bien considéré, c'est trop cher. Ma fille ne sera pas vicomtesse.
LE COMTE. — Quand je disais que cet homme est fait de salpêtre.
LEGROS. — Et moi aussi, j'ai une noblesse. Une fortune acquise honnêtement dans l'industrie et le mauiemeht d'affaires utiles à mon pays est aussi une noblesse.
LE COMTE. — Personne n'en est plus convaincu que moi ; aussi ce que je vous dis est pour... les autres.
LEGROS. — Et cette noblesse-là, monsieur le comte, je la mets au-dessus de celle des parchemins, qui, entre nous, est passée de mode.
LE COMTE. — Vous uc dltcs pas ce que vous pensez, mon cher, vous qui consentez à vous dépouiller pour vous insinuer dans cette noblesse de parchemin, à laquelle je vous engage à témoigner plus de respect, membre que vous êtes
de la noblesse de sacoche! Ces talons rouges de comptoir sont étranges I Monsieur Legros, oublions tous les deux l'affaire dont j'avais eu la faiblesse de consentir à entendre parler.
LEGROS. — Volontiers, monsieur le comte ; rappelez-vous seulement une chose.
LE COMTE. — Laquelle ?
LEGROS. — C'est que c'est moi qui vous ai refusé.
LE COMTE. — Adieu, monsieur Legros.
LEGROS. — Je ne vous reconduis pas.
LE COMTE. — Je le vois bien, et ce n'est pas ce que vous faites de mieux; mais j'y trouve mon compte.