‹ Les soirées de Sainte-AdresseChapitre 14 sur 23 · VIRGINIE, ANDRÉ PETIT · texte numérisé non relu

VIRGINIE, ANDRÉ PETIT

VIRGINIE. — Quoi ! vous êtes ici, monsieur Petit?

PETIT. — Et pas pour longtemps, charmante Virginie.

VIRGINIE. — Que voulez- vous dire?

PETIT. — Que je quitte cet,te maison à la fin du mois pour n'y jamais rentrer.

VIRGINIE. — On vous a renvoyé?

PETIT. — Non... pas précisément. Mais nionsieur Legros, qui s'en fait accroire, a pris avec moi un ton qui ne me convient pas ^ j'ai donné ma démission.

VIRGINIE. — Ah, mon Dieu !

PETIT. — Je remplis mes obligations envers M. des Aulnaies, mais il ne doit pas oublier que, sous le rapport de l'éducation, des manières, je suis au moins son égal, et

qu'il me doit les égards qu'on se doit entre nommes comme il faut. Le berger honnête étant mieux que le princb déloyal...

VIRGINIE. — Et vous partez à la fin du mois !

PETIT. — Oui ; je n'ai pas voulu le laisser dans l'embarras.

VIRGINIE. — Écoutez-moi, monsieur Petit. Vous m'avez dit souvent que vous m'aimiez...

PETIT. — Oui, certes, je vous aime, charmante Virginie.

VIRGINIE. — Jusqu'ici j'ai évité de vous répondre, mais ce qui arrive change tout; moi aussi je vous aime^, monsieur Petit. Ma famille est honnête : mon père est cultivateur, il a amassé un peu de bien...

PETIT. — Je n'ai pas besoin de cela pour vous trouver adorable, ma chère Virginie. (// veut l'embrasser,)

VIRGINIE. — Ce n'est pas le moment de plaisanter, monsieur Petit. Parlons sérieusement. Partez d'ici aussitôt que vous le pourrez, je vous donnerai une lettre pour mon père.

PETIT. — Une lettre pour votre père!... mais ne craignez-vous pas qu'il soupçonne. . .

viuGiiME. — Que nous nous aimons?

PETIT. — Oui.

VIRGINIE. — C'est justement ce que je lui dirai dans ma lettre.

PETIT. — Je ne comprends pas.

VIRGINIE. — Comment, vous ne comprenez pas ! Je dirai à mon père que vous m'avez fait la cour^

PETIT. — Mais il se fâchera.

DE BAS EN HAUT. 7t

VIRGINIE, — Pas le moins du monde. Je lui dirai toutes les bonnes qualités que j'ai découvertes en vous, je lui dirai que je crois que vous me rendrez heureuse... et... le reste vous regardera... vous parlerez à mon père.

PETIT. — Mais que voulez-vous que je lui dise?... 11 n'est pas d'usage de prendre les pères pour confidents de ces choses-là.

VIRGINIE. — A mon tour, c'est moi qui ne comprends pas. Gomment, -sans cela, voulez-vous que la chose se fasse ?

PETIT. — Mais quelle chose ?

VIRGINIE. — Jamais je n'irai contre la volonté de mes parents, et d'ailleurs je n'ai que dix-neuf ans.

PETIT. — J'ai un plan qui vaut mieux que cela. Je vous aime, vous m'aimez, je quitte la maison, mais je vais trouver une autre place ; vous sortez le dimanche, eh bien ! vous viendrez me voir tous vos jours de sortie.

VIRGINIE. — Vous aller voir?... Mais je ne compte pas rester en service une fois mariée.

PETIT. — Comment, une fois mariée ! est-ce que vous allez vous marier?

VIRGINIE. — Ah çà, monsieur Petit, à quel jeu jouonsnous?

PETIT avec emphase, — Au jeu charmant de f amouî. (// veut V embrasser,)

VIRGINIE. — r Finissez. Vous dites que vous m'aimez : je suis fille, vous êtes garçon, mes parents m'aiment au point de ne rien me refuser, je vous dis d'aller me demander à mon père j il me semble que c'est clair.

PETIT. — Mais je vous assure que ça ne l'est pas du tout. Xîu'est-ce que vient faire votre père entre nous?

viRGiiNiE. — Je vous l'ai dit, je ne me'marierai pas sans Je consentement de mon père.

PETIT. — Ah ! ah ! ah ! (// a peine à parlée" tant le rire V étouffe) Ah ! il s'agit d'aller demander votre main à Tauleur de vos jours. Ah ! ma' chère enfant, je ne comprenais pas. Fi donc ! enchaîner notre liberté ! mais le mariage tue l'amour. Non, non, ma chère Virginie, pas de pareilles chaînes, n'ayons que des liens de fleurs ! Ah !... elle est

bonne.

VIRGINIE. — Eh quoi! monsieur, vous ne voulez pas m'épouser?

PETIT. — Mais, ma chère enfant, on n'épouse plus, c'est passé de mode.

VIRGINIE. — Pourquoi alors depuis trois mois me ditesvous sans cesse que vous m'aimez ? •

PETIT. — Parce que je t'aime.

VIRGINIE. — Eh bien... alors?

PLTiT. — Eh bien, alors, si vous m'aimez aussi, nous n'avons besoin du consentement de personne pour jouir d'une félicité parfaite.

VIRGINIE. — Eh bien... alors, allez chez mon père.

PETIT. — Ah çà, elle y lient! Voyons, chère enfant, précisons ce coq-à-l'âne. J'ai à Votre disposition de l'amour, autant que vous en voudrez, du plus tendre, de l'amour numéro un, mais je suis ennemi du mariage. Je vous aime, M n'y a qu'une chose au monde que j'aime autant que vous... c'est le célibat. Sérieusement, où avez-vous pris celle idée bouffunne?

vmCî^'îE. — Mais je ne vois pas ce que mon idée a d'extraordinaire. .

TETiT. — Allons donc, ma chère petite, vous n'y pensez pas. {Entre Euscbe,)

EUSEBE. — Monsieur Petit, le patron vous demande dans la salle à manger.

PETIT. ~ Âh ! mon Dieu ! et ses lettres ! (// ramasse les lettres, les replie, les repasse avec sa manche.) il faut que je trouve un mensonge en descendant l'escalier. Bah ! il y a quarante marches, c'est plus qu'il n'en faut. Ah! cette pauvre Virginie ! (// sort.)

EUSÈBE. — Mademoiselle Virginie, j'ai à vous parler; je remonte aussitôt que j'aurai desservi le déjeuner.

(// sort,)

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