EUSÈBE, VIRGINIE
EUSÈBE. — Vous êtes bien bonne de m'avoir attendu.
VIRGINIE. — A vous parler franchement, je ne pensais guère à vous et c'est bien sans le faire exprès que je suis resiée ici... Il faut que je me dépêche de faire mon ouvrage... (Pendant le reste de la scène elle balaye^ dérange et range les meubles^ frotte^ essuie, époussète, etc.)
EUSÈBE. — Est-ce vrai, mademoiselle Virginie, que vous allez épouser Germain? (Gros soupir.)
VIRGINIE. — Qui ça... Germain? Le valet de chambre de monsieur Raymond ?
EUSÈBE. — Oui.
VIRGINIE. — Qui vous a dit celte bêlise-là... monsieur Eusèbe?
EUSÈBE. — Quoi ! ce n'est pas vrai... Vous ne l'épousez
pas!... -,
^.VIRGINIE. — Moi! épouser monsieur Germain? un valet àe chambre qui n'a que sa place... qu'on peut renvoyer demain, et qui serait sur le pavé... Non ! Dieu merci, je ne
suis pas assez folle pour y penser seulement... La ferme de moQ père est en partie à \\ii, et il ne me mariera pas sans me donner une bonne coffrée et une petite dot.
EUSÈBE. — Ah ! mademoiselle, avec votre figure on n'a besoin ni de dot ni de coffrée... Eh bien!... je suis bienheureux que ça ne soit pas vrai.
VIRGINIE. — Qu'est-ce que ça peut vous faire... monsieur Eusèbe?
EUSÈBE. — J'ai quelques économies^ mademoiselle... J'ai deux mille francs... J'ai de plus un cousin qui m'a promis de m'aider à fonder un petit commerce...
VIRGINIE. — Tant mieux pour vous, monsieur Eusèbe.
EUSÈBE. — Et pour vous aussi, si vous le voulez bien...
VIRGINIE. — Comment cela... monsieur Eusèbe?
EUSÈBE. — En devenant madame Eusèbe, vous seriez la maîtresse absolue de ma personne et de mon petit bien.
VIRGINIE. — Vous n'y pensez pas, monsieur Eusèbe.
EUSÈBE. — Au contraire^ j'y pense trop 5 came rend presque idiot... J'ai des distractions, des absences de mémoire... J'oublie tout ! et si ça dure, je me ferai mettre à la porte par* monsieur des Aulnaies.
VIRGINIE. — Eh bien! si vous y pensez, il faut vous mettre à n'y plus penser. ^
EUSÈBE. — Pourquoi cela ?
VIRGINIE. — Parce que...
l'auteur. — Parce que est de toutes les raisons que donnent les femmes celle qu'il est le plus difficile de réfuter... Aussi la donnent-elles souvent.... Quand une femme dit : Pmxe que.,, c'est qu'elle a sa résolution bien prise...
Si l'on insiste et si l'on en arrache une autre, il est probable que la seconde raison, i-'us clairement formulée, sera un mensonge... ou au moins une brutalité.
EusÈBE. — Parée que... n'est pas une raison.
VIRGINIE. -^ C'en est une si bonne que je n'en donnerai pas d'autre.
Eu.i&fî. — Il me semble cependant, mademoiselle^ que lorsqu'un honnête homme de votre condition et de votre rang vous fait une proposition honorable, le moins que vous puissiez faire est d'appuyer votre refus d'une bonne raison. '
VIRGINIE. — Si je ne dis pas ma raison, c'est parce qu'elle est bonne et que, précisément à cause de cela, cela vous fâcherait.
EUSÈBE. — Dites toujours...
VIRGINIE. — Ma foî^ puisque vous êtes entêté, tant pis pour vous, monsieur Eusèbe -, mais je n'épouserai pas un homme de couleur.
- EUSÈBE. — Me prenez-vous pour un nègre, mademoiselle?
VIRGINIE. — Jo vous prends pour ce que vous êtes, monsieur Eusèbe, Regardez-vous. •
EUSÈBE. — Quoi ! vous me repoussez parce que mon teint est un peu plus coloré que le vôtre?
VIRGINIE. — Dites beaucoup, monsieur Eusèbe.
EUSÈBE. — Le sang qui coule dans mes veines est rouge comme le vôtre ; mon cœur est aussi bon que le vôtre: parce que je suis né plus proche du soleil que vous, vous me croyez votre inférieur-, mais les fruits les plus colorés par le soleil sont les meilleurs.
vmciME. — Tout cela est possible, monsieur Eusèbe, mais ce que je vous ai dit est ma pensée; et je vous assure que ce ne serait pas ma pensée, que mon père ne donnerait pas son consentement.- ^ EUSÉBE. — Quoi ! un paysan!
viRGiisiE. — Paysan si vous voulez, mais blanc.
EiisÈBE. — • Pas déjà tant I
VIRGINIE. — Au moins il n'a pas de sang de nègre dans les veines ! Adieu.
EVSÈBEseuL — Sotte engeance! Honnêteté, bon cœur, amour, tout cela ne compte pour rien, parce que je suis mulâtre ! Est-ce bêle !