LE NEVEU SUPPOSÉ
La ville de Rouen, pour ceux qui la voient seulement en descendant le fleuve ou en passant sur ses quais, a l'aspect d'une ville toute neuve et régulièrement bâtie. — Ses quais sont bordés d'une rangée de hautes maisons plateset jaunes, dont le plus grand nombre des habitants sont très- fiers ; ça sert à cacher la ville qui est pleine de rues étroites, tortueuses, un peu humides, il est vrai, mais aussi de monuments précieux et de maisons pittoresques, avec des corniches et des frises curieusement sculptées. Les habitants veulent bien vous montrer la cathédrale, Saint-Oucn, Saint-Patrice, etc., magnifiques églises, mais ils sont un
peu lionteux de vous faire traverser les rues plantées de maisons du même âge, en harmonie avec ces chefs-d'œuvre ; ils n'aspirent qu'à voir tfn jour ces monuments au milieu d'une ville neuve, *loute régulière, toute plate et toute jaune, comme les quais; ce qui leur donnera l'air étrange et dépaysé, — qu'aurait eu, pour ne pas remonter plus haut; Sully à la cour de Louis-Philippe.
A une des vieilles maisons du vrai Rouen, maison dont les voûtes , les fenêtres et la porte étaient richement sculptées, frappa un matin un jeune homme de vingt- trois à vingt-quatre ans , simplement , mais convenablement "^'êtu. — Une sorte de domestique sauvage vint lui ouvrir, c'élait un homme de cinquante ans, dont les cheveux épais, à peine grisonnants, étaient tellement touffus et mêlée? que si on avait voulu les rendre moins incultes, on aurait naturellement songé, non à les peigner, rr/àis à les carder. Ses yeux, d'un bleu pâle, ne regardaient pas en face, sa voix était traînante et paraissait psalmodier. L'étranger demanda M. Hamcl en donnant sa carte, à quoi le domestique répondit :
— Je vais voir s'il y est.
Il laissa Tétranger à la porte, qu'il referma à moitié, et rentra dans la maison. H ne tarda pas à revenir, et dit : M. Ilamel est encore couché, mais entrez la même chose; on vous attendait, vous allez trouver mademoiselle Anastasie qui vous mettra au courant.
^ En effet, en entrant dans la salle^ l'étranger trouva une fille fraîche et dodue qui paraissait âgée de vingt-quatre à vingt-six ans. Elle était évidemment en toilette, — ainsi qu'en faisaient foi un bonnet bordé de denlelies, un fichu-
foulard posé en pointe sur le col, mais plissé au moyen d'une épingle, de façon à laisser la nuque à découveri, et un tablier de soie couleui' gorge de pigeon. Elle avait les yeux bleus découpés en amande des filles de la Normandie 5 mais ces yeux clairs, transparents, profonds, semblables à une glace sans tain, regardaient à la fois de toute la largeur de la pupille , regard large, sans pointe, qu'on ne pouvait rencontrer ni arrêter par un autre regard, que celui d'Anastasie aurait cerné et enveloppé.
— Vous êtes, dit-elle à Tétranger, M. Ernest Giraud?
— Oui, Mademoiselle.
— Très-bien, vous venez pour être le secrétaire de M. îlamel.
• — Oui, Mademoiselle, si j'ai le bonheur de convenir à vous d'abord et à lui ensuite.
— Très-bien. — Vous savez que M. Hamel est vieux et malade.
^Oui, Mademoiselle, et qu'il sait apprécier les bons soins que vous prenez de lui en vous donnant toute sa confiance.
— Très-bien... — Papa, va-t'en, dit-elle au domestique qui avait introduit Ernest Giraud.
Le domestique se retira. '
— Nous avons à causer, monsieur Giraud... dans l'intérôt de M. Hamel... car je l'aime comme un père. M. Hamel est trop bon, trop généreux, trop sensible à tout^ se sont les seuls défauts que je lui connaisse... je n'ai pu fen corriger tout à fait... toujours dans son intérêt. Il fant que je voie toute lettre qui arrive ici et qui en part, non par curiosilé, Dieu merci ! je n'ai pas ce défaut là, — mais pour
écarter de lui tout ce qui pourrait l'affliger ou le jeter daas des imprudences. Je vous montrerai surtout une certaine écriture qui doit être l'objet d'une surveillance particulière.
Mademoiselle Anastasie sonna, — le vieux domestique parut.
— Papa, lui dit-elle, va chercher dans ma chambre une boîte noire qui est sur la commoae.
— Mais, dit Ernest Giraud, pendant que le père Vimeux faisaitla commission qu'il avait reçue, — pourquoi M. Hamel prend-il un secrétaire?
' — Pour lire auprès de lui une partie de la journée, et quelquefois la nuit quand il ne dort pas. — ■ J'ai longtemps hésité à céder à cette fantaisie, je craignais qu'une nouvelle figure ne déplût à M. Hamel, ou vînt déranger l'état de douce tranquillité dans lequel je le fais vivre avec tant de peine et de soins... Mais M. Guichard m'a dit tant de bien de vous, m'a si bien assuré que vous ne me contrarieriez en rien de ce que je fais pour assurer le bonheur des derniers jours de M. Hamel, que j'ai consenti à vous voir remplir ces fonctions. J'ai d'abord essayé de les remplir moi-même, tant je suis dévouée à mon respectable maître. — J'ai appris à lire à vingt-quatre ans, — mais il était trop tard Je sais lire, — Dieu merci, mais je ne puis lire à haute voix, mon ton est traînant, monotone, et le fatigue. Le père Vimeux rentra avec la boîte.
— Ah çà, papa, tu as mis le temps... ça n'était pourtant pas bien diflicile de prendre une boîte noire sur une commode, dans une chambre où il n'y a qu'une commode et qu'une boîte noire. — Tâche donc d'être un peu plus vif.
— Maintenant tu vas allumer le feu dans la cuisine, et quand il sera allumé tu mettras chauffer le lait.
Mademoiselle Anastasie ouvrit la boîte avec une petite clef choisie dans un paquet de clefs attaché à sa ceinture et en tira une lettre qu'elle présenta à Giraud. Celte lettre commençait ainsi : Comment se fait-il, mon cher oncle, que toute mes lettres restent sans réponse, etc.
— Cette écriture est celle du neveu de M. Hamel, dit mademoiselle Anastasie, — un mauvais sujet qu'il faut éviter à tout prix de laisser pénétrer ici^ il ruinerait son oncle, et abreuverait d'amertume les quelques années qui lui restent à vivre. — Vous comprenez qu'il me serait bien plus commode de lui voir une famille à ce pauvre M. Hamel, et de me débarrasser sur quelqu'un d'une partie des soins fatigants auxquels mon affection pour lui me condamne. — Mais ce neveu, qu'il n'a pas vu depuis sa première enfance, dont le père, frère de M. Hamel, est mort brouillé avec lui,
— ce neveu ne pense qu'àThérilagede son oncle et en ferait le plus mauvais usage. Il a fini par cesser d'écrire à son oncle, si ce n'est une ou deux fois dans l'année, lettres qui ne parviennent pas à M. Hamel, qui croit que son neveu ne pense pas à lui.
Croyez-vous que vous reconnaîtrez bien cette écriture ?
— Je le crois, Mademoiselle; mais dans le doute^ je ne cachèterai ni ne décachèterai pas une lettre pour M. Hamel sans vous l'avoir préalablement soumise-, par ce moyen, je vous aiderai de mon mieux dans les soins que vous prenez avec tant de zèle et de persévérance.
• — Vos appointements sont faibles, mais j'aurai soin de . les faire élever, à mesure que... My Hamel sera content de
VOUS, car je n'ai d'aiilre but que son bonheur, — le pauvre homme n'a plus que moi.
Voilà donc Ernest Giraud installé chez M. Hamel. — Le vieillard était fort décrépit : l'esclavage et la solitude dans lesquels le tenaient Anastasie, l'avaient fait presque tomber en enfance. Ernest fut pendant quelque temps soumis à des épreuves minutieuses ^ pendant qu'il était seul avec M. Hamel, les cloisons, comme certains murs , avaient des oreilles et même des yeux. — Le père Vimeux, qui exerçait par cumul les fonctions dt père, de domestique de mademoiselle Anastasie, trouvait d'ailleurs toujours quelque prétexte pour entrer dans la chambre de M. Hamel.
Celui-ci ne tarda pas à prendre Ernest en affection. — Ernest lisait bien et écoutait volontiers les histoires du vieillard, qui ne parlait jamais de son existence actuelle, et vivait entièrement dans le passé.
Mademoiselle Anastasie ne s'en rapportait pas même à son père pour les soins qui regardaient la personne de M. Hamel; elle ne reculait devant rien pour qu'il lui dût tout plaisir, tout bien-être, tout soulagement, et, ainsi qu'elle l'avait avoué à Ernest, ce n'était qu'après de longs et héroïques efforts restés infructueux, qu'elle s'était décidée à s'adjoindre quelqu'un.
Ernest sortit triomphalement des épreuveiî de mademoiselle Anastasie, et fit dans sa con/iance des progrès qui ne pouvaient se comparer qu'à ceux qu'il faisait dans Taffection de M. Hamel. Bien plus, le cœur de mademoiselle Anastasie s'entrouvrit à des sentiments qu'elle n'avait jamais éprouvés, et Ernest prit sur elle une influence qu'elle fut assez longtemps à s'avouer.
— Papa, dit-elle un jour au père Vimeux, — les souliers étaient bien mal cirés ce matin, — et il n'y avait pas une goutte d'eau dans la fontaine. — Voilà bien des fois déjà que je te reproche ta négligence, mais c'est comme si je chantais : « Va t'en voir s'ils viennent. » Si tu ne veux pas mettre plus de soin à ta besogne, tu n'as qu'à parler, ton compte sera bientôt fait, et je ne serai pas embarrassée, avec les gages que nous donnons, pour trouver un autre domestique.
Le père Vimeux s'excusa de son mieux.
— Il faut continna Ânastasie, que ce soit moi qui fasse tout. — J'ai usé toute ma jeunesse à faire la fortune de la famille j j'ai consacré toute ma vie à ce vieillard horrible, et je ne trouve pas dans les autres le moindre appui. — Tu restes au cabaret dans les moments où j'ai besoin de toi; et hier encore je t'ai sonné trois fois. Où étais-tu ? Dans quelque bouchon. Et cependant nous voici près de notre but ; le vieux s'éteint à vue d'œil. — Mais je traiterai chacun selon son mérite. — Je ne te laisserai pas manquer du nécessaire, mais je ne serai pas pour loi ce que j'aurais été si j'avais été plus contente de toi. •
— Je fais de mon mieux, dit le père Vimeux, — et ce matin encore j'ai passé trois quarts-d'heure dans une armoire pour ton service, — et je venais te dire ce que j'avais entendu.
— Dis donc vite.
— Le vieux parlait de son neveu. — Je ne sais quel livre M. Ernest lui lisait, — mais tout à coup il l'a arrêté, en disant : Ce livre m'attriste beaucoup ; il me rappelle mon cher frère.
~ Vous avez eu un frère? dit M. Ernest.
— Oui, dit M. Hamel, et un frère avec lequel j'étais brouillé, par ma faute, quand il est mort.— C'est un regret, un remords même dont je n'ai jamais pu me débarrasser. Mon frère est mort en me maudissant.
— Soyez sûr du contraire, dit M. Ernest.
— Couiment le savez-vous ? -
— Est-ce qu'on maudit son frère !
Et cœtera^ et cœtera. Il paraît que M. Ernest a dit des choses très-belles^ car le vieux pleurait.
— Il pleurait, — dit Anastasie, je lui ferai défendre de pleurer, par son médecin, — et je défendrai à M. Ernest de le faire pleurer : c'est très-dangereux... pour moi. — Ensuite?
— Ensuite, on a parlé du neveu.
— Ah ! ah î
— On a dit : C'est un mauvais sujet; — il a oubMé entièrement son oncle.
— Qui disait cela?
— Je ne sais plus lequel, mais ça se disait.
— Répondait-on?
— Oui; on disait : Ça n'est peut-être pas vrai?
— Très-bien. — Tu vas dire à M. Ernest, de venir me parler... et en même temps tu resteras près du vieux.
Le père de mademoiselle Anastasie s'empressa de lui obéir. Ernest ne se montra pas moins empressé.
— Monsieur Ernest, dit Anastasie, — M. Hamel vous a parlé de son neveu?
Ernest rougit et dit : Oui, mademoiselle; —j'attendais
à ce soir pour vous le dire, car il est nécessaire que vous sachiez tous les détails de cette conversation.
— Je les sais déjà à peu près, monsieur Ernest^ dit Anastasie en souriant. Quel est le résultat de cette conversaUon ? Dans quelle disposition d'esprit a-t-elle laissé M. Hamel?
— II va faire revenir son neveu.
— C'est impossible ; — je ne le veux pas ; ça ne sera pas. — Ce mauvais sujet le fera mourir de chagrin. ■ — C'est sans doute vous qui écrirez.
— J'ai déjà écrit.
— Il faut biûler la lettre.
— Cela ne dépend ni de moi ni de vous; il l'a prise et l'a mise dans sa poche. — Je ne sais qui lui a inspiré cette défiance, mais il veut la remettre lui-même au facteur de la poste aux lettres.
— Nous saurons bien l'en empêcher ; mais nous l'en empêcherons une fois, deux fois, dix fois peut-être, puis il finira par réussir, et le neveu, dont les dernières lettres étaient très-tendres et très-respectueuses, arrivera ici en trois heures, et détruira tout ce que j'ai fait... pour la tranquillité de son oncle. Il faut d'abord parer au plus pressé; faites une lettre tout à fait semblable par Texlérieur à celle que vous avez écrite à ce maudit neveu. — Mettez dedans tout ce que vous pourrez trouver de plus décourageant ; vous me la donnerez, et c'est celle-là que M. Hamel mettra à la poste. — Je m'en charge. Puis il faudra que nous trouvions moyen d'écarter à jamais ce neveu. — J'ai besoin de causer sérieusement avec vous, monsieur Ernest. — Ce soir, pendant son plus fort sommeil, à onze heures, revenez dans cette salle. — S'il se réveille, j'entendrai d'ici sa sonnette
et même sa voix. — Ayez soin de me donner la lettre avant le dînor. — C'est dans la poche de côlé de son habit, me dites- vous, qu'il a mis la première lettre?
— Oui.
— Très-bien. — Je vous attends à onze heures. Pendant le dîner, le père Vimeux, qui servait à table
M. lîamc!, Ernest et sa propre fille, — laissa tomber la sauce d'un gigot sur l'habit de M. Hamel \ Ânastasie jeta un cri, se précipita sur M. Hamel, lui demanda avec une telle terreur s'il n'était pas brûlé, que M. Hamel commença à n'être pas bien sûr du contraire, et dit qu'il ne le croyait pas, — que cependant...
Anastasie envoya son père chercher la robe de chambre de M. Hamel, et lui ôta elle-même l'habil, qu'elle alla nettoyer dans la chambre à côte, habit sur lequel elle avait transporté tous les bons sentiments dont elle n'avait plus l'emploi depuis qu'il était constaté que M. Hamel n'était pas personnellement brûlé. — Un si bel habit, — d'un si beau bleu, — qu'il n'avait mis que trois fois. — Tout à coup, M Hamel pâlit — Anastasie I s'écria-t-il, — apportez-moi mon habit.
Et en même temps il se leva pour aller le chercher luimême. — Mais Anastasie le lui rapportait. H se jeta sur la poche et en tira la lettre qu'il y avait mise 'le matin. — Puis il dit : Laissez l'habit, et venez dîner.
Mais 'Anastasie ne révint qu'après avoir réparé la mal' adresse de son père.
" On sonna ; c'était le facteur de la poste. M. Hamel ordonna qu'on le fit monter, et lui confia lui-môme sa lettre. — Anastasie sourit.
14? UxN VAUDEVILLE.
Le soir, Ernest, après avoir attendu longtemps Anastasie dans la salle où elle lui avait donné rendez-vous, avait fini par s'endormir dans un fauteuil. — Elle arriva vers minuit et demi. — Elle était émue et sa voix tremblait. Monsieur Ernest, dit-elle, — quand ejle se fut assise auprès de lui, vous avez pris une grande influence sur M. Hamel ; une influence qui pourrait presque coutre-balancer la mienne et m'inquiéter ^ une influence que je me mettrais en devoir de briser par tous les moyens, si je n'y avais cédé moi-môme,
et si vous ne m'aviez inspiré autant d'estime que vous en
avez inspiré à notre maître. Cependant, il est temps de nous expliquer ; jusqu'ici, vous avez tenu les promesses que vous m'avez faites; vous m'avez aidé dans mes projets sans les connaître, et sans y voir aucun intérêt pour vous qu'une misérable augmentation de vos misérables appointements. Vous ne pouvez plus être mon subordonné, il faut que vous soyez mon allié, mon associé. Il faut que nous réunissions nos efforts, mais pour un but commun. Monsieur Ernest, s'il n'arrive pas de malheur, à la mort de M. Hamel je serai riche ; il a fait un testament en ma faveur, qui, sauf quelques legs, me laisse toute sa fortune. Un danger menace cependant mes projets. — Mais avant de vous dire quel est ce danger, et ce que j'ai imaginé pour le conjurer, il faut que vous répondiez franchement à une question : ces projets qu'il s'agit de défendre, voulez-vous qu'ils soient nos projets? — Cette fortune qu'il faut achever de coi^quérir, voulez-vous qu'elle soit à nous deux?
— Ah ! Mademoiselle, dit Ernest, comment ai-je pu mériter tant de bontés?
— Ça ne se mérite pas.
— Vous me voyez confus j les expressions me manquent. ♦
— Tâchez d'en trouver assez pour ne pas me donner de charade à deviner, dit sèchement Anastasie. Voulez-vous, oui ou non?
— Mais..., Mademoiselle, ai-je besoin de dire que je suis trop heureux...
— L'ôtes-vous seulement assez?
Ernest lui baisa la main. — Jamais on n «avait baisé la main d'Anastasie ; elle demeura ravie el confuse. — Ce^ pendant elle se remit bientôt et dit : Travaillais donc ensemble. — Il faut en finir avec ce neveu. Tant qu'il ne l'aura pas vu^ il se fera de lui des images charmantes 5 il faut qu'il vienne ici.
— Que dites-vous?
— 11 faut qu'il vienne ici, et que ce soit lui qui nous débarrasse de lui-même.'
— Mais...
— M. Hamel n'a pas vu son neveu depuis son enfance; sept ou huit ans. — C'est vous qui serez ce neveu.
— xMoi!
— Vous-même, — vous ôles.à peu près de son âge.
— Mais il me connaît comme Ernest Giraud!
— C'est égal, — nous allons jouer une pcilite comédie bien facile, et dont il sera la dupe. — Vous êtes venu ic sous le nom d'Ernest Giraud, mais c'est un faux nom^ vous êtes en réalité Olivier Hamel, neveu de M. Hamel, — désespéré de l'éloignement que vous témoignait votre oncle, repentant de quelques torts de négligence que vous avez eus à son égard, — désireux d'exécuter les dernières vo-
îontés de voire père qui, mourant brouillé avec voire oncle, vous a cependant dit à son lit de mort : — Aime et respecte ton oncle 3 vous avez appris qu'il avait besoin de secrétaire, — vous vous êtes fait présenter sous ce litre et sous un faux nom, et vous vous réservez de lui avouer que Ernest Giraud est son neveu, lorsque le secrétaire aura, à force de soins et de tendresse, reconquis l'affection qu'avait perdue le neveu. •
— Quelle imagination !
— Cest très-vraisemblable.
— Mais à quoi cela vous avancera-t-il ? Car voilà la suite naturelle de la comédie : — M. Hamel embrasse son neveu d'attendrissement, — il se repent d'avoir repoussé si iongtemps de son cœur le fils de son frère, il déchire le testament qu'il vous a fait, déclare son neveu son héritier, et vous laisse six cents francs de rente, — que vous m'offrirez généreusement de partager avec moi, et nous n'aurons fait que les affaires du neveu que vous voulez évincer et qui viendra alors me mettre à la porte, si je suis assez sot pour l'attendre, et me reprendre et son nom et son héiâtage.
— Est-ce tout?
— Mais... c'est tout ce que je prévois.
— Eh bien !... vous n'êtes pas un homme très-habile... vous, qui avez étudié. — Ah ça ! qu'est-ce qu'on vous apprend donc? je regrette moins de ne rien savoir,
— C'est qu'il ne s'agira plus alors de tromper un vieillard prévenu et depuis longtemps sous votre dépendance, — nous aurons à subir l'examen des gens de loi, — et je ne compte pas soutenir le rôle en face du véritable Olivier Hamcl, ni me faire mettre aux travaux forcés j — c'est pré-
UiN VAUDLYILLE. 14 5
cisémenl là que s'arrête mon dévouement pour vous.
— Ecoutez-moi, monsieur Ernest; vous me paraissez n'avoir rien d'assuré dans l'avenir, — le présent n'a rien non plus de bien magnifique^ — que diriez-Aous d'un projet qui vous donnerait d'ici à quelque temps une femme jeune... qui pourrait se croire jolie si elle écoutait les flatteurs, — et qui vous apporterait en dot la fortune de M, Hamel !
— A!î ! Mademoiselle...
— Eh bien î pour cela, — il ne s'agit que de vous laisser diriger par moi et de m'aider à conquérir celte fortune. Je vous promets que vous n'aurez rieti à démêler ni avec le neveu, ni avec la justice.
— Je ferai tout ce que vous voudrez, Mademoiselle. Et tous deux se séparèrent.
— Ah ! l'imbécile ! disait Anastasie en s'en allant.
— Ah ! la coquine ! pensait Ernest en dépliant les journaux de M. Hamel.
De ce moment, Ernest Giraud et Anastasie ne furent plus occupés que de préparer le coup de théâtre convenu. Ernest avait pour le vieillard les soins tendres et assidus d'un fils. — - Anastasie ne laissait rien perdre et faisait remarquer à M. Hamel les moindres circonstances de la conduite respectueuse et dévouée de son secrétaire. '
— Ah ! Monsieur, disait-elle, - quel bon, quel aimable jeune homme que ce M. Ernest ! quelle assiduité au iravaiL — et comme il aime Monsieur ! comme il est inquiet à la moindre indisposition de Monsieur ! Si Monsieur s'est couché un peu fatigué ou légèrement indisposé, M. Ernest attend à peine qu'il fasse jour pour me venir demander de ses
nouvelles. Il y a une semaine, quand Monsieur a eu cet iiccès d'asthme, il a voulu absolument veiller avec moi. — C'est quand il parle de vous, qu'il faudrait l'entendre, — 'i[uand il vante votre douceur et votre bonté I Et une autre fois :
— Est-il vrai, Monsieur, que ce M. Ernest soit aussi savant que vous l'avait annoncé M. Guichard ?
— Bien plus, répondit M. fïamel ; non-seulement il est fort savant, mais encore il a un goût excellent en liUérature.
— C'est bien singulier.
— Que voyez-vous là de singulier, Anastasie ?
— C'est que c'est précisément ce qu il disait hier de Monsieur.
— Ah !
— Oui; il disait : M. Ilamel a un discernement, un goût exercé et sûr qui me rendent nos lectures très-intéressantes, et c'est moi, njoatait-il, qui devrais le payer pour tout ce que j'apprends dans nos conversations.
— C'est une grande modestie qui rehausse ses autres qualités.
— Et comme il est poli avec tout le monde, Monsieur ! — Ses parents doivent être bien fiers d'avoir un pareil fils.
— 11 n'a plus de parents.
— Ah ! Monsieur, quel malheur ! le pauvre jeune homme ! — et quand on pense qu'il y a tant de mauvais sujets qui ont des parents excellents.
; — Anastasie, c'est encore pour mon neveu Olivier que tu
dis cela.
— Et quand ce serait pour lui, Monsieur, — je ne puis supporter sans indignation l'oubli et l'abandon dans lesquels
il laisse le frère de son père. — Ali ! s'il était comme IX. Ernest, — que je serais heureuse de le voir auprès de vous !
— En effets Anastasie, il est bien triste, à mon àge^ de n'avoir pas un seul parent auprès de moi, Olivier surtout, — le fils d'un frère que j'ai tant aimé, — qui m'aimait tant lui-même, — et qu'une mort subite m'a enlevé pendant la seule brouille que nous ayons eue de noire vie.
Les qualités réelles du jeune secrétaire, sans cesse mises en lumière par les soins d' Anastasie, finirent par le rendre nécessaire à M. Hameî. Lorsque la gouvernante se fut aperçue du point où était arrivée cette affection peur Ernest Giraud, elle pensa qu'il était temps de frapper un grand coup. — Elle en prévint Ernest. — Je suis inquiète, lui dit-elle, de la manière dont vous jouerez votre j ôle, — c'est le seul endroit un peu difficile ; pour le reste, pour la partie de mon plan que vous ignorez encore, vous n'aurez qu'à me laisser faire, — cela ira tout seul. Mais je crains que vous n'ayez pas assez d'élan dans la scène que je prépare pour ce soir, -r- et c'est cependant du succès de cette scène que dépend notre fortune. — Vous rappelez-vous bien tous les détails que je vous ai donnes pour que vous puissiez jouer au naturel le rôle d'Olivier Hamel ?
— Parfaitement, et je le jouerai peut-être mieux que vous ne pensez. '
— Je le désire bien vivement, car cette scène manquée, nous serions perdus tous les deux.
— Soyez tranquille.
Malgré l'assurrance que lui donnait Ernest Giraud qu'il n'avait rien oublié, Anastasie lui raconta encore l'histoire d'Olivier Hamel, de son père et de son oncle.
j /, 8 ' UN VAUDEVILLE.
Ce jour là, c'était la fête de M. Harpcl. —A l'heure du dîner, Anastasie, comme de coutume, vint lui dire qu'il était servi ; il passa dans la salle à manger, appuyé sur le bras d'Ernest Giraud. — Le dîner se passa à peu près comme de coutume, mais au dessert on vit paraître sur la table un magnifique gâteau t- et d'énormes bouquets. — Anastasie embrassa son maître en lui souhaitant les prospérités ordinaires.
Ernest Giraud lut une pièce de vers pleine d'allusions à l'abandon où se trouvaient et lui-même et M. Hamel. — J'ai retrouvé en vous un père, disait-il, puissiez-vous quelquefois croire que vous avez un fils.
Ernest lisait d'une voix émue, le vieillard pleurait, — Anastasie s'écria ; — C'est fini, — il faut que je parle.
— Eh ! qui vous en empêche, mon enfant? dit M. Hamel.
— Monsieur Ernest, dit-elle, je sais tout, — un hasard m'a fait tout découvrir, — je ne saurais rien que votre émotion en ce moment me ferait tout deviner, — ce n'est pas la peine de faire des signes. — Monsieur Hamel, ce jeune homme, — ce jeune homme depuis trois mois vous entoure de soins, et vous avez pris pour lui une vive affection. — Eh bien ! c'est la nature qui parlait dans votre cœur ; ce jeune homme que vous appelez Ernest Giraud, — c'est... le fils de votre frère, — c'est votre neveu... Olivier Hamel. — Osez dire, Monsieur, que vous n'êtes pas Olivier Ilamel ! Allons, embrassez votre oncle, qui vous pardonne votre négligence, et qui regrettait sans cesse de ne pas voir auprès de lui le fils de son frère.
M. Hamel était tremblant. — Est-ce vrai? dit-il; cs-tu le fils de mon pauvre frère? — cs-tu Olivier?
— Oui... Monsieur... oui, mon oncle.
— Aiors, viens dans mes l^ras.
Ernest sejela dans les bras du vieillard, — Anastasie vil des larmes dans îes yeux du jeune homn>e.
— Diabie ! dil-elle, il est plus fort que je ne croyais, — il pleure!
II fallut donner des explications, — raconter comment on s'était trompé de part et d'autre, — comment le neveu avait cru son oncle égoïste' et dur, ou encore injustement irrité contre son frère mort, — tandis que l'oncle croyait que son neveu était négligent ou avait hérité du ressenliiTient de son père, avec lequel une mort imprévue l'avait empêché de se réconcilier, etc. — Ernest ne fit pas une seule erreur et répondit juste à tout. — Le vieillard, du reste, était si heureux, si ému, qu'il aurait encore été salisfait, même avec moins de correction que n'en mit Ernest dans son rôle.
11 fut convenu qu'il prendrait dans la maison le titre et les droits de neveu, mais il voulut absolument conserver ses attributions de secrétaire.
Quand Ernest se relira dans sa chambre, — Anaslasie resta auprès de M. llamel.
— Eh quoi! Monsieur lui dit-elle, — ne vou3 étiez-vous donc douté de rien ?
— Non, vraiment, Anastasie; — cependant j'aurais dû être averti par la ressemblance avec mon pauvre frère.
— Comment^ vous pensiez que c'était pour cent misérables francs par mois que vous donniez à un jeune homme aussi distingué, — qu'il consentait à passer sa vie dans votre maison, à ne prendre aucune distraction au dehors,
— et d'ailleurs ne voyiez-vous pas qu'il y avait de l'affection, de la tendresse même, dans ses soins pour vous? — Ah ! Monsieur^ il y a des choses qu'on n'a pas pour de l'argent, fussiez-vous dix fois plus riche que vous ne l'êlcs;
— c'est comme si vous pensiez que c'est pour de l'argent que je suis à votre service.
— Oh ! vous, Anaslasie, — c'est bien différent.
— Non, — ça n'est pas différent, car c'est précisément ce qui m'avait fait soupçonner* M. Olivier, jusqu'au moment où j'ai trouvé une lel!re à son adresse, — Ohvier ïlarnel, — puis un mouchoir marqué 0. IL, puis vingt preuves à l'appui.
— Ilcias ! ma chère enfant, — c'est précisément ce désintéressement dont vous me parlez, et que j'ai reconnu en tout temps chez vous, sur lequel j'ai bien besoin de compter aujourd'hui ,
•— Comptez-y, Monsieur.
— Enfin, — voici mon neveu chez moi, — je ne puis plus déshériter le fiîs de mon frère ?
— L'aviez-yous donc déshériré, Monsieur ?
— Mais vous avez vu le testament par lequel je vous institue ma légataire universelle.
— Oh ! Monsieur, je n'ai jamais pensé que ce testament subsisterait, il faut le déchirer.
— Mais, Anastasie^ je ne veux cependant pas être ingrat envers vous.
■— Si j'ai le malheur de vous survivre. Monsieur, il ne me faudra que de quoi me retirer dans quelque endroit tranquille, — à la campagne^— dans une communauté,— Cinq ou six cents francs de rente me suffiront et au delà.
— Excellente fille!
Il fut, en conséquence, convenu que le testament serait déchiré cl qu'un aulre testament rétablirait Olivier ïlamel dans tous ses droits. — Cependant l'exécution de ce projet fut tantôt ajournée sous divers prétextes, tantôt oubliée par diverses raisons.
11 vint un jour où Anastasie dit à Ernesl Giraud :
— Voici joué et avec succès le premier acte de la comédie, — le bonhomme y a mis de la complaisance, — il a été jusqu'à vous trouver de la ressemblance avec son fière ; vous avez clé admirable de naturel et de vérité. — Nous allons passer au second acte, votre rôle maintenant e^^^t beaucoup pli* fucile.
Comme voles me le disiez lorsque, pour la première fois, je vous ai confie dxîs espérances et des projets qui sont aujourd'hui à nous deux,, — non-seulement si nous en restions là, cela ne nous avancerait à rien, — puisqu'à la mort du bonhomme vous ne pourriez continuer à passer pour son neveu, mais, bien plus^nous aurions détruit nos espérances et nous aurions lait la fortune du véritable neveu. Ce n'est pas mon intention.
Depuis quelque temps M. llamel parlait souvent de son frère et pensait à son neveu sans en parler. — Ce jeune homme n'a , à l'égard de son oncle, que des torts négatifs qu'il lui aurait été bien facile de faire oublier. — La moindre tentative de sa part aurait réussi en ruinant toutes nos espérances. — Nous en avons eu la preuve. — Ce vieux grigou a bien vite consenti à me reprendre tout ce qu'il m'avait donné pour prix du sacrifice de presque toute ma jeunesse, pour le donner à un neveu qu'il ne connaissait pas.
Blaîntcnant il faut que ce neveu n'ait plus seulement de légers torts d'oubli et de négligence, il faut qu'il ail des torts ^graves, des torts que M. Hamel ne pardonne pas. Il faut, d'ici à quelque temps, lui donner de tels sujets de mécontenlement qu'il vous mette à la porte, et que si le vrai neveu s'avise de faire une tentative de rapprochement, je sois armée d'une défense formelle de le laisser pénétrer ici. — îi faut que M. Hamel ne réponde pas à une lettre, n'écoute aucune proposition. Pour cela, vous n'aurez qu'à suivre mes conseils, et il vous auTa bientôt pris en grippe. — Vous vous ferez renvoyer. — Vous écrirez une ou deux lettres impertinentes. — Il m'ordonnera de les brûler désormais sans les lire. — Que le véritable neveu arrive ensuite quand il voudra, — je ne le craindrai plus.
Pour nous, nous -nous verrons le plus souvent possible, jusqu'au jour où la mort de M. Hamel nous permettra de mettre à exécution nos autres projets.
Vous allez commencer par devenir inexact dans vos fonctions. — Vous rentrerez tard pour lô»dîner, vous sortirez le soir, — puis vous découcherez, puis vous répondrez sèchement aux observations, puis vous parlerez avec insistance du testament, vous le ferez penser à sa mort, — vous menacerez de vous en aller si vous n'avez pas entre les mains un testament qui vous donne toute sa fortune, -— vous demanderez de l'argent souvent et beaucoup, — enfin, si ce n'est pas assez, je me plaindrai de vous, — j'irai jusqu'à dire que vous êtes amoureux de moi, — que vous me persécutez, — que vous avez essayé de vous introduire dans ma chambre, etc.
Enfui dans un mois il faut que le neveu, notre ennemi
UN .YAUOEVlLLE. 153
commun, ait été chassé, déshérité, et qu'il n'y ait pour lui, dans la mémoire de M. Hamel, que des sentiments de colère, d'indignation et de haine.
Vous me comprenez bien.
Le lendemain, Anastasie fut fort surprise de voir Ernest Giraud n'apporter aucun changement dans ses habitudes. — Il fut aussi soigneux, aussi respectueux avec M. lîamcl. — Il fut exact aux repas et ne sortit pas le soir.
Elle lui en fit des reproches. — Il allégua la crainte d'aller trop vite et de choquer la vraisemblance.
Quelques jours après, à de nouvelles observations, il répondit qu'il avait demandé de l'argent, — qu'il avait parlé de testament, et que M. Hamei en avait paru fort contrarié.
Mais x\nastasie s'aperçut bientôt que le vieillard ne diminuait rien de son afTection pour Ernest Giraud.
Elle fournit au secrétaire divers moyens de choquer M. Hamel, mais il n'en tint aucun compte.
— Vous gâterez tout, lui dit-elle, si vous voulez agir à votre tôle, laissez- vous guider par moi, — sinon, faute de vous faire chasser aujourd'hui en assurant notre fortune, vous nous ferez chasser plus tard tous les deux, et chasser honteusement ruinés.
, ^. Enfin il vint un jour où il parut évident à Anastasie qu'Ernest la trompait, — d'étranges soupçons lui traversèrent l'esprit. — Quel intérêt, pensa-t-elle, — peut-il avoir à se séparer de moi? prolonger encore quelque temps la situation qu'il a ici? — Mais il doit bien comprendre que tout s'écroulera aussitôt que je le voudrai. — S'entendre avec le vrai neveu?... Ça, ça serait assez fort, — et ça ne m'c-
tonnerait pas, depuis que je l'ai vu pleurer dans la scène de la reconnaissance.
Elle eut avec Ernest une dernière explication. — Il répondit avec insouciance qu'il ne voulait pas être pressé, — que, d'ailleurs, il se trouvait bien comme cela, — quMl verrait plus tard ce qu'il ferait, — qu'il avait pris M. Hamel en affection, et que ça le chagrinerait de s'en séparer, — qu'il aviserait, — etc.
Anastasie vit que l'alliance était rompue. — Elle n'était pas fiiie à reculer ; elle engagea résolument le combat.
Un soir, après qu'Ernest se fut retiré, elle resta dans la chambre du vieillard.
— Monsieur, dit-elle d'un air solennel et mystérieux, j'ai fait une horrible découverte... vos pistolets sont-ils chargés?
— Qu(fi? qu'est-ce qu'il vu? — demanda le vieillard effrayé.
— Reprenez votre sang- froid, — monsieur, — il n'y a peut-être pas de danger pour cette nuit ; — mais, enfin , il vaut toujours mieux être sur ses gardes.
— Enfin... parlerez- vous?
— Monsieur... l'homme qui sort d'ici...
— Qui ça? — Olivier?... mon neveu.
— Il n'est pas votre neveu. — 11 ne s'appelle pas Olivier,
— Allons donc.
— Peut-être même ne s'appelle-t-il pas Ernest Giraud. — Ces gens-là, ça n'a pas de nom... de nom que ça puisse avouer.
— Ah çà, allez-vous vous décider à parler?
— Eh bien, -— monsieur, — il faut que ce soit un mal-
faîteur, — un voleur... peut-être même un assassin, — mais, à coup sûr, ce n'est pas votre neveu Olivier, et alors pourquoi s'inlroduirait-il ici sous ce titre?
— Allons donc, Anaslasie, vous rêvez 5 mon neveu n'est plus mon neveu ?
— 11 ne l'a jamais été, monsieur.
— Mais c'est vous qui avez découvert qu'il Tétait.
— Il m'avait trompée la première, — voilà tout ce que cela prouve.
— Mais sa ressemblance avec mon frère ?
— Elle n'existe que dans votre cerveau ; et, à vous parler franclicment, je ne Tavais jamais trouvée, à en juger parle portrait de lui qui est dans le salon.
— Mais alors, que viendrait-il faire ici?
— C'est précisément ce que je me suis demandé à moimême, et ce que je vous demandais tout à l'heure.
— Appelez-le.
< — Auprès de vous I la nuit ! — Quand il se verra découvert, il est capable de nous assassiner tous les trois. — Enfermez-vous, barricadez-vous dans votre chambre, avec vos pistolets chargés sur votre table de nuit. — Puis demain matin, au jour, j'irai lui porter une lettre de vous, — une lettre courte, mais de la bonne encre. jUne lettre qui dira : — je sais toulj vous êtes un imposteur; — vous n'êtes pas mon neveu Olivier. — Aussitôt la lecture de cette lettre, quittez cette maison sans bruit ; — autrement, vous ne vous en prendrez qu'à vous de ce qui arrivera, lorsque la Justice aura pris connaissance de votre imposture.
— Non, Anaslasie, je veux le voir, —je veux voir en-
core si celte ressemblance avec mon frère est, comme vous le prétendez, im jeu de mon imagination.-
— Au nom du ciel^ monsieur, ne vous exposez pas.
— Je veux que vous l'appeliez, Anastasie, ou bien J9 vais me lever et aller le trouver.
— Ne vous en donnez pas la peine, me voici, dit, en entrant dans la chambre, le secrétaire de M. Hamel^ qui s'était douté de ce qui se passait, et avait écouté à la porte.
Anaslasie eut peur, non de ce qu'elle voulait qu'on crût qu'elle redoutait^ mais d'une explication qui allait probablement leur faire donner leur congé à tous deux.
— Sortez, sortez ! — s'ccrîa-l-elle, — sortez! ou je crie, j'appelle au secours, j'appelle à la garde!
— N'en faites rien, Anastasie^ dit sévèrement M. Hamel ; — et vous, monsieur, approchez. — Vous êtes ici sous le nom de mon neveu Olivier?
— Oui, monsieur.
— Anastasie prétend que ce nom ne vous appartient pas.
— Anastasie se trompe, mon cher oncle; — voici mon extrait de naissance^ — l'acte de mariage de ma mère, — et la dernière lettre que mon père mourant m'a adressée.