‹ les soirees de saintte-adresseChapitre 1 sur 26 · ET DE LA VERTU MÊME · texte numérisé non relu

ET DE LA VERTU MÊME

A Gérard dé Nerval

C'était dans une maison de la me Vivienne, — n* 8, je crois, il doit y avoir encore une lerrasse au fond de la cour; — sur celte terrasse est un logemenl composé d'un grand atelier de peinture et de trois petites chambres. — Quand on est arrivé on a gravi sept étages, — mais sept étages tellement longs, — que chacun est coupé en deun par un carré. — Aussi les habitants de la lerrasse ne se faisaientils aucune faute de dire qu'ils demeuraient au quatorzième*

L'atelier avait à peu près dix-huit pieds de haut — et trente pieds en carré, il était meublé de tableaux sans cadres et de cadres sans tableaux, de fauteuils en bois sculpté recouverts de velours pourpre, — et de chaises de paille, sans paille et sans dossiers ; — sur une table on voyait des

assiettes du Japon de la plus grande beauté, dans lesquelles

on avait mangé pour deux sous de fromage de Brie. — Vous auriez difficilement trouvé tin couteau, — mais il y avait, accrociiés aux murailles, — des yalajîans et des poignards — à lames de damas et à poignée richement ciselée.

Un lit du temps de la renaissance, à colonnes torses, à rideaux de brocatelle ponceau et bleue, livrait aux regards trop curieux un mauvais petit matelas mince comme la main — et une vieille couverture de laine trouée.

Sur un chevalet, — des habits de velours et de soie du temps de Henri III ; sur un autre, le seul hubitdu maître de Tatelier, —noir, — usé, — râpé, — blanc sur les coutures, — amolli — et ayant un air de désespoir et de découragement qui faisait pitié. Une porte ouverte dans un mur d'une formidable épaisseur, — servait autrefois de communication entre Tatelier et une des trois pièces composant le reste du logement.

Mais à l'époque où se passe mon histoire, deux amis, qui s'étaient partagé l'appartement, — avaient fait de l'espace compris entre les deux portes, une armoire appartenant à l'atelier du côté du logement; — un clou fiché dans le mur et un lit de sangle placé en travers de la porte — la condamnaient suffisamment. Le lit de sangle était tout le mobilier de cette partie du logement, — * av^c un gros chat qui dormaitj et un buste de Corneille en plâtre. — Le pauvre Pierre ! -^ Je ne sais si c'était par hasard, -^ mais il avait le haut de la tête enlevé, — et sa tête servait d'armoire et de cuisse, — Par terre, — plusieurs brochures de toutes cou^ leurs.

Le maître de l'atelier était un peintre, — celui de la chambre, un comédien ; — tout le logement appartenait au

peintre, qui hébergeait le comédien. — Le peintre, marié depuis dix ans, avait une femme qui exerçait sur lui la plus sévère tyrannie; elle ne lui permettait ni le repos, — ni la gaieté, ni le bruit. — Elle né pardonnait ni ne comprenait la plus légère erreur. — Froide, — calme, — impassible, — elle faisait payer cher à son mari le bonheur d'avoir une femme sage. — Quand elle n'était pas là, — lui et le comédien, — auquel elle inspirait bien aussi quelque terreur et qu'elle ne voyait pas de trop bon œil, — rappelaient la Vertu même. La manie du peintre Rodolphe Mélin était d'acheter tout ce qu'il trouvait à bon marché, de quelque nature que ce fût, — * prétendant toujours devoir en tirer plus tard d'énormes bénéGces, — et ne pensant plus à revendre les objets une fois qu'il les avait entassés sur les terrasses. — A l'époque où commence ce récit, il était possesseur d'une lieue un quart de tuyaux de poêle qu'il comptait revendre avantageusement au commencement de l'hiver.

Le comédien n'avait aucun talent; — il avait lu tout ce qu'on a écrit sur la comédie ; — il parfait sans cesse de Vart, — reconnaissait son incapacité et s'accablait d'injures, après chacun de ses nombreux insuccès. — Cependant il comptait sur le temps et sur sa persévérance.

Ce jour-là, — il rentra tard, — il avait eu un désagrément réel, — il n'avait qu'un rôle fort court et qui consistai! à paraître avec une cuirasse de carton, et à dire : Cen est fait, il est mort!

Je ne sais comment la chose se fit, mais en entrant en scène, — il s'était troublé, et il avait dit : Cen est mort, il est fait !

Cela avait excité plus de gaieté qu*il n'est agréable d'en causer à un acteur tragique.

Il rentrait donc triste et abattu.

Comme le comédien rentrait dans sa chambre, qu'il appelait ironiquement Venise la belle ^\q ch^t vint en miaulant se frotter contre ses jambes. Thémistocle Pélissier d'abord le repoussa d'un coup de pied,— puis, le rappela. — Viens, Joconde, lui dit-il, et pardonne-moî ; — il me sied bien • vraiment de faire aujourd'hui le fler avec les chais, — comme si je n^avais pas été au-dessous delà brute. — Il prit le chat dans ses bras et le caressa. — Certes, quand Dieu voulut descendre sur la terre, il choisit la flgure de l'homme, comme la forme la plus humble et la plus misérable. — Pélissier posa le chat à terre, et se dirigea vers un coin de son appartement où il avait déposé son souper; — mais l'assiette était vide et nettoyée avec une telle netteté , qu'il reconnut tout de suite la langue râpeuse de Joconde. — Eh bien ! tu as eu raison, — dit-il, — lu as mangé nion souper-, tu as bien fait. — Je devrais brouter l'herbe; — tu as laissé ta pâtée , je vais manger ta pâtée ; c*est encore bien bon pour mol. — Tiens, couche-toi sur mon lit, — moi, je coucherai par terre sur ton paillasson. — Ont-ils assez ri? — J'ai cru que la salle en croulerait, — et les applaudissements, — et les trépignements, et les bis, — J'avais envie de me sauver, — de sortir de scène et de me jeter par la fenêtre de ma loge. — Cen est mort 9 — il est fait!

Et qui m'assure qWelle n'était pas là. Quand je me suis en allé, il m'a semblé que le pqrticr riait. — Les gendarmes riaient en quittant le théâtre. — Tout riail. — Le vent

riait dans les lanternes, qu'il balançait avec un bruit strident. — Les cochers de fiacre me criaient gare, d'un air ironique. — Enfin me voilà seul. — Si je pouvais dormir.

Pélissier plongea la main dans la tôle de Pierre Corneille, et en retira un bonnet de coton, qu'il mit sur sa tête. — Puis, il revint à son lit, sur lequel, dans pon premier mouvement, il avait mis la pâtée du chat pour en faire un souper que sans doute il n'eût pas mangé. — Mais Joconde était enfoncé dedans jusqu'aux oreilles, et il n'en restait presque plus. — Pélissier, exaspéré de cette dernière mésaventure, — prit l'assiette et le chat, et jeta le tout par la fenêtre, — sans l'avoir ouverte préalablement; c'est-à-dire à travers les vitres, qui se brisèrent avec fracas.

On frappa alors à la porte, devenue une armoire, qui corlfimuuiquait de l'atelier à la chambre de Pélissier, — et la voix de Rodolphe Mélin fit entendre : — Ohé! maître Lekain, — ne trouvez-vous pas ces fureurs d'Oreste un peu iodues, quant àTheure-) et peu propres à favoriser le som* meil des gens.

Le nom de Lekain était une des fiicéties accoutumées de Mélin, qui n'en avait que cinq ou six, quMl faisait reparaître à tour de rôle. — Mais dans les circonstances où se trouvait Pélissier, il trouva la plaisanterie de mauvais goût et n'y répondit pas.

— Eh! ne m'entends-lu pas? — reprit Mélin en frappant plus fort, et en ouvrant celle des deux portes qui était de son côté.

Pélissier dérangea son lit, — enleva avec les doigts le mauvais clou qui retenait l'autre porte, et l'ouvrit de son côté. — Comme te voilà fait, dit Rodolphe Mélin. — Je te

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— Je viens de jeter mon souper par la fenêtre, avec Joconde qui l'avait mangé.

— J'ai longtemps parcouru le monde^ et Von ma vu de toutes parts ^ fredonna Mélin. —Je doute que Tautre Joconde ait jamais voyagé comme cela. — Il y a une aile de

rvolaille, que je vais t&cber de prendre, si tu n'as pas toutefois réveillé la Vertu même, qui a été toute la journée d'une lumeur massacrante.

Rodolphe ôta sa robe de chambre pour ne pas réveiller femme par le frottement qu'elle faisait, disparut et revint lientôt avec Tâssiette promise et une bouteille de vin enta* lée. Ce souper inattendu ne tarda pas à remettre un peu calme dans Tesprit de Pélissier et le disposer à écou- ^r avec une bienveillance plus marquée les paroles de son

Je Taî attendu, parce que je ne puis dormir; — je

|is en proie à la plus violente agitation ; — j'ai écrit à la

le de mes pensées, — et toi, — as-tu écrit à la tienne?

Oui, répondit Pélissier, et une lettre un peu bien, —

lettre en vers.

— Tu fais des vers!

|i— A peu près, je m'en rappelle ; je prends un demi- vers I, un vers et demi là, — et je recouds le plus proprement

jsible. — Tiens, écoute. — Et Pélissier prit sa voix de L.tre, — c'est-à-dire une voix gutturale éclatante etérailà la fois, r— comme du cuivre fêlé.

Je ne puis plus lutter, et je vous rends les armes, * I-es dieux mêmes voudraient céder à tant de charmes.

Ouf, interrompit Mélin.

— Je VOUS vts^ — continua Pélissier.

Je TOUS yU, — je rougis, — je pâlis à votre vue, Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler, Je sentis tout mon cœur et transir et brûler.

Vous voyez devant vous baigné de douces larmes.

Un malheureux vaincu, -— vaincu par tant de charmes.

— Encore /an/ de charmes^ — dit Mélin.

• — Les bons auteurs en sont pleins, — dit Pélissier, reprenant sa voix ordinaire, — et Racine en regorge; — et toi qu'as-tu écrit?

— Pas de si belles choses, — mon ami Pëlissier, — mais des choses qui promettent des résultats plus immédiats.

— J'ai écrit que mademoiselle Trois Etoiles — était priée de venir chez madame Mélin^ — madame^ lu entends,

— pour s'entendre avec elle pour la façon de diverses... choses dont ladite madame Mélin a besoin. *— Et madame Mélin étant absente demain toute la journée...

— Et tu continues à ne pas savoir quel est l'objet de ton ardeur, reprit Pélissier? — Seigneur, — reprenant la voix de cuivre,

Ad nom des pleurs que pour vous j'ai versés, Par vos faibles genoux que je tiens embrassés, Oéilvrei mon esprit de ce doute funeste.

J'imiterai ta discrétion; — mais ton audace me pique et je prétends demain m'introduire chez Aricie.

— Elle s'appelle Aricie?

— Non, — c'est l'amoureuse de la pièce à laquelle appartiennent les vers que je viens de dire. Tu appelles la tienne Irois Etoiles, j'appellerai la mienne...

— Tant de charmes,

— Tant de charmes , si tu veux, mais je la verrai demain.

— Si lu savais comme elle est jolie, Pélissier, — si lu voyais...

— Mélin, mon bon ami,

Ou laissez-moi dormir, ou ne m'endormez pas.

Allez vous étendre près de la Vertu même.

— Égoïste, — dit Mélin, — tu brûlerais la maison de Ion ami pour allumer ta pipe, — et tu lui refuserais ensuite du feu pour la sienne.

— 11 est fâcheux que ces belles paroles ne puissent être empaillées, reprît Pélissier en poussant Rodolphe dehors, je les mettrais sur ma cheminée, pour faire pendant au buste du grand Corneille. — Puis il replaça le clou qui fermait la porte, — et se mit à la fenêtre, — où il resta pendant plus d'une heure les yeux fixés sur une fenêtre vis-à-vis de la sienne, où, à travers des rideaux de mousseline — et un réseau de liserons qui commençaient à ouvrir leurs fleurs roses et bleues à la fraîcheur de la nuit, on voyait vaciller la pâle lueur d'une veilleuse.

C'était là que demeurait la belle flUe dont le comédien était amoureux.

Le lendemain, dès le lever du soleil, Pélissier, qui s'était endormi tard, — fut réveillé brusquement par sa sonnette. — Il passa à la hâte une longue redingote et des pantoufles et ouvrit la porte à un homme porteur d'un paquet. — Monsieur, voici votre gilet.

Pélissier fut abasourdi du coup.

En effet, à un mois de là, il avait confié à un leinturicrdégraisseur — un gilet à nettoyer ; — on lui avait rapporté son gilet, — et Pélissier, n'étant pas en fonds, avait, pour ajourner le payement, donné une cravate à teindre -, — quand on avait rapporté la cravate, il avait donné un pantalon tout neuf, — puis après le pantalon, le gilet qu'il avait eu le temps de salir de nouveau ; chaque fois que* le teinturier revenait, la somme à payer se trouvant plus forte et les ressources les mêmes, — c'est-à-dire nulles.

Pélissier jeta autour de lui un regard de détresse, — il n'y avait plus rien à donner au dégraisseur, — et conséquemment pas de prétexte pour ne pas payer le mémoire. — Un moment étourdi, égaré, — il se baissa pour prendre ses bottes, — mais le teinturier ne pouvait rien faire à une paire de bottes ; il plongea le bras dans la tête de Pierre Corneille ; — mais il n'y trouva pas huit sous.

Ses idées étaient horriblement confuses ; — le teinturier, debout^ attendait en silence.

Thémistocle Pélissier eut voulu que la maison s'abîmât sur eux deux, — mais tout à coup, il avisa sur le pied de son lit, la robe de chambre de Mélin, que le peintre qui s'en était dépouillé pour aller chercher le souper de Pélissiçr, n'avait pas pensé à remettre^ — c'était une fort belle robe de chambre de damas jaune. — Pélissier la donna au dégraisseur pour qu'il la teignît en rouge et le congédia.

D'un autre côté, madame Mélin faisait un bruit affreux, — elle ne trouvait plus la moitié d'un poulet qu'elle avait réservé pour le déjeuner. Elle voulait partir de bonne heure

et il lui fallait maintenant aller chercher des provisions. — Mélin s'était bien gardé d'avouer qu'il avait enlevé le poulet, et laissait planer les soupçons de sa femme sur les chats les plus innocents. — Madame Mélin, résignée, sortait avec son panier, lorsque Pélissier frappait à la porte officielle de l'atelier. — A sa vue, madame Mélin laissa échapper un cri d'étonnement et d'indignation. — Ce n'était pas que Pélissier ne fût d'un aspect agréable. — Il avait rais sa belle redingote verte à brandebourgs, — des touffes de cheveux ramenées en avant dissimulaient les traces bleues du rasoir; car Pélissier, comme plusieurs denses confrères, se faisait par ce moyen artificiel un front que la nature lui avait refusé. Un col de chemise en papier à lettre sortait d'une cravate noire parfaitement pliée. — Il avait ajouté à cette parure son lorgnon, quoiqu'il eût la vue excellente, et des éperons, quoiqu'il ne fût jamais monté à cheval de sa vie. — C'étaient, les éperons, un luxe, et le lorgnon une infirmité qu'il ne mettait qu'aux grands jours, et quand il avait quelque projet en tête pour lequel il croyait avoir besoin de tousses avantages.

Ce qui avait arraché un cri à madame Mélin, c'était la vue d'un plat que Pélissier tenait à la main; — elle avait recon^iu son plat, — le plat dans lequel était, la veille, la moitié de poulet cherchée, regrettée depuis le matin*

Mélin ftiignit d'être entièrement occupé de sa toile.

— C'est donc à dire, — M. Pélissier, «^ s'écria madame Mélin, — que vous dérangerez tout dans la maison? — Voici deux heures que je cherche mon poulet.

Il n'y avait jamais eu en réalité sur le plat qu'une aile de poulet, — quoique dépuis le matin ^ madame Mélin eût

déploré la perle d'un demi-poulet, — et qu'à ce momenl elle reprochai un poulet tout entier au malheureux Thémistocle.

Mélin comprit que la réponse de Pélissier, quelle qu'elle fût, allait faire crever un nuage de colère, — et pour Tempôcher de parler, il dit tout haut : — Où diable est ma robe de chambre?

— Sans doute dans la chambre de H. Thémistocle , — comme l'autre jour tes bottes, et mon parapluie, jusqu'à mon châle dont il fait un turban.

Au moins il ne Taura pas toujours mangée, ta robe de chambre- Ce n'était pas le moment pour Thémistocle d'avouer qu'il l'avait donnée à teindre en rouge. Il haussa les épaules, — ne répondit pas, prit les gants de Rodolphe Mélin, • — et descendit l'escalier en fredonnant : Adieu, Venise la belle.

ou PARAIT MADEMOISELLE ***

La Vertu même éiaii sortie depuis plus de trois heures, — et Rodolphe Mélin avait passé tout ce temps à chercher sa robe de chambre de damas jaune sur TelTet de laquelle il comptait beaucoup pour la vit^ile qu'il espérait recevoir. Il avait mis dans l'ateUer un ordre inusité, et dans l'ajuste-

ment de sa personne des recherches incroyables. Il cherchait encore, lorsqu'on frappa à la porte. — Son cœur battit violemment, — il jeta un coup d'œil au miroir, — passa la main dans ses cheveux, — et alla ouvrir. — C'é* tait elle, — c'était mademoiselle Trois Etoiles — avec ses bandeaux de cheveux bruns, — ses grands yeux doux et modestes, — sa taille svelte et élégante. — Elle demanda madame Mélin, — sans paraître nullement étonnée de rencontrer son époux,

— ^MadameMélin est sortie, mais elle ne tardera pas k renr trer, et elle m'a chargé de prier mademoiselle de Tattendre. — Il lui offrit un fauteuil, — s'assit lui-même et fut quelque temps sans parler, — tout embarrassé de la sérénité de la belle fille. — Certes, il avait mille fois depuis la veille préparé les discours qu'il lui tiendrait; — mais dans toutes ses prévisions il n'avait pas fait entrer qu'elle ne le reconnaîtrait pas, et qu'il acquerrait la fâcheuse conviction qu'elle ne Tavait jamais remarqué. — Il commença donc par des lieux communs et en attendant que les idées et le courage lui revinssent, demanda à mademoiselle '^'^'^ si on n'avait jamais fait son portrait, et affirma que ce serait une charmante chose à faire; — ajouta qu'il y pensait depuis longtemps ; — que même, la voyant souvent à sa fenêtre, il avait fait d'elle une petite esquisse assez ressemblante j — que ce n'était pas terminé du tout, — mais que cependant il allait le lui montrer. — Il tira l'esquisse d'un carton et la fit voir à mademoiselle*** qui se sentit rougir d'aine de se voir si charmante; puis tout d'un coup, embarra.<sée de cette impression, elle demanda : — Pensez-vous que madame... Mélin soit encore longtemps à rentrer?

— Oh mon Dieu non, — elle devrait être ici déjà,— /espère qu'elle ne tardera pas, — peut-ôtre est-elle dans l'escalier. — A ce moment, — Rodolphe se rappela qu'il avait laissé la clef à la porte et que tout le monde pouvait entrer; il feignit d'aller regarder par-dessus la rampe de Tescalier s'il verrait monter madame Mélin, qui était partie depuis trois heures pour Saint-Germain, d'où elle ne devrait revenir que le lendemain ; — et, en eifet, pour aviser à retirer la clef adroitement; mais à peine eût-il regardé à travers Tescalier, — qu'il rentra dans l'atelier pâle et défait.

— Oh mon Dieu, mademoiselle!

— Et, qu'avez-vous donc, monsieur?

— Mademoiselle, — c'est que voici madame Mélin qui monte.

— Eh bien ! monsieur, — tant mieux, puisque je l'attends.

— Elle monte, mademoiselle, elle monte.

— Mais, monsieur, qu'avez-vous donc? — êtes-vous malade ? — vous arrive-t-il quelque chose?

— Il ne m'arrive que ma femme, et c'est assez. Mademoiselle, sauvez-vous.

— Comment, monsieur, me sauver^ — et pourquoi me sauver; madame Mélin m'écrit de venir chez elle et me fait prier de Tatlendre; — elle rentre et elle me trouve à ses ordres, — il n'y a rien là que de fort naturel.

— Vous ne comprenez pas, mademoiselle ; mais au nom du ciel, alloz-vous^en !

— Monsieur, dif mademoiselle**", en se dirigeant vers la porte, — je le veux bien ; — mais je vais demander à cette dame Texplicalion de ce qui se passe <

— Gardez-vous-en bien, mademoiselle, — vous et moi nous serions perdus.

T—Mais, monsieur...

— Oh! mon Dieu, je Tentends ; il n'est plus temps que vous sortiez, elle verrait que vous venez d'ici.

— Alors je vais rester.

— Ah ! tenez, tenez, s'écria Mélin, comme illuminé d'une idée subite. — Entrez ici, cachez-vous ici, — et il ouvrit l'armoire qui donnait chez Thémistocle.

— Mais, monsieur, je ne veux pas me cacher, — je n*ai rien fait de mal, — je ne me cacherai pas.

— Cachez-vous, mademoiselle, cachez-vous.

— Je ne veux pas me cacher, monsieur.

Mais la terreur de Rodolphe Mélin était si profonde, que ïnademoiselle ^^^^ commençait à en avoir pitié et qu'elle la partagea, quand à un coup frappé à la porte, elle le vit chanceler et perdre haleine ; alors, pâle et tremblante ellemême sanft savoir pourquoi, elle se laissa pousser entre les deux portes et enfermer.

Madame Mélin, car c'était elle qui, ayant manqué la voiture avait renoncé à son voyage et avait fait seulement quelques visites avant de rentrer, — madame Mélio commençait à frapper plus fort. — Mélin s'était remis devant sa place, essayait de fredonner, mais sa voix chevrotait. — Il cria : La clef est à la porte. — Elle n'y est pas, répondit madame Mélin.

— Tiens, c'est toi, dit le peintre, et il alla ouvrir, — puis sans regarder sa femme, se replaça à son chevalet et travailla en fredonnant pour dissimuler son trouble :

1 fi HISTOlftE

Les Jésuites n'auront pas, La tour de Saint-Nic... que, nie... que... nie...

Les Jésuites n'auront pas, La tour de Saint-Nic... que, Nie... que..., etc.

Sans jamais arriver à dire Saint-Nicoîas, que Toreille attend inulilernent, ce qui ne tarde pas à être insupportable.

Ah çà, veux-tu bien finir ta ridicule chanson, s'écria madame Mélin impatientée ; — mais que se passe-t-il depuis que je suis là, tu peins avec ta palette retournée, les couleurs en dessous...

— Tiens, c'est vrai ] c'est la joie de vous revoir, madame Mélin.

— Mais comme tu es tiré à quatre épingles, comme tu sens bon; qu'est-ce que cela veut dire, tu as pris ma pommade?

— Moi... ah! oui, un peu,., c'est que... vois-tu... mais j'en ai -mis fort peu. — Est-ce que tu ne vas pas t'occuper du dîner?

— Tu me laisseras au moins le temps de me reposer ; et d'ailleurs je n'ai pas besoin, je crois, qu'on me dise ce que j'ai à faire ; — j'ai dit au traiteur en bas d'apporter à dîner pour que je n'aie pas à redescendre.

— Ah! tu ne veux pas sortir...

— Non, certainement.

— Fais comme lu voudras.

— C'est bien mon intention.

DE TANT DE CHARMES. n

RETOUR DE JOGONDE

Pélissier rentra chez lui d'assez mauvaise humeur, — mais momeotaDémeot adouci en retrouvant à la porte son chat qui vint à lui en faisant le gros dos, en ronflant et se frottant contre ses jambes. — Tiens te voilà, Joconde^ — eh bien! je ne croyais guère te revoir; — à quelle gouttière t'es-tu accroché en tombant hier? — Oui, ajouta-t-il, — avec sa voix de cuivre,

Oui, puisque je retrouve un ami si Adèle, Ma fortune va prendre une face nouvelle ; Et déjà son courroux semble s'être adouci, Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici .

Il ouvrit la porte et entra avec Joconde. — Eh bien, te voilà revenu chez toi, — loconde, — te voilà dans celle opulente Venise. — Venezia la bella.

Et il se mit à chanter :

Quand le devoir Fordonne, Venise on t'abandonne.

Mais c'est sans t'oublier.

Il se promena dans sa chambre et reprit toute sa prr^occgpation ; il ouvrit la fenôlre et regarda celle de la voisine d'en face, ferméel — Selon sa résolution, il était monté dans la maison en face, il avait frappé à une porte, — un monsieur avait ouvert. — Monsieur, je cherche une de

moiselle qui... qui... une demoiselle brune qui a des fleurs sur sa fenêtre.

— Ah ! la couturière.

— Oui, — c'est pour une dame. ..

— La porte à côté.

— Merci, monsieur.

Il frappa, — il n'y avait personne, — il alla se promener et revint deux heures après; — mais une portière centenaire^ qu'il avait évitée la première fois, Taperçut celle-ci — et lui demanda où il allait, il répondit un nom de hasard d'une manière intelligible, — et monta l'escalier en courant ; — mais on n'était pas rentré. — Comme il descendait, la portière lui barra le passage. — D'où venezvous? vous ne savez donc pas lire : Parlez au portier. —

Il y a un tas de gens qui s'introduisent comme cela

D'où venez-vous ?

— Je viens de chez la couturière.

— Elle n'y est pas, — qu'est-ce que vous lui vouliez ;

— Ah! dit Thémislocle, avec la voix de théâtre, — mettant la main dans son habit et reculant d'un pas :

Je t'en ai dit assez, épargne-moi le reste,

Je meurs, pour ne point faire un aveu si funeste.

Quel âge avez-vous?

— Qu'est-ce que ça vous fait.

— Si vous êtes encore en vie quand elle rentrera, diteslui que je suis venu pour la voir.

11 avait croisé dans la rue pendant plus d'une heure, — les yeux fixés sur la porte. — Enfin de guerre lasse, — il s'était décidé à remonter à Venise. Où peut-elle être? —

se demandait-il, toute la journée absente, j'ai eu tort de me moquer de la portière. — Je ne joue pas ce soir, — quoi faire? Ah ! — la Vertu même est à la campagne. — Je vais appeler Mélin. — Il frappe à la porte de Tarmoire.

— Ohé! Raphaël!... il n'entend pas.

Il tira le lit, arracha le clou — et ouvrit l'armoire.

Il y trouva Mademoiselle Trois Etoiles blottie, — le visage caché dans les deux mains et baigné de larmes.

Tiens, — liens, — tiens, — tiens! le gas Mélin serre des femmes dans Tarmoire, — dil-il à demi-voix. — Il prit l'inconnue par-Ie bras et la tira dehors plus morte que vive; — elle tomba à genoux les mains jointes. — Ohl mon Dieu, — c'est-elle, c'est Tant de Charmes.

— Quoi, monsieur ! c'est vous; — oh je vous en prie, — ayez pitié de moi, — sauvez-moi.

Pélissier laflt asseoir sur son lit, — la rassura, — écouta l'explication de cette rencontre dans une armoire, — lui fit oroire qu'elle ne pourrait quitter Venise tant qu'il ferait jour, à cause de madame Mélin et de ses fureurs; — il lui parla de son amour, — retournant en prose tous les vers de tragédie dont il avait la cervelle farcie. — Tant decharmesîwi toute glorieuse d'apprendre que son amoureux était un acteur 5 — elle ne connaissait rien de si beau, — de si grand, — de si noble qu'un acteur 5 — elle n'était guère allée au théâtre, et elle y avait tout pris au sérieux. — Depuis les malheurs de C ingénue jusqu'à la bravoure, — la noblesse et les beaux habits des jeunes premiers, — Un acteur pour elle, était un homme de tout point supérieur aux autres hommes. — Du reste elle avait remarqué depuis longtemps Pélissier; — elle lui montra sa lettre qu'elle

avait toujours portée dans son corset. — Pélissicr lui démancha sa main en style emphatique et de la voix que vous savez; — elle lui permit de venir la voir — et s'en alla toute tremblante et tout orgueilleuse d'avoir inspiré de Tamour à un acteur, — à un acteur qui allait l'épouser.

Quand il fut seul, — Tliémistocle — se dit : Ah! Raphaël, mon ami, — votre Trois Etoiles n'était autre que lant de

charmes, — et mon futur honneur conjugal l'a échappé

belle, — pourvu qu'il l'ait échappé... — Elle paraissait bien naïve et bien vraie.

A ce moment, de l'autre côté du mur, — Mélin venait, d'obtenir de sa femme qu'elle all&t dans la chambre de Pélissier, qu'il avait entendu rentrer, voir si sa robe de chambre y était. — Elle devait y être, il se rappelait l'y avoir laissée, — elle ne pouvait être que là, — il ne pouvait laisser sa toile à ce moment, — et il avait froid; — pendant ce temps il espérait fuire échapper la jolie captive. — Pélissier, qui prêtait l'oreille, crut que madame MéKn allait venir et fut saisi de peur; — comment lui dire ce qu'il avait fait de la robe de chambre ? — Il crut l'entendre marcher sur la terrasse, — la clef était à la porte, — il se blottit dans Tarmoire oii il tint la porte avec les deux mains.

A peine y était-il que Mélin l'ouvrit de l'autre côté/ — Allons, mademoiselle, — vite, — sauvez-vous, — nous n'avons pas un instant à perdre.

Mais quelle fut la slupéfaclion de Rodolphe Mélin, — quand il vit, de l'armoire où il avait enfermé la jolie couturière, soj'tir son honorable ami Thémistocle Pélissier.

11 resta semblable à ce brave homme, qui^arrété devant

un escamoteur, consent à prêter sa montre pour un tour merveilleux, — et qui/ — sur l*invitalion du prestidigitateur, — plongeant sa main dans le gobelet où il Ta mise, — n'en retire qu'un oignon ou une queue de lapin.

J*avais commencé cette histoire en riant^ mais la voici qui devient triste, — je vais en dire la fln en quelques lignes — le triste est souvent commun.

— Le comédien n'épousa pas Julienne, parce qu'il n'avait pas cru devoir satisfaire aux lois sur la conscription,

— et qu'on feût inévitablement inquiété à ce sujet s'il se fût présenté à la mairie. Elle n*en vint pas moins au bout de quelque temps habiter sa chambre, — où elle fil régner un peu d'aisance. Thémistocle resta vaniteux et fainéant.

— Julienne travailla pour deux le jour et la nuit, — tandis que lui allait dans les estaminets jouer au billard, orné des bagues de Tant de charmes, — Comme le travail de cette pauvre femme ne suCQsail pas aux dépenses de monteur, elle se dcQt petit à petit de tous les bijoux et des robes qu'elle avait gagnés pendant qu'elle était fille. Thémistocle trouvant toujours son dîner prêt, ne demandait pas seulement comment il était venu. Pendant ce temps, la femme du peintre, qui laissait parfaitement sortir Rodolphe avec des trous aux coudes, mais qui était légitimement mariée, traitait la pauvre Julienne avec le mépris le plus insultant.

— Thémistocle n'eut bientôt plus aucun égard pour sa femme. — Il lui déroba ses derniers bijoux pour les donner à une figurante. — Au lieu de son nom de Julienne, qu'il avait trouvé si joli, il ne l'appelait plus que madame potage, — Un jour il disparut. — Tant de charmes^ après

deux jours de recherches et d*angoisses, apprit qu'il s'était embarqué pour la Nouvelle- Orléans^ où il avait obtenu un engagement, — après avoir dépensé au café une partie des avarices qu'il avait reçues pour son voyage. — Madame Mélin, après une scène violente, lui ordonna de quitter sa maison, — ne voulant pas plus longtemps retirer une coureme^ — une femme qui n'était pas mariée. — Ce dernier coup la rendit folle ^ la pauvre fille attendit le soir et alla se jeter à Teau.

LA

A madame Victor Hugo

Quand on va à Chartres, ou plutôt quand on passe par cette ville, après avoir traversé les vastes et monotones plaines de la Beauce, il vous arrive, pour vous récréer l'esprit, d'avoir à attendre pendant trois heures la voiture qui doit succéder à celle qui vous a amené de Paris. Si, au milieu de la mauvaise humeur que vous donne nécessairement cette annonce, que vous fait froidement le directeur des messageries, il vous advient d'apercevoir par-dessus les arbres de la promenade les deux clochers de l'église, je vous en félicite.

Je ne vous ferai pas la description de TédlDce. Si, malgré la belle architecture de la cathédrale de Chartres, malgré rétendue de sa nef, il est de plus belles églises, je n'en ai pas vu qui soit aussi pleine de recueillement et de mysticisme. Le bâtiment, presque coupé à jour comme une dentelle^ est remarquable par le nombre* la beauté et l'éclat de

24 LA VIERGE NOIHE.

ses vitraux^ par les sculptures qui entourent ta nef, par son pavé de mosaïque, dont les sinuosités, suivies souvent par la piété des fidèles, leur permettent de faire, sans sortir de Péglise, un pèlerinage de plusieurs lieues, auquel sont attachées de précieuses indulgences. Mais ce dont j*ai à vous parler aujourd'hui, c'est d'un coin de l'église où brûle perpétuellement des cierges bénits devant une madone noire, richement vêtue et étincelantc de pierreries. On la nomme Notre-Dame-des-Miracles, et chacun des ornements qui la parent est un gage de la reconnaissance de ceux qui ont eu recours à sa puissante intercession.

11 y a plusieurs siècles, il y avait à Chartres une veuve jeune encore et très-belle, qui, repoussant toutes les offres d'un second engagement, avait consacré le reste de ses belles années à un Dis sur lequel elle avait rejeté toute l'affection qu'elle avait portée à son mari. La nature et ses soins avaient fait de ce fils l'objet de l'envie de toutes les mères et de l'orgueil de la sienne; en effet, il était beau cl bien fait, d'une physionomie noble et douce à la fois, et tout montrait en lui le présage du plus heureux naturel.

Entre autres faveurs^ il avait été doué de la voix la plus pure et la plus angélique que l'on eût jamais entendue; et comme sa mère ne lui faisait chanter que de la musique sacrée, dont les paroles ne respiraient que l'amour filial le plus pur et le plus saint, et ne dépassaient pas la portée de sa jeune intelligence, il mettait à son chant une expression vraie et naturelle qui arrachait quelquefois des larmes aux quelques amis qu'avait conservés la jeune veuve.

Arriva le mois d'août, et Tévêque de Chartres lui-même vint prier la veuve de permettre que son fils chantât le jour

de la plus grande fêle de la Vierge. Son âge, la candeur et la beauté de sa figure, la douceur et la sainteté de son naturel, la suave pureté de sa voix, lui donnaient tant de ressemblance avec les anges, que son hommage ne pouvait manquer d'être agréable à la Mère du Christ, et de toucher à la fois les enfants et les mères qui assisteraient à cette belle cérémonie.

Le jour de TAssomption, la mère^ qui^ en mettant son mari dans la tombe, avait enseveli avec lui tout désir de plaire, et n'avait jamais quitté ses vêtements de deuil, retrouva sa coquetterie de jeune femme pour parer son enfant.

En eiïet, après que la procession, aux sons noblement religieux dont Torgane remplissait la nef, se fut arrêtée devant Tautel de Marie, les enfants de chœur cessèrent un moment de jeter des fleurs, et du milieu de la foule de jeunes garçons de son âge, le petit Jean s'avança, vêtu d*une tunique blanche, ses longs cheveux blonds ruisselants anr les épaules, et retenus sur son front par une bandelette bleue. 11 baisa respectueusement le pavé de Tautel, puis il leva vers la Vierge ses beaux yeux brillants d'attendrissement.

Alors, dans toute l'église on n'eutendit respirer personne, tout le monde était oppressé, et Jean, d'une voix pure, expressive, et telle qu'on se figure celle des anges, chanta :

Regina cœU^ lœ^are^ alléluia,

Quia quem meruisti portare, alléluia^ etc.

Sa mère pleurait de bonheur. Quand arriva la fin de Thymne Gaudere et lœtare, à virgo Maria! les enfants de chœur jetèrent sur lui les roses effeuillées qui restaient

dans leurs corbeilles, et i! se trouva couvert d'un nuage parfumé. Mais quand le nuage fut dissipé, il n'y avait plus rien sous les fleurs, et Jean était disparu. Quelques efforts qu'on fit, il fut impossible de le retrouver. Sa mère et ses amis coururent toute la ville, les magistrats le firent chercher partout, mais tant de soins restèrent infructueux. La pauvre veuve alors refusa de voir personne; elle passait les journées à prier sur la dalle où elle avait vu son fils pour la dernière fois, et les nuits à pleurer et à songer, quand la fatigue appesantissait ses yeux et la forçait à dormir, qu'elle voyait son petit Jean au ciel, chantant sur des nuages roses au milieu des concerts des anges.

Mais les malheurs viennent fondre sur les malheureux avec la môme constance que les sources descendent dans les fleuves. La famille de son mari, qui n'avait jamais consenti à son mariage, lui réclama par voie judiciaire tout le bien de son mari, qu'elle n'avait conservé qu'en qualité de tutrice de son fils, et, après un long porcès, elle fut complètement ruinée. La pauvre femme y fit peu d'attention : son mari et son enfant avaient emporté son cœur et son âme, et n'avaient rien laissé en elle qui pût sentir sur la terre. Elle vécut misérablement de la vente de quelques bijoux que Ton n'avait pu lui enlever, et ne manqua pas un seul jour de venir prier dans l'église devant l'autel de la Vierge.

Il arriva que tous ses bijoux furent vendus, et qu'il ne resta plus rien au monde dont elle pût vivre. Elle eut recours aux parents de son mari, mais pas un d'eux ne daigna seulement l'entendre,

11 ne lui restait plus que le portrait de son mari et celui

de son petit Jean ; mais elle serait morte cent fois avant de conseniir à les vendre.

Elle n'avait pas mangé depuis deux jours. Elle se traîna péniblement à l'église, s'agenouilla sur la dalle, et se mit à prier la Vierge de la faire mourir là, et de la réunir à son lils.

Malgré elle, elle fut distraite par un grand mouvement qui se faisait dans l'église ; on couvrait tout de branchages verts et de fleurs, on parait surtout Taulel de la Vierge.

C'était le jour de l'Assomption, l'anniversaire du jour où elle avait perdu son fils. Elle remercia la Vierge, en songeant qu'elle allait mourir ce jour-là, puis elle se mit dans un coin et se couvrit la tête de son voile de veuve.

Quelques personnes la reconnurent, et n'osèrent la troubler dans son pieux recueillement. Seulement on s'entretenait tout bas de son malheur, et, d'après le bruit public^ on accusait les parents de son mari d'avoir fait disparaître l'enfant pour s'emparer de sa fortune.

La oérémouie commença.

La mère ne pleurait pas ; seulement, avec une joie indicible, elle se sentait affaiblir à mesure que la cérémonie s'avançait.

La procession se fit comme de coutume, puis s'arrêta devant la chapelle de la Vierge. Alors l'orgue remplit l'église d'une céleste harmonie, l'encens et les fleurs couvrirent les dalles de l'église.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel on n'entendit plus rien que les sanglots de la pauvre veuve.

Tous les yeux se tournèrent vers elle, et on la vit mourante, pâle et déguenillée, elle qu'on avait vu si heureuse et si belle un an auparavant. Tout à coup, au milieu du si-

n LA VIERGE NOIRE.

lence, s'éleva, pure et suave comme la voix des anges, une voix qui chanta :

Regina cœli, lœfare, alléluia.

Quia quem meruisti portare, alléluia,

kesurrêxU^ sicutdixit, alléluia,

La mère tomba à la renverse, et toute l'assistance se mit à genoux en pleurant, car l'ange qui chantait, c'était le petit Jean, sur la même dalle, vêtu de sa tunique blanche, ses longs cheveux blonds encore ruisselants sur ses épaules, et retenus sur son front par une bandelette bleue.

La mère rampa sur ses genoux jusqu'à lui, et le saisissant avec force, semblait craindre qu'on vint le lui arracher. Les enfants de chœur couvrirent la mère et l'enfant d'une pluie de roses; et, du milieu de l'assemblée, l'évêque, appliquant à la veuve les paroles de l'hymne à la Vierge, prononça d'une voix noble et imposante :

Réjouis-toi,

Car celui que tu as porté dans ton sein Est ressusciié... ^

L'orgue reprit alors ses mélodies, et jamais plus nom* breuse assemblée ne pria avec tant d'onction et de foi.

Le petit Jean raconta son enlèvement comme un songe qui avait laissé peu de traces dans son souvenir. Il se rappelait seulement qu'une femme, plus belle encore que sa mère, quoique son visage fût noir, l'avait nourri d'un miel délicieux, et qu'il avait mêlé sa voix à des concerts plus harmonieux que ceux de la terre.

Ou fouilla la dalle sur laquelle avait reparu l'enfant de chœur^ et l'on trouva cette statue de la Vierge noire.

LE

MOINE DE KREMSMUNSTER.

A Chenavard

Près de Lintz, dans la Suisse autrichienne, est un riche couvent de Bernardins, appelé Kremsmûnster. Ce couvent a été fondé par un prince bavarois dont le ûls fut tué par un sanglier. Un bas-relief d'unemédiocre exécution consacre la mémoire de Taccident. L'artiste a pris tellement de place pour son héros, qu'il ne lui en est presque pas resté pour le sanglier vainqueur, et qu'il en a fait une sorte de cochon de lait.

Le couvent est entouré d'un large fossé dans lequel on poche les meilleurs poissons du pays. Des canards sauvages y font leur riid et couvrent l'étang avec leur famille. Tout le pays à l'entour appartient aux Pères; pays de belle chasse s'il en fût jamais.

Il y a dix ou douze ans je sortais du couvent, où j'étais allé rendre vi.sile à l'un des moines, savant hurticullcur

30 LE MOIISE DE KREMSMUNSTER.

dont lacolleclion d'œillels est une àes plus belles et des plus riches qui soit en Europe; je vis à peu de distance quaire enfanls valus de noir, quulre petites filles dont la plus âgée paraissait avoir douze ans. Une domestique les accompagnait ; elles se tenaient près d'un tombeau récent, car, seul de tous c nt là, il n'était pus

encore recouvert d'

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