‹ les soirees de saintte-adresseChapitre 26 sur 26 · HENRI · texte numérisé non relu

HENRI

— i Enfin.... dit Angélique, il s'appelle Henri.... C'est

toujours cela que je sais de lai Je voudrais bien le voir,

peosa-t-elle en elle-même.

Les prévisions de M. Henri ne furent pas trompées ; d'Hervilly, dès le matin du jour suivant, fit demander â ses prisonnières si elles lui feraient l'honneur de diner avec lui et de lui permettre de les accompagner dans une

promenade au parc Angélique était bien embarrassée d'accepter: c'était montrer, déjà un ressentiment moins vif de l'injure qu'elle avait reçue, c'était recevoir m plmir^ c'était faire espérer qu'elle pardonnerait,, c'était accepter la prison. Cependant cette promenade au jardin, qui serait facilement suivie d'une habitude de promenades, augmentait beaucoup les chances d'évasion. Elle pria sa tante de répondre et d'accepter pour elle la double invitation de M. d'Hervilly.

Mais lersque après le dtner Octave lui offrit le bras pour sortir de la maison, elle lui dit assez sèchement que si elle était libre, si elle était vis-.à*vis d'un homme qui sût ce qu'il doit aux convenances et aux femmes^ elle lui ferait observer que c'était à sa tante qu'il devait faire cette politesse; qu'elle ne prenait l'offre de son bras que comme un moyen de s'assurer mieux de sa captive; qu'à ce titre seulement elle se soumettrait. Octave se récria sur l'injustice de celle dont il était bien plutôt le captif et l'esclave. Il parla des chcdnes que lui donnaient les beaux yeux d'Angélique; et, chose inouïe pour une femme, Angélique jUrouva sincèrement de mauvais goût la métaphore galante qu'on lui adressait. Octave se crut obligé d'offrir son bras à la tante Ëudoxie, qui l'accepta.

Le parc était illuminé en plusieurs endroits^ et les allées sombres qui conduisaient à ces endroits augmentaient encore l'éclat des lanternes de couleur suspendues aux arbres comme d'énormes fleurs de feu, rouges, bleues, jaunes ou vertes. Il vint un moment où des instruments se firent entendre sans qu'il fût possible ^apercevoir les musiciens. Cette musique féerique plongeait l'&me d'An-

gélique dans une douce rêverie qui devint encore plus profonde lorscfue le silence succéda à cette mystérieuse harmonie. Au milieu de ce silence, quelques accords se firent entendre, et bientôt une voix d'une remarquable beauté chanta une romance qui parut causer à d'Hervilly autant de surprise que de mécontentement. Cette romance, adressée à une Jeune prisonnière, lui dhsait d'espérer la fin de sa captivité. D'Hervilly appela un domestique et ordonna de battre le parc et de chercher Tauteur de cet intermède, qui n'était pas sur le programme de la fête. On obéit, mais en vain, on ne put découvrir personne. Oclave proposa alors à Angélique et à sa tante de rentrer dans la maison , où un souper les attendait. Angélique répondit qu'elle n'avait point d'appétit. — Ce souper est un repas, répondit Octave, pour lequel on n'a pas besoin d'avoir faim : c'étaient quelques friandises; et Angélique répondit avec dureté qu'elle consentait à manger pour ne pas mourir de faim en attendant l'heure de sa délivrance, mais que son geôlier avait pu remarquer qu'elle ne prenait jamais que le strict nécessaire et ne touchait jamais à un fruit ni à une p&tisserie... Elle espérait que chacune de ses actions, ainsi que chacune de ses paroles, serait interprétée comme une protestation contre la violence qui lui était faite.

La tante Eudoxie annonça qu'elle avait gagné faim dans la promenade, et qu'elle souperait volontiers. D'Hervilly la remercia vivement et demanda à Angélique si elle voudrait quitter sa tante ; à quoi Eudoxie , répondant la première, dit que si Angélique n'assistait pas au souper, elle remonterait avec elle dans son appartement.

Pendant qu'on prononçait ces paroles, Angélique, qui

était enfin parvenue à diriger la promenade de façon à repasser devant le château pour pouvoir compter les chênes de Tavenue^ venait de reconnattrele dix-huitième. C'était un arbre gigantesque, qui projetait au loin autour de lui une ombre épaisse ; elle s'approcha de son tronc vénérable pour lui confier les quelques mots que lui demandait M. Henri avec tant d'instances. Mais que devint-elle lorsqu'ellesentit la main qu'elle glissait dans le creux de Tarbre saisie par une autre main et pressée sous des lèvres brûlantes ! Elle retira brusquement sa main, abandonnant la lettre^ mais elle ne put retenir un léger cri. D'Hervilly et sa tante, qui avaient fait quelques pas en avant, se retournèrent et demandèrent la cause de ce cri. — J'ai eu peur, dit Angélique ; et en effet , lorsque rentrée dans la maison , on put voir son visage, elle était extrêmement pftie. Elle s'opiniâtra à ne pas vouloir toucher au souper, auquel la tante fit honneur, puis elles remontèrent dans leur chambre. 11 y eut, quand elles furent seules assises l'une près de l'autre à la lueur d'une bougie, un peu d'aigreur dans leur conversation. Angélique reprochait à sa tante d'avoir l'air de trop bien prendre son parti de la position. Eudoxie reprochait à sa nièce de ne pas ménager up homme au pouvoir duquel elles se trouvaient.

— Et pourquoi le ménager, ma tante î n'est-il pas arrivé du premier pas au comble des mauvais procédés ? — Hélas ! ma pauvre nièce, plaise au ciel que les événements te conservent cette illusion ! — Mais, ma tante... — Nous ne serions pas d'accord ; il vaut mieux ne plus parler de cela. — Mais alors, ma tante, de quoi parlerons-nous si nous ne parlons pas de notre captivité et des moyens?. .

3g2 UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE.

Angélique ne termina pas sa phrase... elle demeura interdite et glacée... les yeux fixes, la bouche entr'ouverte.

— Des moyens ! demafida la tante, des moyens de nous échapper... c'est justement ce que... Eudoxie laissa égale* ment sa phrase inachevée et resta pûle, le» yeux édarquillés et respirant à peine.

Quel malheur que je ne puisse terHainer ici ce feuilleton I Après tout , c*est ma faute. Quelques détails sur le souper , sur la vaisselle d'argent, m'auraient donné un nombre de lignes à peu près suffisant ; mais au point où nous sommes, il n'y faut même pas songer; Tusage ne permet pas que les aventures que je vous raconte vous soient' offertes en tranches si minces. Nous continuerons donc ce feuilleton^ malgré nos justes regrets.

Eudoxie la première poussa sa nièce du coude pour lui faire remarquer l'objet qui inspirait une st profonde terreur^ et que sa nièce avait vu la première* Mais Angélique avait en levant par hasard les yeux, aperçu dané un'atigle de la chambre, un homme assis, qui^ le doigt sur la bouche, faisait signe de garder le silence. Eudoxie voulut se relever et tomba sur [son fauteuil... Elle voulut parler, et dit : Mais... mo...o...ssieiir. Ce i\it tout ce que sa voix put lui fournir. L'étranger ne répondit * que par un signe plus impérieux de se taire. Les deux femmes, tremblantes, osaient à peine se consulter du regard.' L'étranger se leva. Toutes deux se serrèrent l'une contre l'autre comme deux brebis effrayées, il écouta attentivement en appliquant son oreille sur la porte, puis il revint vers elles, et dit à voix basse : Silence ! 11 retourna à la porte et écouta encore quelque temps, puis un sourire de satisfaction se monira

sur son visage *, et se rapprochant d'Angélique et de sa tante, il leur dit : — Tout le monde est maintenant couché, nous sommes seuls... Je m*appelle Henri ; vous me pardonnerez mon apparition, elle était indispensable» Demain, au mflieu de la nuit, j'e^ère vous sauver; mais il me faudra m'éloîgner toute la journée 5 vous vous coucherez comme si vous deviez passer la nuit dans vos lite ; quand vous aurez entendu lé signal que je viens d'entendre, c'est-à-diro le grincement de la grille du cb&teau qui se ferme, vous vous habillerez et vous descendrez jusqu'à la porte du jardin, vous la trouverez ouverte... Je serai là... A vous toute ma vie ! à vous l'amour le plus tendre !

Il salua avec grâce, ouvrit une armoire, y entra et tira la porte après lui. Ce ne fut qu'après un grand quart d'heure de silence et de stupeur que les deux femmes osèrent échanger les premiers mots :

— Est-il parti ? — Je ne sais. — Est-il dans Tarmoire ; — J'espère que non. '

Enfin, Eùdoxie, s'armant décourage, finit par ouvrir l'armoire ; — elle était vide.

— Quel événement ! faut-il nous flei' à lui ? — Mais, ma tante, nous ne pouvons être en plus mauvaises tnâihs qu'entre celles de M. d'Hervilly. — Peut-être, ma nièce. — Il a l'air bien honnête, ma tante. — Tu veux dîre qu'il est trèsbeau ; c'est en effet un charmant cavalier ; mais cela a coutume d'inspirer plus de confiance aux nièces qu'aux tantes. — Ce n'est pas cela que je veux dire, ma tante, mais sa persévérance, sa fidélité, les dangers que sans doute il court pour nous, notre horrible situation, tout nous donne le conseil d'accepter ses offres ^énëreusest

Il est décidé qu*OD acceptera et que Ton se mettra sous la sauvegarde du généreux Henri pour fuir cette maison de captivité et de tristesse. Mais avertira-t-on Théodorine 1 Est-il prudent de confler à tant de discrétions un secret d'où dépend le résultat de Tentreprise ? Car un seul mol peut faire manquer une occasion qui ne se retrouverait peut-être plus. Et Dieu seul sait comment tout cela finirait, et combien de temps M. d'Hervilly se contenterait de tenir Angélique captive ! Cependant, qui sait le sort qu'il ferait subir à Théodorine^ qu'il ne manquerait pas de supposer complice de leur fuite ? et serait-ce reconnaître dignement le dévouement de cette pauvre fille, qui a voulu partager leur captivité, que de l'abandonner aux mains de leur farouche ofgpreBseur? On convient que Ton mettra Théodorine dans la confidence du secret et du départ.

Angélique reste tout le jour étrangement préoccupée ; enfin elle a vu celui qui occupait si vivement sa pensée, elle connaît maintenant sa belle figure, sa taille imposante, son geste gracieux. Elle pardonne presque à Octave, qui est cause qu*elle devra tant de reconnaissance à Henri, à Henri qui lui aura sauvé l'honneur et la vie, absolument comme Ostvald à Lasthénie,

Vers le soir, on a consenti à descendre dîner à la salle à manger avec léi d'Hervilly, pour éviter tout soupçon. Il semble à Angélique qu'Octave a par moments un sourire sardonique ; mais ainsi que sa tante, elle est pour son ravisseur d'une obligeance à laquelle elle ne Ta pas accoutumé ; toutes deux espèrent lui faire penser qu'elles commence^ à s'accoutumer à la prison qu'elle espèrent quitter dans quelques heures. Il propose une promenade au jardin. On

accepte. Angélique répond à ses paroles d'amour sans indignation. Enfin la tante Eudoxie est fatiguée ; on va se coucher ; jamais on n'a ressenti un si profond sommeil. Les voici dans leur chambre ; elles tombent dans les bras Tune de l'autre ; encore deux ou trois heures, et elles laissent derrière elles ces murs odjeux. Mais tout à coup la tante change de couleur, elle a laissé en bas son éventail ; elle veut son éventail : elle ne partira pas sans son éventail.

— Mais, ma tante, c'est nous perdre, que.d' affecter ainsi un déménagement sous les yeux de M. d'Hervilly.

La tante Eudoxie est sourde à toutes les observations de sa nièce. Si Angélique savait de quelle main lui vient cet éventail 1...

Angélique redouble de prières pour que sa tante ne redescende pas ] peut-être ne faut-il qu'un mot, qu'un geste pour éveiller les soupçons d'Octave ; elle a'a pas été trèscontente de la manière dont il leur a dit en les quittant : A demain, mesdames ! Cela avait l'air d'une ironie et d'un sarcasme.

Peu importe ! la tante Eudoxie descend et remonte bientôt avec son éventail. Théodorine vient s'acquitter de ses devoirs auprès de ses maltresses; seulement alors on lui communique le plan d'évasion et l'espoir de liberté. Elle sait à quel signal elle doit se tenir prête à partir. Eudoxie et sa nièce se couchent et éteignent leurs lumières. Eudoxie, après quelques instants d*une conversation vague, entame Thistoire de Téventail.

Pour cette fois, voici un éventail qui ne passera pas sans avoir acquitté les droits; un éventail qui ne partira pas sans avoir payé sa rançon. C'était un éventail en satin blanc

m UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE.

avec des paillettes d'or. Dessus étaient peints des bergers^ mais quels bergers! des arlH*es, mais quels arbres 1 des moutons, mais quels moutons ! La bergère a un œil de pou* dresurles cbeveun! un. corsage de satin, rose avec des nœuds verts, une jupe pareille bouffant par^dessus d'énormes paniersi et galamment relevée par des nœuds verts comme le corsage; elle a aux pâeds de petits souliers à hauts talons^ à la main une boulette ornée de rubans; elle est assise sur de. l'herbe bleue et sous des arbres lilas ; le berger a un babit de. satin bleu, des culottes de soie rose» des bQs d'une blancheur éblouissante et des souliers à talons rouges ; il est tout boursouflé de rubans; il JQue de la flûte couché aux pieds de la bergère, qui effeuille une pâquerette. Çà et là paissent des moutons blancs, près d'ua berger en bas de soie ; des nœuds roses et verts ornent leurs cous; le chien n'est pas un- de ces énormes chia^s noirs, hérissés^ à rœil fauve, c*est un petit épagnaul* blanc et orange, dont les oreilles tmînent à terre. Le berger et la bergère ont le nez retroussé.

Allons, réventail et le lecteur en sont quittes à bon marché. J'espère que le lecteur reviendra à moi, je n'abuse pas de sa position, je ne sais pas beaucoup de mes confrères qui lui passeraient un éventail Watteau à ce prix là; le plus fécond. de. nos romanciers, qui après tout > est un homme d'un grand talent, a fait une fois b&tir une maison avec le prix de la description d'une commode. H ne manquait à cette maison qu'un escalier, ce qui ne doit pas être attribué à l'insuffisance de la. commode, mais à une distraction de l'auteur, qui, étant son propre architecte, avait oublié d'en placer un dans le plan qu'il avait confié aux maçons.

UNE HlSTOfRE INVRAISEMBLABLE". 287

ce n'est pas chose que j'invente ni exagère. Tous les contemporains savent Thistoire, et je ne la rappelle ici que pour Tusage et Tinstruction des générations futures.

La tante Eudoxie commença donc l'histoire de Téventail.

HISTOIRE DE l'Éventail de l4 tamte eudoxie.

-^ Avez-vons remarqué,' ma nièce, cet hiver, un homme déjà d'un certain tge, appelé M. BriquesôUéâ; et qhi a conservé toute la plus fine fleur de Télégance el dé la galanterie?... Angélique ne répondant pas, la tante continua: — Il ne vous semble pas possible^ Angélique, que vous deviez jamais devenir telle que je suis aujourd'hui. Vous croyez qu'il y a des gens vieux et des gens jeunes, que ce sont deux races différentes, comme les blancs et les nègres^ vous ne pensez guère que ceux qui sont vieux ont été jeunes comme vous et que vous deviendrez vieille comme eux \ si par hasard vous vous avisez de remarquer qu'on devient vieux , vous regardez cela comme une de ces maladies qui arrivent à quelques personnes et que vous vous flattez d'éviter. J'ai été jeune, ma nièce, et qui plus est, remarquablement jolie. Si cet hiver nous revoyons M. de Briquequesolles, je le prierai de vous montrer un portrait, seule faveur qu'ait reçue de moi l'amour le plus tendre , le plus constant, le plus respectueux. Tenez, vous connaissez quel* qu'un qui ressemble beaucoup à ce que j'étais alors. Avez-

VOUS examiné la flgure de mademoiselle Flavie Desroches?.. Hein!... je vous demande, ma nièce, si vous vous rappelez la figure de Flavie Desroches?... Répondez-moi donc, Angélique... Angélique !...

Seulement alors la tante Eudoxie put s'apercevoir que sa nièce s'était prudemment endormie cinq minutes avant le commencement de Thistoire. La tante murmura un peu, mais elle ne tarda pas à succomber elle-même au sommeil et à s'endormir profondément.

Pendant ce temps , Henri attendait au jardin le signal convenu-, il était armé et couvert d'un large manteau. Auprès de lui était Vhonnête Antonio, qui, servant malgré lui un maître criminel, s'était prêté à l'évasion des captives. Il était d'ordinaire dépositaire des clefs du souterrain. Il devait guider les fugitifs dans cette marche aventureuse, leur ouvrir les portes et ensuite les accompagner, car il n'y aurait pas moyen de détourner les soupçons, et il n oserait affronter la colère redoutable de M. d'Hervilly.^

La nuit était déjà assez avancée, il était près de deux, heures du matin, lorsqu'on entendit enfin le signal. Mais les prisonnières ne paraissaient pas. Qu'est-il arrivé? Ontelles eu quelque soupçon sur la bonne foi de leur libérateur? Quelque obstacle imprévu est-il venu s'opposer à leur fuite? une demi-heure se passe sans qu'aucun bruit se fasse entendre. Henri commence à désespérer de les voir venir, lorsque des pas suspendus et un frôlement de robes se font entendre. La porte entr'ouverte laisse passer d'abord Théodorine, puis Angélique, puis enfin la tante Eudoxie... La tante Eudoxie est habillée en hussard...

H est impossible que je vous dise aujourd'hui pourquoi

la tante Eudoxie est habillée en hussard , ce sera pour le. feuilleton suivant.

— Ah ! vous voilà^ enfin, dit Henri à voix basse ; j'étais plongé dans une mortelle inquiétude. C'est singulier comme le danger de ce qu'on aime rend lâche et pusillanime ! MaiB pourquoi, madame est-elle habillée en hussard? *- Chut , dit Angélique^ nous ne le savons pas tout à fait; nous pensions que cela venait de vous ; mais nous vous dirons plus tard tout le peu que nous savons. Ma tante est furieuse : ayez l'air de ne pas vous apercevoir de son costume. — 11 n'est rien que je ne sois capable de faire pour vous obéir, reprit Henri, et je vous obéirai, quoiqu'il soit difficile de ne pas apercevoir qu'une femme est habillée en hussard. — Tiens, dit Antonio , c'est précisément le régiment dans le* quel j'ai servi. — Tais-toi-, bavard! interrompt Henri. Enfin, belle Angélique, le ciel semble nous favoriser; cette nuit obscure , ce silence profond , tout protège notre fuite, tout... Ici la tante Eudoxie fit avec un peu d'aigreur la juste remarque que l'on perdait beaucoup de temps en conversation et que l'on avait l'air de ces comparses d'opéra qui chantent : Partons, courons y volons l pendant un quart d'heure sans bouger d'un pas. Henri ofl'rit son bras à Angélique, qui ne pensa pas "cette fois à lui faire observer, comme elle l'avait fait ea pareille circonstance à M. d'Hervilly, que c'était à sa tante qu'il devait offrir cette politesse et cet appui. Latantedemanda, en désignant Antonio, quel était cet homme. — C'est, répondit Henri , le jardinier du château que j'ai mis dans nos intérêts et sans lequel nous n'aurions pu même tenter notre entreprise , car il ne faut pas songer à sortir par la grille du ch&teau, gardée jour et nuit

2db UNE HISTOIRE lIÔrRAl SEMBLABLE.

par une sentinelle. Un souterrain depuis longtemps abandonné, dont Antonio a les clefs , nous conduira hors des domaines de monsieur. . . je veux dire de rinf&me d'Hervitty. La petite troupe se mit en marche sous la conduite d'Antonio, que suivaient Angélique et Henri-, Théodorine et la tante faisaient l'arrière-garde. Après avoir marché quelque temps par des allées sombres , on arriva à un masidif de buissons. Antonio prit une hache qui y était cach'ée d'avance et fit dans les arbrisseaux une ouveHure suCBsante pour démasquer la porte du souterrain , qu'il ouvrit avec une énorme clef.

— Y sommes-nous tous? dômanda-t-il. Je ne vois pas le hussard... Ah 1 pardon, voici ce brave militaire. Brave militaire, passez devant moi, il faut que je ferme la porte derrière nous.

La porte fermée, Antonio alluma une lanterne qui , tout en jetant à quelques pas une faible lueur , semblait augmenter l'obscurité de la partie du souterrain où la lumière ne pouvait pénétrer.

— Écoute, Antonio^ dit Henri d'une voix solennelle, bous sommes à ta discrétion ; si tu nous sef s fidèlement tu ne seras pas mon domestiquo mais mon ami ; je ne te parle pas d'argeût, non que je veuille prendre pour de pas t'en donner le prétexte que ta belle action est trop au-dessus de ce vil métal, mais parce que la moitié de ce que je possède sera à toi', mais si tu nous- trahissais, si tu nous avais attirés dans un piège , si ton apparente complicité avec nous cachait une perfidie, tû vois ce poignard, il servirait à ta punition immédiate dans ce monde et h&terait ta punition dans l'autre , où il t'enverrait à Tinstant où je soup-

- UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE. '*ldl

çonoerais ta I&die trahison. — Seigneur, dit Antonio, mes actions répondront pour moi, marchons-, lejour nepeut tarder à paraître , ne perdons pas un temps préd^eux en menaces qui ne m'intimideraient pas.

Angélique fut épouvantée du regard féroce dont Antonio accompagna ces paroles.

— Avez-vous remarqué ce regard ? dit-elle à voix basse à Henri. — Non , vous aurez été trompée par celte lueur incertaine dont le combat avec les ténèbres prête à tous les objets des formes fantastiques... Cependant je donnerais beaucoup pour être hors d*ici ou du moins pour vous savoir loin de cette demeure détestée, dussé-je, pour prix de votre délivrance, y rester exposé au ressentiment de Vinfâme d'Hervilly.

Peut-être quelque lecteur trouvera-t-il qu'Henri se sert un peu souvent de cette épithète d'infâme en parlant de d'Hervilly. Nous la justifierons sous deux rapports. Il n'est pas de plus grand crime aux7eux d'un amant que de vouloir lui enlever Vobjet de sa flamme. Voilà pour la du • reté du mot. Pour ce ^ui est de sa fréquence, les plus grands auteurs de l'antiquité nous ont donné cet exemple que, une fois qu^ils ont trouvé pour un de leurs héros une de ces épithètesqui peignent Thomme tout entier, elle s'applique tellement à ce héros qu'elle ne peut s'en plus détacher et lui devient une sorte de prénom. Pour Virgile, Enée est toujours, le pieux Enée; pour Homère, les Grecs sont bien bottes f Achille s'appelle Achille aux pieds légers^ Agamemnon€St le roi des hommes^ Junon ne parait guère qu'avec la gracieuse épithète de déesse aux yeux de bœuf.

-^ Arrêtez, dit Antonio, nous sommes près de la porte

qui donne issue au delà des murs du parc.. En effet, on ne tarda pas à trouver le passage intercepté. Antonio se mit à chercher parmi toutes les clefs de son trousseau quelle était celle qui s'adaptait à cette serrure.

— Chut I dit la tante, j'entends du bruit. — Que ditesvous, brave militaire? demande Antonio. — En effet, reprit Henri, j'entends au loin sous ces voûtes^ un bruit singulier, comme si l'on avait ouvert la porte qui nous a donné passage... H&te-toi, Antonio. — C'est ce que je fais, mais voilà déjà trois clefs que j'essaye et qui n'entrent pas dans cette maudite serrure. — On est entré ! on est à notre poursuite ! dépêche-toi I — Pourvu que j'aie la clef dans ce trousseau ! Ah ! en voici une qui entre. Mais, bah ! elle ne tourne pas ! — Oh ! mon Dieu ! nous sommes perdus, dit Eudoxie, j'entends des pas précipités. — Je vais aller voir ce que c'est, dit Antonio. — Non, non, dit Henri, tu resteras près de nous \ si tu nous as trahis, je veux t'avoir à portée démon poignard. Ouvre celte porte, ouvre-la à l'instant même. — Je le voudrais, mais cette clef ne tourne pas ; et je ne puis la retirer pour en essayer d'autres. — Mais on marche, on avance, utie lueur se fait apercevoir à l'extrémité du souterrain ! enfonce la porte avec ta hache. — Ma hache, je l'ai laissée à quelques pas d'ici. Je vais la chercher. — Ah I traître ! s'écrie Henri.

Il frappe Antonio, qui tombe par terre, puis lui-même essaye en vain de faire tourner la clef dans la serrure ; il se rue sur la porte pour renfoncer ] elle résiste à tous ses efforts.

— Angélique, dit- il, nous sommes perdus : mais si je n'ai pu vous sauver, vous allez me voir mourir pour vous

venger. La punition du traître Antonio ne suffit pas à mon courroux. — Henri, dit Angélique, notre situation excusera ce qu'il y a de hardi dans mes paroles ; mais quand on n'a peut-être qu'un instant à se voir, la bouche ne doit pas déguiser les sentiments du cœur : n*exposez pas vos jours, vivez pour Angélique, vivez pour elle, elle qui ne vivra que pour vous !

A ce moment, des pas plus rapprochés se font entendre avec des bruits de voix confus ; des torches alluniées éclairent tout à coup le souterrain. Angélique a cru un moment reconnaître la voix de son père ; elle pense qu'il a découvert sa retraite, que c'est lui qui vient à son secours. Elle l'appelle, mais à la lueur des torches, elle reconnaît Octave d'Hervilly, suivi de trois ou quatre hommes à épaisses moustaches et à longues barbes noires. Octave appelle Antonio^ mais Henri qui, le sabre à la main, s'est jeté au-devant des trois femmes y compris la tante Ëudoxie habillée en hussard, s'écrie : Farouche d'Hervilly ! si c'est pour le récompenser de sa trahison que tu appelles Antonio, je t'en ai épargné le souci, je Tai récompensé selon ses mérites, il ne te deman- , dera rien de plus. — Ciel^ le baron de Horrberg I s'écrie d'Hervilly.

Et il met lui-même le sabre à la main. Les deux ennemis se précipitent l'un sur l'autre et se livrent un furieux combat. Octave recule et semble faiblir, lorsque ses lâches acolytes se précipitent tous ensemble sur Henri, le désarment, le terrassent et le chargent de fers^ mais, provisoirement, avec des cordes qu'ils ont apportées. Les trois femmes, plus mortes que vives, se laissent tirer du souterrain sans résistance. Hais, à la vue du hussard. Octave s'écrie : Dé-

2U UNP HISTOIRE ^NVRAISEMBUBLE.

sarmez ce militaire. — Seigneur, nous ne lui voyons pas d'armes. — Fouillez-le scrupuleusement, il en a peut*ôtre de cachées sous ses vètemeots.

Gomme les satellites d'Octave vont porter des mains hardies sur la tante Eudoxie^ elle réclame avec force, les droits du sexe et de la pudeur.

— Quoi! c'est vous? s'écrie d'Hervilly; mais alors, pourquoi diable êtes-vous habillée en hussard ?

Une fois hors du souterrain, comme le jour commençait à paraître, on éteignit les torches, et d'Hervilly dit à Angélique et à sa tante : Tudieu, mes petites brebis, vous jouez ce jeu-là avec moi! C'est ainsi que vous abusez de la liberté trop grande que j'ai la sottise de vous laisser! Merci de la leçon, j'en profiterai. N'aviez-vous pas peur de vous enrhumer en sorlant si matin? Nous songerons à la récompense de cette perfidie... Que Ton reconduise ces dames à leur appartement.... Pour monsieur, qu'on l'enferme, les fers aux pieds et aux mains, dans les souterrains delà tour; qu'on s'occupe ensuite de rendre d'une manière convenable les derniers devoirs au fidèle Antonio.

— Angélique, s'écrie Henri, qui sait si nous nous reverrons en ce monde ! vous aurez ma dernière pensée.

— Henri, répond-elle, je me plais à le dire devant notre tyran, je vous aime, et je ne serai jamais qu'à vous.

D'Hervilly mit fin à ces tendresses par un horrible juron et par un sigïie impérieux. On entraîna les trois femmes vers leur appartement et Henri du côté opposé. Angélique, d'un regard noble et imposant, fit reculer un homme masqué qui voulait lui fermer le passage, et donna la main à

Henri, qui, malgré tes cordes qui le liaient, la porta à ses lèvres avec passion.

— AngéHqiœ, dit-il, un nouveau courage m'anime» nous verrons des jours plus heureux. Cette faveur vient de déeu* pter mes forces; je vous arracherai ûeH mains de rinf&me tfHervilly?

Les sicaires d'Octave redoublent alors d'efforts ei exécutent les ordres de leur maître.

Angélique et sa tante sont refermées dans leur appartement ; on ne leur propose pas cette fois de descendre dîner; on les sert dans leur chambre. Théodorine leur apprend qu'on a doublé les sentinelles et triplé les verrous , qu'e1le> a reçu de terribles menaces , et que ce n'est qu'à force de prières qu'elle a obtenu de rester auprès d'elles... Voici du reste , ce qu'elle a entendu décider à l'égard de ses mattresses. Pour aujourd'hui , en attendant qu'on ait pris de nouvelles précautions, elles seront enfermées dans leur appartement; mais , à prendre du lendemain, elles auront pour prison toute l'aile du cbùteau qu'elles habitent. Il se fait de grands préparatifs pour le jugement de l'inconnu que tout le monde appelle maintenant le baron de Horrberg. Octave le hait, mais n*ose le faire périr sans observer au moins quelques formes de justice. Il a fait mander deux petits seigneurs du voisinage qui sont, assure-t-on^ sous sa dépendance pour des affaires d'intérêt , et se réunissant à eux , ils composeront un simulacre de tribunal devant lequel on fera comparaître le baron de Horrberg» que les gens de la maison considèrent comme condamné d'avance. Il est sévèrement défendu d'approcher de la salle du tribunal.

Restées seules, Angélique et Eudoxie s'entretiennent des événements de la journée.

— Quelle horrible scène, ma nièce! dit Eudoxie, qui a retrouvé et repris ses vêtements; cet homme, cet Antonio, tué sous nos yeux! et cet épouvantàUe combat! — Ah! ma tante, qu'il est br^ye ! — J'ai vu bien des fois de pareils combats au théâtre, dans le mélodrame ; certes je ne pensais pas alors que j'en verrais jamais un au sérieux. Je trouvais au théâtre peu naturels ces coups donnés et reçus en mesure, et tout ce grand fracas sans blessures; mais j'avais tort , et les combats du thé&tre sont mieux imités que je ne l'avais supposé; nous en avons vu la reproduction exacte dans ce duel affreux où le généreux de Horrberg a succombé. — Ma tante, il n'a succombé qu'au nombre et à la trahison. — Je voudrais toujours bien savoir comment il se fait que j'ai été forcée de m'habiller en hussard. — Ma tante, est-ce que vous pensez que M. d'Hervilly osera le faire mourir? — D'Hervilly est capable de tout. — Ma tante, s'il le faut absolument , si c'est le seul moyen de lui sauver la vie, de reconnaître le généreux dévouement avec lequel il s^est sacrifié pour moi, je saurai à mon tour me sacrifier pour le sauver : ma main accordée à l'odieux d'Hervilly sera le prix de sa rançon. — C'est ainsi, ma nièce, qu'Oswald fut sauvé par Lasthénie ; mais cet horrible sacrifice ne s'acheva pas et fut interrompu par la mort du iyran. — Mais, ma tante , s'il ne survenait rien , si je me trouvais tout à fait la femme de M. d'Hervilly? — Hélas I ma nièce , tout à fait est le mot ; car d'Hervilly ne me paraît pas homme à laisser sa vengeance incomplète; à peine serez-vous un peu sa femme, que jous le serez tout à fait.

— Ma tante^ c'est un homme bien né y vous avez entendu qu'on l'appelle le baron de Horrberg. Oh ! celui-là, c'est un vrai baron ! — Gomment le savez-vous, ma nièce? — Ah ! ma tante, en douteriez-vous? Il a Pair si grand et si noble ! ifnais comment serons-nous au courant de ce qui se passera devant ce prétendu tribunal? Quels que soient les juges qu'ait choisis M. d'Hervilly, je ne crois pas qu'il puisse rencontrer deux hommes assez iniques pour trouver un crime dans la généreuse conduite de M. de Horrberg. Qu'a-t-il fait , sinon d'exposer sa vie pour délivrer d'une injuste captivité deux femmes sans secours et sans protection? Le seul coupable est M. d'Hervilly.

La soirée se passe , le sommeil ne tarde pas à s'emparer de nos deux héroïnes après une journée si remplie de fatigues et d'émotions, et d'ailleurs commencée de la veille. Le lendemain, on leur sert à déjeuner et à dîner dans leur chambre ^ le soir, la tante et la nièce échangent quelques reproches.

— Ma tante , si vous vous étiez décidée plus promptement à vous habiller , M. de Horrberg aurait eu le temps d'enfoncer la porte. — Dites plutôt que si vous n'aviez pas fait tant d'instances pour me faire mettre ce costume de hussard qui s'était trouvé, je voudrais bien savoir comment, substitué à mes vêtements... — Mais, ma tante, vous ne pouviez venir toute nue. — Mais, ma nièce , nous serions restées et nous n'aurions pas aggravée notre situation comme elle l'est à présent. Vous voyez bien que vous vous trompiez quand vous me disiez que c'était sans doute un déguisement que votre chevalier m'avait procuré par une délicate attention; il a été le premier

étODpé de me voir habillée en hussard;. Octave lui-même ne connaissait rien à cet accoutrement. — Ah ! ma tante, il se passe autour de nous d'étranges choses depuis que nous sommes revenues auprès de mon père; les romanciers ne nous disent pas tout dans leurs l|ltoires , il y a une foule de détails qui suOiraient pour dégoûter des romans. Et d'ailleurs tout ce qui flnit si bien dans leurs récits pourrait finir autrement dans la réalité. Par exemple, si pour racheter la vie de M. de Horrberg J'allais finir par me trouver pour tout de bon la femme de M. d'Hervilly. Mais ce qui me surprend le plus , au milieu des prodiges dont nous sommes sans cesse environnées y c'est que mon père n'ait pas encore réussi à retrouver nos traces... Mais où sommes-nous? quelle est la distance qui nous sépare? Je suis épouvantée quand je songe à tout ce que nous avons dû faire de chemin pour arriver ici. Comment tout cela vat-il finir? — Ma nièce, il est un Dieu pour les amants, grâce auquel les choses qui paraissent les plus funestes finissent presque toujours bien , à l'exception de quelques cas fort rares, comme par exemple Werther... et Clarisse Harlowe... et quelques autres que j'oublie saus doute. Les malheurs de Famour ne sont que des épreuves, et le destin vous les a réservées moins rudes qu'à une autre , puisque jusqu'ici vous n'avez rien à reprocher à votre amant, et que, ensuite , vous avez avec vous une seconde mère qui partage vos chagrins et vos inquiétudes, et approuve vos feux, tandis que presque toutes les beautés dont nous avons lu l'histoire , quand elles avaient des tantes, les: avaient pour ennemies, ou du moins ne trouvaient en elles que le blâme et l'indifférence. Je me suis uue fois dans ma vie trouvée

d9n3 une circonftance plus embarrassante que vous ne pouvez rimaginer » et que , je l'espère sineèrement , vous n'éprouverez pas vous-même* Vous avez sans, doute remarqué oet hiver un homme déjà d'un certain Âge, appelé M. de Briquesolles , et qui a conservé la plus fine fleur de rélégance ett de la galanterie. . .

-r Mesdames, mesdames, dit Théodorine, qui entra tout à coup, on est réuni dans lastHeoù l'on doit juger le jeune baron. .

Angélique devint pâle.

— Il y a,' continua, Théodoijne, une porte de cette salle qui donne sur un.corridor qui conduit à la salle à manger; ,on a défendu sévèrement à tout le monde d'approcher de ce,tte porte, d'écouter rien de ce qui se dira dans la salle et ôfi chercher à rien voir parle trou de la serrure ni autrement. Gela, a excité ma curiosité. J'ai appliqué mon œil contre cejlte serrure ; on voit dans la salle comme si on y était, et je défie quelqu'un de dire un mot si bas qu'on ne l'entende parfaitement. J'ai pen^é que vous voudriez sans doute savoir comment vçi fifiir l'aÇTaire de ce pauvre jeune homme. Ceux des domestiqqes^ avec lesquels j'ai des rapports pour votre, service disent q^e c'est un homme perdu. .. ^^ Ha «tante v^tons^y bien vite.

On quitte la. chambre, etj^s trois femmes se groupent autour de la serrure. Angélique 4*egarde la première et dit à voix basse :.U n'y a encore personne. La salie est tendue de noir ^ il y a trois sièges..^ sans doute pour les juges... Ah ! on entrer, cejsont deux hommes... des soldats*.. Quel uniforme est-ce là?... Mon Dieu ! en quel lieu de la terre sommes-nous? — Laissez-moi voir , Angélique. En efTet ,

on dirait presque des Grecs... Voici les juges... Ils ont de mauvaises figures. — Voyons ma tante... Il y en a un, le plus gros, qui semble assez honnête... mais l'autre... M. d'Hervilly n'osera jamais... J'entends marcher... Ah! ma tante c'est lui !... Dieu du ciel ! il a des chaînes aux mains! Mais qu'il est noble et imposant!... Prisonnier, il semble que ce soit lui qui soit le maître et le. vainqueur. Voici que la lampe suspendue au plafond éclaire son visage. Comme 11 est calme^ ma tante, comme il est beau!

Toutes les trois écoutèrent en silence et ne perdirent pas un mot de ce qui se disait dans la salle du tribunal. Angélique s'était emparée du trou de la serrure.

— Baron de Horrberg, dit M. d'Hervilly, vous vous êtes introduit frauduleusement dans mon chftteau ; vous avez essayé de corrompre mes gens, vous avez poignardé un homme à moi; vous m'avez attaqué le sabre à la main. Certes, j'ai pour disposer de votre sort tous les droits, joints à celui du vainqueur. Cependant j'ai voulu que la plus stricte justice décidât entre nous. Je me suis adjoint deux seigneurs de mon voisinage devant lesquels vous allez répondre de vos tentatives coupables. Vous êtes accusé... — Octave d'Hervilly, s*écria Henri d'une voix forte, c'est au contraire moi qui vous accuse, et si ces deux messieurs ne sont pas de vils sicaires soudoyés par vous, si un cœur noble et généreux bat dans leur poitrine, ils jugeront entre nous. Ne me parlez pas de votre prétendu droit du vainqueur ; je n'ai cédé qu'au nombre , et si vous n'aviez ^ eu la lâcheté inouïe de faire intervenir vos méprisables satellites dans le combat engagé entre nous , vous auriez expié vos forfaits. Vous avez enlevé, malgré elle , une fille

belle et Tertueuee, appartenant à une honorable famille j vous avez osé la tenir en prison et prétendre l'obliger par d'odieux procédés à vous accorder sa main, dont vous éles indigne, j'ai voulu la sauver ; j'ai cru trouver un bounêle homme parmi vos gens; c'était un traître qui, de concert avec vous, m'a fait tomber dans un piège. Je l'ai puni justement , comme je vous aurais ch&tié si vous aviez osé demeurer seul contre moi le sabre à la main.

— comme il le traite! il faut

vrain t encore bien bon enfant

pour nés choses. — Tel est, dit

la tau isistiblede l'héroïsme et de

la vei é. Si tu avais lu nos bons

auteu un miroir fidèle de la na-

ture,. tu en aurais vu mille exemples. Tu as été au théfitre, tu as vu représenter des tragédies : il n'en est pas une où le héros captif, enchaîné, ne débite au tyran vainqueur ses cent cinquante à deux cents vers d'invectives et de malédictions, et jamais le tyran ne s'avise de l'interrompre, ' tandis que le héros, grand et calme, ne manque ni à la mesure ni k la rime, et fait succéder deux injures masculines à deux injures féminines, alternativement, sans jamais se tromper. Tout tyran , quelque barbare et féroce que le représente le poète, recule devant une seule chose, et celte chose... c'est de ne pas répondre au héros par une phrase qui rime avec les justes reproches de sa victime. Ces dialogues, qui ont paru k quelques esprits atrabilaires et envieux manquer de vérité , sont au contraire calqués sur la nature, et nous venons d'en avoir une preuve dans le noble discours qu'a prononcé le brave et infortuaé de Horrberg.

Depuis longtemps déjà Angélique et Théodorine. n'écoutaient plus la tante Eudoxie^et suivaient avec> 9«uUété les détails de ce qui se passait dans la pièce voisine'. Octave d'Hervilly avait à son tour pris ila parole et avait dit .: — Baron de Horrberg, vous abusez peut-<ètre un peu des .droits du vaincu et de l'accusé ] mais noua ne nous départirons pas de la modération qui convient au vainqueur et adjuge. Je vous ai dît quelle accusation pèse sur vous<; vous ser^z jugé conformément aux lois. Pourquoi vous/étes-^vous-introduit dans mon cbÂteau? — Pour délivrer de sialheureuses captives que vous y reteniez injustement prison-nières. — Pourquoi avez-vous poignardé Antonio? — Pour punir sa trahison et servir d'iexemple à ceux qui lui ressemblent. — Pourquoi voua êtes- vous précipité sur moi le sabre à la main ?. — Pour expier vos crimes dans .votre sang. — Pourquoi la tante Eudoxie était-elle habillée en hussard? — Je n'en sais rien. — Que feriez- vous si vous étiez à ma place et si j'étais à la vôtre ? -i- Il n'est pas possible à l'homme vertueux de sentir comme le criminel et Toppresseur. -^ Trêve de fanfaronnade, votre conduite n'est pas aussi désintéressée que vous voudriez le faire croire; vous aimez mademoiselle de Riessain? — De toutes les forces de mon âme. r— Et vous êtes payé de retour?

Henri ne fit pas de réponse. Octave renouvela sous une autre forme la question qui av^t précédé celles relatives à Angélique. . *

— Si vous aviez été vainquejur et si J'étais en votre puissance, comment me traiteriez- vous ? — Sans l'intervention de vos sicaires, un de nous deux serait resté à la place où

UN? HIST01R.E INVRAISEMBLABLE. m

nous nous sommes rencontrés , et no^s n'aurions pas eu a soulever de pareilles questions, pi à faire des parodies de justice et de tribunal. < .

Octave et ses deux assesseurs se consultèrent entre eux, puis M. d'Hervilly dit à haute voix : Baron (JeHorrberg, en réparation du crime d'assassinat sur la personned'Antonio et de tentative de meurtre sur nous-mème, vou$ êtes condamné à une détention perpétuelle dans, les souterrains du château. Rendez grâce à la clémence qui vous fait gr&ce de lavie. --* Que l'on me reconduise aux .souterrains, dit froidement Henri de Horrberg;

Sur un signe d'Octave, on le fit sortir de la salle. Il me semble, ajouta ensuite M. d'HerviUy en désignant de la main la porte derrière laquelle étaient Eudoxiev Angélique et Théodprine, il me semble avoir entendu je ne sais quel bruit derrière cotte porte. Quel'on s'*a$sure si personne n'a eu l'audace de chercher à écouter nos solennelles délibérations.

Quelqu'un sortit de la' salle pour exécuter l'ordre de M. d'Hervilly; mais les trois femmes s'étaient enfuies comme des oiseaux et avaient regagné leur appartement.

-* Ah ! ma tante, s'écria Angélique en se jetant dans les bras d'Eudoxie, une détention perpétuelle dans les souterrains! — Il n'y a de perpétuel que la mort j ma chère Angélique ; Dieu et l'amour protégeront' M. de Horrberg ; d'ailleurs^ d'un moment à l'autre^ votre père peut finir par découvrir notre prison^ et M. de Horrberg partjagera notre délivrance, comme il partage notre captivité. — Ah ! ma tante, c'est à lui que j'aimerais devoir ma liberté. — Je comprends , ma nièce^ que l'on aime devoir quand on c&t sûr de pouvoir si bien payer. — Ma tante^ comme mon

cœur s'est serré quand il a fait hautement l'aveu de son sentiment pour moi l Que d'amour dans sa voix , que de noblesse ensuite et que de discrétion dans son silence ! Ma tante, n'est-ce pas que je dois l'aimer ? — Attendiez-vous mon approbation ?

Nous laisserons la tante et la nièce continuer une con* versation qui les intéresse sans doute plus que nous , pour voir un peu ce qui se passe dans l'autre aile du château, où nous n'avons pas encore pénétré. Plusieurs personnes sont réunies autour d'une table servie. La salle à manger est richement meublée , quatre grands buffets en bois de chêne sculpté garnissent les murailles. Sur ces^uffets sont entassés la vaissçlte d'argent , les cristaux de Bohême de diverses couleurs, les porcelaines ^de la Chine et du Japon, ainsi que les porcelaines de Saxe et de Vieux Sèvres. Trois domestiques , la serviette sur le bras et des gants blancs aux mains, sont placés derrière les trois convives, prêts à obéir au moindre mot, au moindre signe, au moindre désir. Il n'y a pas moins de quatre verres devant chaque convive : leur forme et leur couleur indiquent quels vins doivent briller ou pétiller entre leurs parois de cristal. Les trois personnes assises autour de la table...

Eh quoi ! avez-vous donc déjà fini la description de cette salle à manger, n'allez-vous pas reprendre une à une ces riches porcelaines, nous détailler les bons hommes étranges qui couvrent celles de la Chine? — Non, c'est tout ; et si je me suis laissé aller à ces quelques lignes, c'est qu'il est nécessaire que ces magnificences me servent à remplacer une douzaine d'assiettes de terre de pipe que Ton a cassées chez mol.

L'un des trois convives est Octave d'Hervilly, un autre est Henri de Horrberg^ le troisième, celui qui est placé entre les deux autres et semble faire les honneurs du diner, est M. de Riessain^ père d'Angélique.

Henri demande en. ce moment du vin du Rhin à un des seigneurs qui Tout Jugé il y a une heure, et qui est debout derrière sa chaise. L'autre seignear n'est pas là parce qu'il fait en ce moment frire des beignets avec Théodorine y à laquelle M. de Riessain les a fort recommandés. Antonio découpe un faisan. — Quel Antonio? — Celui que Henri de Horrberg a poignardé dans le souterrain. .

Pour jeter quelque lumière sur les Circonstances de notre récit qui paraîtraient en manquer, nous sommes obligé de le reprendre à un moment où il a été suspendu par les exigences de la forme du feuilleton ; c'est au moment où Henri et Octave, avaient chacun un pislolet appuyé sur la poitrine de l'autre* Octave tira le premier. Le pistolet fit entendre un petit son sec qui ne fut suivi d'aucune détonation. Henri 6ta le sien et dit : — Monsieur, je suis enchanté de me trouver dans une situation qui me permette de dire que ce duel est aussi absurde que cruel, et que je ne veux pas y donner suite. — Tirez, monsieur, tirez ! dit Octave; j'ai tiré sur vous; je croyais avoir le bon pistolet. Tirez, je l'exige ! Je ne veux pas de grâce ! — Monsieur , dit Henri, c'est à moi-môme que je fais grâce des remords que je conserverais toute ma vie si j'assassinais un homme sans armes. — Monsieur^ votre pitié est une nouvelle insulte ; j'espérais avoir le pistolet chargé ; j'ai tiré sur vous, pensant que vous étiez sans armes, que vous n'aviez entre les mains qu'un pistolet vide et une arme inutile. Si vous

ne tirez pas sur moi^ bous recommencerons. -^ Nous ne recommencerons pas^ monsieur^ parce que je suis presque honteux d'avoir fait une fois cette extravagance; nous ne recommencerons pas , parce que vous ne voudrez pas tirer deux coups contre un. «— Que faire .alors, monsieur?. Au nom du ciel, tirez sur moi ; je vous le répète^ je ne veux pas de gr&ce. — Voilà oe qu'il faut faire, monsieur : nous serrer la main, reconnaître nos torts mutuels et ne plus penser à notre fanfaronnade à tous deux. — Monsieur, ma conduite a été trop ridicule pour que je ne vous haïsse pas ; je ne puis consentir à vous devoir la vie. Donnez-moi ce pistolet, je vais me brûler la cervelle.

Henri déchargea son pistolet en Tair et Toffrit ensuite à Octave, qui le jeta loin de lin.

— Monsieur d'Hervilly, dit' Henri, parlons sérieusement; vous avez fait une sottise; mais croyez*vous que, de mon côté, je ne sois pas allé trop loin dans ma petite vengeance ? Vous vous êtes laissé emporter par un mouvement de vanité à prendre un nom qui n'avait fait que réaliser vos intentions, il n'y avait chez vous aucun dessein de nuire; j'ai donc été plus méchant que vous. Vous êtes brave, monsieur; peu de personnes peuvent se rendre un témoignage aussi, positif que nous deux. Un homme qui envisage la mort avec autant de calme que vous n'est pas un homme vulgaire ; je vous offre mon amitié.

Octave et Henri s'embrassèrent, ils rejoignirent la voiture de Horrberg et passèrent le reste de la nuit à causer^ tous deux s'ouvrirenlieur cœurà l'égard d'Angélique. Octave n'éprouvait qu'une fantaisie qui aurait bien de la peine à lutter contre son horreur profonde du mariage. De Hor-

UNK Hi$TOiaË •UiVRA|â8IIBl4ABbB. 307

berg, au contraire, était fiérieusement anHHireuxiiD'ailIeursy il avait l'aveu du père ; Octave fut epctiaDté de pouvoir faire à sou nouvel ami un sacrifice qui ne lui coûtait pas trop. Il entra alors avec enthousiasme dans le plan du père d^Angélique; il s'exposera à toute Tanimadversion que doit attirer sur lui le tort d'être agréé par lui par la faoïille et de se présenter avec Tair d'un mariage de raison. Octave ayeue franchement ses dîéfauts à Henri; il veut' paraître; ses affaires dérangées l'obligent pour cela à quelques mensonges, il se croit ruiné. Henri fait examiner les choses par un homme d'aJDTaires intelligent et honnête. — ' Hein ? *— Je dis un homme d'aifaires, intelligent et honnête. -— Pardon de vous avoir interrompu, j'oubliais votre titre. --* Gom» ment? que voulez-vous dire ! ^^ Rien^ rted. continuez... — .Je continue, l'homme d'affaires honnête et intelligent dé* couvre qu'Octave n'est pas ruiné, mais qu'il s'occupe activement de le devenir, grâce aux sfHsoqrs d'un autre homme d'affaires moins honnête. Ce n'est que du désordre, on arrangera cela^ et d'Hervilly pourra être ce qu'il s'est efforcé de paraître.

— ^Ëcoute^ dit d'Hervilly à Henri^ je crains une chose, c'est que pour résultat de tes soins^ maintenant, quand je vais être riche, je ne me contente pas plus qu'auparavant de paraître ce que je serai. Il me sera bien difficile de ne pas me faire un peu duc ou prince, et il ne faudra pas félonner si tu rencontres quelque jour des gens qui méprennent pour le monarque de quelque Ile déserte. Si, mes affaires arrangées, je puis racheter les deux chevaux que j'avais autrefois, je ne pourrai guère m'empêcher de parler de mes quatre coursiers. — C'est bien, dit Henri, ne te calom-

Die pas. Toujours est-il que le service que tu me rends et la bonne grâce que tu y mets sont tels que je te défle de les exagérer^ pas plus que ton courage obstiné en face de la mort.

Les deux jeunes gens eurent une conférence avec M. de Riessain ; ils le trouvèrent furieux contre sa sœur ; chaque jour il découvrait d'elle quelque nouvelle extravagance, lis firent ensemble le plan d'un roman qu*on infligerait à Angélique et à la tante Eudoxie. Henri de Horrberg s'efforça en vain d'adoucir les détails de Tépreuve : M. de Riessain fut aussi inflexible pour les détails de son roman qu*il l'avait été pourTensembledu plan. Octave d'ailleurs l'appuyait et était d'une fécondité inépuisable. Il fut donc résolu d'abord que M. d'Hervilly ne négligerait rien pour se rendre odieux, quoiqu'on eût tout lieu de penser que la manièredont M. de Riessain le présenterait à sa fille ne laisserait rien à désirer. Puis on décida qu'on procéderait à un enlèvement, 'mais M. de Riessain pensa qu'il serait convenable que sa fille ne quittât pas sa maison et fût toujours sous ses yeux. Cette fois Henri ne fit pas d'objections.

Théodorine, attachée dès longtemps à la maison et nourrissant une haine envenimée contre la tante Eudoxie, fut mise dans la confidence, c'est elle qui se chargea de placer les bouquets et les lettres de M. de Horrberg.

L'enlèvement se fit de la manière la plus simple; on voyagea trois jours dans un espace de deux lieues. On revenait la nuit jusqu'à quelque ferme qui en dépendait. Pendant ce temps on prépara les chambres dans l'aile que ces dames ne connaissaient pas encore. Quelques couches de couleur rendirent la maison méconnaissable pour des

personnes qui ne l'avaient habitée que quelques jours ; et Angélique^ accompagné^ de sa tante et de Théodorine, rentra par une porte dans la maison de son père d'où elle était sortie par une autre porte.

L'évasion avait été faite dans une cave ; la porte qu'on n'avait pu ouvrir était une fausse porte clouée sur le mur qui formait l'extrémité de la cave. Antonio était tombé frappé d*3n poignard de bois *, le combat entre Octave et Henri s'était fait avec des sabres de théâtre, et comme on le voit faire dans les thé&tres de mélodrame. Octave allait quelquefois trop loin et chargeait un peu les couleurs du tableau. Le costume de hussard substitué aux vêtements de a tante était une vengeance de Théodorine^ qui n'avait mis personne dans le secret. La même Théodorine s'était chargée de faire voir à ses maîtresses, par le trou de la serrure, la scène du jugement qui n'était jouée que pour elles.

C'est après cette scène que nous retrouvons à table, et le chevalier victime de sa vaillance, et le farouche oppresseur, avec le père de l'héroïne innocente et persécutée, qui avait failli reconnaître sa voix dans le souterrain.

— A ton tour, Henri, dit Octave, tu as failli me faire perdre mon sérieux. Où diable as-tu été prendre les tirades magnifiques que tu m'as adressées tandis que je siégeais sur mon tribunal? Tu avais, du reste^ l'air parfaitement msgestueux, et tu as dû produire beaucoup d'effet. — Mon cher père, dit Henri à M. de Riessain, de gr&ce, arrêtons là ce badinage, je neveux pas tromper plus longtemps Angélique; vous verrez que cela finira mal, et que, au jour des explications, elle ne me pardonnera pas la part que je

3i0 UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE.

prends à celte mystification. — Elle vous pardonnera, Henri, quand elle saura qoe c'est la«ooiidition que j'ai mise à votre union, et je vous laisse parfaitement libre d'exagérer à votre gré ma dureté à cet égard ; mais, croyez-moi, il y va du bonheur de ma fille dans Tavenir et du vôtre peutêtre, que nous détruisions dans son esprit les sottes semences que ma soeur y a jetées ; il faut qu'elle ne demande à la vie autre chose que ce qu'il y a dedans^ qu'elle ne rejette pas un bcmheur réel pour courir après des rêves ou porter dans le cœur le deuil de chimères ridicules. Il faut que la leçon soit complète. — Allons, Amadis, dit dctave^ voilà vingt foiâ que vous faites inutilement la même prière à M. de Riessain ; il faut vous résigner et continuer votre rêle. Sérieusement, où en sommes-nous ? Te voilà claquemuré dans les souterrains de la tour pour le restant de ta vie; très-bien. Mais nous ne pouvons pas en rester là. D'abord, nous allons l'arranger un petit cachot tout à fait dans le style de la chose. J'ai vraiment peur de la scène de l'ermite ; jamais mademoiselle de Riessain n^en croira un mot. — Seule^ dit M. de Riessain, son bon sens se révolterait, mais ma chère sœur est là pour empêcher toutes les hésitations de Tincrédulité. — Cesl égal, M. de Riessain, je n'ai pas été content de votre début ; la guitare sous les fenêtres eëi un vieux tnoyeif. Il eût mieux valu qu'Henri sauvât mademoiselle de Riessain de l'eau ou du feu ; ou encore qull arrêtât des chevaux emportés, prêts à précipiter sa voiture au fond d'un précipice de huit cent mille toises de profondeur. Mais vous paraissez inflexible et vous reculez déviant la moindre chose ; je voulais qu'Henri eût le bras en écharpe après notre fameux combat^ mais vous

avez craint tous deux pour la sensibilité de ma belle captive. C'est égal, un héros de roman qui ne parait pas au moins une fois avec le bras eh écharpe est bien peu de chose à mes yeuï ! Je voulais^ sur votre refus, prendre l'écharpe à mon compte, d'autant que de Horrberg, qui fait médiocrement l'escrime du sabre de théâtre, m'avait tapé sur les doigts; mais autre obstacle : vous avez craint que je ne me rendisse plus intéressant que le héros. Si Henri m'en croit, il ne finira pas le roman sans se montrer avec un bras en écharpe. C'est demain que nous emménageons Henri dans son souterrain. Je suis curieux de voir par quelles humiliations mademoiselle de Riessain me fera payer le don de sa main, quand elle consentira à m'épouser pour prix de ta liberté. J'ai presque envie de te faire épouser la tante pour assurer ma tranquillité. -^ Âh ! oui, Henri, dit M. de Riessain, nous verrons comment ma sœdr se résignera à suivre les volontés du farouche d'Hervilly en vous accordant sa vieille main I — Ah ! dit Henri, comment Angélique me pardonnera-f-elle? — Je compte beaucoup , reprit Octave ; sur l'assaut du château par Henri échappé de son souterrain, au moment où mademoiselle de Riessain sera prête à marcher à l'autel en victime résignée, avec le barbare oppresseur que je suis. Comme ce sera le dénoûment, Henri pourra bien entrer avec de la musique; la Marche des Tartares^ par exemple. Ah i Henri, ah, monsieur de Riessain, j'exige qu'Henri entre sur l'air de la Marche des Tartares; si non je ne me laisse pas à mon tour charger de chaînes. Allons^ mes belles, suivez-nous^ ce sera d'un effet ravissant... Sachez que les Tartares ne ^ont barbares qu'avec leurs ennemis: .

Henri voudra biea ne pas taper sur les doigts dans ce nouveau combat. Alors Termite, levant son capuchon, fera apparaître le père Riessain, qui bénira les amants, et on nne montrera alors sous mon véritable jour, l'homme aimable, peu tyrannique, et dévoué à Henri ainsi qu'à tout ce qu'il aime.

Les deux jeunes gens se serrèrent la main, et accompagnés de M. de Riessain, on alla visiter le cachot de Henri. M. de Horrberg, en quittant la table, parla bas à Antonio, qui allait décidément beaucoup mieux : c'était pour lui commander de faire porter à mademoiselle de Riessain comme de la part du tyran, les plus beaux fruits pour le dessert de son diner. Puis on descendit dans une cave que Ton était en train de démeubler de tonneaux et de bouteilles.

— Gela sent horriblement le vin ici, dit M. de Riessain, et trahit trop grossièrement son avènement récent à la dignité de cachot, il faut brûler des herbes qui chassent cette odeur de parvenu. — Il y a là trop de paille, dit Octave, c'est un cachot de Sybarite, tu n'inspireras pas ici la moindre pitié. Ce n'est pas ainsi que sont couchés les prisonniers de roman et de mélodrame : mettez-moi là de sept à douze brins de paille. Voici la pierre pour reposer ta tête et y attacher la chaîne que tu auras au pied. Où est la cruche d'eau? La voici, bien. Et le pain bis? il faut qu'il soit entamé. Sans cela on ne voit pas qu'il est bis. Et puis, c'est plus triste de reconnaître que le prisonnier en a déjà mangé... -* C'est vous décidément qui serez l'ermite, monsieur de Riessain ? demanda de Horrberg. Ne craignezvous pas qu'on ne reconnaisse votre voix ? — Nullement,

la reconnaltriez-vous vous-m^e quand je parle ainsi?

Et M. de Riessain prononça quelques phrases mêlées de mots italiens avec un accent très-uitramontain.

— Non, il n'y a pas de danger...

— Tenez, dit Octave, voici encore une chose qui vous fera reculer tous les deux^ et qui cependant entre nécessairement dans le plan de M. de Riessain, qui est de faire éprouver à sa fille tous les petits ennuis des grandes situations. Il faudrait, pour bien faire, que ce cachot fût infect; que Henri, prisonnier depuis plusieurs jours, eût la barbe longue, les cheveux crépus et pleins de paille, et fût horriblement sale. — J'accorde, dit Henri, la barbe longue et trois brins de paille dans les cheveux, le reste est rejeté... -— J'en étais sûr, continua d'Hervilly. Il serait bon également que ce souterrain fût rempli de puces. -^ Ah! d'Hervilly! — Je m'attendais bien qu'on me répondrait par un : Ahld^Bervilly l Voilà ce que c'est que ces gens si résolus ! quapd il s'agit de Texécution, les moindres choses les font reculer honteusement. Notre roman sera tout à fait incomplet. Vous laisserez à cûté de celui-ci un roman tout entier à faire^ et mademoiselle de Riessain^ aidée de la tante Ëudoxie, ne manquera pas de vouloir l'exécuter. — Allons, allons^ dit deHorrberg, un cachot obscur, une pierre pour reposer ma tète, huit brins de paille pour lit, un pain noir et une cruche d'eau pour nourriture, en voilà assez pour exciter la pitié; je renoncerais aux bénéfices d'une sensibilité assez dure à s'émouvoir pour demander autre chose.

On quitta le cachot et on remonta prendre du punch.

Pendant ce temps^ une autre scène se passait dans^ la

cuisine, scène & laquelle il 'faut que nous assistions sous peine de ne pas comprendre le reste du récit. Théodorine aperçut aux oreilles de la cuisihière des pendeloques qui attirèrent son attention.

— Eh ! où diable, ma mie Âdrienne, Iiii demanda-tHstte, avez vous trouvé ces. boucles d'oreilles? — Je ne les ai pas trouvées, répondit Adrienne, elles m'ont été données par un beau garçon. — Par votre amoureux? dit Théodorine avec un air précieux et dégoûté. — Non, répondit simplement Adrienne; par M. le baron de Horrbérg. — Attendezmoi là un moment, dit Théodorine, et elle monta à sa chambre cherche^ les boucles d'oreilles qu*elle avait ellemême reçues deux jours auparavant de la main â*Henrif elle les apporta, et les comparant à celles d'Adrienne, elle vît qu'elles étalent absolument semblables. Elle se retira fort méconietiié. Voilà, se dit-elle à elle-^même, des cadeaux distribués avec beaucoup de justice et d'Intelligence, vraiment! Eh quoi ! j'entre dans le complot de ces messieurs ; je prends dans leur comédie un rôle qui est sans contredit le plus important de là pièce, et sans lequel il leur eût fallu renoncer à leur projet; on me fait un présent... convenable en lui-môme, des boucles d'oreilles avec des pierres rouges et vertes, de belles boucles d'oreilles, c*est vrai ; mais on en va donner de précisément pareilles à une souillon qui ne leur a servi à rien. Sans compter que je ne les mettrai pas» Je pensais que M. de Horrbérg avait plus de goût, et aurait remarqué que je n'ai pas tout à fait le même air que ce torchon d'Adrienne -, que je n'ai ni les mains aussi rouges^ ni le nez aussi écrasé^ ni la taille aussi épaisse, ni le pied aussi grand; je pensais quMl faisait quelque diffiSrence

entre, une personne distingué^, |^ laquelle )a fprtune.seule a eu le tort de ne pas donner sa place, et une mauvaistç laveuse de vaisselle. Certes, que Ton me donne de belles, boucles d'oreilles, je ne les dépare pas, du moins j'ose te croire. J'ai l'oreille petite et bien faite, et il faut n'avoir pas d'yeux pour accrocher de pareils joyaux aux deux côtelettes que la nature a collées aux tempes de cette pataude d'Adrienne. Non certes, je ne mettrai pas les mêmes boucles d'oreilles qu'elle 1 La nature ne m'a,pas faite semblable à cette fille pour que je m'habille comme elle. Allons donc ! on nous prendrait pour les deux sœurs ! Je veux bien qu'on soit amoureux, mais cela ne doit rendre ni aveugle, ni imbécile.

Et mademoiselle Théodorine se retira dans sa chambre, en proie à un vif ressentiments

Néanmoins, le lendemain., tout en ae réservant de faire comprendre^ dans l'occasion à M. de Horrberg, le juste sujet de plainte qu'elle avait contre lui, ce qui sans doute amènerait une réparation, elle continua à remplir le rôle qu'elle avait accepté, et qui, s'il lui coûtait un peu, vis-àvis. d'Angélique qui était douce et g^éreuse, lui donnait des occasions de se venger des caprices et des hauteurs de l^ tante Eudoxie. Les deux prisonnières attendaient avec impatience les instants où leur service appelait Théodorine dans leur appartement. C'était par elle seule qu'elles pouvaient avoir quelque connaissance de ce qui se passait dans la maison. Et d'ailleurs, depuis qu'elles étaient enfermées ensemble, elles s'étaient dit» tout ce qu'elles se.pouvaient dire, sauf l'histoire de l'éventail de la tante Eudoxie, que quelque circonstance venait toujours arrêter à son dé-

but OU faire oublier. Eiles commençaient à passer une partie de leur journée dans le silence, Eudoxie lisant quelques romans qu'elles avaient trouvés dans leur appartement, et Angélique songeant à Henri et le mêlant aux regrets de son père et à ses désirs de liberté. Théodorine venait donc apporter quelque diversion à ce tête-à-tête prolongé, et ou espérait toujours qu'elle aurait une nouvelle qui donnerait quelque espoir de liberté, ou que M. de Horrberg trouverait moyen de lui faire remettre une lettre. Cette fois encore il n'en était rien, et elle n*annonça qu'une visite que M. d'Hervilly demandait la permission de faire à ces dames. Elles répondirent avec hauteur qu'elles n'acceptaient pas ces semblants de politesse, qu'un geôlier pouvait entrer chez ses prisonnières sans demander de permission, et qu'il se trompait fort s'il espérait qu'on le regarderait jamais autrement que comme un perfide ravisseur et un brutal geôlier.

D*Hervilly néanmoins commença par remercier la tante Eudoxie et Angélique de la permission qu'elles avaient bien voulu lui accorder; mais son ton était beaucoup plus brusque qu'avant la^ malheureuse tentative d'évasion, et il y avait dans ses formules respectueuses quelque chose d'ironique qu'elles n'y avaient pas remarqué auparavant. Elles le prièrent de leur expliquer le but de sa visite, si toutefois elle en avait un autre que de lui faire contempler à loisir les ennuis et les larmes que causait l'injuste captivité qu'il faisait subir à ses malheureuses victimes. f — Écoutez-inoi, belle Angélique, dit Octave, je vous aime, et j'ai décidé que vous m'appartiendriez. J'ai l'aveu de votre père, et si vous étiez une fille plus soumise, si

VOUS n'aviez pas annoncé un refus que j'ai Tamour-propre de croire sans cause raisonnable, si j'avais pensé voire père doué d'assez de fermeté pour se faire obéir^ je ne me serais pas décidé aux moyens un peu violents que j'ai employés. Mais vous comprenez qu'après m*étre porté à de telles extrémités, je ne reculerai pas. Ce ne serait qu'ajouter le nom de niais aux charmantes dénominations que vdus m'accordez déjà moins justement. — Monsieur^ dit la tante, vous vous trompez, il est encore temps, rendez-nous à la tendresse inquiète de mon frère, et tout sera oublié. Jamais un reproche, jamais une malédiction ne s'échapperont de notre bouche. — Pardon, madame, reprit d'Hervilly, s'il ne s'agissait que de vous, plein de confiance dans votre promesse, je vous donnerais une nouvelle preuve de respect et d*obéissance ; mais je suis amoureux, madame^ et il ne me suffirait pas du pardon de votre nièce, ce n'est pas à un amour qui inspire ce que j'ai fait, qu'il faut demander de pareils sacrifices. Mademoiselle de Riessain ne sortira d'ici qu'après avoir changé de nom; je l'ai décidé, comme j'ai décidé que je l'amènerais ici, 6t le second projet s'accomplira comme le pfçmier. — Vous vous trompez, monsieur, repartit Angélique, le premier projet a réussi, parce qu'il ne fallait pour l'accomplir que de l'audace criminelle, de la méchanceté et de la brutalité, toutes choses que vous avez trouvées en vous-même; mais pour que vous deveniez mon époux, il faut mon consentement ; et quelque hardi que je vous suppose, je ne pense pas que vous le soyez assez pour l'espé^rer. — Le temps change bien des résolutions, mademoiselle, et l'ennui aussi. D'ailleurs même, en supposant la continuité de vos rigueurs, ce que je me

Si 8 UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE.

surprends parfois à croire impossible, ma situation aetuelle est préférable à celle que me ferait ta générosité que madame votre tante réclamait de moi tout à l'heure. Ici je vous vois, je vous parle, je vous entends, quand je le veux. Ici surtout, 8i vous n'êtes pas à moi, vous nesm'ei pas à un autre. C'est déjà la moitié de la possession. «-Monsieur dUervilly, dit Angélique, je penseque votre intention de me voir devenir votre épouse ne subsistera pas après Paveu que je vais vous faire : j'ai disposé de mon cœur; j'aime M. Henri de Horrberg ; il le sait ; oseriez-vous domier votre nom à une femme qui ne peut vous donner ni son estime ni son amour? -» Je sais que mademoiselle de Riessain; une fois ma femme, ne trahirait pas ses devoirs. — Voss vous trompez, monsieur, je n'accepterais pas des devoirs imposés par la violence. — Peu importe, mademoiselle ; mais mon rival n'est plus à craindre ; sa folle entreprise l'a mis entre mes mains, et la meilleure chance qu*il puisse courir est &e passer le reste de sa vie dans les souterrains de mon château. — Ah ! monsieur, croyez-vous que Dieu se rende complice de vos crimes en n'y mettant pais un terme prochain ? — Mademoiselle, Dieu a à s'occuper de la Tharche du ciel et des planètes, et je ne me fais pas l'honneur de croire qu'il daigne porter le moindre intérêt aux actions d'une pauvre créature comme moi. Renoncez donc à ce moyen médiocre de m'intimider. Parlons sérieusement. Si vous aimez M. de Horrberg, vous avez un moyen de le rendre à la liberté, c'est de me donner le titre de votre époux. Une fois sûr dé mon bonheur, je lui ouvre les portes du château. Mon'sabre a dû lui apprendre déjà à ne pas venir chasser sur mes terres. — Votre sabre, monsieur, et celui

de trois ou quatre de. vos satellites. — Je ne vaux pas vous humilier, mademoiselle^ dans, la personne decélujqufi votre cœur a choisi. Croyons donc à ce sujet ce que vous vou* drez. Mais je ne comprends pas que, sous prétexte que vous aimiez H. de Horrberg, vous le CQndamnijez à passer sa vie dans un cachot, car c'est vous qui l'y (^ondampez^ mademoiselle; un mot de . vous, il est libre^ -— Je comprends moins encore, monsieur, qu'un homme soit assez lâche pour vouloir obtenir de force la main d'une femme dont le cœur s'est donné à un autre. — A moins^ mademoiselle, que, me décidant à mériter quelques-unes des invectives qu'il vous plaît d'attacher à mon nom, je, ne cesse d'être niaisement le jouet des caprices d'une jeune fille, et je ne supprime l'obstacle qui s'oppose à mes vœux et à ceux de son père. — Ah ! monsieur, si mon père vous connaissait, s'il savait de quels crimes vous vous êtes rendu coupable ! — Je continue ma phrase, mademoiselle, à l'endroit où vous avez cru devoir rinterrompre par une injure à laquelle je vous avais avertie, que je n'étais nullement sensible. Je vous .disais que si vous me forciez à perdre un reste de patience, la mort de M. Horrberg, qui a attenté à ma vie comme un assassin après s'être introduit chez moi comme un voleur, la mort de M. de Horrberg, mort que les lois excuseraient, me délivrera... — Vous ne l'oseriez pas, monsieur! Un tel forfait... — Vous ne savez pas encore tout ce que je puis oser pour vous posséder,, mademoiselle. Vous avez pâli, ce trouble où vous ont jetée mes paroles irrite ma soif de vengeance contre mon odieux rival, et me dit en même temps que vous céderez à ma menace quand vous la croirez réellej ou vous ne l'aimez pas, et il ne sera pas long^

temps uu obstacle à mes désirs; ou vous l'aimez, et vous ne reculerez devant aucun sacri0ce pour lui racheter la liberté, et peut-être la vie. Il faut cesser de feindre : c'est le seul choix qui vous reste. — M. le baron de Horrberg a reçu mes serments, lui seul peut m'en délier. Croyez-vous qu'il le fit, môme au prix de sa vie? — Si vous étiez bien convaincue, mademoiselle, du sort qui lui est réservé, si je pouvais vous persuader, pendant qu'il en est temps encore, quMl mourra ou qu'il traînera dans les souterrains du château une existence qui lui fera chaque jour désirer la mort, si vous connaissiez ces souterrains. .. vous ne vous amuseriez pas à aller proposer à un homme un sacrifice qu'il ne peut accepter sans lâcheté, quelque envie qu'il puisse avoir de le faire ; vous le sauveriez sans le consulter, pour l'obliger à accepter votre dévouement. Je vous donne jusques à aprèsdemain pour prendre une résolution, mademoiselle, après quoi, si la chose n'est pas faite, c'est moi qui en prendrai une. Vous verrez M. de Horrberg, j'espère que sa vue excitera chez vous quelque piUé, et que je n'aurai pas besoin de jouer plus longtemps le rôle singulier de vous implorer pour mon rival.

A ces mots, il salua et se retira.

-— Je le verrai, je vais le voir, disait sans cesse Angélique. — Prenez garde, ma nièce, que ceci ne soit un piège de notre geôlier et un moyen de vous enfermer vous-même dans les cachots où vous voulez descendre. — Ah ! ma tante, je ne demande pas mieux que de partager un cachot avec Henri; il y a des moments où je voudrais être réunie avec lui dans une tombe. — C'est fort bien, ma nièce, mais comme je vous accompagnerai sans doute dans cette visite,

à moins que vous n'en jugiez autrement, je n'ai pas les mêmes moyens que vous d'embellir un cachot. Croyez-moi, lebienfait d'un ennemi éache une perfidie. — Ah ! ma tante, ma bonne tante, s'écria Angélique en embrassant la tante Eudoxie, vous ne refuserez pas de m'accompagner, n'estce pas? Vous savez bien que je ne laisserai pas mourir par le fer ou le désespoir l'homme qui ne s'est jeté dans le danger que pour me sauver. Je tâcherai de gagner du temps. Chaque jour peut amener ou mon père^ ou quelque hasard heureux qui nous délivre. — 11 en est temps^ ma nièce, car je vous déclare que j'ai maintenant plus qu'assez des enlèvements ; on met ici de la chicorée dans le café, et mon café au lait du matin est détestable ; il faut que cela finisse. — Hélas, ma tante, cela finira bientôt, car lorsque je serai au bout des délais que je vais tâcher d'obtenir, s'il n'arrive Tien de nouveau, je me sacrifierai pour sauver Henri.

Théodorine entra alors et vint annoncer à Angélique qu'on allait la conduire auprès d'Henri. Les visites au cachot ne sont pas prévues dans le code de la toilette, néanmoins Angélique crut devoir réparer quelques négligences que le chagrin lui avait fait commettre, et elle suivit avec la tante Eudoxie un homme vêtu comme les geôliers de mélodrames, avec une casquette de renard sur la tête, et un énorme et retentissant trousseau de clefs à la ceinture. On traversa plusieurs caves à la lueur d'une torche, puis on s'arrêta devant une porte fermée avec deux formidables verrous et un cadenas monstrueux. Le geôlier les ouvrit lentement, et Angélique aperçut Henri de Horrberg étendu sur quelques brins de paille, le coude appuyé sur une pierre à laquelle était scellée une chaîne attachée par l'autre extr(f-

Zn\ UNE HISTOIRE mVRAIS£MW^AM.&.

iftitéàTune de ses jambes. Lacnichè, te paki fioir, tout avait été exécuté à la tettre. C'était un magnifique décor de troisième acte. A cet aspect, Angélique ne put retenir ses larmes, et Henri faillit lui dire la vérité, mais un ermite, debout dans un coin de la prison, lui fit un signe impérieux de se taire ; il saisit les mains d'Angélique et les couvrit de baisers.

-r- Lâche d'Hervilly! s'écria- t-il, je brave, tes cachots et tes fera ! Je suis prêt à payer de ma vie ce seul instant de félicité, et je mourrai heureux et fier, et persuadé que tii porteras envie à mon sort. <^ Henri, dit Angélique, quel horrible séjour ! et c'est moiquî vous: y ai plongera acceptant imprudemment votre dévouement généreux. Gomment ne me maudissez- vous pas» aifisiquele jour funeste où- vous m'avez vue pour la première fois? *^r Çbèré Angélique', s'écria de Horrberg, après, le bonheur d'être heureuid avec vous, il n'est qu'tm sort à. désirer^ .c'est de souffrir et de mourir pour vous. Je sais quel sort m'est^ réservé \ je sais que chaque instant peut amener le bourreau. Le ciel m'est témoin que je ne regrettais que de vous donner ma vie inutilement et de n'avoir pu avant de mourir vous arracher à la captivité. Je mourrai résigné^ je mourrai heureux, puisque je vous revois, puisque vous m'aimez ! *— Oui, Henri, je. vous aime, dit à voix basse mademoiselle de Riessain ^ je voud aime, et^ quoi qu'il arrive, quoi que m'impose plus tard mon devoir, quoi qu'il me faille sacrifier, mon cœur sera toujours à vous. Si nous devons être séparés sur la terre... nous nous retrouverons au ciel. — AngéHque^ dit de Horrberg, je ne comprendsp que trop le sens de vos paroles : on a mis à ma vie un prix infâme ! Angélique^ si

UNE HISTOIRE iNYRAlSËMBLÂlîtË. 323

VOUS accomplissez ce funeste sacrifice, vous serez mille fois plus barbare que mes persécuteurs. lis ne peuvent que me tuer, et vous feriez de ma vie un éternel supplice ! Angélique, ne vous laissez pas aveugler par line fausse pitié. Aimez-moi, soyez à moi jusqu'au moment où Ton tranchera le fil de mes jours. Je mourrai content. Ensuite pleurezmoi et restez-moi fidèle jusqu'au jour où je vous retrouverai là'haut. Voilà' ce quer Tamour, voilà ce que la pitié exigent de vous. Donnez-moi vbtre main, Angélique^ chère Angélique ; et vous, mon père, ffit-il en s'adressant à Termite, qui restait debout et silencieux dans son coin, et que les arrivantes n'avaient pas aperçu, vous, mon père, qui êtes venu m^apportér des consofatlons, bétiissez notre union bieù courte s^ns doute^ sur c6ite terre, mais éternelle dans les cieux. — Ah ! nia tante, dit Angélique, vous entendez ce qu'il me demande. — Ceèt te vœu ^d'on mourant, sans doute reprit Henri. — Oui... je le sais, vous mourrez si je . cède à vos vœux et lorsque je puis vous sauver ! — Ne le croyez pas, Angélique, je vous juré sût ce que j'ai de plus sacré, sur mon âme et sur mon amour, que le nioment qui suivra votre union détestable avec M. dUervilly sera celui de ma mort. — Que faire, ma tante, mon Dieu T

Henri s'était jeté aux genoux d'Angélique et les tenait embrassés. Elle céda, et dit : — Eh bien, Henri, je consens à recevoir avec vous la bénédiction de ce saint ermite. C'est vous condamner à mourir, mais je ne vous survivrai pas ^ je serai votre femme!... C'est notre bonheur dans le ciel que nous allons consacrer.

Tous deux s'agenouillèrent en se tenant par la main* L'ermite alors : — Eh quoi! dit-il^ pensez-vous que je

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consacrerai ainsi ce suicide et ce meurtre?... Croyez -vous... — Grand Dieu ! s'écria Théodorine, on vient. Fuyons avant qu'on nous y invite ; peut-être obtiendrons-nous la permission de revenir, surtout si mademoiselle se montre un peu ébranlée et si on peut supposer qu'une seconde visite achèvera de la décider au sacrifice qu*on exige d'elle.

On entendait les pas du geôlier. Henri baisa avec ardeur la main d'Angélique, et les trois femmes^ se retirant, rencontrèrent en effet dans le souterrain le geôlier, qui venait les avertir qu'il était temps de laisser le pipisonnier à ses réflexions. Une fois hors du souterrain, Théodorine resta quelque temps en arrière et rejoignit ensuite ses maîtresses en disant à voix basse à Angélique : — - Mademoiselle, il fautabsolumentque jevous parle. Faites semblant de vous coucher. Je laisserai ouverte la petite porte qui est dans la ruelle de votre lit, et quand votre tante dormira, vous viendrez me trouver dans la première pièce de l'appartement. *— Hais, Théodorine, si ma tante se réveille ? — Elle vous adressera quelques mots, puis, voyant que vous ne répondez pas, elle supposera que vous dormez, et elle tâchera d'en faire autant. Ne manquez pas de venir, c'est tout à fait nécessaire.

— Ma foi, monsieur de Riessain, dit Henri resté seul dans la cave avec l'ermite^ si vous n'aviez pas été là, je me jetais aux genoux d'Angélique, je lui avouais tout, et je tâchais d'obtenir mon pardon. — C'est alors le mien que vous n'auriez pas obtenu, mon cher de Horrberg, et quelque amitié que j'aie pour vous, je vous aurais tenu la paroleque j'ai donnée à vous et à moi-même de ne vous accorder la main d'Angélique (comme nous disions depuis que nous

UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE. Z2b

sommes entrés en plein roman) qu'après que nous aurons conduit l'épreuvç jusqu'à, la fin. Hais nous continuerons aussi bien ce dialogue en dînant. En jouant le rôle d'er*mite^ il me semble que j'ai fait un long jeûne, et je me sens un terrible appétit. — Âidez^moi alors, pieux ermite, à me débarrasser de mes chaînes. Eh ! Antonio va voir si ces dames sont rentrées dans leur appartement et si nous ne courons aucun danger d'être aperçus en traversant la cour. Antonio fut quelque temps sans revenir, pendant lequel H. de Riessain détacha la chaîne qui retenait Henri par un pied; puis ils essayèrent de sortir de la cave; mais on avait éteint la torche destinée à la visite d'Angélique, et Antonio avait emporté la lanterne; Termite et le prisonnier, en tâtonnant les murs, cherchaient une issue, lorsque Antonio revint sa lanterne à la main ; il ne savait pas comment la chose s'était faite^ mais la porte de la première cave, celle qui donnait sur la cour, s'était refermée ; il avait cherché à l'ouvrir en dedans, mais tous ses efibrts avaient été inutitiles. A celte nouvelle, M. de Riessain et Henri l'appelèrent^ l'un maladroit, l'autre imbécile, et se dirigèrent vers cette porte, persuadés qu'elle céderait aux premiers eiforts. Les premiers efforts et les suivants ne réussirent pas mieux que les jurons et les malédictions. Aux jurons et aux malédictions on fit succéder des coups de poing et des coups de pied dans la porte^ et des cris poufr se faire entendre du dehors ; mais on n'entendit pas et personne ne vint. Tous trois appuyèrent leur dos sur la porte et s'eQorcèrent de l'enfoncer. La porte ne se montra nullement disposée à céder. Quand on eut recommencé trois ou quatre fois les mêmes tentatives avec le même insuccès, on pensa à tenir conseil.

— Nous "VDilà.prisoaniers pour tout de bon, dit Henri. — Hais c'est que je meurs de faim, dit H. de Riessain. — Ntu& avons mon pain noir et ma cruche d'eau... — Joli dîner!*.. — C'est un triste dtner si vous le compares à ce* lui cpii nous attjendait sur terre, je ne le conteste pas, mais c'est un fesiin, comparé à rien. — Allons donc^ moA cher, je ne veux pas déshonorer et perdre le magnifique appétit que je possède à manger de pareilles choses; il est impossible qu'on ne nous entende pas ou que nous ne finissions pas par enfoncer la porte.

On recommença les cris, les coups, puis les efforts, et il fallut enfin reconnaître que tout cela était et serait parfais tement inutile. Henri se résigna le premier et rompit un morceau de son pain, qu'il grignota d'abord du bout des dents, puis qu'il finit par manger avec avidité. M. de Ries« sain, après une résistance plus honorable, c'est-à-dire plus longue, ynita son exemple. Antonio eut la desserte de la table, puis on but Teau à même la cruche.

«^ Ce serait là, pieux ermite, dit Henri de Horrberg, la véritable occasion de renouveler le miracle des noces de Cana, et j'oserai dire que le changement de l?eau de notre cruche en vin serait un p^ mieux placé à Pégârd de pauvres diables qui ont dîné avec du pain noir, que pareillemétamorphose ne l'a été dans les temps pour des gens déjà gorgés de vin. -^ Pour moi, dit M. de Riessain, ce qui me fâche ce n'est pas précisément d'avoir mangé dû pain noir, cela n'a que peu ou point de goût, cela n'est ni bon ni mauvais ; mais ce qui me cause un éhagnn réel, c'est que nous avons là-haut un faisan, et que je n'aurai plus faim quand arrivera pour nous l'heure de la liberté. Mais comment se fait*il

UNE HISTOIBE INVRAISEMBLABLE. 32T

que nous soyons ainsi enfermés? II y a des moments où je me demande s'il n*a pas pris par hasard fantaisie à Oclave de continuer notre comédie au sérieux, de nous retenir pour de bons prisonniers, et de faire payer à mademoiselle de Riessain notre délivrance.

Ce n est que deui heures après que l'on commença àsHnquiéter dans la maison de l'absence prolongée de M. de Riessain et de M. de Horrberg. Octave avait dîné avec les dame9> i^ conséquémment il n'avait pas remarqué leur absence ; ce fut lui-même cependant qui vint délivrer les prisonniers. Lorsque après avoir quitté ses convives il retourna dans Tautre partie du château où il croyait trouver ses deux complices, alors seulement il apprit qu'on ne les avait pas vus reparaître depuis le milieu de la journée. Octave attendit quelque temps, puis se décida enfin à aller aux souterrains ; mais il vit la clef de la première cave à la porte et tournée de manière à la fermer : cette porte ne pouvait s'être fermée elle-même ; donc ils étaient sortis. Octave retourna les attendre dans la maison et prit un livre* Heureusement que ce livre se trouva par hasard être un ouvrage d'un des plus illustres philosophes de ce temps-ci. Ce qui fit que Mi d'Hervilly ne tarda pas à s'ennuyer et à penser de rechef à ses amis. Il retourna aux souterrains» eiUr'ouvrii la porte, et appela, pour l'acquit de sa conscience. Il fut fort étonné lorsqu'on lui répondit.

Déjà Henri avait dit à M. de Riessain : Si vous avez trop faim» vous me mangerez pour me conserver mon futur beau-père^ mais nous commencerons par manger Antonio, qui ne manque pas d'embonpoint»

3?8 UNE HISTOIRE INVRÂISEHBLABLE.

Henri avoua à d'Hervilly les soupçons qu'il commençait à concevoir. — J'y ai pensé plusieurs fois, répondit Octave, mais j*ai résisté à la tentation. Je ne suis pas coupable de votre incarcération. Vous devez avoir faim 7 — Hélas ! non, dit M. de Riessain en traversant la cour, nous avons mangé le pain noir du prisonnier. — Et, ajouta de Horrberg, nous avons étéjusqu'à regretter ta fatale idée de l'entamer; le morceau coupé nous a vraiment fait faute.

Néanmoins en présence de la table bien servie, les captifs retrouvèrent à leur appétit un peu de complaisance; mais si le pain noir fit du tort au faisan, l'eau de la crucbe n'en fit aucun à quelques bouteilles qui furent vidées tandis qu'on s'entretenait de ce qu'on ferait le lendemain, et qu'on préparait le chapitre suivant, en entremêlant ce sujet de diverses questions et exclamations : Mais comment diable étiez-vous enfermés là dedans? Cela rappelle ce que disait un journal d'un soldat dont on avait trouvé le corps noyé, coupé en morceaux et cousu dans un sac. Le journal, en racontant cet horrible événement, faisait remarquer avec naïveté que ces diverses circonstances faisaient présumer que ce n'était pas le résultat d'un suicide.

Pendant ce temps les prisonnières se couchaient. Angélique, préoccupée de la confidence que lui avait annoncée Théodorine, feignit de dormir pour engager sa tante à Timiter. Quand elle la crut bien endormie, elle se glissa sans bruit en bas de son lit, s'échappa par la porte de la ruelle, et alla rejoindre Théodorine^ qui Tattendait dans la première pièce. Quelque légère que fût Angélique, le frôlement de son vêtement réveilla à moitié la tante Eudoxie, qui cependant ne s'aperçut pas du départ de sa nièce, et commença en ces

termes l'histoire de son éventail, déjà plusieurs fois interrompue :

« M. de Briquesolles était alors un des hommes les mieux faits et les plus spirituels ; j'étais de mon côté, du moins on mêle disait Jolie, gracieuse, enjouée ; je jouais agréablement du clavecin, en un mot j'étais fort remarquée dans le monde et passablement entourée. »

Et la tante Eudoxie continua son histoire. Il vint un moment où, après avoir raconté comme quoi sa mère surprit M. de Briquesolles à ses genoux^ elle demanda au lit de sa nièce : « Qu'eusses-tu fait à ma place? » Le lit ne répondit pas. La tante attendit quelques secondes et continua : «< Tu aurais comme moi été fort embarrassée^ » etc.

Un peu après, arrivée au moment ou H. de Briquesolles, ayant absolument besoin de lui écrire, feint de ramasser dans sa loge, à ses pieds, un éventail qu'il venait d'acheter, et le lui présente comme si elle venait de le laisser tomber : « Et, dit la tante Eudoxie, que crois-tu que je trouvai dans les plis de l'éventail? »

Eudoxie attendit encore une réponse, et n'en recevant pas, prit le parti de se répondre elle-même : « Une lettre, vas-tu me dire ? Eh bien ! non, mais quelques mots au crayon sur les baguettes d'ivoire de l'éventail. » Et la tante continua le récit de son histoire avec M. de Briquesolles. L'histoire était longue. Je suis du très-petit nombre des écrivains contemporains qui seraient capables d'en faire le sacrifice... c'est un hommage que je dois me rendre et que j'étendrais un peu plus sans deux raisons qui m'en empêchent. La première est que je semblerais à quelques esprits mal faits m'indemniser par un nombre de lignes égal du

sacrifice de Thistoire de la tante Eudoxîe ; la seconde raison est que je n'ai pas encore irrévocablement décidé que je ne vous la raconterais pas quelque jour.

La tante était à la fin quand Angélique, tout émue des choses extraordinaires qu'elle venait d'apprendre, rentrait dans la chambre sur la pointe des pieds et se dirigeait le plus silencieusement possible vers son lit, lorsque Eudoxîe lui dit : « Et voilà, ma nièce, d'où me vient cet éventail ; vous ne serez pas étonné maintenant de me voir ne pas me décider facilement à m'en séparer, b

C'est tout ce qu'Angélique sut jamais de Tbistoire de l'éventail de la tante Eudoxie. Mais pendant tout le reste de sa vie elle fut forcée de faire semblant de comprendre toutes les allusions qu'il plut à sa tante de faire à cette histoire, (elles que : Angélique, cela doit le rappeler M. de*"^* 5 Angélique, c'est absolument comme l'histoire de l'éventail •, Angélique, c'est aussi embarrassant que le jour où ma mère surprit M. de***, tu sais, etc., etc., etc.

Pour ce qui est des confidences que fit Théodorine pendant que la tante Eudoxie racontait à sa nièce absente l'histoire de son éventail, nous ne pensons devoir vous les communiquer qu'un peu plus tard.

Dès le matin, Angélique fit savoir à M. d'Hervilly qu'elle désirait lui parler ; il ne tarda pas à se rendre à ses ordres.

— Monsieur, dit-elle, je me suis décidée; je ne vous aime pas, vous le savez; j'en aime un autre, vous ne l'ignorez pas. Vous voulez m'épouser, c'est à vous à savoir si c'est prudent. Vous mettez cette union pour prix de la liberté et de la vie de Thomme que j'aime; ce qui me décide à lui sacrifier mon bonheur, c'est que j'espère bien lui sacrifier

UNE HISTOIRE lNVRÀ1SElfBLA6LE< 3S1

aussi le vôtre. Je ne vous cacherai pas que vous ne me paraissez pas avoir le sens commun ; si je ne vous épouse pas, que vous fait que M. de Horrberg soit vivant et libre ? Si je vous éponie, ne craignez-vous pas que sa vie et sa liberté ne soient pour vons tine cause sans cesse renaissante d'anxiétés et de soupçons? Mais c^est vous qui l'avez décidé ainsi; c'est bien, je ne ferai pas la moindre objection. Je serai vofcre femme; mais pour que je sois votre femme, il faut que vous soyez mon mari. Si je suis à vous, vous serez à moi ; nous réglerons totrs nos comptes quand il en sera temps. — Mademoiselle, dit Octave un peu embarrassé, daignez excuser ma surprise ] je ne m'attendais pas à un pareilbonheur, car le bonheur (|ue 'm'annonce votre décision est tout ce que j'en veut croire ; j'ai confiance en vous, mademoiselle ; Thômme que vous aurez accepté pour votre époux peut confier sans crainte son honneur au vôtre. — Garde» cette confiance, monsieiir, et efforcez-vous d'arranger la difficulté que voici : Que' je vous promette de vous épouser lor^ué M. de Horrberg sera libre, ou que vous me promettiez de lui rendre la liberté aussitôt que je serai votre femme^ c'est absolument la même situation, c'est-à-dire qu'il faut queTun de nous deux se confie aveuglément à la bonne foi de l'autre. Je vons déclare sans hésiter que j'e n'ai aucune confiance en vous et qu'à votre place je n'en aurais aucune en moi. La violence que vous avez employée contre moi justifiç d'avance toutes les ruses que je pourrais employer pour la déjouer. Cette môme violence doit vous montrer à mes yeux capable de toutes les trahisons. Que feronsnous? — Mademoiselle, je me fierai à vous, et l'instant que vous fixerez pour notre union sera celui où le souterrain et

le château seront ouverts à M. de Horrberg. Vous ne prononcerez le serment qui doit assurer mon bonheur qu'après que je vous aurai donné la preuve que M. Henri de Horrberg ast libre et hors du château. Charmante Angélique, ne mettez pas un terme trop éloigné aux tortures que vos hésitations me font souffrir. — Oh ! mon Dieu ! monsieur, ce sera pour quand vous voudrez. Autant je considère comme un acte sérieux et solennel un mariage avec l'homme que Ton a librement choisi, autant je traite légèrement une union comme la nôtre. Mais qu'avez-vous, monsieur d'Hervilly? vous paraissez interdit, embarrassé ! — Moi, mademoiselle? Au contraire... c'est la joie... c'est la surprise... c'est le ravissement... Je m'attendais si peu... j'étais si loin d'espérer... — Si vous le voulez, monsieur, nous nous marierons après-demain. — Ah ! mademoiselle, j'étais loin d'espérer une si grande et surtout une si prompte félicité. Permettez-moi d'aller tout préparer pour la cérémonie. — Encore un instant, monsieur^ j'ai une demande à vous faire : il faut que je revoie encore une fois H. de Horrberg. — Mademoiselle. . . — Que je le voie aujourd'hui même dans son cachot. J'y ai rencontré un ermite. Vous ne m'aviez pas dit qu'il y avait des ermites dans ce pays^i. Je désire • que ce soit cet ermite qui nous marie. — Vos désirs sont des lois pour moi, mademoiselle.

Octave se retire et va rejoindre Henri, qui déjeune avec M. deRiessain.

— Allons, allons, Henri, au cachot^ mon brave homme. Et vous, bon ermite, préparez vos airs les plus vénérables. En voici bien d'une autre! mademoiselle Angélique veut ^'épouser absolument, et tout de suite. J'ai eu beaucoup de

{Miine à la faire attendre jusqu'à demain. — Comment ! Que veux-tu dire? — Rien autre que ce que je dis. Elle exige de plus que ce soit le respectable ermite ici présent qui nous donne la bénédiction nuptiale. Elle va aller faire ses adieux à^ tte Horrberg dans son cachot. Elle m'a, du reste, tenu des discours étranges auxquels j'étais si pou préparé que je ne savais quoi répondre.

Henri et M. de Riessaîn font mille questions à d'Hervilly pour coraprencfre ce qui a pu amener ce brusque revirement dans les idées d'Angélique . D'Hervilly n'en sait pas davantage. De Horrberg se brûle en buvant son café trog, chaud pour aller reprendre ses fers.

Pendant ce temps-là la tante Eudoxie, non moins étonnée, veut savoir de sa nièce où elle a pris toutes les choses qu'elle a débitées à Octave.

— Ce pauvre M. d^Hervilly, malgré ses torts à notre égard, me faisait vraiment peine, tant il était confus et embarrassé. C'était comme ce jour que je disais à M. de **'^^ tu sais... ces choses que je t'ai racontées. Mais je dois te dire que je n*approuve nullement tes principes à l'égard du mariage. — Ni moi non plus, ma tante. — Mais alors... — Je sais ce que vous allez me dire, ma tante ; mais, de grâce, épargnez-moi, épargnez-vous des questions auxquelles je ne pourrais répondre, du moins quant à présent.

Théodorine vient annoncer qu'Angélique peut faire à M. de Horrberg la dernière visite qu'elle a demandée. Toutes trois descendent au souterrain, où elles retrouvent Henri de Horrberg dans la même situation que lors de leur première visite.

— - Eb quoi 1 charmante Angélique, s'écrie-t-il, à quoi

dois-Je ce bonheur inespéré de vous revoir dans mon cachot ? — Monsieur, dit Angélique, j^ai fait des réflexions : la raison est venue faire évanouir l'ivresse que vos paroles avaient causée à mon cerveau ; j*ai changé didée, je ne veux pas vous consulter davantage sur un sujet 4|^'orgueil fixe d'avance votre réponse ; vous vivrez, Henri ; j'ai voulu vous dire adieu parce que, à compter de ce jour, nous serons complètement étrangers Tub à Tautre. De nouveaux et d'impérieux devoirs vont nous séparer pour tout le temps que nous avons à passer sur cette terre. — Eh quoi ! mademoiselle.... — Ne m'interrompez pas, ma résolution est Immuable ; demain, à minuit, j*épouse M. Octave d'Hervilly. Une heure auparavant je vous aurai vu sortir libre du château. — Angélique, Angélique ! s'écria de Horrberg, pensezvous que... Eh bien! oui... mais ce fatal sacrifice ne s'accomplira pas ! Je me laisserai mettre dehors du château, mais on m'y reverra quand il en sera temps ! — Adieu, Henri, dit Angélique. — Je ne vous dis pas adieu, chère Angélique parce que] ma mort 'seule nous séparera.

Angélique, lui tendit sa main, qu'il couvrit de baisers. Puis elle quitta le souterrain avec Tbéodorine et la tante Eudoxie*

Octave et Henri couchaient dans deux chambres voisines; les deux jeunes gens reconduisirent le père d'Angélique après avoir prolongé la soirée dans la salle à manger, où on avait arrangé tous les événements du lendemain, et gagnèrent le corridor où étaient leurs chambres. Ils échangèrent encore quelques paroles et se couchèrent. Au bout de quelques instants Octave frappa à la cloison et dit :

UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE. 33ôu

— Henri , dors-lu? — Certes non , je ne dors pas , et je déflerais bien n^importe qui de dormir à ma place ! -^Comment? est-ce qu'il t* arrive quelque chose aussi, à toi? — Je ne sais ce qu'il y a dans ce maudit Ht, mais depuis que je m^y suis couché, je suis 'en proie à d'horribles démangeaisons. — Et moi, répondit Henri toujours à travers la cloison, j'ai tni^uvé dans le mien deux lapins. — Comment? deux lapins? — Oui, et je t'avoue que j'ai eu une terrible peur quand je les ai sentis ! — Pour moi, je vais me lever , H n'y a pas moyen d'y tenir. — Tu penses bien que je ne suis pas resté dans mon lit avec de pareils compagnons. Qui diable a pu faire cette médiocre plaisanterie? — Mets-toi à' ta fenêtre, Octave, je vais en faif e autant, et nous parleronp sans avoir besoin de crier ainsi.

Henri se dirige vers sa fenêtre , couvert d'une robe de chambre, mais chacun de ses pas produit une explosion... Sa chambre était toute parsemée de boulettes fulminantes. Arrivé à la fenêtre', îl fit part à Octavedè ce qui lui arrivait encore. Octave en fut d'autant moins étonné qu'il avait traversé un parlait feu d'artifice potii* arriver également à sa fenêtre. '

— Qu*alIon8-nous faire? Si le domestique n'avait pas emporté mes habits, j'irais tetire un tour de jardin. — Moi de même, maisr je suis condamné à la même nudité jusqu'à demain matin. — Mais n'as-ta de soupçon sur personne?... ♦ — Il faut sonner, on viendra refaire nos lits.

Les deux amis essayent de sonner, mais les cordons de sonnette sont coupés.

— Je vais m'cnvelopppr dans ma robe do chnmbroet mo coucher sur mon lit. — Je vais également essayer de m'«'n-

dormir. — Qu^as-tu fait des lapins? —-Je les ai Iftchésdans le corridor. —Bonsoir. — Bonsoir.

Le matin de bonne heure, le domestique chargé de prendre soin des deux jeunes gens rapporte leurs habits dans leurs chambres. Tous deux se lèvent, et la conversation s'engage de nouveau à travers la cloison.

— Dis donc, Henri, il m*arrive une chose bien singulière , je ne peux boutonner ni mon gilet ni ma redingote. — Est-ce que tu as enflé pendant la nuit? — Ce n'est pas possible. Mais c'est qu'il s'en faut de plus de six pouces que les boutons n'atteignent les boutonnières. Dis donc... tune me réponds pas» Henri?

Et Octave frappe à coups redoublés sur la cloison.

— Mais morbleu, Octave, tu vas enfoncer la cloison ! — Pourquoi ne me réponds-tu pas ? — Je ne te r^nds pas , parce que je suis abruti d'étonnement : mon pantalon, que j'ai quitté hier au soir.... — Eh bien?... — Eh bien! il ne me descend plus qu'à moitié de lajambe.... Nous sommes ensorcelés. — C'est bien l'habit et le gilet que j'avais hier. — Et moi, c'est bien mon pantalon, mais je ne puis le mettre. — Pas plus que moi mon habit. — 11 faut appeler pour qu'on nous en donne d'autres. Tu es plus vêtu que moi, tu peux aller jusqu'au bout du corridor.

Octave appelle; le domestique vient; il est aussi étonné qu'eux des changements survenus dans leurs habits, et sa surprise ne parait pas jouée ; il va chercher un habit et un gilet pour Octave et un pantalon pour Henri, dans la garderobe de M. de Riessain; puis il les laisse s'habiller. Les vôtcments de M. de Riessain né leur vont guère bien , mais il leur est impossible de mettre leurs bottes; le domestique

rappelé croit cette fois pouvoir donner la moitié d'une explication ; il reconnalMes bottes qu'on leur adonnées, elles appartiennent à M. de Riessain, qui a le pied singulièrement petit. C'est une erreur facile à réparer; il s'en va et revient après un quart d'heure ; il faut que le diable ait emporté les bottes de ces messieurs^ on ne les trouve nulle part dans la maison. Henri et Octave descendent en pantouilles déjeuner avec M. de Riessain ; on se perd en conjectures, puis on se décide à attendre du hasard et du temps l'explication des choses bizarres qui se sont passées dans la maison. On envoie un homme à cheval chercher à la ville de *** des habits pour M. deHorrberget pour M. d'Hervilly.

Revenons un peu sur nos pas.

Tandis que la tante Eudoxie racontait à Angélique l'histoire de son éventail , Angélique était auprès de Théodorine.

Théodorine avait été touchée du chagrin réel qu*el le voyait prendre à sa jeune maltresse, à cause de cette plaisanterie dont on l'avait faite la complice; de plus, elle avait été plus mécontente que je ne le saurais dire en voyant les boucles d'oreilles d'Adrienne. Elle s'était sentie saisie de violents re^ mords pour un crime aussi mal payé, et elle avait pris une résolution qui devait à la fois consoler Angélique et la venger de ce que le baron de Horrberg n'avait pas su faire une distinction convenable entre elle et la cuisinière Adrieone. Quand Angélique fut près d'elle, elle lui prit les mains et dit de la voix la plus piteuse qu'elle put trouver : Ah ! mademoiselle, j'ai eu bien des torts envers vous; screz-vous assez bonne pour me les pardonner?

Angélique demanda à savoir quels étaient cc^ torts avant

(le répondre et de dire si elle les pardonnait ; niais 1orsqu*el fc vit Théodorine bien décidée à attendre son pardon pour faire sa confession, elle promit tout ce qu'on voulut. Que Ton juge de son étonnement lorsqu'elle apprit qu'elle n'avait pas quitté la maison de sonpëre, autour âe laquiefflé on avait tourné pendant plusieurs'Jours; que c'étaifM.'de Itiessain lui-même qui conduisait les chevaux*, que lé cacliot id'Henri de Horrberg n^était qu'une des caves de la niàiscm , que lé souterrain par lequel elle avait essayé dé prendre la fuite n'avait pas d'issue ; que le perfide Antonio, qu'elte avait vu tomber sous le poignard dta baron de' Horrberg, se portail si bien que, après aVœr fait couper sa barbe et à'ik faveur de l'obscurité, c'était lui qûî leut» ouvrait la pbrte du prétendu cachot où gémissait Henri, que le pain noir et la cruche d'eau étaient là pcùk* la cTécoration ; qtié ces trois messieurs, réunis dans l'autre aile du château, faisaient diaque soir d'excellents rtepàs. D*abord Angélique refusa de croire aux révélations de sa fômnie dé cliambre, piiis elle repassa dans sa méftioire diver^s circonstances qui vinrent à l'appui. Elle fut indignée delà trorhperiéde Henri de Horrberg, et annonça d'abord q'u'elle épouserait OclaVe. '

— Mais, mademoiselle, M. dTlervîlly est déils Té complot. — C'est vrai. — Et M. de Riessain aussi : c'est même votre père qui mène tout; j'ai entendu plusieurs fois M. de Horrberg le prier d'abréger la plaisanterie, mais M. de Riessain s'y oppose obstinément. -^ Et moi, disait Angélique , moi qui, à dlnér, n'ai mangé que du pain pour ne pas être mieu^ nourrie que lui !•.,

Quand la colère d'Angélique se fut un peu exhalée, elle ne put s'empêcher de sounife en apprenant l'espiègterfe f\e

DNE niSTOlBE INVRA1SEHBU6LE. 311

Tbéodorine, qui avait condamné H. de Horrberg et H. de Riessain à faire réellement leur dtner avec le pain noir et la cruche d'eau.

Angélique s'expliqua alors le singulier elTet qu'avait produit sur elle la voix de son père; quo reconnu, il lui semblait que cet ern étranger.

— Et, dit-elle , pourquoi ma tante jour de la fuite habillée en hussard ? ceci est de mon invention. — Commet avez osé... — Mademoiselle m'a promis — Hais ma tanle.... — Elle avait été pourmoi!.... Mais je n'ai pu voua voir, vous, mademoiselle , prendre plus longtemps toutes ces plaisanteries au sérieux; je n'ai pu vous Voit pleurer, et resterdanï le complot : maintenant vous Savei tout, qu'allons-nous faire? Je déserte avec armes et bagages , je suis à vos ordres. — Tbéodorine, dit tristement Angélique, je vais faire cesser celte ridicule comédie en laissant voir que j'ai cessé d'en être la dupe, et je congédierai à la fois H. d'Kerviliy et U. de Horrberg. — Ah ! mademoiselle, que dites-vous 1 H. de Horrberg vous ^me,... Il a des torts, certainement.... Adrienne... je veux dire M. de Riessaln... oui, H. de Riessain l'a forcé h agir ainsi... Ne renoncez pas à votre bonheur, mais faites-lui peur, ayez l'air d'accepter sans répugnance la main de H. Octave, moquons-nous d'eux à notre tour, cela sera très-amusant pour tous de les voir jouer leur comédie.

Tbéodorine réussit h faire adopter & Angélique ce que précisément Angélique avait envie de ftire. Elle aimiiH

«40 UNE niSTOlRB INVRAISEMBLABLE.

Henri, et cet amour plaidait éloquemment pour lui. G*est ce qui amena ses discours singuliers à Octave et sa visite dans le souterrain, qu'elle voulut devoir, disait-elle à Théodorine, pour s'amuser à ses propres dépens et voir à quel point elle avait été dupe. Puis elle réfléchit que tout cela ne lui présageait rien de bien malheureux ; que la comédie aurait nécessairement pour dénoûment son mariage avec H. de Horrberg, et au ressentiment qu'elle avait d'abord éprouvé succéda un grand contentement et une propension à la gaité dont profita Théodorine pour la faire consentir à la persécution qu'elle voulait exercer contre M. dé Horrberg et contre Octave : ce qu'elle n'aurait osé faire sans la permission de sa maîtresse. La permission, elle ne se fit pas faute de la dépasser dans les détails. Cependant Angélique l'aida à rétrécir le gilet et Thabit d'Octave et à raccourcir le pantalon d'Henri. L'échange des bottes et les pois fulminants furent approuvés par Angélique ; mais elle n'apprit que le lendemain que Théodorine avait coupé du crin dans le Ut de d'Hervilly et mis des lapins dans celui du baron.

Pour ceux-ci, ils racontèrent en déjeunant à M. deRiessain comment ils avaient passé une fort mauvaise nuit. M. de Riessain soutint que c'était une plaisanterie d'Octave^ qui ne feignait d'en avoir été victime que pour détourner les soupçons.

Faute de trouver une autre explication, Henri partagea l'avis de M. de Riessain ; et Octave finit par croire qu'Henri et le père d'Angélique s'entendaient pour continuer ainsi la mystification qu'ils lui avaient faite de concert... C'est singulier, disait de temps en temps M. de Riessain, comme

ce vîn est mauvais !... j'aimerais autant boire du vinaigre.

On en demenda d'autre, mais il était encore plus acide que le premier. Une troisième bouteille était de l'eau rougie, une quatrième de Teau pure.

— Il se passe décidément quelque chose d'extraordinaire dans cette maison ! — Je crois, dit Henri, que nous avons imprudemment évoqué les génies qui président à Tarrangement saugrenu des choses de la vie ; nous nous sommes étourdlment engagés dans le pays des romans, et nous subissons Tinfluence du climat. Heureusement que nous voici bientôt au dénoûment et qu'il ne peut y avoir beaucoup d'événements dans les quelques pages qui nous restent à feuilleter; pourvu seulement qu'Angélique me pardonne la part que je prends à tout ceci. — Vous savez bien, Henri, dit M. de Riessain, que je joue le rôle de père barbare^ et quMl n'y a pas d^inconvénient à me charger de tous les forfaits ; d'ailleurs, quand nous avouerons les choses, tout sera réparé. La journée d'aujourd'hui se passera dans le plus grand calme. Demain Henri sera délivré. Tout se préparera dans la petite maison du bois où demeure le garde pour la cérémonie avec Octave ; mais, juste au moment fatal, Henri assiégera le château, brisera les portes, franchira le pont-levis ; un grand combat au sabre et à la hache aura lieu entre lui et Vodieux d'Hervilly ; d'Hervilly succombera comme le doit le tyran, vers la fin du quatrième volume. Octave de Horrberg enlèvera Angélique hors de ce château maudit. Alors on mettra le feu à la maison du garde, qui est vieille et ne tient plus guère sur ses pieds , ce qui , au milieu de la nuit, figurera parfaitement l'incendie du châleau, repaire de d^Hervilly; on voyagera le reste de la

S4t UNE HISTOmE INVRAISEMBLABLE.

nuit-, puis, comme il faudra encore des mesures de prudence, on se cachera tout le jour, et l'on se remettra en route la nuit. Pendant trois Jours et trois nuits que durera ce voyage de deux lieues autour du bois, nous aurons le temps de remettre tout ici en ordre, d'enlever les barreaux de.bois peints en fer des fenêtres , de changer les tentures des appartements et la couleur extérieure du château ; en un mot de changer le repaire en maison honnête, où Henri remettra la belle aux bras d'un père alarmé, qui ne pourra en bonne conscience refuser la main de sa fille à celui qui l'aura méritée par tant de constance et de dévouement. Nous recevrons pour plus de sûreté ces dames dans Taile qu'elles ne connaissent pas ; alors on procédera pour tout de bon au mariage, mais cette fofs avec le constant et valeureux chevalier de Horrberg, et ce n*est que quelques jours plus tard que nous raconterons % notre belle captive les trahisons par lesquelles nous l'avons conduite à être heureuse ; nous implorerons notre pardon et nous attendrons des reraercîments convenables. Seulement, alors, nous ferons reparaître le farouche d'Eerviliy et le perfide Antonio^ qui rentrera dans ses fonctions de jardinier et abondonnera la carrière du crime pour plaiîter ses dahlias, ce qui devrait déjà être fait depuis une semaine. — Figurez-vous, monsieur de Riessain, dit Octave, que de Horrberg n'ose pas revêtir une cotte de mailles magnifique que j'ai fait venir pour l'assaut et la prise du château. — « Laisse-môî donc tranquille avec ta cotte de mailles ! ... Ce sera tout trahir... — Nullement; Henri -, Octave a raison; la tante Eudoxie a tellement sous ce rapport troublé les idées d'Angélique, qu'elle serait au contraire étonnée de vous voir habillé au-

trement pour le combat. Votre fameux combat au sabre dans le souterrain, qui était à coup sûr plus imprudent, tf a, j'en suis sûr, pas excité le plus léger soupçon. Je demande positivement la cotte de mailles. — Et vous voulez brûler la petite maison du bois? — Ce sera un magnifique tableau final. Il y a trois mois qu'elle devrait être abatlue. Antonio aura soin de remplir de fagots on de copeaux Tétage inférieur, et une mèche à laquelle on mettra le feu de dehors ne tardera pas à livrer la maison aux* flammes. — Mais, mon cher monsieur de Riessain , est-ce que je prendrai le château d'assadt tout seul? — Il n'y aurait pas grand inconvénient; la tante Eudoxie vous dira tant que' vous voudrez qu'il y a mille exemples qu^un seul chevalier ait fait capituler une garnison et ait emporté de?*)rce une forteresse où était détenu Y objet de sa flamme. D'ailleurs vos soldats peuvent être encore aux murailles, et vous vous sere2 précipité pour arrêter ce fatal hyfnénée. Je dompte beaucoup sur l'efiTet des torches. En a-t-on apporté? — Il y en avait deux ici, il n'y en a plus qu'une. — Les rats ne peuvent avoir mangé l'autre, on la retrouvera. D'ailleurs une suffit pour Tarrivée d'Henri.

Pendant ce temps la tante Eudoxie accable Angélique de questions, mais Angélique se fait un plaisir de jeter le trouble dans l'esprit de sa tante. Au milieu de riùdignation qu'elle éprouve contre les auteurs de la comédie dans laquelle on lui a'fait jouer un rôle ridicule, elle ne* peut se dissimuler à elle-même que sa crédulité a beaucoup contribué au succès de la pièce, et il se fait dans sa tête une réaction contre les idées que sa tante y a fait germer. A chaque' instant et sous divers pré-

textes elle a des conférences secrètes avec Théodorine. — Mais , ma nièce , dit Eudoxie , est-ce donc sans une profonde douleur que vous donnez votre main à d'Hervilly? — Matante, ne faut-il pas que j'agisse ainsi pour rendre la liberté et peut-être sauver la vie à Henri de Horrberg ? Et d'ailleurs, croyez- vous que le ciel laissera cet horrible hyménée s'accomplir ? Est-ce que Henri libre ne trouvera pas moyeu de me sauver ? Avez-vous jamais vu un pareil sacriflce ne pas être récompensé, dans tout ce que vous m* avez raconté vous-même ? Jamais le dévouement de rbéroïne a-t-il été pris au mot par le destin ? Non, ma tante, je suis sans aucune inquiétude ; quelque péripétie se prépare pour le dénoûment. — Mais, ma nièce, c'est qu'il est déjà bien tard... et... — Eh quoi, ma tante , s^écria Angélique, voudriez-vous que ce fût avant le dernier moment qu'Henri vint m arracher à mon ravisseur If Où serait alors l'intérêt ? Puisqu'il doit y avoir un roman dans ma vie, je ne veux pas en passer une page pour courir au dénoûment comme font certains lecteurs, je l'attends tranquillement , et ce que je crains seulement , c'est qu'il n'arrive pas d'une manière assez inattendue. — Ma chère nièce, ma pauvre Angélique, je ne veux pas détruire ta confiance^ el je regrette de ne pas la partager tout à fait; cependant , comme tu le dis , c'est souvent à l'instant où tout semble perdu, où il parait n'y avoir plus d'espoir à conserver , que tout change subitement , que le crime est terrassé et que la vertu et le dévouement reçoivent enfin leur légitime récompense. — N'ayez aucune inquiétude, ma chère tante, je sais comment tout cela finira ; mais il y a d'autres personnes qui croient connaître également le dé-

UNE UISTOIKE INVRAISEMBLABLE. 345

noûment et qui seront trompées ! Mais comme J'ai décidé formellement qu'il n'y aurait pas d^autres romans dans ma vie, je veux que celui-ci suive tout doucement son cours.

Le soir arrive : Théodorine a bien recommandé à Angélique de venir la trouver vers minuit; mais comme Angélique va pour sortir de la chambre , Ëudoxie se réveille et demande à sa nièce où elle va. Angélique balbutie d'abord et cependant explique tant bien que mal à sa tante comment elle va avec Théodorine mettre la dernière main à la robe qu'elle compte porter le lendemain. Une tante un peu moins endormie n'eût pas accepté une pareille raison, mais Angélique parlait encore que sa tante était déjà retombée dans un sommeil profond.

Minuit venait de sonner, lorsque Henri fut réveillé par plusieurs coups sur les vitres de sa fenêtre; il ouvrit les yeux, et à la clarté de sa veilleuse il aperçut une grande figure blanche qui s'agitait derrière sa fenêtre. A l'aspect du fantôme , un frisson parcourut tout son corps , et ses cheveux se dressèrent sur sa tête. Cependant, il se leva sur son séant, et rappelant ses sens et se réveillant tout à fait, il vit distinctement la grande flgure blanche devant sa fenêtre. 11 sauta hors de son lit et l'ouvrit précipitamment. Le fantôme n'y était plus; il le revit à quelques pas sous les arbres. H fut sur le point d'appeler Octave ] mais il se rappela qu'il avait quelque raison de lui attribuer les mystiflcations de la nuit précédente, et que ce serait lui faire trop beau Jeu que de le rendre témoin et confident du succès de cette nouvelle facétie. Il prit le parti de descendre sans bruit au Jardin, de s'assurer ai ses sens ne le trom-

346 UNE HISTOIRE INVRAISf^BLÂBLE.

paieot pas , ou , si on avait prétendu se jouer de lui , de faire une peur couyeoable à la personne qui avait assez bien joué son rôle pour TefiTrayer ifin& le premier moment de son réveil. Arrivé au jardin, il aperçut un spectre qui semblait attendre son arrivée pour s'enfoncer dans l'épaisseur des arbres. Henri se mit bravement à sa poursuite i mais il. ne tarda pas à s'apercevoir que le fantôme se rendait parfois invisible , car lorsqu'il se croyait près de Tatteindre, il le perdait de vue tout à coup^ et ensuite, ^frôlement du feuillage, il se retournait et (e revoyait derrière lui dans l'endroit même où il ay£Ùt passé. La nuit^^le silence, l'impression des bois, ces disparitions qu'il ue pouvait s'expliquer, finirent par persuader à de Horrberg que tout cela n'était pas aussi naturel et aussi. plaisant qu'il l'avait imaginé d'abord, et il se mit à poursuivre le fantôme avec une nouvelle ardeur. Encore une fois il le perdit de vue, mais il entendit marcher dans un sentier voisin de celui qu'il suivait. 11 s'arr^a et prêta l'oreille, gêné par le bruit des battements de son cceur. Les pas se firent entendre plus distinctement, et il vit une (orme hpmaine, m^is cette fois sans linceuU 11 se précipita sur cette apparition^ maiSi.. Vabondance des mattèrei nous obligé à renvoyer ^ demain la continuation de V Histoire invraisemblable. Cependant, pour satisfaire à la justaimpatience des lecteurs^ que nous avons dût abandonner à un moment intéressant^ et leur épiirgner.les anxiétés de l'incertitude, nous leur dirons seulement que la forme humaine aperçue par Henri de Horrberg arriva au point où se réunissaient les deux sentiers. Henri se précipita sur le fantôme; mais le fantôme, au lieu de s'enfuir , se précipita de son côté sur Henri. , et

tous deux s'empoignèrent vigaureusemeut, aecolletèreat^t . roulèrent sur Therbe, eQlacés>Qoini|ie deux serpents.

Nous avons laissé Henri de Horberrg se roulant dans un sentier du bois avec le fantôme, qui s'étaitrau moins autant précipité sur lui, qiae lui, de Horrberg, s'était précipité sur le fantôme. Après une lutte de quelques secondes, Henri eut^ l'avantage, et mettant les deux genoux sur restoinac de son adversaire, le contraignit à une complète .immobilité.

— Tenez-vous tranquille, s*écria-t-1l alors, ou je vous jure, par le ciel, que je vous étouffe I *— Puisque c'est toi, Henri, dit le fantôme vaincu d'une voix haletante, ne m'écrase pas tout, àXait. — Oh !. c'est toi, Octave ! dit Henri. Et le débarrassant du poids de ses gen/otiiX, il l'aida à se relever en se relevant lui-même. «- Ab ! mon gaillard,. dit Henri, je m'étais douté que c'était toi. Mais qu*as-tu fait de ton linceul? «^ Comment, de mon linceul ? répondit Octave \ mais je te demanderai plutôt des nouvelles du tien* -^ Allons donc ! tu te moques. — Je ne me moque pas : c'est au contraire toi qui mets une extrême obstination dans la plaisanterie. — Tu cours bien, du reste. — Mais assez bien, puisque j'ai fini par . t'attraper. ^>^ M'attraper ! dis donc que c*est moi qui t'ai atteint» -^ Hais pas du tout. '^ Ah çà ! comment as-tu fait pour grimper jusqu*à ma fenêtre 7 — Voyons, Henri, nous ne nous entendons pas* C'est de mon lit que je t'ai aperçu gambader avec un drapi bianc sur la tête et que je me suis mis à ta poufSttite;4.^^6 doutais si bien que tu étais pour quelque chose^dans Tapparition, que je ne t'ai pas voulu appeler, pensant d'abord que tu n'étais pas dans ta chambre, ou que 4u moins cela te r^ouirait trop de me voir prendre la fantasmagorie au

sérieux. — Mais ce que tu me racontes là, c'est précisément ce que J'ai éprouvé : j'ai vu le spectre à mes vitres, je n^ai pas voulu t'appeler, précisément pour la même raison qui t'a empêché de cogner à la cloison, et je me suis mis... Hais tiens... voici qui nous mettra d'accord... ce n'était ni loi ni moi.

En effet, à travers les arbres on revoyait alors le fantôme avec son linceul, mais il tenait à la main une torche allumée.

— Voici parbleu notre apparition ! Eh bien, Henri, si tu m'en crois, nous allons en avoir le cœur net *, il y a depuis plusieurs jours quelqu'un qui se moque de nous dans cette maison. Cela même peut cacher des desseins dangereux. Ne perds pas le fantôme de vue, je te rejoins dans un instant.

Octave courut alors vers la maison aussi fort qu'il put courir, tandis que de Horrberg, sans penser à l'attendre et sans comprendre son intention, se remit à la poursuite du spectre, qui fuyait devant lui par les sentiers tortueux du bois, il vint un moment où Henri était près de l'atteindre; le fantôme eut quelque crainte, car il jeta au loin sa torche, qui ne tarda pas à s'éteindre. La lune commençait a se lever ; mais quand la lune se lève aussi tard, c'est qu'elle est déjà en décroissance et qu'elle ne montre plus que la moitié de son disque \ aussi ne jetait-elle qu'une faible lueur, de temps en temps interceptée par des nuages blancs qui couraient dans la région moyenne de l'air ; et Henri ne perdait guère de vue le linceul blanc que pour le revoir l'instant d'après. Tout en courant ainsi, le fantôme finit par atteindre la maison du garde qui devait être le théâtre

de la scène du lendemain. Là le fantôme s*arréta et dit d'une voix lamentable :

— Arrête !... si tu fais un pas, je disparais.

Henri, essoufflé, haletant, et d'ailleurs espérant d'obtenir de bonne grâce une explication qu'il n'espérait plus se faire donner de force, depuis qu'il avait pu se convaincre que le fantôme courait mieux que lui, Henri s'écria :

— Que signifie cette mascarade ? quel est votre but et que prétendez- vous faire? Si c'est une plaisanterie, elle est trop longue et pourra finir pour vous plus mal que, sans doute, vous ne l'avez supposé en la commençant.

On ne répondit pas.

Le fantôme resta debout, immobile devant Henri. Si Octave était là, pensait Henri,il nous serait facile de le prendre. SI j'avance, il reprendra la fuite, et décidément il court mieux que moi.

 ce moment Octave se fit entendre dans les broussailles ; il arrivait par un autre côté et s'arrêta sur la lisière du bois, à peu près à la môme distance de Henri. La maison du garde était plantée dans une clairière. Mon pauvre fantôme, s'écria-t-il, la farce est jouée. Il faut se démasquer ; je crois que tu cours mieux que nous, mais voici qui court mieux que toi.

Et en prononçant ces paroles, il arma un fusil de chasse qu'il était allé chercher dans la maison, et il tint le fantôme enjoué.

— Au nom du ciel, Octave, ne tire pas ! s'écria Henri. — Pas encore, dit Octave, je ne veux pas surprendre le spectre ou la larve qui nous a si bien joués ce soir ; mais écoute-moi bien, cher fantôme, si tu fais un pas pour t'en-

350 UNE HISTOIRE INVRAISEUfiLABLE.

fuir, je te jure ma parole d'honneur que je te lire mes deux coups de fusil, si le premier ne suf&t pas pour ralentir ta marche.

Le fantôme resta immobile.

— C'est bien, continua Henri, je vois que tu es susceptible d*entendre mes bons conseils et d'eu profiter, je vais donc t'en donner un autre...

Pendant ce temps, Henri s'était approché. d'Octave et lui disait à voix basse :

— J'espère que tu ne tireras pas... — Je ne tirerai, dit tout haut Octave, que si le fantôme le veut absolument ; s'il n'a voulu faire qu'une plaisanterie, il ne voudra pas la payer de sa vie ; mais s'il n'obéit pas à l'ordre que je vais lui donner, c'est qu'il a conçu des dessei^ns^lus dangereux ; il faut que ce mystère s'éclaircisse. Fantôme mon ami, écoutei bien mes paroles : s'il ne s'agit dans ton fait que d'une plaisanterie, ou peut-être de quelque vol de légumes ou de fruits, je t'ordonne de venir à nous à l'instant et de te démasquer; mais si tu refuses de.m'obéir, je te promets, sur ma part du ciel, jiue je verrai bien si tu es un corps en chair et en os comme nous, ou réellement une ombre et une apparition \ ainsi donc, viens à nous, et il ne te sera rien fait.

Le fantôme restait immobilÇé Octave désarma et arma derechef son fusil, et le bruit de la batterie ne le fit même pas tressaillir; Octave le coucha en joue, il ne fit pas un mwvement. Cette impassibilité étonna les deux amis. £n effet, l'auteur d'une plaisanterie n'eût pas encouru un pareil danger^ Quelqu'un de plus mal intentionné aurait essayé de fuir. L'immobilité que gatda le fantôme leur causa

une émotion singulière ; ils avaient tous deux montré nue sufBsante incrédulité à Tégard des apparitions. Les personnes qui, à la lecture, se soucient peu de semblables choses, s'alarmeraient pour moins^ si, la nuit, à la campagne, elles faisaient par hasard une rencontre gareille. Ce qui se passait sembla à Octave et à Henri dépasser un tant soit peu les limites, non-seulement de l'ordinaire, mais encore du naturel. Octave même se sentit si mal à son aise qu'il voulut à tout prix sortir de cette situation, et que d'une voix émue à la fois et par la colère et par une surprise mêlée d'appréhension, il s'écria : Tant pis pour vous s'il vous arrive malheur ? C'est vous qui l'aurez voulu. Une fois, deux fois, trois fois, voulez-vous v^ir à nous ?

Et avant qu'Henri qui se précipita sur lui pût l'arrêter, il appuya le doigt sur la détente du fusil, et le, coup partit. Le fantôme tomba, e,t en même temps un éclat de rire strident se fit entendre derrière eux et. comme dans fair. Ils restèrent tous deux stupéfaits et comme anéantis.

— Qu'as-tu fait, Octave ? dit Henri le premier revenu à lui. — Eh bien, tant pis ! dit Octave ; je l'ai averti. Puis ils marchèrent sur la place où le fantôme était tombé. La lune en ce moment sortit des nuages, et ils virent le linceul sur Therbe. Henri se baissa, pâle et frémissant d'horreur à ridée qu'il allait ramasser un cadavre -, mais quand il eut touché ce qui était à terre, il se releva brusquement ; il voulut parler, mais ses dents claquaient de terreur, la voix ne pouvait sortir de sa gorge, il se contenta d'étendre la main vers l'objet de sa terreur pour le montrer à Octave. Octave se baissa à son tour«

Le linceul était vide !

352 UNE Histoire invraisemblable.

Ua nouvel éclat de rire satanique se fll entendre dans les arbres, et tous deux restèrent quelques instants sans trouver une seule parole. Cependant, quand ils revinrent de leur profond étonnement, ils fouillèrent exactement la maison du garde-chasse, mais sans y trouver ni personne ni aucune trace qu'on y fût entré ; la porte était fermée en dehors. Ils reviorent au linceul et le virent criblé de trous, toute la charge de plomb avait porté en plein. ^

— Écoute, Henri, dit Octave, je ne suis pas superstitieux, Je n'ai jusqu'ici jamais ajouté foi aux contes de revenants plus ou moins terribles qui ont pu m'étre racontés, mais je t'avoue qu'il m'est impossible d'expliquer ce qui se passe en ce moment. — Pour moi, reprit Henri, je n*ai jamais redouté les apparitions, sans cependant pour cela nier tout à fiait qu'elles fussent possibles ; nous sommes dans la vie ordinaire entourés de miracles plus grands que ne le serait l'apparition d'un mort ; la création d'un être est un plus grand prodige que sa 'résurrection; l'habitude seule nous rend insensibles à la première. Je dirai comme toi, je ne vois dans les conditions humaines et ordinaires aucune explication des choses dont nous venons d'être les témoins.

Ils retournèrent encore le drap blanc dans tous les sens, ils allèrent jusqu'à frapper la terre du pied pour voir s'il n'y avait pas quelque trappe cachée en cet endroit; mais la terre y était dure et recouverte d'un gazon épais comme dans le reste de la clairière, et elle ne rendait, sous les pieds qui la frappaient, qu'un son sourd et mat. Ils prirent le parti de regagner la maison et leurs chambres; mais le bruit de leurs pas, le mouvement d'iïti oiseau effrayé par leur passage, qui quittait la branche où il s'était endormi, les faisaient

frissonner involontairement. Octave se sentit arrêté par son habit, et quoiqu'il s'aperçût bien vite que c'était par une ronce, son cœur, pendant quelque temps continua abattre plus fort que de coutume. Arrivés au cbàteau, ils se retournèrent et plongèrent leurs regards dans le bois qu'ils venaient de quitter, puis ils se décidèrent à remonter se coucher sans être bien sûrs de trouver le sommeil dans leur lit. Octave leva les yeux sur la maison, et la bouche entr'ouverle, respirait à peine, incapable de prononcer une parole, il saisit Henri par le bras, le serrant au point de lui faire mal ; il lui montra de l'autre main, à sa fenêtre ouverte... dans sa chambre... le fantôme !... encore vêtu de son blanc linceul !..

Le trouble de Henri ne fut pas moindre que celui de son compagnon. Octave arma le second coup de son fusil ; mais tout était disparu. Ils se hâtèrent de remonter l'escalier, et ce n'est pas sans avoir le cœur un peu serré qu'ils ouvrirent la chambre de Henri, où celui-ci voulut absolument entrer le premier. Elle était vide !... mais la fenêtre était ouverte, et il se rappelait parfaitement l'avoir fermée avant de descendre au jardin. Ils restèrent quelque temps à s'entretenir de cette bizarre apparition, sans en pouvoir trouver une explication, même à moitié plausible. Ils n'avaient sommeil ni l'un ni l'autre ; Octave proposa de faire du punch ; à force de fureter dans la maison, ils finirent par trouver les ingrédients nécessaires. Le jour qui vient de bonne heure en cette saison, les trouva fatigués et un peu pâles; ils convinrent de ne parler à personne, pas même à M. deRiessain, de ce qu'ils avaient vu. S'ils étaient les jouets d'une plaisanterie, et plusieurs circonstances les empêchaient de donner cette interna*

prétation à leur aventure, ils se vengeraient en ne se plaignant pas et en ne parlant de rien. S'il y avait au contraire quelque chose de surnaturel, ce silence leur iferait éviter les moqueries des gens qui, entendant ce récit au soleil, se poseraient en braves et en incrédules, et qui peutêtre, s'ils avaient été à leur place, et à la clarté de la lune, se seraient bien donné de garde de pousser l'aventure aussi loin qu'eux, et se seraient contentés de se cacher la tête

sous la couverture.

HISTOIRE DE L'ÉVEIfTAIL DE LA TANTE EUDOXIB.

C'est ici que, après de mûres réflexions, j'ai décidé de vous raconter l'histoire, de l'éventail de la tante Éudoxie.

Si je n'ai pas transcrit celte histoire pendant que la tante Eudoxie la racontait au traversin d'Angélique, c'est qu'il nous répugne extrêmement d'induire en erreur des lecteurs honnêtes qui se conQent à notre bonne foi. La tante Eudoxie^ sansque nous prétendions l'accuser de mensonge, ne raconta pas cependant les faits avec une suffisante exactitude au traversin de sa nièce, parce qu'elle-même no les avait jamais bien connus. L'histoire dont elle entretint cet honnête traversin était l'histoire de ce qu'elle avait cm et non pas l'histoire de ce qui était arrivé. D'autre part, il eût été désobligeant pour ce personnage d'accompagner son récit de notes explicatives, et le plus souvent de contradictions. Ces considérations nous ont déterminé à raconter les choses nousmême^ sans ornement de style, sans périphrases, mais avec toute la naïveté du plqs candide historien.

M.deBriquesollesétaitamoureux d'une femme de la société de la tante Eudoxie ; cette femme, appelée madame Dorner,

avait un mari extrêmement jaloux. 11 fallait endormir la vigilance une fois pour toutes. Madame borner voulut que M. de Briquesolles s'établît en amoureux déclaré dé quelque autre femme, et après avoir passé eh revue toute sa société, après avoir rejeté presque toutes les femmes et avoir réfusé de leur confier un rôle aussi dangereux, elle finît par choisir Ëudoxie comme la moins capable d'induire M. de Briquesolles en sérieuse infidélité. Il est probable que si Eûdoxie avait connu les causes qui lui méritaient les attentions de M. Brisquesolles et surtout ce qui lui valait le choix de madame Borner, elle aurait été beaucoup moins flattée qu'elle ne le fut de se voir pour adorateur assidu et déclaré un des hommes les plus élégants et les plus recherchés de la société. Elle n'avait pas cependant été sans remarquer quMl s'était visiblement occupé dé madame Borner, et elle lui en fit des reproches ; mais M. de Briquesolles, après s'en être défendu, finit par lui persuader que ce n'avait été qu'un moyen de s'approcher d'elle sans éveiller les soupçons. Le goût de M. de Briquesolles fut critiqué, mais à la faveur de ce change donné à Topinion, perâonne ne soupçonna son amour pour madame Borner. Toutefois de nouvelles difficultés vinrent gêner le bonheur des deux amants.

M. Borner, soit qu'il se fût aperçu de l'échange de quelques regards, soit qu'il eût reçu quelque charitable avertissement, ne cacha pas à sa femme ses soupçons offensants^ conime elle lui répondit, et accompagna cette manifestation de tout le cortège de mauvaise humeur, de scènes et de bouderies qui sont pour les Othello bourgeois, la monnaie du poignard du terrible More de Venise. On pensa à recourir à de nouvelles mesures de prudence. On évita de se parler,

de se regarder môme ; oa renonça à toute correspondance par écrit. Mais comme les deux amants avaient reconnu qu'ils ne pouvaient plus désormais vivre sans se voir, on chercha des expédients pour convenir des rendez-vous, sans que le jaloux le plus soupçonneux pût seulement supposer la moindre correspondance. On convint de se servir pour cet effet de mademoiselle Eudoxie, et voici comment on s'en servit.

M. de Briquesolles occupait auprès du ministre des fonctions importantes qui ne lui laissaient que peu de liberté. Aussi était-ce lui qui d'ordinaire fixait les rendez-vous, qui étaient à une petite maison qu'il possédait en dehors de la ville. A chaque rendez- vous on convenait du signal que donnerait Eudoxie pour en annoncer un autre. Et c'était M. de Brisquesolles qui usait de Tinfluence qu'il avait acquise sur le cœur do la malheureuse pour la faire agir conformément à ses désirs. Ainsi, un jour on convenait que l'on se réunirait à la petite maison, le lendemain de la soirée où mademoiselle Eudoxie aurait paru avec des roses jaunes dans les cheveux. M. de Briquesolles n'avait qu*à lui faire présent d'une guirlande de ces lleurs en manifestant le désir de les voir dans ses cheveux. Une autre fois il était dit que le si* gnal serait donné par mademoiselle Eudoxie vêtue d'une magnifique robe rose qu'elle ne mettait que dans les grandes occasions. Par une malheureuse fatalité, Eudoxie s'avise de trouver la soirée de ce jour-Tà' une assez grande occasion et tout à fait digne qu'elle arborât la fameuse robe rose. Or H. de Briquesolles n'avait pu réussir à se rendre libre pour le lendemain, il lui était même impossible d'assister à la soirée oiï mademoiselle Eudoxie devait porter les

nouvelles du lendemain à sa rivale inconnue. Le hasard fit cependant qu'il entra chez Eudoxie au moment où elle allait partir pour le bal. Il fut effrayé de voir la robe rose. Cette robe rose pouvait amener les conséquences les plus fâcheuses. Madame Domer se transporterait à la petite maison et n'y rencontrerait personne. M. de Briquesolles décida qu*Eudoxie n'irait pas au bal avec sa robe rose. Il feignit une véhémente indignation, puis un abattemeat profond. Eh quoi I cette robe qui lui seyait si bien ! cette robe qui relevait avec tant d'avantage la noblesse de sa taille et la grâce de son maintien ! cette robe qu'elle n'avait pas mise depuis si longtemps ! elle prenait pour la faire reparaître précisément le jour où elle savait que les devoirs de la charge de M. Briquesolles ne lui permettaient pas de la rencontrer dans le monde. Ceries, disait-il, il ne s'attendait pas à ce prix de sa flemme constante^ il ne croyait pas que tant d'amour fût méprisé à ce point ; il gémit, il pria, il menaça ; il fit tant qu*Eudoxie se déshabilla et se rhabilla, et que la robe rose ne parut pas au bal , où elle aurait faussement et dangereusement annoncé à madame Dorner une entrevue qui ne pouvait pas avoir lieu.

A chaque instant c'étaient de nouveaux caprices ou de nouveaux présents de M. de Briquesolles.

Un soir entre autres, madame Dorner, placée au théÀtre dans une loge en face d'Eudoxie, attendait avec anxiété un signal convenu. Si Eudoxie avait son éventail d'ivoire, elle verrait le lendemain M. de Briquesolles qui lui expliquerait les causes d'une absence de quelques jours dont elle avait été horriblement inquiétée. M. de Briquesolles avait vu Eudoxie sortir avec son éventail qu'il lui avait fait prendre en

358 UNE HISTOIKE INVRAISEMBLABLE.

lui parlant de la grftce avec laquelle elle le portait. II était donc parfaitement tranquille et ne doutait pas un moment qu^udoxie ne passât fidèlement sa soirée à jouer de Téventail. La représentation allait finir lorsqu'il enlra au théâtre, en véritable amoureux, dans l'espoir de voir un instant de loin madame Dorner \ mais que devint-il lorsqu'après avoir remarqué sur son visage des signes évidents de tristesse, il s'avisa d'examiner Eudoxîe, et il s'aperçut qu'elle n'avait pas d'éventail. Il entra dans sa loge et ne tarda pas à apprendre que l'éventail était perdu, qu on pensait l'avoir laissé tomber en descendant de voiture. Il comprend tout, il s^élance hors de la loge et hors du théâtre ; il court comme un fou, il cherche un marchand d'éventails ; il trouve une boutique, il entre, il prend un éventail d'ivoire, mais au moment où il cherche sa bourse, il s'aperçoit qu'il n'a pas d'argent, que sa bourse est perdue ou volée ; il tire sa montre de son gousset, la donnée la marchande et s'enfuit; il rentre au théâtre, et pour ne pas cependant effarouther les personnes qui entourent Èudoxie, il se baisse, fait semblant de trouver l'éventail à ses pieds, le ramasse et le rend à Eudoxie en lui disant : — MayJemoiselle, voici votre éventail que vous avez laissé tomber. Eudoxie étonnée, confuse, prend l'éventail et y trouve quelques mots insignifiants, tracés au crayon, qu'elle traduit par les expressions un peu timides et voilées du plus tendre amour. C'est l'éventail en question.

A quelque temps de là la mère d'Ëudoxie eut des soupçons de l'intelligence qui existait entre M.de Briquesollcs et madame Dorner ; elle parla, elle mit la malheureuse dans les plus horribles transes 5 maïs M. de Briquesollcs se fit sur-

UNE HISTOIRE INVRAISEMBLABLE. 3â9

prendre par elle aux genoux d'Eudoxie, ce qui la fît changer d'opinion et lui fit voir qu'elle s'était lourdement trompée en supposant M. de Briquesolles amoureux de madame Dorner ; mais cela ne pouvait se passer ainsi ; on parla d'éppuser. M. de briquesolles ne pouvait reculer à cause de la famille, mais il profita d'une occasion insignifiante pour se montrer terriblement jaloux, et pour dire à la perfide un adieu éternel. En ce moment M. Dorner partit pour un voyage peudant lequel il emmena sa femme avec lui. M. de Briquesolles resta assez triste de cette séparation^ et fit, pour se distraire, un voyage d'un autre côté. Pour Eudoxie, elle resta avec la pensée que si M. de Briquesolles l'avait moins aimée, elle aurait été sa femme. Elle n'attribua jamais son éloignement qu'à une aveugle jalousie qui n'était, après tout^ que le fruit de l'excès de l'amour qu'elle lui avait inspiré. Plus tard, elle le revit dans le monde, mais elle ne fut pas^ pour cela, désabusée.

Voilà quelle est l'histoire de l'éventail de la tante Eudoxie* Théodorine avait eu peur plus d'une fois en jouant son rôle de fantôme» non pas d'être atteinte par Henri et par Octave, qu'elle avait vus tout d'abord ne pas pouvoir luttei" avec elle à la course, mais du rôle môme qu'elle jouait, de son linceul et d'elle7iïiômei Néannpioins, elli^, avait surmonté ses terreurs et s'était très-bien. tirée d'aSaire,,4âgélique n'avait pu suri;nopter. cçtte infipres^ioa, et n'avfiit assisté qu'au commencement de la spèpç,^ Iqrsque Théodorine, élevant le linceul au nu)yen d'un bàtpn, l'avait appliqué contre les vitres de Ija fenêtre du baron de Horrberg ; mais quand Henri descendit de sa chambre et quand Théodorine passa du jardin dans le bois, elle renonça àla suivre et re^

monta à son appartement, où ellç rentra à pas si légers que la tante Eudoxie ne se réveilla pas. Théodorine s'était d'a- ' bord, enfuie en se montrant de moments à autres» jusqu'à la maison du garde, où elle avait caché sa torche ; puis elle . était revenue se faire voir derechef aux deux amis. Quand elle était revenue à la maison du garde, après avoir adressé quelques paroles à de Horrberg, elle avait piqué en terre le b&ton avec lequel elle se grandissait en soutenant le linceul, et s'était échappée dans l'ombre, presque en rampant, grâce aux vêtements noirs dont elle était vêtue. Elle était derrière Henri et Octave lorsque celui-ci tira un coup de ftisil sur le drap qu'il cribla de chevrotines. Elle se hÀta de retourner au cb&teau, où s'équipant derechef en fantôme, elle attendit à la fenêtre de Henri le retour des deux chevaliers, un peu ébranlés dans leur témérité.

Quand elle les avait vus se précipiter pour entrer dans la maison^ elle n'avait pas eu besoin de se presser beaucoup, vu le peu de chemin qu'elle avait à faire, pour sortir de la chambre, s'échapper par les corridors, qui lui étaient bien connus, et s'aller réfugier dans sa chambre et dans son lit, où, malgré les émotions qu'elle avait ressenties, la fatigue de la course ne tarda pas à l'endormir profondément.

La matinée fut assez pacifique, sauf quelques petits incidents qui ne furent remarqués qu'à cause de leur multiplicité et de l'obstination que semblaient mettre les choses les plus indifférentes à aller de travers depuis deux ou trois jours. Les mets du déjeuner étaient épicés au point qu'on pouvait à peine les manger. Le café était une espèce de tisane sans goût et sans couleur. Tandis que M. de Riessain maugréait, les deux jeunes gens, chaque fois qu'ils se trouvaient

seuls, ue pouvaient s'empécher de s'entretenir des événements de la nuit précédente et des conjectures qui leur venaient à ce sujet.

— Au moins, disait Octave, notre roman ne finira pas sans un fantôme.

D'un autre côté, la tante Eudoxie crut devoir faire à sa nièce un long discours pour l'encourager dans ledouleureux sacriBce qu'elle allait subir. Mais Angélique n'acceptait aucune consolation ; elle était sans inquiétude^ disait-elle à sa tante ^ le dénoûment approchait ; mais elle ne doutait pas un moment qu'il ne dût être heureux. Il est vrai qu'elle ne sait pas comment il pourra se faire qu'elle n'épouse pas d'Hervilly, mais elle sait qu'elle ne Tépousera pas, et, avec celle conviction, elle n'est pas fâchée d'avoir à espérer de l'imprévu dans les détails et dans les moyens que le destin emploiera pour récompenser]ce dévouement, et l'unir à celui qu'elle aime. Iphigénie fut enlevée au moment où Calchas lui plongeait le couteau sacré dans le sein et fut remplacée par une biche. Qui sait si d'Hervilly n'épousera pas la tante Eudoxie?* La tante Eudoxie, sans le dire tout à fait, laisse soupçonner qu'elle ne reculerait pas devant cet acte de dévouement, pour arracher sa nièce à un hymen que son cœur n'avoue pas. Théodorine a trouvé le moment de raconter à sa maîtresse les détails de l'apparition de la nuit, et avoue que le fantôme est de tous celui qui a eu le plus de peur. Bientôt elle revient officiellement envoyée par le châtelain : Octave veut qu'Angélique puisse juger de sa bonne foi, de son exactitude à remplir ses promesses et de sa confiance dans celles de sa belle prisonnière. On va briser les fers du baron de Horrberg, et ces dames pourront, à travers

d62 UNE HISTOIRE INVRÂISEMBUËLË.

une persienne, ie voir sortir du cliâieau. En effets un cheval teau à la main par un palefermier hennit et piaffe dans la cour. Bientôt Henri de Horrberg parait à son tour. On lai a rendu son épée. Il s'arrête au milieu de la cour, et, se détournant du côté de la maison, où il ne peut cependant voir d'Hervilly, Angélique et Eudoxie, placés à une fenêtre derrière une jalousie baissée, il s'écrie :

— Octave d'Hervilly, je proteste contre votre conduite infâme et déloyale, je n'accepte la liberté que pour m'occuper d'une liberté plus chère et plus précieuse. Et vous, chère et noble Angélique, si ma voix ne peut parvenir jusqu'à vous, car je ne sais où le farouche propriétaire de ce château vous tient renfermée, recevez mon serment de ne prendre de repos ni jour ni nuit, que je ne vous aie délivrée de cette odieuse captivité !

Il dit, et s'élança sur son cheval avec tant de grâce et de légèreté qu'Angélique fut presque convaincue que c'était malgré lui qu'il jouait un rôle dans cette comédie. D'ailleurs il avait un si grand air et une si bonne mine que ses torts, quels qu'ils fussent, en auraient été considérablement atténués. Il jeta une bourse au palefrenier qui tenait son cheval, puis il s'écria encore .: — Angélique, à toujours! Octave d'Hervilly, à bientôt! Il jeta son gant au milieu de la cour en signe de défi, et lançant son cheval au galop, il sortit du château et s'éloigna rapidement.

On referma soigneusement les lourdes portes derrière lui. La tante Eudoxie, s'attendant à un évanouissement de sa nièce, s'apprêtait à lui prodiguer les plus touchants secours^ mais en jetant les yeux sur elle, au lieu de la voir pâlir, elle vil au contraire un sourire ironique passer sur ses lèvres.

D'Hervilly se fit apporter le gant du baron de Horrberg, et dit : Insensé, si tu veux courir au-devant de ton destin, tu n'as qu'à te représenter sous les murs de ce château : ce bras saura châtier ton outrecuidance et punir tes fanfaronnes menaces.

Puis il baisa la main d'Angélique et se retira en disant : Charmante Angélique, je vais tout préparer pour mon bonheur.

— Ah ! ma nièce, ma nièce, dit Eudoxie, tu demandais un dénoûment imprévu : tu peux te flatter d'être servie à souhait, si nous devons être délivrées, et si tu dois jamais être appelée baronne de Horrberg; n'as-tu pas frémi comme moi en entendant se refermer ces portes massives ? — Je vous assure^ ma tante, qu'elles ne résisteront pas â la valeur de mon chevalier. — Dieu le veuille, ma nièce, mais elles paraissent bien solides. Et quand je pense que c'est dans quelques heures que tu dois prononcer un fatal serment et serrer des nœuds indissolubles... — Femme de peu de foi, s'écria Angélique, vous êtes faite pour ramper dans la vie ordinaire et prosaïque, soigner de nombreux enfants et écumer votre pot-au-feu, vous qui ne pouvez comprendre ma noble confiance dans la valeur de celui au^ quel j'ai donné mon âme et dans la puissance invincible du véritable amour ! Je serais au centre de la terre, que j'attendrais tranquillement que mon chevalier y pénétrât et .vînt m'en délivrer. Non, ma tante, non^ vous n'êtes pas née pour vivre dans le beau pays des romans ; vous êtes une honnête bourgeoise qui avez lu par hasard quelques livres qui vous ont intéressée, mais qui avez dû vous arrêter et faire une marque à la page quand arrivait l'heure du di-

304 UNE HlSTOmE INVHAlSiilMBLÂBLE.

Der ou rbeore de dormir. Allez, ma tante, allez, restez ornée dti toutes les vertus domestiques, et bornez votre ambition à bien faire une reprise et à confectionner les confitures de groseilles.

La tante Ëudoxie fut plus humiliée que je ne le saurais dire de l'amertume de ces reproches et de l'indignation de sa nièce \ dans sa réponse même elle se laissa aller à des confidences et à des révélations jusqu'alors profondément enfouies dans sa mémoire et dans son cœur, pour prouver à Angélique qu'elle n'était pas si raisonnable à beaucoup près qu'il plaisait à sa nièce de le supposer et de le dire. Et à cet effet elle raconta un certain nombre d'extravagantes aventures, de démarches hasardées, d'imprudences plus ou moins heureuses dont elle ne s'était jamais vantée jusqu'alors. Néanmoins, tout en se défendant avec violence des vertus domestiques qu'on lui attribuait, elle se trouvait humiliée de la noble confiance d'Angélique et se sentait inférieure à sa nièce, car elle était loin encore d'oser avouer toutes les lâches concessions que l'ennui de la captivité et la mauvaise qualité du café à la crème l'avaient amenée à faire à la vie réelle et positive et à la prose des choses vulgaires. Elle s'était déjà demandé à elle-même si en effet Angélique serait bien malheureuse d'être la femme d'Octave d'Hervilly, dont les torts pouvaient à la rigueur avoir pour excuse une passion violente et invincible.

Si le sacrifice d'Angélique devait se consommer, elle n'é-. pouserait pas pour cela, comme la plupart des béroïnes de leur connaissance en étaient menacées, ou un nain ridicule^ ou un géant difforme. Octave d'Hervilly était un fort aimable cavalier, et le sacrifice, bien amoindri par cette

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circonstance, ne serait-il pas payé d'abord par la pensée d'avoir restitué la liberté et peut-être sauvé la vie au baron de Horrbergî ensuite par la joie d'être rendue aux embrassements et à la tendresse du meilleur des pères et d'avoir du café à la crème passable? Je ne cacherai même pas que des pensées plus étranges encore surgissaient sourdement dans l'esprit de la tante, pensées que les étranges discours tenus par Angélique à Octave ne devaient pas faire trop rigoureusement repousser à sa tante ; les serments arrachés par la force, un engagement qu'on ne saurait appeler volontaire étaient-ils un véritable engagement? étaient-ils des serments sacrés et acceptés par le ciel? De Horrberg vivait, et sa vengeance à l'égard de d'Hervilly , pour être moins sanglante que celle dont il l'avait menacé en sortant du château, pouvait n'être pas moins sûre, pas moins cruelle pour le ravisseur d'Angélique, et en même temps plus agréable au baron de Horrberg et à celle qui ne se serait donnée à son rival que pour le sauver.

Si je trahis ces pensées secrètes de la tante Eudoxie, je prie les lecteurs de ne pas croire que je leur donne lu moindre approbation ; loin de là, j'ai pour but, en les révélant, de démontrer jusqu'où les idées engendrées dans les cervelles faibles par la lecture des romans, peuvent pousser même les tantes, de tout temps destinées avec privilège h ennuyer les nièces et'les neveux de tous les lieux communs de la morale la plus austère et la plus rebattue. Par moments la tante Eudoxie ne pouvait attribuer qu'à des idées semblables à celles qu'elle n'eût exprimées pour rien au monde le calme ou plutôt même la satisfaction qui régnait sur les traits d'Angélique à mesure qu'on approchait du

moment redoutable où elle devait engager sa foi à son ravisseur.

Pendant ce temps Théodorine se vengeait par mille espiègleries du chagrin que Ton avait fait à sa maîtresse et des boucles d'oreilles qu'on avait données à Adrienne. Quand vint le moment du dîner, M. de Riessain ne fut pas médiocrement surpris de voir de rares et belles gravures remplacées dans les cadres de la salle à manger par autant d'exemplaires de la complainte de Pyrame et Thisbé qu'il y avait de cadres appendus aux murs. Jamais plus infernale cuisine ne fut, du reste, servie à des humains, ce qui avait, aux yeux de Théodorine, l'avantage inappréciable de faire réprimander Adrienne. Le sel et le poivre jetés par poignées dans un potage, une salade assaisonnée avec de l'huile à quinquet, un poulet qui , lorsqu'on le découpa, fut trouvé renfermer dans sa carcasse toutes les plumes qu'il portait autrefois sur son corps, firent demander de sévères explications à la malheureuse Adrienne , qui n'en put trouver d'autre que celle-ci, à savoir: qu'il fallait que la maison fût enchantée^ ou plutôt ensorcelée, ce que M. de Riessain et surtout M. d'Hervilly n'osèrent pas nier tout à fait.

— Allons, allons, dit M. de Riessain, tout cela sera fini dans quelques heures. Il y a des moments où je suis comme Henri : je voudrais demander pardon à ma fille, ne pas la tourmenter davantage et Tembrasser, ce qu'il y a bien longtemps que je n'ai pu faire. Mon Dieu! quel tabac est-ce là? s'écria M. de Riessain en jetant loin de lui sa tabatière.

En etîet^ c'était du café en pondre qu'on avait substituée

son tabac, li appela Théodorine et lui demanda' une autre tabatière qu'elle fit longtemps attendre, et qu'il finit par aller chercher lui-même sur la' cheminée de la chambre où il l'avait déposée -, mais il lui fut impossible de l'ouvrir, parce qu'on l'avait fermée après en avoir enduit les bords de colle forte. Théodorine, pendant ce temps, habillait Angélique et la tante Eudoxie. Tout le monde attendait avec impatience l'heure indiquée pour la cérémonie. Enfin l'horloge du château sonna minuit. Les dames descendirent au salon. D'Hervilly les attendait.

— Charmante Angélique, dit-il.... — Je sais, monsieur, ce que vous allez me dire : « Charmante Angélique, j'ai tenu ma promesse; d'Horrberg est libre; j'attends maintenant l'accomplissement de la vôtre, qui doit me rendre le plus heureux des hommes, » ou : « qui doit mettre le comble aux vœux de Tamour le plus tendre, >» etc., etc. Passons donc ces phrases, que je sais par cœur, monsieur. Où faut-il vous suivre? — Permettez-moi, cruelle Angélique, de vous guider vers un bâtiment un peu ruiné, mais qui ayant autrefois servi de chapelle m'a paru devoir être préféré pour la cérémonie qui doit... — Je sais encore cette phrase-là, monsieur d'Hervilly. — C'est que vous me rendez enfin justice, et que vous avez fini par reconnaître la. vérité de mes sentiments. — Je n'ai reconnu jusqu'ici que des phrases, monsieur, qui traînent dans les plus mauvais romans.

Tout en échangeant ces paroles^ on avait continué à marcher et on était ^rivé à la maison du garde. M. d'Hervilly l'ouvrit et oflrit la main aux dames pour gravir un

escalier rustique qui conduisait à une sorte de kiosque qui en formait Tétage supérieur.

— Ah ! ma nièce, dit tout bas Eudoxie, il est bien temps qu'il arrive quelque chose. — Pas encore, ma tante, répondit Angélique à voix basse; ma situation n'est pas encore suffisamment désespérée; je saurais vraiment le plus mauvais gré à M. de Horrberg de me venir aussitôt arracher à mon tyran.

Arrivé en haut de l'escalier, d'Hervîlly demanda à un homme qui le suivait et portait des flambeaux où était le père Anselme. — Le père Anselme! dit Angélique, c'est, je pense, Termite que j'ai vu dans le souterrain. — C'est' lui-même, charmante Angélique, vous avez désiré... — Oui, monsieur d'Hervilly, cet ermite me plaît infiniment, je n'en ai jamais vu auquel je fusse plus disposée à donner le doux nom de père.

L'homme auquel Octave avait demandé des nouvelles du père Anselme répondit qu'il avait déjà attendu quelque temps dans la maison du garde, qu'il s'était absenté pour quelques instants et ne tarderait pas à paraître. La vérité est que le père Anselme, après des efforts opiniâtres et cependant infructueux, quoi qu'en dise le poète, était retourné au château pour trouver quelque moyen d'avoir sa tabatière, dont il était privé depuis le diner, sans compter que la dernière prise qu'il avait respirée était du café. Un bruit de pas traînants annonça son approche *, mais^ comme il allait monter on entendit par trois fois retentir le son du cor à la porte du château.

— Ah ! dit la tante Eudoxie en entendant les sons du cor. — C'est trop tôt, dit Angélique.— Qu'est-ce à dire?

s'écrie d'Hervilly avec l'air du monde le plus étonné. — Monsieur d'Hervilly, dit Angélique, je puis vous dire ce qui se passe : c'est le baron de Horrberg qui vient assiéger voire château. — Par le ciel, mademoiselle, ce serait là une entreprise un peu bien téméraire et qui obtiendrait peu de succès, à moins que le but du baron ne soit de se faire enfermer cette fois et'pour toujours dans un souterrain de six pieds de long ! —Trêve de vaines menaces^ monsieur d*Hcrvilly ; il vient presque toujours un moment où le ciel venge rinnocence et punit le crime; généralement, à la fin du cinquième volume. Ce moment est arrivé. Les portes de votre château , quelque épaisses qu'elles soient, ne résisteront pas à la hache du baron de Horrberg, j'en suis con-^ vaincue, et bientôt nous le verrons paraître lui-même. Les sons de son cor ont eu pour but de sommer la citadelle de se rendre et de lui ouvrir ses portes. — On a dû lui répondre convenablement. Tenez^ entendez-vous les coups de fusil? — Eh quoi, sire d'Hervilly, vous ne courez pas protéger vos remparts? Vous restez avec de faibles femmes loin des coups et du danger ? — Je vous remercie , madenjoiselle, de cet intérêt avec autant de sincérité que vous me Texprimez ; mais il n'y a aucun danger qui réclame ma présence. Depuis qu'il a quitté mes souterrains, le baron n'a pu rassembler assez d'hommes pour espérer prendre de force mon château, à moins qu'il ne soit devenu tout à fait insensé. — Pensez-vous-qu'il le fût déjà un peu auparavant, monsieur d'Hervilly?— Je crois, charmante Angélique, et ma propre expérience me le prouve, qu'il est bien difficile de rester exposé quelque temps au feu de vos beaux yeux sans perdre un peu la tête. Mais le bruit se

rapproche; permettez-moi de vous quitter un moment... — Allez, allez, monsieur; mais vos efforts ne pourront empocher Taccomplissement de l'arrêt du destin. Avez-vous lu V Arrêt dû destin? C'est un roman allemand d'un grand intérêt. L'héroïne s'appelle Rosaure.... *

Mais Octave n'écouta pas la question d'Angélique.

On entendait au loin des bruits étranges et confus d'armes et de voix. La tante Eudoxie était à moitié morte de peur. Mon Dieu ! disait-elle, que va-t-il advenir de tout ceci ?

— Il va advenir de tout ceci, ma chère tante, reprit Angélique, que le baron de Horrberg , vainqueur de Todieux d'Hervilly, va nous rendre à la liberté. — Plaise au ciel, ma nièce, qu'il en soit ainsi! — Le ciel a décidé la chose, ma tante, il n'y a pas le moindre doute sur le résultat que je vous annonce!; vous pouvez juger de ma confiance par mon calme, à moi qui suis le gage et le prix de la victoire.

— Et de Horrberg sera récompensé par le don de ta main... si... — 11 n'y a pas de si... ma tante , les choses vont se passer précisément comme je viens de vous le dire; mais pour ce qui est de ma main « accordée à M. de Horrberg, c'est une autre affaire et sur laquelle je me propose et me réserve de réfléchir un peu mûrement. — Eh quoi, ma nièce, ne l'aimes-lu donc pas? — M. de Horrberg me plaît; ma tête et mon cœur plaident pour lui un peu plus que je ne le voudrais peut-être; mais il aura à me donner quelques explications. Théodorîne , va donc voir un peu ce qui se passe... Je pense que tu ne crains pas les dangers de cet aspect épouvantable et de ce terrible combat. — Je suis aussi brave que vous, mademoiselle, et je pense que mon courage a la même source que le vôtre.

A ces mots elle s'enfonça dans l'épaisseur des arbres, mais elle ne tarda pas à revenir sur ses pas. — Voici M. d'Her- \illy qui arrive vers nous en courant, le sabre à la main. En effet, quelques instants après d'Herviily se précipita au

pied de la maison du garde en disant : Suivez-moi, mesdames, que je vous mette en sûreté. De Horrberg est maître du château, descendez vite et suivez mes pas. — Pourquoi faire, M. d'Hervilly? demanda Angélique. Nous aurions beau vous suivre, M.'de Horrberg nous atteindrait toujours et renouvellerait avec vous le fameux combat au sabre du souterrain.

D'Hervilly resta quelques instants stupéfait : ou Angélique se moquait de lui depuis le commencement de la soirée» ou elle avait dans les romans et dans leurs péripéties les plus ordinaires une croyance bien prodigieuse. Cependant il n'hésita pas à jouer son rôle jusqu'au bout. Descendez, mesdames, s'écria-t-il; suivez-moi de bonne grâce, ou j'emploierai, s'il le faut, la violence pour vous arracher de ces lieux qui ne présentent plus de sécurité pour vous.

Et il mit le pied sur la première marche de l'escalier ; mais à ce moment, Henri de Horrberg, tenant une torche d'une main et un sabre de l'autre, sortait du fourré et arrivait à la clairière.

— Arrête I s'écria-t-il, arrête, farouche d'Hervillyî Tu vas recevoir ici le prix dû à les crimes et à tes trahisons. El vous, belle Angélique, secourez-moi de vos vœux dans ce combat!

La tante Eudoxie commença, malgré les assurances ironiques de sa nièce, à prendre peur pour tout de bon. Elle descendit rapidement l'escalier et s'enfuit à travers les ar-

372 lA<E HISTOIRE INVRAISEMBLABLE.

bres du côlé du château , malgré les cris d'Angélique, qui lui disait de rester^ qu'il n'y avait pas de danger. Angélique, voyant que sa tanlc Eudoxie continuait sa course, envoya Thcodorine pour la rassurer et la ramener auprès d'elle. Pendant ce temps Octave était venu se camper en garde devant son rival. Henri avait jeté par terre, où elle achevait de brûler, sa torche qui l'embarrassait , et d'ailleurs avait joué son rôle et produit son etiet. Alors s'engagea entre les deux adversaires le combat connu dans les théâtres de mélodrame sous le nom de combat à quatre coups , exécuté d*une vigoureuse et terrible manière. Mhis pour Angélique, qui connaissait d'avance le plan de la scène dans tous ses détails, cétait un spectacle tellement grotesque qu'elle finit par se laisser aller à de violents éclats de rire.

— Courage, braves chevaliers! disait-elle dans les intervalles où ses accès de gaieté lui permettaient de parler. Courage ! mais ne vous frappez pas sur les doigts.

Octave et Henri étaient si préoccupés de mettre de la précision dans leur combat, qui d'ailleurs ne laissait pas de faire passablement de bruit , qu'ils n'entendaient pas les sarcasmes de la belle qui en était l'objet.

Pendant ce temps, la tante, qui avait roulé sur le gazon, avait rencontré par hasard la mèche destinée à conduire le feu jusqu'au pavillon dont l'incendie devait faire l'illumination finale et le bouquet de la fête. Le feu gagnait lentement en suivant la mèche et s'introduisait dans l'amas de copeaux, de menu bois et d'autres matières inflammables qu'on avait réunis dans l'étage inférieur de la maison du garde. Personne ne s'en apercevait. Le combat d'Henri et d'Octave est à son terme. Celui-ci dit à voix basse à son on-

nemf:— Ah çà, eq voilà assez, donne-moi le eoup mortel. — Où veux-tu tomber? réplique Henri également à voix ba8sse,et tout en continuant de croiser son fer contre celui d'Octave. — Où Therbe est épaisse, je vais rompre jusque- là.

En effets Octave rompt en mettant plus de mollesse dans sa défense. Arrivé à l'endroit qu'il juge convenable, Henri lui plonge son épée dans le gilet en lui disant : — Meurs, traître ! et puisse ta fin servir d'exemple aux scélérats qui te ressemblent et seraient tentés de t'imiter !

La fumée commence à sortir par la fente des fenêtres fermées de l'étage inférieur de la maison du garde ; mais la nuit , qui n'est éclairée que par le croissant de la lune, plus d'à moitié cachée par les nuages^ ne laisse pas apercevoir la fumée.

— Bien, brave chevalier, dit Angélique à de Horrberg, je n'ai pas un seul instant douté de votre triomphe. Tenez, voici ma tante qui pourra vous le dire.

En effet Théodorine ramenait Eudoxie , qui , voyant la fumée s'échapper du pavillon et la lueur de la flamme se montrer à travers une fissure, jeta un cri d'efi'roi et tomba sans connaissance dans les bras de Théodorine. Celle-ci s' occupait. de lui donner des secours^ lorsque apercevant elle-même ce qui se passait, elle jeta à son tour un cri perçant en laissant la tante tomber sur le gazon, et criant : Le feu ! le feu !

— Baron de Horrberg, dit Angélique, qui ne comprenait rien à cette rumeur et qui, à cause de l'élévation où elle était placée, ne distinguait qu'une partie des paroles qui se prononçaient en bas , baron de Horrberg , il est bon de percer le cœur de son ennemi; mais il est des égards qu'on

se doit entre gentilshommes ; vous auriez pu ne pas lui mettre ainsi les pieds plus haut que la tête. M. d'Herviily a des torts, c'est un châtelain déloyal , je n'en disconviens pas, mais il aura une affreuse migraine. — Angélique, au nom du ciel , s'écrie alors de Horrberg, au nom du ciel, fuyez ! — Eh quoi ! sire chevalier, ce n'est pas encore le dénoûment ? — Je ne plaisante pas 5 descendez vite ! — Permettez-moi de changer quelque chose... — Descendez, descendez ! s'écrie de Horrberg. — Descendez ! s'écrie Théodorine. — Descendez bien vite ! s'écrie la tante Eudoxie , qui a repris ses sens.

D^Hervilly a compris qu'il se passait quelque chose de sérieux *, il se relève.

Angélique commence à sa vue un éclat de rire qu'elle ne flnit pas, parce qu'elle entend enfin : Le feu ! le feu ! que crieThéodorine. Mais bientôt elle dit : Ah ! messire, j'avais oublié ce chapitre. Vous allez me sauver de l'incendie et venir m'emporter au milieu de trois bottes d'allumettes. Je vous fais grâce du beau trait, je vous considère comme l'ayant accx)mpli. Je descends.

Elle essaie de descendre, mais à peine a-t-elle fait quelques pas dans l'escalier qu'elle remonte au kiosque, froide et épouvantée. Le feu longtemps compdmé et qui ne se fait presque pas voir au dehors, a consumé une partie du dedans. Le bas de l'escalier est en flammes; elle veut crier, la voix lui manque; puis à force d'efforts, elle tire de sa poitrine des sons inarticulés : Au feu! au secours ! Si vous plaisantez, c'est trop ! j'ai peur ! Mais non, c'est le feu ! c'est le feu! par où me sauver! Mon père ! mon père!

Et elle tombe sans mouvement.

— Ah ! s'écrie de Horrberg, elle n'a pas dit : A moi , Henri ! et il s'élance au milieu de la flamme ; il traverse Tescalier qui lui brûle les cheveux. Il arrive près d'elle. Pendant ce temps, M. de Riessain est au pied de la maison. Il appelle, il crie, il demande des échelles; il court, il revient; Eudoxie a perdu connaissance une seconde fois. Théodorine est tombée à genoux, les mains convulsivement serrées. D'Hervilly est allé chercher du secours, des échelles, du monde. Le jour conmience à paraître, mais la flamme a dévoré tous les obstacles et s'élance avec impétuosité.

Dans la nuit qui suivit cet événement. Angélique revint d'un long évanouissement et se retrouva dans son lit.

— mon Dieu ! dit-elle, quel horrible rêve !

Mais en voyant autour d'elle les regards inquiets, les visages pâles, elle demande: Qu'est-il arrivé? qui vient de sortir de cette chambre? Est-ce que ce n'est pas Henri ? Pourquoi y était-il? ...

— Ah! ma fille! mon Angélique! s*écrieM. de Riessain en la serrant dans ses bras, tu nous as fait peur.

— Mais qui est donc cet étranger?

— C'est le médecin.

— Est-ce que je suis malade?

— Tu étais évanouie, tu avais eu peur.

— Ah ! oui, oui, je me rappelle., c'est le feu... Ah ! mon père, mon bon père, quelle cruelle plaisanterie!... C'était trop, c'était trop pour moi !... J'ai cru que j'étais perdue!

M. de Riessain veut détromper Angélique, mais le médecin lui fait signe de la laisser dans son erreur. Il serait dangereux de lui causer un nouvel ébranlement de nerfs.

— 11 n'y avait pas de danger réel, mademoiselle y mais

la plaifianterie était un peu forte, et la peur que vous avez eue, que vous deviez avoir...

— Ah! dit Angélique en souriant, cette scène a été bien jouée; moi qui connaissais la pièce, j'y ai été trompée. JVspère que les morts se portent bien? Je ne suis pas inquiète de M. d*Hervilly ; quelques instants après son trépas, je Tai vu debout et courant avec la plus grande agilité. C'est égal, j'ai eu bien peur!... Ah mon père, quel rôle vous m'avez fait jouer, et comme vous vous êtes moqué de moi.

— Tu ne me parles plus de Henri?

— De M. de Horrberg ?... Mon père, je pense qu'il n'aurait pas dû accepter un rôle dans une pièce où le mien était ainsi sacrifié.

— Angélique, il aagî malgré lui: c'estmoi qui ai exigé... '

— Il aurait pu, dans tous les cas, moins bien jouer son rôle , et me laisser deviner ce qui se passait. Et d'ailleurs, mon père, si j'avais la faiblesse de lui pardonner, oubllerail-il, lui, tout ce que j'ai dit et fait de ridicule?

— Il t'aime... et nous aurons bien de la peine à lui prouver, si nous y tenons absolument, que cela a été un peu ridicule.

— En êtes- vous sûr, mon père?

— Je t'en donne ma parole. Nous allons te laisser dormir. Théodorinesera près de toi.

On donne à Angélique une potion calmante qui la plonge dans un profond sommeil : elle ne se réveille que le lendemain matin, s'habille et descend pour déjeuner. Théodorine, qui a reçu à ce sujet des ordres sévères, ne la détrompe pas. A table sont M. de Riessain, la tante Eudoxie et d'Hervîily. Angélique embrasse son père et sa tante, et

saluant gracieusement Octave dit en montrant Antonio, qui sert à table : Je suis enchantée de voir tous les morts à ce déjeuner ; est-ce qu'il n'y a que les vivants que nous ne verrons pas? — Henri est absent , répond Octave, et il ne reviendra pas avant quelques jours.

Angélique pense qu'il a pris un singulier moment pour s'absenter. Il est parti à Tinstant où elle était malade. Elle affecte de ne pas demander où il est allé, ni quelles sont les causes qui ont nécessité ce départ.

Ce jour-là et le lendemain se passent, la tante Eudoxie et sa nièce visitent librement la maison^ excepté un appar* lement qui, leur dit-on, est en désordre. Angélique veut revoir les souterrains, qui sont rentrés dans tous leurs droits de caves.

— Sans ton évanouissement, tu n'aurais pas su de longtemps.... j'aurais pu faire dans la maison de tels changements....

— Mafs^ mon père je vous ai déjà dit que je n'avais été dupe de votre comédie que jusqu'à la moitié.

Cependant Angélique est triste, d'abord de ne pas voir revenir M. de Horrberg, dont elle ne prononce pas une seule fois le nom *, ensuite elle l'avoue à sa tante, elle regrette que tout ce qui s'est passé ne soit pas véritable. Elle sent qu'elle aime Henri^mais elle l'aimerait davantage ou du moins plus volontairement, s'il était le vrai héros d'un roman semblable à celui dans lequel elle a cru si bien vivre pendant quelques jours.

Elle veut revoir l'endroit où elle s'était évanouie; la maison du garde n'est plus qu'un monceau de cendres.

Deux jours se passent encore, et on n'a pas de nouvelles

de Henri. Cependant Angélique s'aperçoit d'un grand mouvement dans la maison ; un domestique monte à cheval et va à la ville voisine en tenant un second cheval à la main. Quelques heures après, il revient, suivant Tautre cheval, qui porte un homme vêtu de noir.

L'homme vêtu de noir reste une demi-heure et s'en va.

Angélique en se promenant le soir avec la tante Eudoxie dans le jardin, s'aperçoit qu'il y a de la lumière dans l'appartement qu'on leur a dit être en désordre et qu'on les a empêchées de visiter. La soirée est belle , toutes deux restent tard au jardin , et voient toujours la même lumière par une fenêtre.

— Mon Dieu! dit la tante Eudoxie^ est-ce qu'il va se passer encore des choses mystérieuses dans cette maison?

Elles font mille suppositions, détruites tour à tour l'une par l'autre, sans pouvoir même soupçonner ce qu'on leur cache et ce qui se passe dans cet appartement.

Le lendemain , Angélique fait part à son père de sa découverte, mais celui-ci lui explique sans hésiter que cette lumière appartient sans doute aux gens qui mettent un peu d'ordre dans cet appartement, longtemps inhabité. Angélique devient chaque jour plus triste, mais quand son père s'avise de lui parler de son mariage avec Henri , elle répond de façon à ne pas laisser ignorer son mécontentement d'un départ aussi prompt, aussi imprévu, aussi inopportun.

M. de Riessain alors veut excuser Henri, parle de la nécessité de son départ, de Timportance des affaires qui l'ont éloigné. Mais les femmes n'admettent jamais que l'on ait d'autres affaires que l'amour, et elles ont raison. La

femme qui aime ne s'occupe plus que de son amour , elle lui appartient tout entière.

L*homme vêtu de noir est revenu plusieurs fois dans la maison^ chaque fois il n'est resté qu'un quart d'heure ou deux, puis il remonte dans la voiture qui Ta amené et retourne à la ville. Un jour, cependant, Angélique a entendu dire à son père :

— Maintenant j'en réponds, mais il faut pendant quelque temps beaucoup de ménagements. Angélique répète à son père ces paroles qu'elle a entendues, et lui demande si cet homme vêtu de noir est un médecin, et s'il y a quelque malade dans la maison. M. de Riessain répond que c'est en effet un médecin, et qu'il y a un domestique malade.

— Lequel est-ce ? — C'est Antonio. — Quoi ! le perfide Antonio? — Lui-même.

A ce moment, Angélique, qui, tandis que son père lui parle, regarde dans le jardin, y voit passer Antonio.

— Mais, mon père, dit-elle, à quoi pensez-vous ? Voilà Antonio dans le jardin.

— C'est sans doute qu'il va mieux.

— Il faut en effet qu'il aille beaucoup mieux, car j'ai vu bien tard de la lumière dans la chambre que sans doute il habite, car c'est là que va le médecin, et il paraît qu'on le veillait alors.

Le dimanche suivant, Angélique et la tante Eudoxie étaient parties pour la messe, à une demi-lieue de la maison de M. de Riessain ; mais elles voient des paysans courir en foule. Elles demandent ce qui se passe 5 on leur répond que c'est un chien enragé, et qu'on est à sa poursuite pour le tuer. A ces paroles, Angélique et la tante Eudoxie

refusent positivement d'aller plus loin et ordonnent au cocher de regagner la maison. Angélique, plus promptennent déshabillée que sa tante, va se promener dans le parc. Par hasard ses pas se dirigent du côté où était la maisoa du garde. C'est de ce côté qu'elle a pris l'habitude d'aller rêver à Henri ; mais que devient-elle, quand elle voit M. de Ricssain et Octave soutenant chacun par un bras un homme dont elle ne voit que le dos et qui paraît souffrant et faible? Quelque excitée que soit sa curiosité', elle va se retirer cependant par discrétion, lorsque les trois promeneurs, arrivés à l'extrémité de l'allée, se retournent et lui font voir dans rhomme malade que l'on soutenait ainsi le baron Henri de Horrberg, qu'elle croyait en voyage, qu'elle croit inconstant. Elle reste immobile et stupéfaite. Elle pâlit. Tous trois s'avancent vers elle, M. de Riessain conduit Henri auprès d'un banc et l'y asseoit.

— mon père ! dit-elle bien vite, dites-moi tout; expliquez-moi ce qui se passe. Vous comprenez bien ce que je veux savoir. Que se passe-t-il ici ?

M. de Riessain se décida alors à lui apprendre la vérité. L'incendie de la maison du garde ne devait pas avoir lieu à ce moment, et elle, Angélique, a failli y périr. On n'avait pas voulu le lui dire jusque-là, parce que le médecin l'avait défendu dans la crainte de lui causer une émotion dangereuse. C'est Henri qui l'a sauvée ; mais cette fois, hélas ! ce n'était pas une scène jouée, c'était une épouvantable réalité. Henri a été blessé si grièvement que d'abord on a craint pour ses jours; mais maintenant il est sauvé, et sa convalescence parait devoir être prompte. Il faisait si beau temps qu'on a profité de l'absence d'Angélique pour le

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faire marcher un peu dans le jardin ; c'est Henri qui n'a pas voulu qu'Angélique le vît jusqu'à ce qu'il fut rétabli entièrement, et sans le hasard qui a fait que mademoiselle de Riessaiu les a rencontrés, ce n'est guère qu'une semaine plus tard que de Horrberg serait revenu de son prétendu voyage.

— Henri, dit Angélique, mon pauvre Henri, vous avez donc bien souffert ? Comme il est encore pâle ! Vous souffrez encore, n'est-ce pas? et c'est pour moi, c'est pour me sauver la vie ! Ses pauvres cheveux si soyeux, si bouclés, ont donc été brûlés, qu'ils semblent avoir été coupés? Voyezvous, mon père, que tous mes beaux héros que je rêvais n'étaient pas de ridicules chimères. Puis, rougissant, confuse d'en avoir tant dit, elle se jeta dans les bras de M. de Riessain.

FJN.

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