VAN ZANDT
J"ai gardé Van Zandt pour la fin, parce qu'elle est de celles qu'on a le plus fêtées. La charmante et fantasque pensionnaire de M. Carvalho a reçu un nombre incroyable de cadeaux magnifiques; toutes les pièces de son appartement sont encombrées de corbeilles de lilas et de roses , de hottes pleines de muguets, de lyres en violettes, de bouquets gigantesques, de quoi approvisionner plusieurs magasins de fleuristes. Puis, quantité d'autres présents :
Sur un très beau cabinet incrusté — travail indien merveilleux — une barque dorée pleine de fleurs exotiques originaires de l'Inde ;
Une montre en émail Louis XIV, ayant pour but de rappeler à la diva que l'exactitude est la politesse des reines de théâtre ;
Une délicieuse bonbonnière Louis XVI;
LES soii<i::i:s i'ARisir:.\.\i:s
Une immense papeterie en satin bleu, brodée de fleure aux nuances éclatantes, et remplie de bonbons ;
Un éventail en plumes Marabout monté sur écaille blonde et orné du nom de Lakmé en diamants ;
Un chapeau d'élève de Saumur rempli de bonbons:
Un album de ravissants portraits de bébés, en souvenir de la façon dont elle a chanté les Enfants ;
Un bronze indien, hommage de Delibes ;
Un parapluie — mais pas un parapluie ordinaire . un parapluie absolument artistique et qui a dû coûtei un prix fou, puisque le manche,, en argent ciselé, représente d'un côté Vand Zandt en Lakmé et, de l'autre. Van Zandt en Mignon; portraits très ressemblants et d'une exécution merveilleuse.
Je ne note que pour mémoire les bijoux. Les plus brillants représentants de la colonie américaine de Paris ont envoyé des fleurs accompagnées de gentils Christmas. Et le paquebot de New-York n'est pas encore arrivé !
Voilà l'inventaire fait. J'ai dû le borner à quelques artistes seulement. Mais dans tous les théâtres, grands et petits, les grandes et les petites ont été comblées de cadeaux variés, et on cherchera vainement le statisticien qui pourra fixer la somme d'argent dépensée en étrennes pour les actrices de Paris.
ÉCHANGE DE BOXSi PROnÉDÉS
3 janvier.
Cela ne se savait pas, on ne voulait pas que cela se sût, et le bruit s'en est répandu tout de même. C'est mon collaborateur Prével qui a vendu la mèche. Mais
il n'a dit qu'une partie de la vérité; à moi de compléter ses renseignements.
Oui, Divorçons sera joué à la Porte-Saint-Martin, par Sarah Bernhardt, un jour ou l'autre. Mais c'est avec le consentement des directeurs du Palais-Royal qui renoncent à toute idée de procès.
\'oici ce qui s'est passé:
MM. Briet et Delcroix ont compris depuis longtemps que, pour réussir au théâtre, il faut varier les genres. Ils n'avaient jamais joué de drame envers; ils avaient constaté qu'aux Français ces sortes de productions réussissaient souvent, ce qui semblait indiquer que le quartier s'y prêtait assez bien, et ils s'étaient mis à la recherche de l'œuvre convoitée. Alors, l'incident de Divorçons s'étant produit, ils s'en furent trouver M. Derenbourg et lui proposèrent de lui céder la comédie de Sardou et de Najac , mais à la condition qu'en échange il les autoriserait à jouer Xan.i Sahib.
Le directeur de la Porte-Saint-Martin, touché du bon procédé de ses confrères, n'a pas voulu être en reste de politesse avec eux. Nana Sahib émigrera donc au Palais-Royal et succédera à Ma Camarade aussitôt que le succès de la délicieuse comédie de Meilhac et Gille sera épuisé, c'est-à-dire dans un avenir encore très éloigné.
'M ne compte faire que peu de modifications à l'œuvre de M. Jean Riehcpin.
Par exemple, on supprimera la mise en scène, la musique , le ballet, les décors indiens. Tous les actes se passeront dans les salons bourgeois, généralement employés pour les vaudevilles de l'endroit. La pièce y gagnera en intimité et on n'en appréciera que mieux
les sentiments héroïques qui animent les personnages.
Le rôle deDjamma, où Sarah Bernhardt trouve des élans si passionnés, sera confié à Mlle Mathiide, l'amusante tireuse de cartes de Ma Camarade , qui le jouera autrement — avec plus de rondeur.
Cimrou, le paria, l'amant dédaigné, sera tenu par Hyacinthe, et Tippoo-Rai par Pellerin.
Quant au gouverneur anglais , il devait forcém'ent échoir àMilher, qui a déjà créé, dans le Petit Faust, un rôle militaire encore présent à la mémoire de tous.
C'est Lavigne qui interprétera miss EUen.
Enfin Dailly , l'excellent Dailly , débutera dans un rôle, épisodique il est vrai, mais qu'il parviendra à mettre au premier plan : le rôle du Yogui.
Je puis affirmer, dès à présent, que son entrée fera sensation.
Lancé en scène d'un coup de pied dans le dos par l'officier anglais, le peuple, représenté par deux figurants, s'écriera :
Respect au Yogui !
Et le Yogui répondra :
Non, qu'il frappe ! C'est bien !
Frappe! Tu peux frapper ! Frappe ! Je ne sens rien. Frappe ! J'ai su me faire un dos que rien ne blesse ! Frappe ! Il est cuirassé par vingt couches de graisse : Ton pied s'y briserait sans me faire souffrir, Sans que l'on m'entendît exhaler un soupir. J'ai vécu cinquante ans ! (A part) trente-cinq pour les femmes, J'avalais de l'étoupe et des tisons en flammes, Et les oiseaux venaient... rêver dans mes cheveux; Frappe donc ! frappe encore ! frappe autant que tu veux !
On voit que l'auteur n'a eu que quelques vers à
changer, et on peut juger de l'eflet de cette scène est appelée à faire.
Une seule difficulté s'est présentée quand il s'est agi de la distribution du rôle de Nana Sahib.
On a offert à M. Richepin des artistes comme Raymond, Numa, Munie, mais le poète s'est montré extrêmement difficile.
— Vous concevez, disait-il, un rôle que j'ai joué moi-même !
Heureusement, M. Delcroix a tout arrangé.
— Je comprends, a dit le co-directeur, il vous faut quelqu'un de pas ordinaire... Eh bien, je l'ai trouvé. C'est moi qui jouerai Nana Sahib !