EXPROPRIATIONS
7 janvier.
On a pu lire la nouvelle dans les courriers de théâtre. Tous les pensionnaires de l'Opéra sont expropriés en masse, non de leur domicile mais de leurs rôles. En attendant que la propriété disparaisse de nos mœurs, la voilà supprimée à l'Académie nationale^d^ musique, puisque M. Vaucorbeil a décidé qu'à l'avenir tous les rôles cesseraient d'être la propriété des artistes.
Quel coup terrible pour ces malheureux chanteurs !
Qui donc ne s'est pas fait une joie de devenir propriétaire ? Il est si agréable de se voir chez soi après avoir été chez les autres ! On rêve des embellissements ; on songe à des modifications ; on se promet de coller du papier neuf, de faire poser des glaces, d'installer le gaz, l'électricité et l'eau à tous les étages. Une petite propriété, c'est la joie dans le présent, la sécurité dans l'avenir. Ça représente un capital ; on pourrait au besoin emprunter dessus.
Telle était du moins l'illusion des chefs d'emplois de l'Opéra. Jusqu'à présent, ils se croyaient propriétaires des principaux rôles de la maison. C'était même là d'excellentes propriétés taillées dans un répertoire immortel et beaucoup mieux situées, en somme, que certaines villas des environs de Paris.
Chacun d'eux avait donc son domaine et , quelle qu'en fût l'importance, l'entretenait avec la même sollicitude. Depuis M. Sapin, qui ne possédait qu'un petit Ra ta plan de rien du tout, jusqu'à M. Boudouresque, le Roi des Enfers dans Robert le Diable, dont les propriétés étaient immenses, tous jouissaient
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ians défiance des biens qu'ils avaient — ou croyaient ivoir.
Hélas! tout est bien changé. Leurs propriétés res- )ectives deviennent celles de n'importe qui. Ces rôles juils croyaient à eux, ils n'en sont plus que les prin- ;ipaux locataires. On peut leur en donner congé du ioir au lendemain comme au camelot campé dans une naison neuve.
Et pourtant comme ils s'y trouvaient bien ! M. Escalaïs n'avait pas depuis bien longtemps son isile héréditaire de Guillaume Tell, mais il y tenait d'autant plus. Aujourd'hui, le voilà sur le pavé , sans asile héréditaire , puisque son asile héréditaire est devenu l'asile héréditaire de tout le monde.
Et cette pauvre Mme Nivet-Grenier, cette digne Vlme Guillaume Tell qui avait des glaciers, des chaets , des petits paysages suisses auxquels il ne nanquait que des horloges dans le fond !...
Et M. Lassalle ! quelle belle promenade il avait au premier acte d'Hamlet : une magnifique esplanade i lui ; il aimait à s'y promener après dîner pour faire de la réaction, et cela lui rappelait ses terres de Pornichet. Maintenant son esplanade est devenue banale : c'est l'esplanade de tout le monde, comme celle des Invalides.
Et Mme Krauss, en voilà une qui n'était pas à plaindre ! Avait-elle un mancenillier assez superbe ! C'est là que la grande artiste venait se reposer, à la lin de \ Africaine, des fatigues du rôle de Selika. Qui de nous n'apprécie cette chère habitude? 11 n'est pas de petit bourgeois qui n'ait dans sa petite propriété son arbre favori. Eh bien! Mme Krauss n'a plus de mancenillier. Son mancenillier n'est plus le sien. Et -' quelqu'un avait la fantaisie de venir déjeuner à
l'ombre de rex-mancenillier deMmeKrauss, elle n'aurait plus le droit de s'y opposer , puisque ce mancenillier ne lui appartient plus.
Et Mlle Isaac ! Nouvelle venue dans la maison, elle ne pouvait avoir un grand mancenillier comme Mme Krauss et ne possédait dans Faust qu'un simple jardinet. Mais qu'il était gentil ce petit jardin de la Marguerite ! et qu elle en prenait soin ! et qu'elle le cultivait, arrachant les mauvaises herbes, ratissant les allées, arrosant les plates-bandes, les massifs et les corbeilles! Maintenant le jardin de Marguerite n'est plus un jardin, c'est un square.
Et cette pauvre Mlle Lureau ! Etait-elle assez heureuse, au second acte des Huguenots ! ... Il se mêlait à la joie de cette charmante reine de Navarre un vif sentiment d'orgueil... Elle regardait, dans une avantscène, certain gendre à longue barbe blonde d'un œil malin, et semblait dire :
— Ce n'est pas à vous, Chenonceaux, c'est à moi !
Ce qui paraissait vexer horriblement le gendre à longue barbe blonde.
Peut-être même faut-il rechercher dans cette vexation la seule et unique cause des expropriations faites à l'Opéra pour cause d'utilité lyrique ^