MANON
19 janvier.
L'heureuse collaboration de MM. Henri Meilhac et Philippe Gille passe du plaisant au sévère, de la comédie de mœurs d'une autre époque — époque aimable et charmante, où tout parle aux yeux et aux sens, le costume et le langage, où la corruption et le vice ont des dehors si séduisants qu'on peut les étaler en plein jour sans choquer personne.
Après leur grand succès de Ma Camarade, MM. Meilhac et Gille viennent de fournir à Tun des plus célèbres de nos compositeurs modernes l'occasion de réussir avec un opéra demi-sérieux que l'affiche continue à qualifier de comique — par un restant d'habitude auquel on ferait bien de renoncer, aujourd'hui que le genre de la salle Favart s'est modifié si complètement.
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Je n'ai qu'à enregistrer les petits côtés pittoresques de cette belle soirée. Mais les anecdotes manquent un peu. L'œuvre de Massenet s'est répétée sans incidents. Le jeune maître n'a livré sa partition au théâtre que lorsqu'il s'en est cru parfaitement sûr; on n'y a pratiqué ni coupures ni changements notables et, à la première de ce soir, les musiciens de TOpéra-Comique ont trouvé sur leurs pupitres les parties d'orchestres gravées — ce qui est , on en conviendra , un joli tour de force.
J'ai dit que les répétitions ont été calmes et relativement faciles. C'est qu'aussi, par extraordinaire et pour cette fois seulement, Massenet n'y a apporté aucune surexcitation nerveuse.
Généralement, le compositeur, très doux dans les relations ordinaires de la vie, se transforme dès qu'il s'agit d'une de ses œuvres. Jamais content de ce qu'il a fait, il éprouve, en entendant exécuter sa musique, un énervementqui se traduit souvent par des accès de colère féroce.
On jouait .l/jrr/e Magdeleine à TOdéon, et Massenet arpentait fiévreusement les coulisses, escorté par son fidèle ami et éditeur Hartmann, aussi flegmatique que le jeune maitre est emporté.
I /orchestre attaquait une des plus belles pages de l oratorio quia commencé la réputation de l'auteur de Manon.
Massenet rageait.
— C'est mauvais, mâchonnait-il tout bas, c'est plus que mauvais, c'est exécrable!
— Je trouve cela très bien, moi, répliqua Hartmann, d'une voix douce.
Massenet se retourna, furieux, vers son ami.
— Ah! vous trouvez cela bien, s'écria-t-il, et si je
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VOUS flanquais une paire de gifles , est-ce que vous trouveriez cela bien aussi >
A ce moment, la salle éclatait en applaudissements prolongés, et Massenet se précipitait dans les bras de son éditeur en murmurant :
— Pardon î
Mais, pendant les quelques mois qu'ont duré les études de Manon , le compositeur n'a pas eu un seul accès de colère ni de découragement. Par exemple, quand, par hasard, on lui demandait un changement, une coupure quelconque, il prenait son chapeau et disait de son air le plus gracieux :
— Allons, au revoir, mes amis, je m'en vais ! Et il s'en allait.
Aussi la partition a-t-elle été jouée telle que le compositeur l'avait livrée au théâtre. On n'y a modifié ni retranché une seule note.
J'ai dit quelle amitié liait Massenet à son éditeur. C'est chez Hartmann qu'on est sûr de le trouver tous les soirs, entre cinq et sept heures. Il y reçoit ses amis, il y est chez lui. Et Hartmann n'est pas seulement l'éditeur de Massenet, c'est aussi le conservateur de ses couronnes. Il y a, dans la boutique de l'éditeur, deux pièces pleines d'immenses palmes, de lyres en papier doré, de fleurs artificielles liées par des rubans aux couleurs de toutes les nations et ornées des inscriptions les plus enthousiastes dans toutes les langues du monde. Jamais un de ces objets n'est entré dans l'appartement que Massenet occupe rue du Général-Foy.
— Ce n'est pas que j'en fasse fi, dit-il, mais cela tient de la place !
On a commencé à huit heures et quart, et les initiés affirmaient qu'on finirait très tard.
— Comme à une féerie ! disaient-ils.
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Ce n'est pas que l'œuvre soit démesurément longue, mais il y a six décors, de nombreux changements de costumes, du spectacle à mettre en train : pendant les premières représentations, tout cela demande forcément beaucoup de temps.
Cependant , pour ne pas fatiguer le public par une représentation trop prolongée, M. Carvalho a pris des mesures énergiques et qui l'ont bien servi.
D'abord la porte de communication est restée fermée : impossible d'aller féliciter les auteurs sur la scène ;
Ensuite ordre formel a été donné de ne bisser aucun morceau;
Enfin, le directeur a promis une gratification de mille francs aux machinistes s'ils parvenaient à ramener à des proportions raisonnables la durée des entr'actes.
On est parvenu ainsi à baisser le rideau sur le dernier tableau vers une heure moins un quart. Il est plus que probable que la prochaine fois on aura fini à minuit.
Salle très brillante et digne de l'importance d'une grande première de l'Opéra-Comique.
Dresser une liste complète des sommités très variées qui sont là serait impossible, et je dois me borner à citer, parmi les physionomies connues que je trouve à portée de lorgnette : Mme Gustave de Rothschild , M. de Marcère, Charles Gounod , Emile Perrin , Alexandre Dumas et ses filles, général de Galliffet, général Cambriels, Antonin Proust, Camescasse, Falguières, Clairin, Gervex, Pereire, président Cartier, Charles Garnier, Ludovic I lalévy, Ilalanzier, Alphand, de Turenne, Camille Doucet, Mme Edmond Adam, Léo Delibes, Ernest Reyer, Suzanne Reichemberg, Blanche Pierson et Broisat.
M. Danbé donne le signal de l'attaque. Le mer\eil-
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leux orchestre de rOpéra-Comique, que l'éminent chef a su placer si haut dans l'estime des connaisseurs, a un rôle plus considérable que jamais dans l'œuvre de Massenet. Il a autant de responsabilité que les chanteurs, et il mériterait d'être mis en vedette sur l'affiche, à côté de Talazac et de Marie Heilbron.