DÉDICACES EN MUSIQUE
15 février.
Le Figaro a reproduit, il y a deux jours, les Jacsimile des dédicaces en musique que M. Massenet a mise en tête des exemplaires de sa partition de Manon.
M. Massenet n'est pas l'inventeur du genre.
Après Lakmé, Léo Delibes envoya son opéra à Van Zandt, en transcrivant sur la première page les deux vers du troisième acte ;
Tu in*as donné le plus doux rêve Qji*on puisse avoir sous notre ciel.
Avec la musique, bien entendu.
Af. Massenet a suivi l'exemple de son charmant confrère, et il est plus que probable que d'autres compositeurs suivront l'exemple de M. Massenet.
Que dis-je> Il n'y aura pas que les compositeurs.
Ce n'est pas précisément facile de trouver une formule nouvelle pour les dédicaces d'auteurs à artistes.
M'est avis qu'on pourrait, pendant quelque temps du moins, adopter celle-là.
Vous me direz que tout le monde n'est pas musicien. C'est assez vrai. Mais les simples auteurs dramatiques , au lieu de puiser dans leur propre fonds, n'ont qu'à faire leur choix parmi les morceaux des autres , plus ou moins consacrés par la popularité.
Exemples :
Les auteurs de la Farandole enverront le livret de
leur ballet à Rosita Mauri avec cette dédicace en musique :
Sur le pont d'Avignon Tout le monde y danse, danse.
A. M. Febvre, l'amiral de Smïlis, M. Aicard écrira':
La prit trop jeune, Bientôt s'en repentit.
Et à l'innocente Reichemberg, élevée par des marins :
Papa, les p'tits bateaux Qui vont sur l'eau, Ont-ils des jambes?
François Coppée à Lambert fils, dont le père est minotaurisé d'une façon si tragique dans Severo Torelli :
Cocu, cocu, mon père, C'est la faute à ma mère !
Les auteurs de la Cosaque à Mme Judic
Chantez, chantez, ma belle, Chantez toujours !
Les auteurs d'Hérodïade à M. Maurel :
C'est bien fait, VIA c'que c'est.
Fallait pas qu'y aille !
M. Ohnet à M. Damala , le mari récalcitrant du Maître de forges:
Il y en avait un qui n'voulait pas !
Le même Ohnet à la Charbonnière de la Gaîté, en tôte de la brochure récemment parue de Serge Panine :
La boulangère a des écus.
Les auteurs de }fa Camarade à Mathilde, leur amusante tireuse de carte:
La bonne aventure, ô gué, La bonne aventure !
MM. Chivot et Duru à Marguerite Ugalde ;
Il est tard, et ton ami L'oiseau bleu s'est endormi.
Les héritiers de Ponson du Terrail à la meute de la Jeunesse du roi Henri :
Allons chasseur, Vite en campagne !
Alexandre Dumas fils à Mlle Brandès :
Garde bien la fleur Qui cache ton cœur.
Et le même à Lafontaine, qui. à propos de sa scène
de la Dame aux Camélias, a soulevé toute une question de chapeau :
As-tu vu la casquette, la casquette ?
Le champ est vaste, comme on voit, et assez facile à explorer.
Voilà, en tout cas , un petit jeu nouveau de trouvé pour les quelques soirées d'hiver qui nous restent.
DtBVT DU TÉNOR GAYARRÉ
i6 février.
Sans vouloir dire aucun mal de la partition de Donizetti, il m'est permis d'affirmer que ce n'est pas la reprise de Liicrezia Borgia qui avait allumé la curiosité du public extrêmement élégant qu'on voyait, ce soir, au Théâtre-Italien.
Curiosité très vive ; émotion si grande que — pendant les entr'actes — on ne pense même pas à parler de l'incident Adler-Hérodiade-Maurel-Hartmann-Corti et Cie.
Dans toutes les conversations, on n'entend qu'un nom qui revient sans cesse :
— Gayarré ! Gayarré ! ! Gayarré ! ! !
C'est qu'on l'attend depuis longtemps, le début du chanteur célèbre dont les gazettes de l'étranger nous ont, à mille reprises, chanté les éloges.
Depuis longtemps, toutes les fois qu'on parlait d'un
énor quelconque et qu'on s'extasiait sur sa voix, il se jouvait quelqu'un pour s'écrier :
— Tout ça n'est rien auprès de Gayarré! Ah! si ,'ous aviez entendu Gayarré!! Tant qu'on n'a pas en- ;endu Gayarré, on n'a rien entendu!!!
Le monde entier, l'ancien et le nouveau, connaissait jayarré ; le monde entier l'avait applaudi et fêté; Paris seul n'avait pas encore été à même d'apprécier son talent.
Un instant , il y avait eu de l'espoir. C'était à l'arrivée au pouvoir de M. Vaucorbeil. On dit alors qu'Ambroise Thomas avait exigé l'engagement de Gayarré à l'Opéra pour créer Paolo dans Frafiçoise de Rimini. Et, en effet, il y avait eu des pourparlers entre le célèbre artiste et la nouvelle direction. Mais on ne put s'entendre. Gayarré nous échappait encore une fois. Pour adoucir l'amertume de leur déception, quelques dilettanti enragés firent tout exprès le voyage de Madrid où le grand ténor brillait au premier rang.
Enfin, ce que l'Opéra n'a pu faire', MM. Maurel et Corti le font. La brillante révélation du célèbre artiste, dont tout Paris parlera demain, et que tout Paris voudra aller applaudir , restera , avec la représentation (ïHérodiade, à l'actif de la direction italienne, et si les abonnés se plaignent encore c'est que vraiment ils sont difficiles à contenter.
M. Gayarré a trois rôles favoris dans lesquels il brille d'un éclat plus vif encore que dans les autres : Fernand de la Favorite, Vasco di Gama de l'Africaine et Lohengrin.
Malheureusement les deux premiers ouvrages sont inamovibles à notre Académie Nationale de musique, et, pour le moment, il est impossible démonter le dernier, place du Châtelct.
124 LES S.OIREES PARISIENNES
C'est pourquoi il a fallu se contenter de la reprise de Liicrezia Borgici.
.L'entrée de Gennaro, au premier acte a provoqué un de ces grands mouvements de salle qui ne se produisent que dans les grandes circonstances.
Si sûr qu'il soit de lui-même , si habitué qu'il soit aux triomphes, M. Gayarré n'avait pas moins peur qu'un simple débutant. Depuis le soir où , inconnu , pauvre, il avait débuté àdins Œlisire d'Amore, au petit théâtre de Varese, près de Milan, il ne s'était jamais senti en proie à une émotion aussi forte. Il paraît si redoutable , ce public parisien , qui , en quelques heures, consacre ou défait les renommées les plus solides !
M. Gayarré l'a conquis presque tout de suite.
Son premier costume qu'il a fait — comme tous les autres — dessiner tout exprès pour ce début par Eugène Lacoste, a paru charmant ; puis, l'homme a la physionomie ouverte et sympathique.
Julien Gayarré peut avoir trente-cinq ans. Il est de taille moyenne , très brun; yeux expressifs, bouche souriante; l'air très espagnol.
On m'affirme qu'il est simple, modeste, instruit; qu'il parle très bien une quantité de langues ; que les caprices, les exigences, les fantaisies, les excentricités par lesquels les ténors se distinguent généralement lui sont complètement étrangers.
Il est presque Français, puisqu'il est né sur la frontière pyrénéenne , dans la vallée de Roncal , en Espagne, à quelques lieues seulement de l'endroit où naquit son fidèle ami et quasi-homonyme : Gailhard, de l'Opéra.
Son père était un brave cultivateur qui l'éleva comme « un monsieur ». On n'épargna rien pour l'éducation de l'enfant ; aussi Gayarré a-t-il gardé de ses premières
années un souvenir ému auquel il a donné un corps en faisant reconstruire, dès qu'il en eut les moyens, la maisonnette paternelle qui s'en allait en ruines.
Aujourd'hui encore, c'est dans cette maisonnette que le remarquable chanteur passe ses moments les plus doux. Il y a [réuni une belle collection d'objets d'art et de livres.
Son père, mort il y a quatre ans, n'a jamais voulu quitter cette maison que le fils a peu à peu embellie et dont il a fini par faire un petit musée. Ce brave homme de père est resté, toute sa vie fidèle, aux traditions de sa jeunesse. Jusqu'à la fin, il a conservé son costume de paysan , la culotte courte , la veste ronde et le grand bonnet tombant. C'est dans ce costume qu'il alla, un soir, entendre son fils dans r Africaine, à l'Opéra de Madrid.
J'ai dit que le rôle de Vasco était un des meilleurs de Gayarré.
C'était la première fois que le père vit son fils au théâtre. Aussi celui-ci, aussitôt la représentation finie , accourut-il vers le vieillard — le bonhomme avait alors quatre-vingts ans — et, plus heureux que jamais des applaudissements qu'on lui avait prodigués, lui cria du plus loin :
— Eh bien ! tu t'es amusé?
— Oh! oui.
— Et qu'est-ce qui t'a amusé le plus?
— Ce sont, répondit le vieux, les demoiselles qui ont les jupes si courtes !
Du triomphe du fils aimé, il n'en fut même pas question. L'excellent homme avait été ébloui, fasciné par le ballet. Le ténor avait été éclipsé par les danseuses.
Parmi les objets d*art qui garnissent sa maison du
Roncal, Gayarré montre le plus volontiers un superbe album où tous les grands chanteurs de l'univers lui ont dessiné un croquis ou mis un autographe.
Dans cette collection se trouve aussi une plume en or et perles fines, qui lui fut envoyée, il y a quelque temps , dans des conditions particulièrement flatteuses.
Le bruit avait couru que Cîayarré renonçait à chanter à Madrid.
Aussitôt , une véritable adresse fut rédigée par M. Gastelar, signée par les personnages les plus importants de la capitale et remise au ténor avec la plume que je viens de décrire, et dont on le pria de se servir pour signer un nouvel engagement.
M. Maurel se rappellera-t-il cette anecdote le jour où il voudra renouveler avec Mme Fidès-Devriès ?
Un dernier détail.
Gayarré est le seul ténor qui puisse tenir pendant vingt-sept secondes une note filée.
Lorsqu'on parla de cela à Mario , celui-ci n'en voulut rien croire.
— C'est impossible! s'écria-t-il, vingt-sept secondes!
— Il vous serait bien facile de vous en convaincre.
— Au fait, où est-il à présent votre Gayarré?
— A San Carlo.
— J'y vais.
Et Mario fît tout exprès le voyage de Naples avec un ténor de ses amis.
La nouvelle de cette arrivée et de sa cause se répandit rapidement. Le soir de la représentation, quand vint la note filée , tous les chronomètres sortirent des goussets.
Par pure coquetterie, M. Gayarré prolongea sa note pendant vingt-huit secondes ce soir-là.
F'ius fort que l'ut dicze.
Il n'y a pas de places pour les notes filées de vingt secondes dans Liicrezia. Mais le public parisien ne tient pas aux tours de force. Il a acclamé toutes les notes de M. Gayarré, et après la romance de Don Sebastiano qu'il a intercalée au troisième acte de l'opéra de Donizetti l'ovation faite à l'étonnant chanteur a été l'une des plus enthousiastes auxquelles il m'ait été donné d'assister. On a même eu la cruauté de bisser la romance, et M. Gayarré était si heureux de son triomphe qu'il l'a recommencée sans trahir aucune fatigue.
Le jour où Gayarré chantera Faust chez M. Vaucorbeil, l'Opéra fera le maximum à chaque représentation.