SANS PRÉCÉDENT
17 avril.
J'ai déjà signalé, à plusieurs reprises, le petit travers auquel se laisse aller notre monde des théâtres : le besoin de tout exagérer, de donner du génie à ceux qui ont du talent, de parler de triomphe à propos de succès, de dire d'une actrice qui joue bien qu'elle est incomparable et de distribuer de « l'illustre » à tout propos et à tout bout de champ.
Cette tendance à l'exagération se complique d'un fort sentiment de jalousie. On n'est pas content de réussir; on veut réussir plus que le voisin.
Un beau jour, M. Victor Koning, alors directeur delà Renaissance, et marchant de succès en succès, fut ennuyé d'annoncer toujours qu'il faisait le maximum tous les soirs. Il n'était pas seul à le faire, le maximum ! D'autres directeurs pouvaient en dire autant que lui! Alors il eut une trouvaille de génie. Il inventa le « plus que le maximum » — et pendant longtemps les échos de théâtre relatèrent sérieusement ce fait extraordinaire : on a fait plus que le maximum à la Renaissance!
Mais ce qui n'était qu'une exception est devenu une
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banalité. Tout le monde, aujourd'hui, veut faire plus que le maximum et éclipscrle concurrent : directeurs, auteurs, artistes.
Ce matin, par exemple, je lisais queM. Saint-Sacns, en ce moment à Toulouse , y a donné un festival entièrement composé de ses œuvres , et l'entrefilet se terminait ainsi :
i< Triomphe sans précédent. »
Vous avez bien lu : »
« Sans précédent. »
Tous ceux qui ont triomphé avant M. Saint-Saëns n'ont jamais triomphé comme lui, ni autant que lui.
Le triomphe de Paul-Kmile décrit par Plutarque n'est plus rien du tout, un petit triomphe pour rire, un triomphe de famille, un triomphe de poche. Le seul, le vrai triomphe, le triomphe sans précédent est celui que M. Saint-Saëns a obtenu à Toulouse.
Moi, je veux bien.
Cependant, il y a quelque chose qui me chiffonne.
Comment diable M. Saint-Saëns — ou les amis de M. Saint-Saëns — s'y sont-ils pris pour juger que son triomphe toulousain était sans précédent >
Le triomphe d'une œuvre musicale se manifeste généralement par des applaudissements.
On a évidemment déjà applaudi d'autres symphonies, à Toulouse, que le Rouet d'Omphale , d'autres concertos que celui en sol mineur.
A quoi M. Saint-Saëns a-t-il reconnu que les applaudissements qu'on lui a prodigués étaient les plus
rts prodigués jusqu'à ce jour?
Si M. Saint-Saëns s'était trompé, pourtant ?
S'il croyait avoir eu un triomphe sans précédent, alors qu'il n'était pas sans précédent du tout?
Pour éviter définitivement désormais les exagérais-
tions inutiles et les erreurs possibles , pour avoir la mesure exacte des triomphes, j'ai imaginé un appareil que je crois assez ingénieux.
C'est le triomphomètre.
Vous allez voir qu'il est d'une construction facile.
J'ai dit que les triomphes, au théâtre ou au concert, se traduisent surtout par des applaudissements.
Or, il est incontestable qu'en applaudissant, on déplace un certain volume d'air.
Cet air, chassé de la salle parles mains agitées, devra être recueilli dans des tubes qui, tous, correspondront avec un vaste réservoir placé au-dessus de la salle de théâtre ou de concert.
Ce réservoir, comme les gazomètres, montera à mesure qu'il se remplira et glissera dans des rainures sur lesquelles on aura gravé un métrage.
Rien de plus pratique, n'est-ce pas>
Et de cette façon M. Saint-Saëns pourra annoncer une prochaine fois, avec connaissance de cause, qu'il a obtenu un triomphe de 20 mètres cubes, tandis que celui de M. Lalo, par exemple, ne mesurait que 14 mètres 60.
En outre, le jour où M. Saint-Saëns aura fait éclater le compteur, il pourra affirmer, sans crainte d'être démenti, que son triomphe a été sans précédent.