‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 70 sur 99 · RÉOUVERTURE DU CIRQUE D'ÉTÉ · texte numérisé non relu

RÉOUVERTURE DU CIRQUE D'ÉTÉ

Le ciel se couvre de plus en plus , une âpre bise souffle du Nord, il tombe une pluie fine mêlée de neige, on a sérieusement repris les fourrures, les hirondelles qui étaient en train de revenir se sont arrêtées à Nice. et j'ai vu, ce matin, un marchand de marrons rallumant son fourneau.

Cependant MM. Franconi père et fils n'ont pas hésité à rouvrir les portes de leur Cirque d'Eté.

C'est dans la tradition de la vie parisienne : qu'il grêle ou qu'il gèle, le Cirque d'Été doit faire sa réouverture au mois d'avril.

La belle nuit, messeigneurs, pour une fête au Skating-Club !

Mais le public boulevardier ne se laisse pas effrayer par les intempéries de la saison. Il arrive un peu transi, mais il arrive en foule, comme s'il n'avait jamais vu une écuyère manquer le saut des banderolles.

Les habitués ordinaires sont tous à leur poste. On s'écrase à l'entrée des écuries. Il y a des pschutteux du dernier v'ian aux deuxièmes galeries.

Le programme ne contient encore que quelques numéros nouveaux. On en prépare d'autres, et des plus importants, pour le mois prochain.

On a beaucoup applaudi un excellent jongleur à cheval, M. Palmer; le cheval et le poney en liberté, présentés par le roi des dresseurs : M. Loyal ; les clowns Félix et Bibb, dont les fantaisies sont d'une irrésistible drôlerie, bien qu'un peu usées; une équili-

briste genre Océana, et qu'Océana elle-même, qui se trouvait dans la salle, a été la première à applaudir; es fleurs animées, quadrille équestre exécuté par des écuyers et des écuyères , costumés en pensées, en glaïeuls, en pervenches, en soleils, en marguerites, et enfin des tableaux vivants par douze dames, dit le programme, mais dont on ne nous a pu montrer que neuf, trois étant restées à Aix-la-Chapelle, en douane probablement.

Ces tableaux vivants ont été le clou de la soirée.

Il a fallu, pour les exhiber, dresser une estrade, creuser les dessous, ouvrir des trappes, installer une vaste toile circulaire rayée jaune et noir — les couleurs autrichiennes — qui monte et descend comme le ballo 1 captif. Tout cela a pris beaucoup de temps, et je crois qu'on fera bien d'égayer les entr'actes qui séparent les divers groupes par quelques clowneries indispensables.

Le public, auquel on aurait bien dû distribuer une petite brochure explicative comme pour /es Volontaires de c^j, a. vainement cherché la signification des poses de ces dames viennoises. Je crois avoir reconnu les quatre saisons, la Foi, l'Espérance et la Charité, les péchés capitaux et le Triomphe de l'Amour, mais je n'oserais rien garantir.

Entre le premier et le second tableau, plusieurs écuyers ont voulu pénétrer sous la toile pour aider aux changements , mais le public a poussé des clameurs pudiques qu'expliquait le costume assez léger des demoiselles chargées de représenter la plastique austro-hongroise.

Une très jeune fille, qui doit s'appeler Hortense, car elle a totalement oublié son corset, a fait le succès de ces tableaux, qui attireront pas mal de monde aux Champs-Elysées.

Et maintenant, pour peu que l'hiver s'accentue, MM. Franconi feront bien de songer à installer un service de traîneaux entre les grands boulevards et le Cirque d'Eté.

LE io^ HUSSARDS

23 avril.

La Flamboyante sl été un succès de première incontestable; la presse en a fait un vif éloge, et cependant voicijla comédie de MM. Ferrier, Valabrègue et Cohen remplacée par une autre, après avoir fourni au Vaudeville l'occasion d'encaisser une recette moyenne d'un millier de francs par représentation.

Si je note ce fait, en somme assez commun, c'est pour constater une fois de plus combien la presse est impuissante quand il s'agit de théâtre. Je vois à chaque instant des comptes' rendus qui se terminent par des prédictions qui ne se réalisent pas. Telle pièce doit aller un an ou deux, telle autre ne doit guère dépasser la cinquantaine, celle-ci ne fera pas un sou dans huit jours, celle-là va faire le maximum pendant cent fois! Le pubUc arrive, il réforme les jugements de la critique et des habitués des premières, il trouve bon ce qu'on lui avait annoncé comme médiocre, il s'ennuie là ou nous nous étions amusés, ses impressions se répandent bien plus rapidement et plus sûrement que les éloges ou les blâmes de la presse, et ce n'est généralement qu'au bout de huit jours qu'un directeur peut savoir s'il tient ou ne tient pas un succès.

L'auteur du 75* Hussards n est pas un inconnu pour lous. M. de Launay est un ancien officier de cavaerie, romancier estimé, ayant donné récemment, sous e titre de Culottes j-ouges, une série de scènes miliaires qui ont été assez goûtées, auteur dramatique ntermittent qui a fait représenter un acte , Adieu Paniers, à la Comédie-Française, et dans un théâtre l'un ordre moins élevé, à Cluny, une adaptation du Jousin 'J^ons et un drame : le Supplice d'une mère.

M. de Launay a tiré la pièce de ce soir d'un de ses •omans : Père inconnu. Quand il l'eut achevé, il alla oirson ami Dupuis, au Bourdon, la villa que le grand irtiste possède à Nemours. Il lui lut ses cinq actes. ^e quatrième acte séduisit tout à fait Dupuis, qui ne out s'empêcher de pleurer en l'écoutant.

— Je vous promets que je jouerai votre colonel! dit-il à M. de Launay, ne serait-ce qu'à cause de cet acte-là !

Et c'est Dupuis, en effet, qui présenta la pièce aux directeurs du Vaudeville; c'est pour faire plaisir à Dupuis qu'on Ta montée ; c'estDupuis qui a aidé l'auteur de ses conseils; et quand dernièrement la Commission d'examen interdit la représentation du lo" Hussards, Dupuis songea un instant à envoyer deux officiers de ses amis à ces pékins de censeurs.

Le merveilleux comédien a été largement récompensé ce soir du grand zùle qu'il a dépensé. C'est sur lui, c'est sur le personnage qu'il représente d'une façon si étonnante que tout l'intérêt du public s'est concentré depuis le premier acte jusqu'à la fin. Quand Dupuis était en scène, tout le monde écoutait, attentif et charmé ; quand il n'y était p'us, on se mettait à lorgner la salle.

Il y a pourtant pas mal de choses passablement intéressantes danî- l'œuvre de M. de Launay.

D'abord ce n'est pas commun du tout cette pièc( où tout le monde est militaire. Pas un civil, si — ui seul — le mari d'une coquette de province — mais i est absolument ridicule.

Aussi, pendant les répétitions du 75^ Hussards, le: habitudes du Vaudeville s'étaient fortement modifiées à ce qu'il paraît.

La cloche de l'avertisseur était remplacée par ui clairon ; on ne disait plus : « Nous allons à la répé tition », mais : « Nous allons à l'appel » ; les régis seurs s'étaient transformés en adjudants; quand ui artiste arrivait en retard y au lieu de le mettre à l'a mende, on le fourrait au bloc ; ce qui n'empêche qu( ce soir on n'a pas du tout commencé à l'heure mili taire.

Uniformes à part, la pièce nouvelle n'est pas d'un* mise en scène bien compliquée. Encore les uniforme: ont-ils cela de particulier que les draps ne sont pa tous du même bleu. Il y en a de très pâles et de trè: foncés, il y en a qui tirent sur l'azur et qui se rappro chent du vert ; cela tient à ce que toutes les veste; n'ont pas été confectionnées par le même tailleur.

En fait de décors, il n'y en a que deux à signaler au premier et au second acte.

Le premier représente un carrefour dans la fore de Fontainebleau et rappelle d'autant plus le décor di quatrième acte d'Aiitou?- du mariage, qu'au Vaude ville comme au Gymnase, on entend sonner les cor? du rallye-paper.

Le second nous montre la petite maison où le lieutenant Berton a caché sa maîtresse, Mlle Brandès C'est une maisonnette fort simple, comme on er trouve par centaines aux environs de Paris, et ce décor, très vrai, m'eût beaucoup pki si le peintre

royant brosser une vue de la Seine, ne nous avait aontré tout simplement la mer de glace. J'allais oublier de parler de l'entrée de Mlle Brandès l'extrême fin du premier acte. La charmante jeune rtiste est accompagnée d'une bonne qui roule une •etite voiture d'enfant et d'un gros chien jaune. Elle ic dit pas un mot, et cependant on a fait remarquer lue cette entrée silencieuse ne manquait pas de chien.

Au quatrième acte, le public fait comme Dupuis arsque l'auteur lui lut sa pièce : il pleure.

L'admirable acteur est rappelé deux fois et on a :nvie de lui crier :

— Es-tu content, mon colonel ?

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