‹ Les soirées parisiennes de 1874- 1884 (volume 2)Chapitre 73 sur 99 · CARNOT · texte numérisé non relu

CARNOT

26 avril.

Décidément, la mode est aux pièces montées à toute vapeur. Il y a trois jours, je signalais la rapidité avec laquelle M. Debruyère a pu nous donner la reprise du Droit du Seigneur à la Gaîté, et voilà qu'aujourd'hui son confrère de l'Ambigu, M. Simon, nous fournit encore un nouvel exemple de cette activité directoriale sans précédents.

Lorsque Gatienne lui fut retirée au profit de la Porte- Saint-Martin, M. Simon se trouva tout aussi dépourvu que l'imprévoyante cigale de la fable. Pas le plus petit spectacle à mettre en répétition.

Il se souvint alors de Carnot, d'abord parce que Carnot fut un grand patriote dont le nom s'imposait de lui-même à sa mémoire de bon Français ; et puis, parce que cela lui rappelait un certain Carnot dont lui avaient parlé MM. Blondeau et Jonathan. . Une seule chose le préoccupait. Il craignait la couleur révolutionnaire que pouvait avoir la pièce :

— Pas de politique à mon théâtre ! disait-il.

Mais M. Blondeau le rassura bien vite. Ancien collaborateur de M. Monréal et homme de revues avant tout, il n'aurait jamais consenti à faire de Carnot autre chose qu'une pièce exclusivement militaire.

— La meilleure preuve, ajoutait-il, c'est que Carnot est rempli de « Vive la France ! » de « Vive la nation ! » mais qu'on n'y crie qu'une seule et unique fois : « Vive la République ! »

Dans les deux premiers tableaux, cependant, la pas-

sion révolutionnaire s'accuse un peu ; mais cela se passe de si bonne heure que les réactionnaires ne sont pas encore arrivés.

M. Simon, avant de se décider tout à fait, fit appeler son décorateur.

— On me propose, lui dit-il, un grand drame militaire pour lequel il me faut cinq décors neufs...

— Cinq décors neufs... tant mieux! interrompit le décorateur charmé.

— Laissez-moi parler:... le temps presse. Ces décors sont très importants. Pouvez-vous me les livrer dans quinze jours?

— Je le puis.

— Donnez-m'en votre parole d'honneur? Sinon j'aime mieux ajourner la pièce.

L'artiste étendit la dextre en signe de serment, ce qui, contrairement à l'usage, ne l'empêcha pas de tenir parole , car les cinq décors furent livrés douze heures avant le terme fixé.

Et il en fut de même pour tout, ce qui permit de monter la pièce en vingt-trois jours.

Les costumes, au nombre de plus de trois cents, furent également prêts à l'avance ; mais on dut y travailler le jour et la nuit. Naturellement, il ne fallait pas songer à s'adresser à un dessinateur, on était trop pressé. On fit des recherches dans certains ouvrages illustrés de la Bibliothèque.

Au sixième tableau , intitulé VOrgamsateicr de la victoire, on voit Carnot communiquant avec ses quatorze armées à l'aide de quatorze courriers de quatorze tenues différentes.

C'est d'un effet pittoresque et martial qui a fait dire :

— On dirait un Détaille en action.

284 LES SOIRKF.S PARISIEXXF.S

Il n'y a pas de bonne pièce militaire sans la chanson de rigueur.

On n'a donc eu garde de l'oublier, et c'est naturellement à Mlle Marie Kolb , qui a déjà chanté rSïgne à Mamzelle Bousquet, de M. Serpette, qu'a été confiée la Légende du colonel Portugais, du même compositeur.

Beaucoup d'effets décoratifs, entre autres le Départ des volontaires , qui reproduit assez exactement le fameux tableau de Léon Cogniet.

Le superbe moulin du dernier acte fournit un effet de mise en scène des plus saisissants lorsqu'il s'écroule sur Mlles Antonia Laurent et Patry (nom prédestiné pour une pièce Patryotique).

Plusieurs spectateurs et presque toutes les spectatrices ont poussé un cri de terreur en les voyant disparaître toutes deux sous ces énormes décombres.

Hâtons-nous de rassurer les personnes trop impressionnables en leur disant que M. Courbois , le très habile machiniste de la Porte-Saint Martin, auquel a été confiée la charpente de ce truc émouvant, a su ménager sous les débris une « chambre » qui protège les deux sympathiques englouties.

Petite déception au tableau final de la bataille de Wattignies.

On nous avait annoncé que Mlle Marie Kolb jouerait du clairon. Elle avait même très consciencieusement étudié cet instrument pour perfectionner encore le talent qu'elley avait déployé dans Lili, en province'. Mais, aux dernières répétitions, on s'est aperçu qu'on ne l'entendait pas en scène.

Vaines études ! efforts superflus ! impossible de conserver un effet aussi complètement perdu, et Mlle Kolb, qui est vraiment devenue de première force sur les

sonneries militaires, n'a plus qu'une ressource, celle de sonner la charge pour appeler ses domestiques.

Les clairons n'ont pas de chance au théâtre , cette année!

Du reste, comment pourrait-on entendre celui de Mlle Kolb pendant cette bataille de Wattignies , où deux cent quatre-vingt-seize comparses font parler la poudre , où six canons sont mis en batterie sur la ■îccne de l'Ambigu ?

Je sais bien que, sur les six, il y en a trois qui Hgurent, qui restent absolument muets.

Mais les trois autres suffiraient à nous rendre sourds.

Il faut avouer que les Autrichiens ne sont pas forts en perdant la bataille avec une artillerie aussi tintamarresque; ils se laissent prendre comme des enfants le praticable de Wattignies et tout ce qu'il y a dessus.

En revanche, les volontaires de M. Taillade se sont couverts de gloire.

Sont-ce des volontaires d'un an> 'est ce que l'avenir de Carnot nous apprendra.

lyi: LACAJNE COMBLÉE

28 avril.

Au risque d'avoir l'air de dire une énormité, j'affirme que le personnage le plus important d'.4«/o;ii/ est le colonel d'Hersey.

On ne le voit qu'à l'extrême fin du drame, et c'est à peine s'il prononce un mot.

Cependant tout repose sur lui. Supprimez le colonel, la pièce n'existerait plus : Adèle ne serait pas sa femme; elle pourrait épouseï l'homme qu'elle aime et devenir Mme Antony ;

Antony ne serait pas réduit à rugir d'amour pendan' cinq actes ;

Il n'aurait plus besoin de tuer sa maîtresse pour k tirer d'un mauvais pas.

Et, voyez jusqu'où va l'importance de ce personnage presque muet , non seulement il ne peut y avoir de pièce que s'il existe, que s'il est le mari d'Adèle, mai.' tout dépend encore de ses faits et gestes ; les autres s'agitent et lui seul les mène.

D'abord , s'il ne vivait pas constamment loin de sz femme, il n'y aurait pas d'adultère. Lui présent, je répondrais d'Adèle.

D'autre part, il est hors de doute que, s'il n'arrivai pas avec cette rapidité fatale, au moment où sa femme ne l'attend pas, les choses se passeraient d'une façor moins tragique et que les coupables auraient le tempe de trouver un autre moyen de sauver les apparences Donc, j'ai raison lorsque je soutiens que le véritable héros <ï Antony est bien le colonel d'Hervey.

Ce point étant acquis , il faut reconnaître — san.' vouloir refaire la critique d'une œuvre consacrée depuis un demi-siècle — que le grand Dumas a fait, dans Anto?îy, une chose qu'aucun auteur n'avait tentée avan lui et que nul n'a osé recommencer depuis : il n'apoin posé son personnage principal !

Il ne nous dit ni ce que fut d'Hervey, ni ce qu'il peu être — nous ne savons que ce qu'il est comme mari Aucun détail sur ses goûts, ses habitudes, son humeur ses vices ou ses vertus.

Pourquoi le colonel est-il à Strasbourg? Pourquo sa femme n'y est-elle pas avec lui r

.Mvstère et lacune I

est ce mystère que j'ai voulu éclaircir; c'est cette acune que j'ai tenu à combler.

Ilervey (Louis-Victor-Adolphe) — anobli plus tard îar l'Empire — naquit à Marbache , près Nancy , le (6 janvier 1780. D'une famille de charrons aisés, il se iestina dès l'enfance à la modeste profession de ses oères, jusqu'au jour où sa vocation lui fut révélée d'une açon toute fortuite. Un vieux soldat bancal, qui avait ait jadis la guerre de Sept Ans, vint un jour chez le :>ère Ilervey pour faire réparer sa jambe de bois. Les *écits de bataille de ce vaillant débris enflammèrent le ;îls du charron. Son ardente imagination aidant, le eune Adolphe s'enthousiasma pour le noble métier des armes et déclara à ses parents qu'il n'embrasserait amais une autre carrière.

Engagé volontaire à douze ans, comme tambour, il grandit en force et en courage dans la rude vie des :amps. Ilervey prit une part glorieuse aux campagnes de la République et de l'Empire. 11 n'y eut pas de bonne guerre sans lui, et il était connu comme le loup blanc jur tous les champs de bataille de l'Europe. Officier iprès Lodi, capitaine en Egypte, c'est à lui que Bonaparte fit remarquer que quarante siècles les contemplaient tous deux du haut des Pyramides. Le fait a été dénaturé depuis par l'histoire , mais l'histoire se Lrompe.

Redevenu simple soldat pour avoir séduit la femme de son colonel, Ilervey eut un jour l'honneur, étant en faction, d'imposer le respect de la consigne à Napoléon, en s'écriant la baïonnette croisée : « Quand même vous seriez le petit Caporal avec sa redingote grise, vous ne passeriez pas! » Promu de nouveau capitaine après W'agram, puis nommé commandant sur le champ

de bataille de la Moskowa, il eut le nez gelé pendanl la retraite de Russie. A Ratisbonne, il sut parer avec son épée une balle qui allait frapper l'Empereur à la tète; le projectile amorti retomba et ne fit quune légère blessure au pied deCésar qui, plus tard, à Sainte- Hélène, répéta souvent en rappelant ce tour d'adresse au général Bertrand : « Que n'ai-je trouvé cinq cente héros comme d'Hervey; je ne serais pas ici ! » Mais le plus beau titre de gloire du colonel d'Hervey est le mot héroïque qu'il prononça à Waterloo et qui fut attribué faussement à son frère d'armes, le général Cambronne, par Victor Hugo, Thiers et quelques autres.

Complétons ces brillants états de service par le récit d'une aventure qui devait avoir sur la vie du man d'Adèle une influence considérable.

A Waterloo, le colonel, démonté, épuisé de fatigue et perdant son sang par deux blessures, voulut s'enfuir. Mais ses forces le trahirent après trois quart?d'heure de marche, et il tomba bientôt sur la route. Une petite laitière belge, le trouvant évanoui, [lui prodigua ses soins, le ranima et l'accueillit dans sa petite voiture, ti'.aînée par deux gros chiens. Pendant un mois, le colonel fut soigné par cet ange du pot-au-lait avec un dévouement que rien ne rebuta.

La convalescence fut longue; le colonel etla laitière eurent le temps de s'aimer, de se le dire, et, depuis. la laitière ne quitta jamais le colonel., Quand le colonel dut se marier, il n'eut ni le courage de rompre, ni la franchise d'avouer sa liaison avec la laitière. Il ^ ivail avec elle à Strasbourg, usant de tous les moyens pour empêcher sa femme d'y venir et de les surprendre, pj-étextant les ennuis de la vie de garnison pour Mme d'Hervey, le mauvais climat des bords du Rhin et une foule d'autres raisons dont se contentait Adèle.

Il ne serait même jamais venu déranger les amours de sa femme, si celle-ci ne lui avait annoncé son arrivée à Strasbourg-

Loin de songer à la prendre en flagrant délit, il n'accourait si lestement que pour n'être pas pris lui-même et empêcher un voyage redouté. Je crois même, étant donné les torts réciproques, qu'Antony, toujours trop pressé, s'est un peu hâté de poignarder la tendre Adèle.

Il est intiniment probable que, chacun y mettant du sien, on aurait Uni par s'entendre.

UINVEyTEVn

29 avril.

l'ne note qui est en train de faire le tour de la Dresse nous apprend qu'à la liste déjà longue des nventcurs célèbres il va falloir ajouter un nom nouveau : celui de M. Victor Koning.

Gutenberg est l'inventeur de l'imprimerie, Denis ^apin est l'inventeur de la machine à vapeur, le moine Schwartz est l'inventeur de la poudre, Guy d'Arezzo est 'inventeur des notes de musique, Alexandre Spina est 'inventeur des lunettes , Palissy est l'inventeur de 'émail, Jansen est l'inventeur du microscope, Galilée îst l'inventeur du pendule , Debain est l'inventeur de harmonium, Carcel est l'inventeur de la lampe de ce lom et Victor Koning est l'inventeur de Damala.

La note est précise. On y parle du succès énorme du Maître de forges, des triomphes que les rôles de Claire et de Philippe ont valu à leurs interprètes , et on termine ainsi :

« M. Damala doit bénir son inventeur : Victor Koning ! »

Donc, il n'y a pas à discuter: Damala est une invention.

Une invention de M. Victor Koning.

Ceux qui vivent dans l'intimité du directeur du Gymnase me racontent que M. Koning n'a pas inventé Damala en un seul jour.

Il a passé par des phases cruelles.

Il y a eu d'abord une période indécise pendant laquelle il paraissait en proie à une violente surexcitation nerveuse. 11 était pâle, il maigrissait, il avait des insomnies fréquentes et perdait l'appétit.

C'était le besoin d'inventer qui le tourmentait.

Quand un homme est pris de ce besoin, il est à peu près impossible de l'en distraire. C'est comme les poules quand elles ont envie de couver.

Un jour, M. Koning disparut. C'était , fort heureusement, pendant la fermeture de son théâtre. Où étaitil? Personne ne le savait. On le chercha partout ; on commenta sa disparition ; ses amis parlaient de le faire afficher en promettant une récompense honn'ête à celui qui le rapporterait chez le concierge du Gymnase.

Or, M. le directeur était tout simplement chez lui, en train d'inventer Damala.

Quel travail laborieux, que d'angoisses, que d'incertitudes, que de désespoirs !

Il commença par faire les pieds et les jambes.

Les pieds , pas très grands , mais bien cambrés , les jambes ni trop grosses, ni trop minces, fines et fortes avec des genoux non cagneux et des mollets d'un diamètre convenable. Le difficile était de les faire exactement de même longueur ; Tadroit inventeur y parvint avec un coup d'œil , une précision remarquables. Autre détail très important au point de vue de l'architecture générale du produit inventé et de ces conditions physiques de durée : il fallut donner à toute cette base l'équilibre et la force nécessaires pour supporter un buste élancé sans maigreur, surmonté d'une tête de poids moyen destinée à couronner agréablement l'édifice.

Les jambes établies, et avant de pousser plus loin sa tâche, le chercheur de Damala songea à leur fonctionnement et réussit à leur donner l'agilité et la souplesse qui font dire d'un homme ingambe : « Il est taillé pour la course. »

Sans entrer par le menu dans d'arides détails de construction humaine, disons que le même soin présida à la facture du corps dont le développement, très limité à la taille , fut surtout ménagé à la hauteur des épaules, que Koning fit droites et de hauteur symétrique, afin de pouvoir y attacher le cou selon les principes rigoureux de l'anatomie.

La tête avait été finement travaillée à part, et il ne restait plus qu'à la poser sur le tout, lorsqu'au dernier moment, par suite d'une distraction qu'excusaient ses grandes fatigues, l'inventeur faillit tout compromettre: il avait mis cette tête à l'envers...

Heureusement, il put la retourner peu à peu par un travail patient.

Tout était fini et pourtant tout restait à faire.

C'est alors que Koning inventa le principal. Oh ! bien peu de chose : un simple bruit, une voix, mais

une voix d'un son particulier , une voix d'homme du monde qui pût servir à jouer la comédie sans devenir la voix d'un comédien.

Il était là le trait de génie !

Dès qu'il eut terminé cette voix, Koning la plaça dans le corps, en plein coffre...

Et Damala était inventé.

MASSEyET CHEZ LE JUGE

i'^' mai.

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