‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 20 sur 114 · UNE NOUVELLE CARMEN · texte numérisé non relu

UNE NOUVELLE CARMEN

Faute d'une Carmen, Carmen ne chôme pas à l'Opéra- Comique.

Après le départ de Mlle Isaac , Mme Galli-Marié, la brillante, l'incomparable créatrice de l'héroïne de Mérimée, avait repris son rôle avec le succès que vous savez.

La première des Carmen partant en congé et abandonnant à son tour le chef-d'œuvre de Georges Bizet, M. Carvalho a tenu à la faire suppléer par une jeune débutante, Mlle Castagne, qui ne s'est fait encore entendre que dans la salle du Conservatoire , mais dont le dernier concours fut exceptionnellement brillant, surtout dans l'une des scènes capitales de Carmen.

Il y avait déjà, dans ce seul précédent, de quoi justifier le choix de M. Carvalho.

Autre justification dudit choix : Mlle (Castagne, qui a vingt-quatre ans, représente assez bien, au physique, la volage cigarière. Plutôt petite que grande; très brune avec des yeux excessivement noirs; physionomie un peu dure, presque virile ; on ne peut pas dire qu'elle soit jolie, jolie, mais on n'a pas le droit d'affirmer qu'elle est laide.

De plus, Mlle Castagne a l'inappréciable avantage d'être de Toulouse, Toulouse la patrie des belles voix et des grands chanteurs! Son nom lui-même vous a comme un parfum toulousain : Castagne ! On voit de suite qu'on n'a pas affaire à une artiste du Nord.

Quelle que soit la confiance plus ou moins légitime qu'une débutante a toujours en elle-même, son aplomb tombe comme par enchantement lorsque vient le jour des débuts — le soir de Rabelais, disait Auber.

C'est une formalité terrible surtout que cette première minute d'apparition en scène. L'entrée, tout est là pour les débutantes. On a vu plus d'une cantatrice dont toute la carrière a été brisée par la terreur que lui avait causée ce moment fatal.

A cela pas de remède. Aucune théorie n'y fait rien. On a peur inutilement, maladroitement, mais on a peur.

Une seule chose est possible, mais il est rare qu'elle se produise juste au moment décisif. C'est une diversion assez violente , assez palpitante d'intérêt pour s'emparer de l'esprit de la débutante pendant les quinze minutes qui précédent son entrée.

Or, Mlle Castagne, que l'idée seule de succéder à

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Galli-Marié affolait littéralement, a eu l'inappréciable veine de l'avoir, ce soir, cette diversion du dernier quart d'heure qui fait oublier les angoisses de la première réplique.

Voici comment :

La nouvelle Carmen venait de descendre sur la scène et là, toute tremblante, attendait son entrée en recommandant son talent à Dieu, lorsque M. Carvalho passa près d'elle. Le directeur de l'Opéra-Comique était sombre à ce point que Mlle Castagne ne put s'empêcher, malgré ses propres préoccupations, de lui en faire la remarque.

— Est-ce pour moi que vous vous tourmentez ainsi > demanda-t-elle.

— Ma foi ! répondit tristement M. Carvalho , je vous avouerai franchement que, malgré l'intérêt que je porte à la représentation de ce soir, je suis à cent lieues d'ici. ^

— Il ne vous est rien arrivé de fâcheux, au moins?

— Oui et non... car il s'agit d'un pauvre garçon qui m'était sympathique... l'un des camarades démon fils, car vous savez que mon fils est sous-lieutenant de cavalerie, en garnison à Rouen >

— Parfaitement.

— C'est même par une lettre de lui que j'apprends ce malheur.

— Un malheur ?

— Le pire de tous : la mort probable de ce malheureux garçon le conseil de guerre ne pardonne

pas!

— Ah ! mon Dieu ! qu'a-t-il donc fait>

— Un acte d'indiscipline que l'amour excuse, mais que les lois militaires condamnent." Il s'était épris d'une femme de mœurs équivoques, une créature se-

duisante mais indigne de lui et pour laquelle il avait déjà encouru les arrêts. Il y a quelques jours, bien après rappel, s'étant laissé retenir par elle dans une maison mal famée, il s'est rencontré avec l'un de ses officiers qui courtise également la belle. Une dispute s'est élevée entre eux et il a tiré le sabre contre son supérieur.

— On l'a arrêté !

— Non, il a pu fuir avec sa maîtresse. Mais on le rattrapera bientôt et son affaire est claire.

• — Et cette femme pour laquelle il s'est exposé, l'aime-t-elle?

— Elle!... plus du tout.

— C'est abominable !

— Elle l'a quitté presque aussitôt pour suivre un être vulgaire, un ouvrier du port.

— La coquine !

— Oh ! oui, une coquine, et qui finira mal, car le pauvre sous-brigadier, préférant la voir morte qu'aux bras d'un rival, la cherche pour la tuer, avec un couteau Noritron à virole, qui ne le quitte plus...

A cette conclusion du récit, Mlle Castagne, regardant son directeur d'un air inspiré, s'écria :

— Mais c'est Carmen que vous me racontez-là?

— Oui, ma chère enfant, répondit en souriant M. Carvalho , et maintenant que je vous ai empêchée de trembler d'avance, entrez en scène; c'est à vous.

Malheureusement, M. Carvalho n'a pas pu recommencer son ingénieux récit, au second acte de Carmen, ce qui fait que la débutante, qui avait fort bien chanté le premier, a un peu perdu la tête vers le milieu de la soirée et n'a pas eu le succès auquel on s'était attendu.

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