DIANE DE LYS
14 janvier.
On sait que la censure impériale commença par interdire la pièce que Dumas a tirée de sa nouvelle, Diane de Lys, et de son roman, la Dame aux Perles,
A propos de cette interdiction , on a bien voulu me communiquer un document assez curieux.
C'est le rapport contresigné Persigny et relatant les motifs pour lesquels la représentation de Diane de Lys paraissait dangereuse. En voici la copie :
10 janvier 1853.
« Ce drame, quand la passion n'y prêche pas l'adul- » tère, le vice élégant, y raconte son immoralité. » Les dangers que pourrait présenter à la scène un
» ouvrage de cette nature nous ont paru de trois » sortes:
» Il atteint la famille en attaquant les devoirs du » mariage : en peignant sous de fausses couleurs les » passions du grand monde , il fournit un cercle aux » déclamations contre les classes élevées de la société ;
> enfin, il fait revivre sur la scèpe les théories corrup- » trices qui avaient envahi le drame et le roman après » 1830.
» En conséquence et à l'unanimité, nous ne croyons
> pas pouvoir proposer Tautorisation de cet ouvrage.
» Approuvé : Persigny. »
Dix mois après , les scrupules de la censure impériale furent déclarés mal fondés, et la scène française compta une intéressante œuvre de plus.
MM. Raymond Deslandes et Bertrand, qui, depuis le commencement de la saison, ne sont pas en veine, ont espéré ramener la chance avec cette reprise. Elle leur a, en tout cas, fourni l'occasion de produire, d'une très avantageuse façon, l'un des trois premiers prix à sensation des derniers concours du Conservatoire, Mlle Marthe Brandès.
11 n'est pas à la portée de toutes les débutantes, ce rôle redoutable de Diane de Lys. Quand Rose Chéri le créa, elle était dans toute la force de son talent et on crut, au Gymnase, qu'il serait impossible de l'y remplacer jamais, lorsqu'en 1868, Dumas découvrit, à Bruxelles , une jeune femme , dont aucun théâtre de Paris ne voulait, et qui lui parut, à lui, douée d'un talent des plus remarquables. C'était Desclée.
J'ai la bonne fortune de pouvoir donner à mes lecteurs deux lettres inédites adressées par la grande
artiste à Alexandre Dumas et qui renferment Thistoire de ses débuts, dans Diane de Lys, au Gymnase. Voici la première :
« On joue mercredi au Gymnase une bien jolie » pièce; le ciel est couvert, c*est un vrai temps de » théâtre. De plus, on annonce les débuts d'une petite » actrice que les chroniques s'accordent à trouver » très gentille. Il paraît qu'elle a une musique dans le » gosier; ceux qui l'ont entendue désirent revenir » l'entendre. Est-ce vrai?
» Le monsieur qui vous porte cette lettre m'a pro- » mis de vous ramener , mais est-il sérieux dans ses » promesses, ce monsieur-là ?
» Monsieur Alexandre Dumas fils, je vous aime.
» Votre petite servante, » Desclée. »
Malgré cette prière si gentiment formulée, Dumas ne put assister à la première représentation de cette reprise , et , le lendemain , il reçut de son interprète l'autre charmante lettre que voici :
« C'est fait, ouf I J'avais de belles robes de toutes » les couleurs ; une aigrette dans les cheveux qui me » faisait ressembler à un petit chien savant, La salle » archi-pleine. On m'a sifïlée au premier acte et on » m'a fait une ovation au cinquième. Je me suis tâtée » toute la soirée pour me trouver une pulsation, rien, » calme plat. Ni inquiétude, ni joie, ni peur, rien. » Ainsi, je n'aurai été qu'ébauchée et déjà je suis » finie. Pauvre moi !
» Non, pourtant, car en vous attendant l'autre soir, » j'étais vigoureusement secouée. La crainte que vous
» ne veniez pas, celle de vous paraître sotte, etc., etc. » Donc, je suis encore. Passons.
» Enfin , le directeur m*a dit : « C'est aussi bien y> que Rose 1 » C'est gros cela. Il vpulait me faire » signer une prolongation, séance tenante. Et moi je » croyais et je crois encore que je déplais à ces gens- » là. Et je m'en moque, car j'ai parfaitement le res- » pect de l'individu , mais je n'ai pas celui de la > foule.
» Enfin, Montigny doit vous écrire parce que moi » je ne sais rien au juste, excepté cependant que j'ai » un plaisir infini à causer avec vous.
» Mon copfesseur, je vous envoie toutes mes teny> dresses.
» Aimée. »
Si Dumas croyait en Descléc en la faisant débuter dans le rôle de Diane, il a aussi une haute opinion de la débutante de ce soir. C'est lui qui, cet été, à Puys, a fait engager Mlle Brandès par M. Deslandes; c'est lui qui l'a aidée à établir son rôle , et je crois ne pas exagérer en affirmant que, dans cette soirée, le succès de l'actrice a plus intéressé M. Dumas que tout le reste.
Mlle Marthe Brandès est une grande et belle jeune fille , à la physionomie ouverte , très vibrante, illuminée par deux yeux d'une expression étrange. Vingt ans, Israélite, apparentée à un grand nombre d'influentes familles juives , comptant un ministre parmi ses ascendants , la nouvelle pensionnaire du Vaudeville se voit, au début de sa carrière , entourée de sérieuses sympathies. Au théâtre, elle a fait tout de suite la conquête de tous ses camarades, et, sans me prononcer sur la valeur de l'artiste, j'affirme que la jeune fille n'a eu aucun mal, ce soir, à faire la conquête du public.
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Douée d'une très belle voix, Mlle Brandès choisit d'abord la carrière du chant ; mais comnie elle s'était adressée à Worms pour lui demander quelques conseils sur la façon de se tenir en scène, celui-ci lui conseilla surtout d'envoyer promener la musique et de « piocher » la comédie. Ce qu'elle s*empressa de faire , travaillant avec l'acharnement d'une jeune fille qui a pris cette crâne devise :
MeurSy mais avance !
Elle avancera, je vous le garantis.
On saura jusqu'où M. Alexandre Dumas peut pousser l'intérêt qu'il porte à sa nouvelle Diane lorsque j'aurai dit qu'il a fait à la jeune débutante un cadeau dont elle se montre très fière.
La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne, et la libéralité de l'auteur s'est manifestée d'une façon aussi spirituelle qu'inattendue. C'est une bague — celle qui a tant d'importance dans la pièce — que M. Dumas a eu l'ingénieuse idée d'offrir à Mlle Brandès le jour même de. la répétition générale, ce qui lui a permis de refuser le plus petit remerciement en disant :
— Ce n'est pas un bijou que je vous offre, c'est un accessoire que je vous fournis.
Le maître était d'ailleurs enchanté de revoir cette œuvre de sa jeunesse et, à la répétition générale, bien qu'il n'ait pas offert des bagues à tout le monde, il a du moins trouvé un mot aimable pour chacun, félicitant chaudement M. Poisson pour son joli décor .d'atelier du premier acte et adressant des compliments si gracieux à la couturière de Mlle Brandès, que cette artiste industrielle s'est écriée :
— Ce qui me fait le plus plaisir, ce n'est pas ce que
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me rapporteront ces toilettes, c'est d'avoir eu l'honneur d'être remerciée par M. Dumas !
Il faut reconnaître , d'ailleurs , que le goût et l'élégance des toilettes de Mlle Brandès étaient digrnes de cet hommage tant apprécié. Je citerai notamment la première robe de veloutine beige, avec une garniture qui est une véritable innovation , car on n'en a pas encore vue au théâtre, de cette riche dentelle de soie de couleur que seule avait jusqu'à présent la plus millionnaire des grandes mondaines de la colonie étrangère. Le manteau, qui a la forme des pelisses des duchesses de Russie, est en peluche vieux ton garnie de renard noir.
Tout à fait éblouissante la robe de bal du troisième acte, courte, en tulle blanc, à broderies de soie blanche avec chardon d'argent ; la traîne, en gros de Naples blanc, est garnie de roses de Nice.
Enfin, la robe de grand deuil du cinquième acte, avec tissus de perles, est une merveille de fabrication et d'exécution. Par exemple, il faudra prier Mlle Lesage de supprimer le petit potager dont elle a cru devoir égayer sa robe de dentelle noire, à l'acte du bal.
Lorsque Diane de Lys se termine par le fameux coup de pistolet du mari, il est une heure du matin. Les principaux partenaires de Mlle Brandès, MM. Dieudonné, Berton et Vois, ont fait assaut de lenteur comme s'ils étaient déjà à la Comédie-Française, ce qui a bien allongé cette longue représentation de trois quarts d'heure.
Times is money. Peut-être a-t-on pris beaucoup de temps dans l'espoir de faire beaucoup d'argents
VOISEAU BLEU
i6 janvier.
Après la Princesse des Canaries dont le succès n'avait pas répondu à son attente, Charles Lecocq avait fait un serment solennel :
Celui de rester au moins un an sans faire de musique.
Serment de compositeur. Qui a produit produira. D'abord, les collaborateurs ordinaires du maestro se heurtèrent à une résolution qui paraissait irrévocable : en vain lui proposèrent-ils des sujets variés, depuis l'opérette extra-bouffe jusqu'à l'opéra demi-sérieux, Lecocq se retranchait derrière son nonpossumus ; puis l'ennui s'en est mêlé; plutôt que de ne rien faire du tout, Lecocq a composé au hasard des chansons, des couplets, sur des paroles à lui ; Chivot et Duru ont entendu une de ces chansons :
— C'est bien ce qu'il faudrait au second acte de l'opéra comique que nous avons fini l'autre jour ! se sont-ils écriés ensemble.
C'était le moment psychologique. D'où V Oiseau bleu.
Cet oiseau lyrique est, comme le éompte reildu Vous l'apprendra sans doute, un mélange de la Damé blanche et de la Part du Diable,
MM. Chivot et Duru viennent déjà dé nous servir une nouvelle édition de Si fêtais roi ! sous le titre de la Dormeuse éveillée. Ils paraissent avoir adopté franchement le procédé assez ingénieux de prendre leurs sujets dans l'ancien répertoire de la salle Favart. Comme cela, on ne songe même pas à discuter la don-
4u LLS soiKi:t:s pakisilnnes
née de leurs livrets ; on ne s'attache qu*à rexécution, aux détails, aux épisodes.
On m'affirme que MM. Chivot et Duru ont, dans leurs cartons, d*autres scénarios dont voici les titres :
Le Domino marron ^ le Pré aux Notaires, le Strass de la Couronne, la Maisonnette suisse, le Mariage de Jeanneton, la Demoiselle du bataillon y le Cocher de Lonjumeauy Frère-Diable, r Etoile du Sud, les Rendezvous populaires, le Diamant du Brésil.
Avis aux compositeurs — et aux directeurs.
En attendant, soyons tout à V Oiseau bleu.
J'ai eu la mauvaise chance de me trouver placé, ce soir, au second rang du balcon, derrière deux dames coiffées d'énormes chapeaux, la mère et la fille, je crois, qui, de temps en temps , pour se communiquer leurs impressions, se penchaient Tune vers l'autre. Alors, les deux têtes et les deux chapeaux formaient devant moi une sorte de mur à travers lequel ma lorgnette a vainement cherché à se faire un jour. C'est gênant quand il s'agit de raconter la mise en scène.
Il est vrai que cette partie du spectacle m'a paru médiocre. Ce qu'il m'a été possible d'en voir m'a suffi pour me fixer. M. Brasseur a jugé saris doute qu'une partition nouvelle de Lecocq était un luxe suffisant pour son théâtre et il n'a pas fait d'autres frais.
Les décors sont très ordinaires et les costumes des masses ont déjà servi dans les opérettes précédentes.
Je ne vois à signaler, au premier acte, que l'entrée de Marguerite Ugalde, gentille au possible dans son costume de petit séminariste, violet avec rabat noir et calotte noire. Impossible de mieux porter le travesti, d'avoir l'air plus petit garçon ; le public, qui l'adore, l'a fêtée toutes les fois qu'il en a trouvé l'occasion.
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Second acte.
Diaprés ce que j'entends dire autour de moi par les spectateurs qui voient distinctement la scène, nous sommes à la cour du Grand-Duc. Décor de parc selon l'usage des opérettes en général et de celles des Nouveautés en particulier.
Quoique chantant dans une Cour, Mlle Marguerite Ugalde porte cette fois un costume extrêmement riche de jeune viveur florentin. Je me lève un moment pour en juger.
— Assis ! assis ! dit-on au troisième rang.
Je me rassieds, mais j'ai le temps de constater que les autres costumes ont été choisis de façon à faire valoir celui de Stenio Strozzi : c'est très habile et pas ruineux. Et puis la haute noblesse de Florence n'était peut-être pas des plus calées à l'époque où se passe ce second acte.
L'un des événements de la représentation est la révélation du jeune Albert Brasseur comme ténor. Maintenant qu'il s'est découvert des la et des si surnaturels, je crains bien que cet artiste songe à quitter M. Brasseur, non comme fils, mais comme pensionnaire.
Un ténor et surtout un ténor qui sait jouer la comédie avec finesse et bonne humeur, ce n'est peut-être pas l'Oiseau bleu , mais c'est l'oiseau rare; ça se paie au poids de l'or, et Albert (en italien Alberti) pourrait bien être enlevé à son public des Nouveautés par MM. Corti et Maurel, qui ont besoin d'un Edgardo, d'un Alfredo, d'un Arturo et autres Manrico.
Au troisième acte, encore des costumes sans éclat, autant que j'en ai pu juger. C'est avec plaisir que l'on retrouve danfe les cheveux de l'amusant Berthelier la paille que l'on voyait dans ceux de Scipion, au troisième acte du Jour et la Nuit, On remarque aussi que
42 LES SOIRLKS PARISIENNES
M. Brasseur a consenti à un grand sacrifice ; il a prêté à un figurant son rebec du Roi de Carreau^ mais il lui a recommandé d*en avoir bien soin.
Mlle Darcourt a toujours sa vilaine robe jaune du premier acte ; c'est peut-être pour cela que le jeune Stenio refuse de l'épouser : il sait combien il serait ridicule en sortant avec une femme ainsi fagotée.
A la sortie :
— Cela ressemble tout de même beaucoup à la Dame blofiche.
— Oui, la Dame blanche,,, passée au bleu I