‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 29 sur 114 · THÉÂTRE A VENDRE · texte numérisé non relu

THÉÂTRE A VENDRE

21 janvier.

Avant quinze jours on aura vendu , aux enchères publiques, un théâtre d'opérettes qui a eu des malheurs prolongés et qu'un succès relatif n'a pu, hélas! galvaniser longtemps.

Est-ce à dire que ce soit le seul théâtre à vendre ? Il serait cruel de préciser , mais à côté de celui qu'on va adjuger officiellement au dernier enchérisseur, il en est deux ou trois autres , quatre peut-être , dont le directeur actuel rêve de se débarrasser... à l'amiable.

Les amateurs ne manquent pas , et voici ce que le plus spirituel d'entre eux m'a narré lui-même sur ses plus récents pourparlers.

Mon ami X... (il tient à cet incognito) connaissait les intentions de retraite d'un imprésario parisien. Il savait qu'une démarche serait mal accueillie et se rendit auprès de lui.

Après les banales politesses d'usage , le dialogue s'engagea, vif, rapide et précis.

M. X... — On me dit que vous voulez vendre ?

Le Directeur. — Parfaitement... moi, j'ai entendu dire que vous voulez acheter.

M. X... — C'est exact.

Le D... — Alors, nous serons bientôt d'accord.

M. X... — Cela dépend du prix.

Le D... — Oh ! le prix ne nous arrêtera pas.

M. X... — Combien voulez-vous vendre > .

Le D... — Rien du tout.

M. X..., un peu surpris. — Rien !... vous plaisantez ?

Le D... — Je parle sérieusement... Mon théâtre est une affaire un peu lourde pour moi, je veux m'en débarrasser ; je vous le donne et je ne demande pas un centime.

M. X..., avec empressement, — J'accepte.

Le D..., t7'ès négligemment, — Donc, c'est entendu, je vous le donne, mon théâtre; seulement...

M.'X..., inquiet, — Seulement?

Le d... — Ily a certaines charges...

M. X..., rassuré, — Ah! oui... les six mois d*avance; la provision à la Société des auteurs... rien de plus juste; je vous rembourserai tout cela.

Le d..., de plus en plus négligemment, ' — Et puis... vous aurez à exécuter le traité de claque...

M. X..., troublé. — Il est onéreux ce traité?

Le d... — Onéreux! onéreux!... Mon Dieu, non. Seulement, vous comprenez, on a contracté des obligations envers le chef de claque. Il a prêté de l'argent à mon prédécesseur; moi je l'ai toujours trouvé charmant pour le théâtre... Tout cela se paie...

M. X... — Mais, moi, je ne lui dois rien à ce chef de légion romaine !

Le d..., avec honte. — Ce serait bon à dire si je vous faisais payer le théâtre, mais puisque je vous le laisse pour rien.

M. X... — Enfin, qu'aurai-je à lui donner, à ce claqueur?

Le d... — Rien d'exorbitant: tous les soirs, vingt fauteuils d'orchestre, dix balcons, une première loge et trente secondes galeries.

M. X..., qui a pris des notes et fait des calculs. — Fichtre ! mais cela fait pour deux cent cinquante francs de places par jour, soit, pour la saison , soixantequinze mille francs, — Combien de bail encore?

Le d... — Dix ans.

54 I-E^ SOIRKKS PARISIENNES

M. X..., crayonnanty avec horreur. — En tout sept cent cinquante mille francs pour la durée de l'exploitation! C'est excessif !

Le D... — Qu'est-ce que ça vous fait... puisque ce ne sont que des places ?.. Vous ne donnez toujours pas d'argent !

M. X... — Enfin, nous nous entendrons. C'est tout? [Il veut se lever.)

Le D..., le forçant à se rasseoir. — Comme vous êtes pressé!... J'espère que votre intention est de bien me traiter... Nous resterons amis?

M. X... — J'allais vousle demander... [lisse serrent silencieusement la main.)

Le d..., d'une voix émue. — Je ne puis demeurer complètement étranger à ce théâtre que j'ai tant aimé... Je vous demanderai ma loge tous les soirs. {Avec des larmes dans la voix.) J'y viendrai le plus souvent possible, mais, quand je ne pourrai pas... soyez tranquille elle ne sera pas vide, je la vendrais plutôt!...

M. X. . . .faisant bonne contenance. — Merci ! . . . {Nouvelle étreinte amicale.)

Le d... — Autre chose. Chaque mois, les ouvreuses versent une redevance sur leurs pourboires. . . ces braves femmes sont habituées à avoir affaire à moi, n'y changeons rien, je continuerai à toucher. {Mouvement deX.... qui virent de refaire une addition.) Ah ! ne protestez pas... ce cera pour ma femme... ce seront ses épingles.

M, X..., un peu pâlot. — Enfin! mais vous n'avez plus rien à me demander, je pense?

Le D... — Vous oubliez la loge du syndic.

M. X... — Quel, syndic?

Le d... — M*' Z... celui qui fait toujours les faillites du théâtre... il est ici comme chez lui.

M. X..., se montrant. — Mais, sapristi, je ne ferai pas faillite.

Le D... — Vous aurez raison... Cependant, croyezmoi, ne vous mettez jamais mal avec ces gens-là!

Puis, j'ai promis : il faut bien que [vous teniez mes engagements. En somme, je ne vous demande pas d'argent... ce ne sont que des places.

M. X... — Le théâtre finira par me coûter cher. (// montre ses calculs.)

Le D... — Pas un centime, vous dis-je !... Vous l'aurez pour rien... C'est comme le matériel... Il représente une dépense énorme, et c'est presque neuf. Des pièces qui n'ont pas réussi... Aussi je ne vous le vends pas non plus... Vous me paierez cent francs de location par jour.

M. X..., crayonnant avec rage. — Trente mille francs par an !

Le D... — C'est un prix dérisoire, mais vous me prenez dans un bon moment... Seulement, en retour, je veux que vous me réserviez la jouissance de l'appartement que j'occupe dans le théâtre...

M. X..., se récriant. — Pour cela...

Le D... — Que vous importe > Vous êtes célibataire... Moi, je suis marié, nous nous plaisons tous dans ce logement... J'ai fait mettre le papier à mon goût... Ma femme a ses petites habitudes... les cnfantP ont leur coin préféré; ils y mettent leurs joujoux... La cuisinière aime son fourneau... Que vous dirai-je?...

M. X..., résigné. — Admettons.

Le d..., lui serrant les deux mains, — Vous êtes un homme de cœur, aussi vous me laisserez, par la même occasion, le bail du cafetier.

M. X... — Le cafetier du théâtre?

Le d... — Oui, une sous-location, ne vous fourrez pas dans ces ennuis-là — ça me regarde... Remar-

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quez que je ne vous demande pas d'argent... tout pour rien.

M. X..., montrant un carnet hérissé de chiffres. — Pqurrien... Mais savez-vous'de combien vous le grevez votre théâtre, tant par les frais que par les produits confisqués >

Le D... — Ma foi, non !

M. X... — Voici le chiffre : huit mille francs par jour. Et combien peut-on faire de recette avec un grand succès ?

Le D... — Six mille six, en augmentant le prix des places.

M.X..., pétrifié. — En augmentant?...

LeD... — Oui, seulement je ne vous engage pas à le faire ; toutes les fois que j'ai essayé, il ne venait plus personne !

SMÎLIS

23 janvier.

Une nouvelle génération s'installe décidément chez Molière. La maison du vieux Poquelin est momentanément aux jeunes. Après M. Albert Delpit, voici M. Jean Aicard, poète de trente-cinq ans, fougueux, vibrant , méridional et couronné comme pas un par l'Académie française — sans compter tout ce qu'il s'est fait décerner en tenant sa petite partie dans les jeux floraux de sa chère Provence.

Tout poète et tout méridional qu'il est, M. Jean Aicard n'a pas moins de patience et de sens pratique

qu'un homme du Nord {Northman, disent les Anglais). Il y a plus de dix ans qu'il lutte avec énergie pour entrer à la Comédie-Française avec une œuvre importante. On sait qu'il fut chargé par M. Emile Perrinde rimer quelques à-propos commémoratifs, qu'il est l'auteur de ce malheureux Davenantj délaissé à Londres par Sarah Bernhardt, qu'il a fait une traduction d'Othello, dont un seul acte fut joué dans la représentation d'adieux de Dressant, et que ses œuvres poétiques lui ont valu le ruban rouge. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est que l'auteur de Smï/w, renonçant à aborder toute autre scène que la première, n'a cessé de faire le siège en règle du comité de la rue Richelieu, présentant manuscrits sur manuscrits, sans jamais se laisser décourager par les refus ou les atermoiements.

Comme le disait l'excellent Picard, l'huissier de M. Perrin, après la réception de Smilis :

— Ben! là, vrai !... Vous ne l'avez pas volé!

Encore a-t-il fallu, pour faire le bonheur de l'obstiné poète, l'intervention toute puissante de M. Emile Augier.

Un soir, chez Mme Edmond Adam , M. Aicard eut la bonne fortune de lire son joli poème de Miette et Noré.

M. Paul Déroulède se trouvait là.

Le lendemain, avec son entrain habituel lorsqu'on a su l'emballer, l'auteur des Chants du Soldat parla de cette lecture à son oncle , lui raconta le triomphe obtenu et finalement le décida à lire Miette et Noré,

Augier se fît envoyer le livre — surtout pour faire plaisir à son grand enthousiaste de neveu.

Mais à peine l'eut-il achevé que , séduit à son tour, il voulut voir l'auteur qu'il ne connaissait pas et qui, naturellement, se hâta d'accourir à première convocation.

5^ LES SOIKÉLIS PARISIENNES

— Monsieur Aicard, dit alors sans préambule l'auteur des Effrontés, votre livre m'a beaucoup plu, mais je ne vous ai pas appelé pour ajouter mes compliments à ceux que vous avez déjà reçus... Il s'agrit d'autre chose. L'écrivain de Miette et Noré n'est pas seulement un poète, j'affirme qu'il a les qualités d'un homme de théâtre... Vous devez avoir des pièces faites ?

— J'en ai plusieurs...

— Allez m'en chercher une.

Aicard ne se le fit pas dire deux fois. Il courut chez lui et rapporta Smilis.

— Maintenant, ordonna Emile Augier dès qu'il connut la pièce, ne vous occupez de rien, le reste me regarde.

Et le bon, l'excellent maître fit si bien que, fort peu de temps après , M. Jean Aicard était convoqué pour une lecture qui se termina par une réception à l'unanimité.

Tous les héros de Smilis sont marins*

L'auteur lui-même peut passer pour un véritable loup de mer... amateur.

Habitant presque constamment sa petite maisonnette des environs de Toulon , il s'est créé d'innombrables relations dans Tétat-major de la flotte.

Aussi la première de Smilis était-elle très attendue dans les ports militaires. Depuis quelques jours, un certain nombre d'officiers de marine sont venus à Paris pour cette solennité, ce qui n'a pas laissé que de compliquer la difficulté habituelle du service des places. A toutes les places , on voit des officiers de marine, les uns en uniforme, les autres, comme l'amiral Cloué, comme le contre-amiral Martin , comme le capitaine Gougeard en habits noirs.

Les marins de la Comédie -Française n'ont pas

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moins bonne tenue que ceux qui se trouvent dans la salle, et le ministre de la marine semble , du haut de sa loge de face, les inspecter avec une vive satisfaction.

C'est M. Got, le chef, le doyen des sociétaires, qui est le moins gradé. Contre-maître, ni plus ni moins. Mais la bonne et loyale figure! et comme il porte bien ce simple uniforme que le public parisien vénère depuis le siège !

Il y a, du reste, marins et marins dans Smilts !

•L'un, M. Worms , est le jeune lieutenant d'avenir, déjà doué d'une voix un peu rude, mais pouvant encore l'assouplir pour une déclaration d'amour. Uniforme gracieux, élégant, aussi bien coupé que l'habit de bal; légère barbe blonde.

M. Laroche, son oncle, le commandant Richard, est un vrai marin, ayant remplacé depuis longtemps la coquetterie par la correction. Un peu compassé, grave, solennel et raisonneur. A beaucoup navigué et beaucoup retenu. Doit, comme on dit, connaître rudement son affaire. Barbe et cheveux gris fer.

Quant à l'amiral Kerguen, M. Febvre en a fait le véritable marin resté grand seigneur. Le personnage doit avoir cinquante-deux ans, juste le même âge que son interprète, mais ce dernier a dû se vieillir, car les années de navigation comptent double parfois.

Smilis, elle-même, bien qu'elle ne figure pas sur les cadres, appai'tient cependant à la marine par ses goûts et ses habitudes* C'est une matelotte par adoption. L'auteur ne lui a donné que dix-sept ans dans sa pièce. Mlle Reichemberg les paraît à peine , surtout dans sa toilette du premier acte, toilette un peu étrange , mais qui ne m'a pas déplu. M. Aicard, très galant, a fait venir de Nice, pour son héroïne, une magnifique lyre tout en violettes, et sur laquelle se détache en fleu-

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rettes blanches le surnom poétique de Smilis, Une ancre eût été mieux en situation.

Mlle Edile Riquer n'a fait qu'une apparition au premier acte. Son rôle a dix lignes au plus, mais en s'en chargeant elle a , pour toute récompense , demandé à ses camarades de vouloir bien manifester une petite émotion lorsqu'ils apprennent sa mort — au dernier acte. Les camarades n'y ont pas manqué. M. Got a même fait semblant d'essuyer une larme.

La mise en scène est peu compliquée, mais très soignée.

Les deux premiers actes se passent dans le même salon, à l'hôtel de Kerguen, à Paris. Seulement, au second acte , le décor disparaît littéralement sous les fleurs.

Le troisième tableau nous conduit à Toulon, à la Préfectuj-e maritime, dans le cabinet de l'amiral. C'est d'une simplicité un peu austère , mais il paraît que c'est comme ça là-bas.

Enfin, le dernier décor, très réussi, représente la terrasse de la villa que possède 1 amiral aux environs de Toulon. Au fond, la Méditerranée, aussi bleue que nature, avec une vue des Iles d'Hy ères dans le lointain.

Bien jolie, Mlle Reichemberg, dans le hamac qui la berce en mesure pendant qu'elle soupire, d'une voix douce et mélodieuse, une touchante mélodie qui, comme la chanson du troisième acte, est de M.Henri Maréchal.

Entendu à la sortie, une plaisanterie un peu folichonne pour une pièce qui n'a pas la prétention de l'être :

— Cet amiral qui s'empoisonne est vraiment héroïque.

— Oh ! c'est l'amiral Suisse — idél

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