‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 61 sur 114 · LA PHRASE CARACTÉRISTIQUE · texte numérisé non relu

LA PHRASE CARACTÉRISTIQUE

24 mars.

Le hasard m'avait placé ce soir, à T Opéra, auprès d'un jeune compositeur de la nouvelle école.

Pendant le premier entr acte de Don Juan, deux de ses amis, également jeunes, également compositeurs, également de la nouvelle école, vinrent le retrouver. Us parlaient très haut tous les trois , de sorte que j'entendis sans préméditation la conversation suivante :

— Que faites-vous >

— Un opéra. Et vous?

— Un opéra-comique.

— Où en êtes - vous >

— Hélas! mon cher, je suis accroché : il me manque quelque chose d'essentiel.

— Quoi donc?

— La phrase caractéristique.

— Tiens, vous êtes comme moi... Je cherche la mienne depuis quinze jours sans pouvoir la trouver.

Vous savez que la phrase caractéristique a pour mission spéciale, dans toutes les partitions nouvelles, de caractériser musicalement l'esprit, ou l'humeur, ou la situation sociale, ou les passions, ou les vices, ou les vertus, ou les petites habitudes du priiKipal personnage. Elle revient dans l'orchestre chaque fois qu'il entre en scène; il ne peut plus faire un pas sans' elle; elle l'escorte, le précède, le suit, l'enveloppe et se fait même entendre en son absence dès qu'on parle de lui.

Bref, la phrase caractéristique aujourd'hui, il ny a que cela !

Pendant que deux de mes voisins vantaient l'indispensabilité de la phrase caractéristique, son influence décisive sur l'ensemble d'une œuvre musicale, etc., etc., le troisième, qui avait eu soin de ne rien dire encore, s'écria en dissimulant un sourire assez ironique :

— Moi, je ne comprends la phrase caractéristique qu'à une condition, c'est qu'elle serve à l'action.

— Comment cela>

— En ce moment, j'achève un opéra dont vous me direz des nouvelles...

Et il développa son scénario.

— Mon titre : Charles Martel. .

Les chrétiens reviennent de la bataille de Poitiers: Charles Martel est à leur tête.

Dès qu'il entre en scène, ce grand vainqueur est porté en triomphe.

C'est alors que, pour la première fois, éclate à l'orchestre la phrase caractéristique. Elle caractérise un guerrier victorieux, doué d*un beau caractère; je l'ai donc écrite dans le style éclatant; j'avoue même qu'elle est un peu bruyante. Mais par les mélodies tapageuses qui courent... Bref, tous les cuivres donnent, soutenus par de vigoureuses batteries. Les trompettes — j'en ai fait ajouter quatre — commencent :

Ta, tra, ta, ta, ta ; ra, ta, ta, rra, ta, ta !

Impossible d'indiquer plus nettement l'enthousiasme du bon peuple et le juste orgueil de l'héroïque Martel, enchanté de l'ovation qui accompagne — ou qu'accompagne si bien sa phrase caractéristique.

Mais il n'est point d'ovation militaire qui n'ait une fin. Et la preuve, c'est qu'au second acte le peuple est parti. En revanche, la nuit est venue et Charles Martel, resté seul, exprime en ces termes qu'il y a temps pour tout :

C'est assez penser à Is^ guerre, Maintenant, songeons à l'amour.

Sur cette réflexion badine, mais juste, il s'enveloppe hermétiquement d'un manteau couleur de muraille et va frapper trois coups discrets à la petite porte d une maison qu'habite la femme de ses rêves — une femme mariée.

La situation est pleine d'intérêt, aussi :

Ta, tra, ta, ta, ra, ta, ta, na, ta^ ta I

Malheureusement , la phrase caractéristique éveille le mari, qui ronflait avec la sérénité d'une inconsciente toupie d'Allemagne. Mais allez donc dormir au bruit de mes cuivres, y compris les quatre trompettes supplémentaires I

Le mari s'empresse de sauter au bas de son lit, d'appeler ses fidèles serviteurs , de les armer de solides gourdins.

Quelques instants après , Charles Martel , gratifié d une raclée homérique par l'époux outragé, se frotte les reins avec mélancolie et en s'écriant ;

L'amour n'est pas mon affaire :

Retournons faire la guerre I

En effet, l'occasion est bonne pour guerroyer ferme, car les Sarrasins ne se doutent de rien. Ce sera, pour

notre gaillard, un jeu de les surprendre, et cette surprise fera l'objet du troisième acte.

Charles Martel, gardant le mystère sur ses projets, prend avec lui les plus agiles de ses soldats. Défense de prononcer un mot. Ordre de retenir son haleine en arrivant au camp ennemi. Les hommes , après avoir entouré de linge le sabot de leurs chevaux, se mettent silencieusement en marche à la faveur des ténèbres d'une nuit épaisse. Encore quelques pas, et les infidèles, surpris en plein sommeil , n'auront même pas le temps de tomber en garde. lis vont tous être massacrés.

La situation est de plus en plus tendue, aussi :

Ta, tra, ta, tra, ta ! ra, ta, ta, rra, ta, ta !

Au bruit caractéristique de cette phrase, les Sarrasins se lèvent comme un seul homme en chantant à tue-tête :

Le vacarme est tel

Que voilà Charles Martel I

Puis ils tombent à bras raccourcis sur les chrétiens qui, n'étant pas en nombre, sont battus à plates coutures.

C'est alors que...

A ce moment, le rideau se lève, les trois jeunes compositeurs de la nouvelle école se séparent — et je ne connaîtrai sans doute jamais la fin de cet opéra caractéristique.

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