LE CONSEIL DES TROIS
10 avril.
Un de mes amis, qui vient de faire jouer tout récemment un vaudeville dan$ un théâtre de genre, me racontait ce soir les transes effroyables par lesquelles il a passé avant sa première.
— Quand il s'agit, me disait-il, d'assister froidement, sérieusement, aux répétitions d'une pièce gaie, fantaisiste , d'entendre rabâcher pour la centième fois des scènes qu'on sait par cœur, quand on ne voit plus que les défauts de son œuvre, quand les mots destinés à faire éclater la salle se débitent au milieu d'un silence morne , devant le régisseur impassible et le pompier somnolent, il est des jours où l'on est pris d'un découragement inexprimable. Tout ce qui vous avait amusé quand vous faisiez la pièce vous paraît bête à pleurer, sans effet possible, fatalement destiné aux risées du public. Ce sont là des moments vraiment cruels et dont le succès même ne peut jamais complètement effacer le souvenir.
Or, pendant que mon ami parlait, je me suis rappelé une charmante anecdote, absolument vraie, et qui donnera peut-être à mes lecteurs une petite idée des incertitudes pleines d'angoisses que peut éprouver l'auteur à la veille d'une bataille.
Gondinet faisait répéter, au Palais-Royal, une de ses jolies comédies : Gavaut^ Minard et Cie.
Vers la fin des répétitions surtout, le découragement que je viens de dépeindre se produisit d'autant plus profond qu'il était partagé par les interprètes de
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la pièce et parles directeurs, MM. Dormeuil,Plunkett et Choler.
Dans ces fâcheuses et unanimes dispositions d'esprit, on en arriva bientôt à se demander s'il était bien prudent de laisser jouer une pièce dont l'insuccès semblait acquis d'avance.
Le retrait de Gavaut^ Minard et Cie fut même chose décidée, moyennant une indemnité offerte à l'auteur. Mais, au moment d'empocher cette prime de consolation, Gondinet se révolta à la seule idée de voir sacrifier une affaire qui, après tout, ne lui semblait pas si déshonorante que cela. Avant de laisser perdre le fruit d'un travail de plusieurs mois au théâtre, aux artistes et à lui-même, il proposa une épreuve définitive et demanda qu'une répétition suprême eût lieu devant trois arbitres qui décideraient, en dernier ressort, si l'œuvre pouvait affronter le feu de la rampe.
On ne crut pas devoir lui refuser cette légitime satisfaction.
Les arbitres devaient être désignés : le premier, par la direction ; le second, par l'auteur ; le troisième, par les deux autres.
MM. Dormeuil, Plunkett et Choler choisirent Labiche.
Gondinet fit appel à Montigny, Téminent directeur du Gymnase, qui avait accueilli ses premières pièces et collaboré à ses premiers succès : la Cravate blanche, les Glandes demoiselles^ etc.
Puis, Labiche et Montigny s'adjoignirent M. Léon Guillard, auteur dramatique et lecteur à la Comédie- Française.
La répétition générale donnée en présence de ce tribunal dramatique fut ce qu'elle devait être : lugubre
et solennelle en dépit de Tesprit et de la gaîté du dialogue.
Seul dans la salle avec ses juges, l'auteur, qui jouait une partie capitale, guettait leurs impressions et ne cessait de les dévisager avec une anxiété bien naturelle.
Mais les trois arbitres, pénétrés de la gravité de leur mandat , restaient impassibles et roîdes comme a justice.
Absolument maîtres d'eux-mêmes , ils se gardaient bien de sourire aux meilleurs endroits, et les scènes les plus heureuses n'avaient pas le pouvoir de les dérider un seul instant.
Après la pièce, ils se levèrent et, plus imposants, plus guindés que jamais, pénétrèrent dans le cabinet où les attendaient les trois directeurs.
Tandis que son sort se débattait entre ces six personnages, Gondinet attendait fiévreusement dans le foyer du public qu'on voulût bien le faire appeler pour lui- notifier la sentence arbitrale :
Tel, un assassin soupirant, en cour d'assises, après le verdict du jury.
Enfin, après plusieurs siècles d'attente qui durèrent bien vingt mortelles minutes , les arbitres , corrects jusqu'au bout, se retirèrent, et Gondinet fut appelé dans le cabinet directorial.
Au moment où, plus mort que vif, il allait pénétrer dans ce sanctuaire redoutable, il entendit Choler s'écrier en s'adressant à ses deux associés :
Montigny trouve ça très bien!... Je ne dis pas!... Mais il a intérêt à nous laisser faire un four !
C'est ainsi que Gondinet apprit qu'on jouerait Gavant^ Minard et Cie.
Lu Idées de Dion-Boucicault