ANTONY
18 avril
La fin justifie les moyens, dit-on. La fin d'Antony, la fin légendaire, la fin idéale, la fin empoignante par
MV
excellence, ce la fin des fins», a dit un fin critique, justifierait à elle seule la reprise à l'Odéon du merveilleux drame d'Alex£(ndre Dumas père.
Jamais dénouement ne contribua aussi puissamment au succès d'une œuvre théâtrale. Parlez devant un amateur de spectacle d'Antony, et Tamateur vous répondra invariablement, quels que soient d'ailleurs son âge, son sexe et la couleur de ses cheveux :
— Ah! oui... An/onj... dénouement superbe : « Elle me résistait : je l'ai assassinée! » •
Cette situation suprême et magistrale n'a pas fait seulement la fortune de la pièce : elle a servi de piédestal à tous les jeunes premiers rôles qui l'ont interprétée. On ne s'imagine pas le prestige que peut prêter à son interprète un héros aussi romanesque que l'amant chevelu d'Adèle d'Hervey.
Personnifier un amoureux qui se voue à l'échafaud en assassinant sa maîtresse pour lui sauver l'honneur, cela transfigurerait l'artiste le plus repoussant par lui-même, et ce que les Antony de province ont enflammé de cœurs avec leur fameux coup de poignard final est vraiment incalculable. Aucune lingère rêveuse, aucune grisette sentimentale ne résistait.
Il y a sans doute, dans cet agréable phénomène, une explication de la préférence dont les comédiens ont longtemps honoré ce rôle irrésistible.
Un jour cependant, il ne parut pas suffisamment vainqueur à l'un de ses interprètes.
Le jeune premier en question, parvenu à l'âge mûr après une existence de véritable Don Juan de la rampe, abordait pour la première fois le rôle d' Antony. Toujours prétentieux malgré les années, une seule chose le chiffonnait, c'était sa dernière réplique, le fameux : « Elle me résistait, je l'ai assassinée! »
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— Moi! disait il aux répétitions, moi, convenir qu'une femme m'a résisté : jamais!
— Mais puisque c'est un mensonge, puisqu'elle ne vous a pas réisisté du tout! lui disait-on.
— Même censément, je me dois à moi-même de ne pas prononcer de telles paroles I
Impossible de le faire sortir de là. Cependant, on le croyait au moins résigné.
Aussi, le jour de la représentation, quelle ne fut pas la surprise du régisseur en l'entendant lancer ainsi ia phrase célèbre d'Antony :
— Elle me résistait... cette fois... je l'ai assassinée!
— Elle me résistait : je l'ai assassinée !
Ce lugubre propos était ce soir sur toutes les lèvres.
C'était à se demander si la représentation d'un drame dont le dénouement est prévu à ce point ne perdait pas un peu de son intérêt.
Mais chacun est venu pour le commencement, qui, lui, est beaucoup moins connu.
Et puis, le croirait-on > Il y avait dans la salle, très brillante, très animée , un certain nombre de spectateurs qui ignoraient même le dénouement.
Ne vous récriez pas ! — J'en avais derrière moi : lui, quarante ans environ ; elle, vingt-cinq à p^ine. Le mari et la femme. Il ne manquait que... l'Antony.
Cela viendra certainement après les émotions de la soirée .
Dès leur arrivée, ils causent de la pièce:
La femme. — Il paraît que c'est de la passion.
Le mari. — On m'a parlé d'adultère... Il y a un beau dénouement.
La FEMxME. — Lequel?
Le mari. — Je ne sais pas... On me Ta expliqué, mais je n'ai pas compris.
La femme. — Nous allons bien voir.
Le premier acte se joue dans un salon dont le luxe de girandoles est fort remarqué. Il y en a une dizaine le long des murs! Cela nous rappelle tout de suite que le gaz n'était pas encore inventé à Tépoque où se passe la pièce.
Mlle Tessandier porte une robe grise à petites manches à gigot et Mlle Malvau une robe gorge de pigeon avec petites manches également à gigot.
L'entrée de M. Paul Mounet cause une certaine impression. Elle est très bien arrangée cette entrée. On apporte l'Antony de la rive gauche, évanoui, drapé dans un manteau noir doublé de peluche rouge, la chemise déchirée, le bras gauche enveloppé de linges tachés de sang, les longs cheveux pendants, le visage très pâle.
Quand, à la fin de l'acte, il s'arrache le bandage que le médecin vient de lui poser, j'entends derrière moi le couple qui recommence ses suppositions :
La femme. — Voilà ce qui va arriver. Le jeune homme mourra des suites de l'imprudence qu'il vient de commettre, et comme cela la femme n'aura pas à choisir entre son amour et son devoir.
Le mari. — Je ne crois pas. La pièce finirait trop tôt. Pour moi, Adèle va tromper son mari.
La femme. — Alors, c'est le mari qui mourra, et ils pourront s'épouser.
Le mari. — Après le délai de rigueur : neuf mois !
La femme. — Neuf mois ! Cela leur donnerait le temps de réfléchir : ça ne peut pas être ça.
Au second acte. — Même décor. Antony est remis autant qu'un homme comme celui-là peut se remettre.
M. Paul Mou net nous rappelle absolument les personnages des dessins de Deveria. La tête est très intéressante.
— Comme on savait aimer en ce femps-là ! soupire une petite dame.
— On n'avait que cela à faire ! lui répond son petit monsieur.
Suite de la recherche du dénouement, dans mon voisinage :
Le mari. — Cette fois, j'y suis... Après les angoisses et les remords, Adèle repoussera Antony avec horreur et reconnaîtra que l'affection la plus sûre est encore celle d'un mari.
La femme. — Oh! c'est bien invraisemblable. Moi, je crois que le jeune homme va retrouver son père et que, raccommodé avec la société, il fera un riche mariage.
Troisième acte : l'auberge. — Nombreux bruits de coulisses : Chaises de poste qui s'éloignent, chaises de poste qui arrivent, claquements de fouets, tintements de grelots , des pendules qui sonnent , des carreaux qu'on enfonce. Puis un clair de lune qui arrive d'autant plus à point qu'à cette époque-là il n'y avait pas encore d'allumettes et qu' Antony, sans cette lune complaisante, eût été obligé de marcher à tâtons pour se jeter dans les bras d'Adèle — effet comique plutôt que poétique.
Nouvelle sténographie d'entracte :
La FEMME. — Je vois maintenant comment cela
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finira... Le mari, ce mari qu'on ne voit jamais, doit être un homme d'esprit.
Le mari. — Et alors?
La femme . — Alors, il s'accommodera de la situation et tous trois vivront heureux.
Le mari. — Lui, un colonel!...
La femme. — Justement, il sera content le colonel.
Rien à dire pour l'acte du salon, sinon que les toilettes féminines m'ont paru bien vilaines.
Mes deux voisins sont de plus en plus perplexes pendant le dernier entr'acte :
Le mari. — Je ne vois plus qu'un moyen d'en finir : l'amant, effrayé par la responsabilité, va la renvoyer à son mari.
La femme. — Comme dans la Petite marquise^ alors!... la comédie que nous avons vue au Gymnase... ça m'étonncrait.
Le mari. — C'est vrai, il faudrait admettre que la même situation puisse se répéter dans deux pièces.
Mais après le cinquième acte , les deux époux sont littéralement stupéfaits.
Le mari. — ^Elle me résistait, je l'ai assassinée! Je connaissais cela, mais je ne savais pas que c'était le dénouement d'Antony.
La femme. — Moi non plus, je croyais que c'était dans la Tour de Nesle !
268 LES SOIRÉES PART*îIEXNES