‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 3)Chapitre 87 sur 114 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

Un salon, convenablement meublé. Sur les murs, plusieurs tableaux contenant des cors, des durillons et des œils de perdrix, piqués sur des épingles. Grands fauteuils verts. M. Lejuge est assis derrière une petite table couverte d*un tapis, et sur laquelle se trouvent quelques livres de chirurgie.

Le JUGE , 5e levant avec empressement. — C'est à M. Massenet, le compositeur, que j'ai Thonneur de parler >

Massenet. — Oui, monsieur le juge...

Lejuge. — Je ne saurais vous dire. Monsieur, à quel poifit votre visite me rend heureux.

Massenet. — Vous êtes vraiment bien bon.

Lejuge. — Mais non , c'est que vous croyez peutêtre que nous autres, spécialistes, nous ne hous intéressons pas aux choses de l'art. Vous vous trompez. Quand, pendant toute une journée, on est resté courbé sur les souffrances humaines, je ne connais pas de plus grand délassement que celui d'aller entendre un peu de bonne musique.

Massenet. — Je suis enchanté , monsieur le juge , de vous trouver dans d'aussi excellentes dispositions.

Lejuge. — J'ai toujours beaucoup aimé vos compositions, monsieur Massenet, mais votre dernier opéracomique surtout, Manon , est peut-être ce que je préfère dans votre œuvre.

Massenet. — Je suis vraiment confus...

Lejuge. — Quel succès , Monsieur! Que de monde à chaque représentation! La dernière fois que j'y suis allé, on s'écrasait les pieds dans les couloirs ; cela m'a fait bien plaisir»

Massenet, modestement. — Oui , ça ne va pas trop mal. -

Le JUGE. — Et votre Manon , Monsieur, votre Marie Heilbron, comme elle est charmante ! C'est une de mes clientes les plus assidues.

Massenet, avec un sourire. — Cliente est charmant. Je sais, en effet, que vous la voyez quelquefois.

Lejuge. — Je regrette qu'il n'en soit pas de même pour M. Talazac. Dites-lui cependant que, si jamais il venait dans mon cabinet, je serais très "heureux de le servir. J'ai de la délicatesse... une grande Içgèreté de main... enfin il serait content de moi. Et cela me ferait plaisir de le contenter. Il a tant de talent, M. Talazac! Comme il. est beau dans votre opéra! A l'acte de Saint-Sulpice surtout, quand il chante :

Et, songezj si j ai bu dans une coupe amère, Qvie mon cor remplissait de ce qu'il a saigné !..

Massenet, à part. — C'est : cœur... Pourquoi dit-il : cor ?

Lejuge. — Ce cor qui saigne, quelle jolie image! Et cette autre phrase :

Son corj guéri de sa blessure, S'est refermé !

Massenet, toujours à part, — Pourquoi dit-il: cor? C'est cœur !

Lejuge. Refermé est divin... Et celle-ci :

Cor trois fois féminin... que je t'aime et te hais 1

Massenet, de plus en plus à part. — Décidément, il ne sait pas prononcer le mot : cœur !

Lejuge. — Vous voyez, Monsieur , que je suis un enthousiaste , un mélomane , un vrai mélomane. Mais laissons-là vos artistes... parlons un peu de vos cors.

Massenet , ex -dernier aparté, — Les cors qui accompagnent mon air de Desgrieux au second acte ! (Haut.) Ah ! monsieur le juge, ils m'ont bien fait souffrir!... ,

Lejuge. — ^A cause des changements de temps?

Massenet. — Précisément.

Lejuge* — Avec quelques bonnes coupures...

Massenet. — C'est que je ne les aime pas, les coupures.

Lejuge. — Oh ! quand elles sont, habilement pratiquées !

Massenet. — Cela ne fait rien... Mieux vaut les éviter si Ton peut...

Lejuge. — Mais on ne peut pas toujours.

Massenet {jugeant quil est temps défaire une diversion), — Vous savez ce qui m'amène, monsieur le juge?

Lejuge. — Je m'en doute.

Massenet. — Le cas est grave.

Lejuge. — Oh! grave... grave... ces cas-là ne le sont jamais. Douloureux tout au plus.

Massenet. — Enfin, Monsieur, vous seul pourrez le tirer de là...

Lejuge. — Vous voulez dire : l'extirper!...

Massenet. — Et cela fait, on essaiera d'obtenir une réparation de corps.

Lejuge. — Je m'en charge.

Massenet. — Comme vous êtes bon ! Je suis à vos pieds!

Lejuge. — Pas du tout, c'est à moi de me mettre aux vôtres. (// se jette à genoux.)

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Massenet. — Hein ?

Le JUGE. — Déchaussez-vous !

Massenet. — Comment >

Le juge. — Otez vos bottines !

Massenet. — Mais je ne suis donc pas chez le^ juge d'instruction ?

Lejuge. — Pas du tout, vous êtes chez M. Lejuge, pédicure. Le magistrat demeure au-dessus. Voilà une heure que je vous parle de vos cors...

Massenet. — De mes cors d'harmonie...

Lejuge. — Quel quiproquo! C'est un bien grand honneur pour moi ! Ah ! monsieur Massenet, je ne l'oublierai jamais.

Massenet. — Ni moi non plus. (// sort en jetant un long regard sur les tableaux contenant des cors et des œils de perdrix quil avait pris pour des Collections d'insectes,)

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