COMMENT ON RÉPÈTE
24 novembre.
La moitié des théâtres de Paris ayant fait peau neuve, l'autre moitié s'empresse d'imiter cet exemple, et avant qu'il soit quelques jours, nous aurons des spectacles nouveaux sur toute la ligne.
A la Gaîté, relâche pour la Haine. A l'Ambigu, relâche pour Cocagne; les Folies-Dramatiques jouent encore la Fiancée du roi de Garbe, mais dans la journée on met toute voile dehors pour la reprise à'Héloïse et Abeilard : je ne parle pas des revues que l'on active au Château-d'Eau, aux Folies-Marigny, etc., et qui vont un beau soir apparaître tout armées au soleil de la rampe.
De sorte que l'actualité vraie, en ce moment, ce ne sont pas les représentations, mais les répétitions.
Les répétitions! Quel mot plein de convoitises et de mystère pour celui qui n'a entrevu qu'en rêve le sanctuaire infranchissable des coulisses ! Ah ! si un directeur avait un jour l'idée de faire une répétition payante, quelle belle recette il serait assuré d'encaisser ! Je recommande au Vaudeville ce moyen infaillible de faire de l'argent pendant le jour, puisqu'il n'en fait pas pendant le soir.
En attendant, j'ai pensé qu'il serait peut-être intéressant pour mes lecteurs de connaître la façon dont on procède ail théâtre avant de lancer la nouvelle pièce, de lui faire visiter la cuisine au lieu de l'introduire dans la salle à manger.
Il nefaut pas croire que toutes les répétitions se ressemblent. Elles diffèrent au contraire essentiellement les unes des autres. Chaque théâtre a sa façon de faire répéter ses pièces et chaque directeur la modifie suivant son caractère, ses qualités et ses défauts.
Je citerai quelques exemples au hasard.
Au Gymnase, on procède de la façon suivante. C'est M. Derval qui met en rapport les auteurs avec les artistes. Puis les répétitions commencent sans bruit sous la direction première du second régisseur. Au bout de quelques jours, apparaît M. Landrol, qui donne quelques conseils. Puis, un beau matin, en arrivant à la répétition, les auteurs voient à côté des chaises qui leur sont réservées, un fauteuil de velours vert que chacun contemple avec un respect craintif.
C'est le fauteuil de M. Montigny.
Alors le maître paraît. Il écoute et regarde sans dire un mot. Mais du premier coup d'œil il voit ce qui n'a pas été fait et ce qu'il faudra faire. Alors il se lève et met chacun à la place qu'il doit occuper, changeant les entrées et les sorties, coupant, rognant, transposant, si bien que chacun, en sortant, croit être fou et ne se rappelle plus un mot de son rôle. Mais le lendemain on commence à comprendre, la pièce prend une tout autre physionomie, et tout le monde comprend alors l'utilité du fauteuil vert.
Aux Variétés, c'est M. Rousseau, l'intelligent régisseur général, qui met en scène. M. Bertrand, confiant en ses lumières, s'est déchargé sur lui de ce très-lourd fardeau. Il ne pouvait, du reste, guère agir autrement.
Le directeur des Variétés est obligé de recevoir prèsqu'autant de monde qu'un ministre et ne peut être à la fois sur la scène et dans son cabinet. Seulement, aux approches de la répétition générale, il vient examiner le travail accompli par son fidèle régisseur. Mais cela plutôt pour la forme, car bien rarement y trouve-t-il à redire quelque chose.
Aux Folies-Dramatiques, M. Cantin est censé assister à toutes les répétitions et je l'étonnerai bien en lui apprenant qu'il n'y est presque jamais. M. Cantin, comme chacun sait, est du Midi. Aussi lui est-il impossible de rester une minute en place. A peine est-il assis sur la scène, qu'il se lève songeant qu'il a oublié d'écrire une lettre. Il reste un quart d'heure absent. Lorsqu'il revient, il est tout étonné de voir que Milher se précipite hors de scène en sautant par la fenêtre.
— Pourquoi ne sort-il pas par la porte? s'écria-t-il.
— Mais, monsieur, répond l'auteur, la porte est fermée en dedans à double tour.
— Pourquoi cela?
— Mais c'est expliqué par la tirade de Vavasseur,
— Quelle tirade? Je ne l'ai pas entendue.
— Dame... Vous n'y étiez pas!
— Alors qu'on recommence.
Et Vavasseur recommence sa tirade : mais aussitôt M. Cantin se souvient qu'il a donné rendez- vous à son décorateur et s'éclipse de nouveau.
Aux Bouffes, Offenbach, le roi des metteurs en scène, dirige lui-même les répétitions de ses pièces. Au temps de la direction Noriac, il arrivait quelquefois
que le maestro fatigué cédait sa place à un autre compositeur. Noriac alors était bien malheureux. Les convenances les plus strictes l'obligeaient à assister au moins à une répétition. Ce jour-là, il arrivait la tête basse, le teint coloré, comme un [homme qui marche au dernier supplice. Il jetait un regard farouche sur le malheureux musicien, sur l'infortuné parolier, sur le régisseur, sur les artistes et faisait des efforts surhumains pour écouter. Il n'y parvenait jamais, et au milieu delà pièce, un sommeil lourd s'emparait de lui. Il ne se réveillait qu'au dénoûment.
Je compléterai plus tard ce petit voyage au milieu des répétitions de nos principales scènes. Il y a mille et mille péripéties curieuses à dévoiler, mille incidents piquants à raconter.
Ils abondent surtout dans les théâtres qui ne font pas de brillantes affaires. Que de mal alors n'a pas le directeur à mener les répétitions jusqu'au bout et à atteindre sans accident le jour tant désiré de la première. A ce sujet je me rappelle un fait bien amusant qui s'est passé il y a quelques années dans un théâtre de genre, voisin du Nouvel-Opéra. On y donnait l'opérette.
Le directeur, charmant garçon, très-sympathique à tous, jouait sa dernière partie.
Le soir de la répétition générale, il s'aperçoit qu'un figurant n'a pas de chapeau.
Il interpelle son régisseur :
— Pourquoi cet homme n'a-t-il pas de chapeau?
— Monsieur, lui répond tout bas celui-ci, parce qu'il n'y a plus un sou dans la caisse.
— Et c'est cela qui vous arrête! Tenez, prenez ma montre et allez la porter au clou.
Et d'un geste superbe, il tendit son bréguet au régisseur stupéfait.
Le lendemain, à la première représentation, le figurant avait son chapeau.