‹ Les soirées parisiennes de [1874-] 1884 (volume 5)Chapitre 50 sur 126 · L'AMANT DE LA LUNE · texte numérisé non relu

L'AMANT DE LA LUNE

20 mai.

Le nouveau drame de l'Ambigu a été joué hier soir pour la première fois au profit des incendiés du faubourg Saint-Antoine, mais la vraie première de l'Amant de la lune a eu lieu ce soir.

Tristes premières que celles de ce pauvre Ambigu! A part les visages renfrognés des critiques, c'est miracle d'y rencontrer une figure de connaissance.

On cherche en vain quelque gentil minois féminin dont la présence seule vous consolerait des ennuis du spectacle; pourquoi les femmes viendraient-elles? La salle est lugubre et point du tout faite pour les toilettes; le gaz y brûle tristement et les pièces qu'on y joue se passent généralement la nuit.

Aussi quand le devoir vous appelle par là, n'y va-ton pas de bon cœur, allez. On arrive, on bâille, on s'endort. Vers onze heures et demie, l'ouvreuse vous réveille en vous disant : « Monsieur, c'est fini! » Oh! l'excellente soirée !

Bien qu'écoutant peu le drame, je me rappelle l'auteur. Quand Paul de Kock n'était pas à la campagne on le rencontrait tous les jours, se promenant au soleil sur le boulevard Saint-Martin où il habitait. En voyant cette bonne figure souriante , encadrée de favoris blancs, on ne songeait qu'à ses romans si gais, si pleins de franche bonhomie et d'où s'exhale comme

un parfum de pommes de terre frites et de lapin sauté.

Eh bien ! qui l'eût dit? Ces romans si lus, si vantés, n'étaient pas à ses yeux son principal titre de gloire. Il se piquait avant tout d'être un auteur dramatique, mais un auteur dramatique à la manière noire, recherchant de préférence lés succès de larmes. Il débuta même par trois ou quatre mélodrames, bien gros, dont l'un, Catherine de Courîande, obtint à l'Ambigu un succès retentissant. Et ce ne fut qu'après avoir fait pleurer ses concitoyens qu'il put les amuser à son aise. Les portes des éditeurs, qui étaient restées obsti: nément fermées devant lui, s'ouvrirent par enchantement après la réussite de sa. pièce.

En lisant ses ouvrages si populaires, on serait assez tenté de croire que Paul de Kock partageait les opinions des lecteurs du Rappel. Point. C'était au contraire un réactionnaire enragé. Et cela se comprend : son père, un riche banquier hollandais, avait été guillotiné sous la Terreur.

Voilà qui n'était pas fait pour lui faire aimer les futurs électeurs de Barodet.

De tous les romanciers contemporains, il est le plus célèbre à l'étranger. En Italie surtout, c'est une véritable fureur. Si bien que les éditeurs, en publiant des traductions de romans français, n'avaient qu'à les lui attribuer pour être sûrs de la vente. Bien des ouvrages de Balzac ont paru avec la signature : il signor Paolo diKock. Pauvres Italiens!

L'engouement était tel qu'un jour, je ne sais quel

fouverain recevant un diplomate français lui dit avant toute autre chose :

— Monsieur, vous venez de Paris, vous devez avoir des nouvelles. Comment se porte Paul de Kock?

La passion de l'auteur de Monsieur Dupont pour Romainvilie est légendaire et il est superflu d'en parler. Rappelons pourtant que c'est à elle qu'on doit Y Amant de la Lune, dont il a tiré le drame qu'on joue ce soir. La commune de Romainvilie ayant été autorisée à défricher quelques parties du bois et à en vendre les terrains, commençait à y prendre goût et menaçait de ne plus laisser un arbre sur pied.

Paul de Kock s'en émut et résolut d'écrire un roman , dont le produit serait destiné à préserver ses chers ombrages de la dévastation, V Amant de la Lune luirajh porta vingt-deux mille francs avec lesquels il sauva la vie à nombre de chênes et d'ormes.

Franchement il leur devait bien cela !

Un homme qui doit être bien heureux, c'est M, Fos* sey, le chef d'orchestre de l'Ambigu.

Il avait l'ambition de composer autre chose que les

trémolos dont il agrémente les- entrées et les sorties

. des mélodrames. V Amant de la Lune, lui a fourni

cette occasion. M. Fossey, cette fois, n'a pas fait que

de la musique de scène, il a fait des chansons.

L'une d'elles, la Ballade de t Amant de la Lune, m'a paru jolie. Du temps où l'Ambigu était en vogue» elle serait certainement devenue populaire.

Ah! M. Fossey doit être un homme bien heureux,

Page 1