REPRISE D'UNE CHAINE
A l'occasion de cette reprise, j'ai feuilleté de vieux journaux, afin de résumer, pour mes lecteurs, l'opinion de la critique du temps sur la pièce qu'on venait d'exhumer.
Ce qui m'a frappé, c'est que toutes les fois qu'il m'est arrivé d'ouvrir au hasard la collection d'une feuille politique d'il y a trente ou quarante ans, j'y ai trouvé un Bulletin du jour débutant par ces mots :
« On nous écrit d'Espagne. »
274 LÈS s0»éE8 PAkîSïENNES.
Des nouvelles relatant la condamnation d'un gérant de journal de province, à la prison et à l'amende, pour excitation à la haine du gouvernement, et quelques lignes bien senties du rédacteur des faits-Paris, constatant l'augmentation inquiétante du nombre des suicides.
Et Tondit qu'on aime le changement en France I Justement, à propos de cette pièce de Scribe, savezvous quel est le refrain de presque tous les critiques?
— Par ce temps de disette littéraire, il ne faut pas se montrer trop difficile. . .
— Au milieu de toutes les pauvretés qui eocombreot la scène actuelle, voici enfin une œuvre...
— Nous ne sommes guère habitués à rendre compte d'une comédie sérieusement conçue» travaillée et écrite...
La bonne rengaine, ô gué !
Une Chaîne obtint, le 30 novembre 1841, un succès énorme.
Le titre avait beaucoup intrigué les spectateurs. La pièce avait été annoncée de quatre façons diffé* rentes. On l'avait intitulée successivement : La Rupture, Une Chaîne à rompre, Une Chaîne dejîeurs, puis enfin Une Chaîne. On se demandait, avec une naïveté qui nous étonne un peu aujourd'hui, quelle espèce de chaîne cela pouvait bien être, Une chaîne de montre, une Chaîne de forçats, une chaîne de foin, une chaîne d'arpenteur OU une chaîne de montagnes.
Un farceur répandit dàrts les couloirs ce Calembour affreux ;
— Où il y a de la chaîne, il n'y à pas de plaisir !
Cela fi' empêcha pas la pièce d'aller aux nues.
Tous les journaux du temps ett font l'éloge. Le critique du National loue surtout le premier et le second acte. Les trois derniers lui semblent moins bons.
« La passion y avorte, dit-il, et s'y éparpille en mille petits moyens invraisemblables et postiches ; il y avait de la "bonne et fine comédie dans la préface. Après la préface, c'est le vaudeville qui envahit tout. »
La Revue des Deux-Mondes insiste surtout sur la façon adroite dont Scribe joue avec les difficultés.
« Il se balance sur l'abîme, de temps en temps il feint de chanceler, de glisser, on s'écrie : Il est perdu ! Point. Il s'accroche à un brin d'herbe, à une feuille, à un fétu qui échappait aux regards ; il se relève, il est sauvé, il continue sa route î »
C'est aussi ce qui fait l'admiration de Jules Janin dans les Débats, dont le feuilleton se termine ainsi *
« Donc, c'est là une très-mauvaise, une très-insignifiante comédie? -» Eh bien, non ) Cela est si habilement contourné, Cela est si rempli de variétés, d'agencements singuliers, de petits moyens imprévus, de gros et habiles mensonges, l'auteur cherche la difficulté avec tant de soin et il la franchit avec tant de btfnheur, les choses qui se passent dans cette comédie sont si fort des choses impossibles, le mouvement, l'agitation, le bruit, le cliquetis du dialogue, l'absence de toute espèce de nom historique — que vous diraisje? — le fait est qu'à tout prendre, c'est un charmant
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plaisir de voir un si beau danseur danser d'une façon si leste et si légère sur ce beau fil de soie et d'or. »
Simple observation.
MUe Favart, qui joue le rôle de Mme de Saint-Géran, a-t-elle oublié que son mari, selon M. Scribe, est pair de France ?
Je le suppose, à en juger d'après sa toilette du troisième acte : une robe-fourreau en soie noire toute brodée de jais et un chapeau Lamballe, le tout à la mode du jour.
LA FAMILLE TROUILLAT.
10 septembre.
Enfin, voici une vraie première, une première annoncée, attendue , une première pour laquelle les billets font prime, la première première depuis la rentrée.
Et le moyen de ne pas piquer la curiosité du public avec Paulin Menier et Thérésa, les deux artistes les plus populaires de la scène française !
Voir jouer Thérésa, entendre chanter Paulin Menier, quelle fête !
Et comme on se promettait du plaisir! J'ai rarement vu salle mieux disposée avant le lever du rideau.
L'un des auteurs de la Famille Trouillat, M. Hector Grémieux, était tellement poursuivi par les demandeurs de billets , qu'il songeait sérieusement à
s'enfuir de Paris jusqu'au jour de sa première. Mais, au dernier moment, il trouva un moyen beaucoup plus simple pour se débarrasser des importuns.
Crémieux est, à l'heure qu'il est, l'homme le plus joué de Paris. La Porte-Saint-Martin, la Gaîté, les Bouffes ont des pièces de lui sur leurs affiches.
Aussi, dès qu'il voyait venir à lui quelque figure suspecte, il s'écriait :
— Tiens, quelle rencontre! Justement je pensais à vous.
— Comment cela?
— J'allais vous envoyer des billets de théâtre!
— Vous êtes trop aimable !
— Voici deux fauteuils pour le Pied de Mouton. (Ou pour Orphée, ou la Jolie Parfumeuse.)
— Merci.
Et l'autre n'osait plus formuler sa demande de places pour la première de la Famille Trouillat à la Renaissance. C'est tout ce que voulait Crémieux.
La pièce se passe en 1820. Or* — ceci m'a paru assez drôle — les modes de ce temps-là, très-scrupuleusement copiées par Bertall, vues de la scène, ont le don de nous surprendre un peu et cependant, autour de nous, nous retrouvons des mêmes modes en détail : robes-fourre*ux, manches à gigot, grands chapeaux. Seulement d faudrait se servir des toilettes de trois ou quatre " femmes pour arriver à reconstituer une toilette d'il y a cinquante ans.
J'entre un instant dans les coulisses. C'est une émo-
tion générale : les auteurs sont émus, le directeur est
ému, le régisseur est émir, les artistes, les choristes, les machinistes sont émus, — le pompier de service luimême est ému.
Au moment d'entrer en scène, Paulin Menier tremble et hésite. Alors une voix enrouée, qui rappelle à s'y méprendre celle de Choppart dans k Courrier de Lyon, lui crie :
— Ici, Fouinard !
C'est Thérésa qui possède , mieux que n'importe qui, le talent dHmiter son camarade Paulin.
Au deuxième acte, le chef de la famille Trouillat— Paulin Menier — mis provisoirement sous clef, s'échappe par une cheminée en se laissant glisser le long d'une corde à nœuds.
Quelques lecteurs du Rappel se sont immédiatement emparés de cette scène, et les cris de : « Bazaine! Bazaine I y ont retenti aux galeries supérieures.
Il est bon d'ajouter que ce cri n'a pasN trouvé beaucoup d'écho dans la salle.
REOUVERTURE DE L' AMBIGU.
îi septembre.
Il y a deux choses que j'aurais bien pensé ne voir jamais : la fontaine du Château-d'eau terminée et l'Ambigu remis à neuf.
Eh bien, de ceà deux Choses, la plus difficile, la plus
invraisemblable, la plus inespérée, celle qui semblait le plus impossible, nous lavons vue ce soir ! L'Ambigu est maintenant tout ruisselant de dorures, il y a des tapis dans les couloirs, bien mieux — vous n'allez pas me croire — il y fait chaud, trop chaud même ! C'est à ne plus le reconnaître, et si je n'avais pas été prévenu à l'avance, je serais certainement reparti, croyant m'être trompé.
Quant aux habitués des galeries supérieures ils n'en» traient qu'avec le plus grand respect, presque en tremblant. Tant de luxe les intimidait. Pour un peu ils auraient retiré leurs souliers à la porte ; mais ils ne l'ont pas fait — heureusement !
Enfin, dernier détail qui vous montrera jusqu'à quel point la splendeur a été poussée : tous les musiciens sont en cravate blanche.
La salle, ainsi restaurée, est vraiment charmante. C'est même une remarque à faire que toutes les an ciennes salles sont bien plus jolies que les nouvelles. Une seule observation à adresser aux nouveaux directeurs : ils ont orné le haut de toutes les loges de lambrequins de velours à crépines d'or. C'est assurément fort agréabl^ comme coup d'œil, mais on étouffe dans les loges.
Le foyer a été non moins restauré que la salle. Il est vert et or, fort joli, très-gai, bien éclairé, trop bien même, car il y fait horriblement chaud. C'est du reste la seule critique qu'on puisse adresser au nouvel Ambigu : MM. Fisher et Beaugé ont trop bieri fait les choses, les dorures sont trop abondantes, les becs de
gaz trop nombreux. Il fallait, je le sais bien, effacer à tout prix le souvenir de la parcimonie ruineuse des anciens jours. On a réussi au delà de ce qu'il était possible d'espérer.
Charles Garnier a été bien souvent abordé ce soir par cette exclamation :
— Eh bien, voilà le nouvel Opéra enfoncé!
Il faut rendre cette justice à M. Garnier, c'est que cela ne paraissait pas l'émouvoir outre mesure.
Je n'ai pas vu le premier acte. On me dit que « les Invisibles » s'y promènent, ayant sur leur poitrine les signes franc-maçonniques, le compas et l'équerre.
A la répétition générale, paraît-il, au lieu de ces signes, les Invisibles avaient deux lettres brodées sur leurs manteaux :
Mais on aurait fait remarquer aux directeurs que, pour les plaisants de la première représentation, ces deux initiales pourraient signifier :
Malheureux Billion,
Et on les a supprimées.
Le luxe de la salle se répète sur la scène. Costumes et décors sont on ne peut mieux soignés.
Chose invraisemblable, et qui est pourtant; l'un des décors — celui de la maison tournante — comptera probablement parmi les éléments de succès les plus sérieux de l' Officier de fortune.
A minuit, il reste trois tableaux à jouer. Voilà bien des années que ce fait ne s'était présenté à l'Ambigu. Une des grandes préoccupations de M. Billion, —
même les soirs de première, — était de finir de bonne heure.
Pensez donc qu'après minuit les pompiers sont payés double !