ROB DU SAINT-GOTHARD
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Il a été tiré de cet ouvrage :
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C'était la grande semaine d'Août 1914, où chaque ville de chaque province offrit un régiment à la France. A...., chef-lieu de terre normaDde, eut le sien, comme les autres, à assembler et à équiper.
Ses maisons et leurs habitants n'ont pourtant rien de guerrier. Race avant tout pratique. Vous lisez clairement dans tous les yeux que deux et deux font quatre, dans certains le regret que deux et deux ne fassent cinq. Mais dans aucun vous ne voyez briller le désir vibrant de sonner la charge. Les casernes se cachent; on ne les trouve pas seul : il faut qu'un soldat vous mène. La première est un antique couvent, dans un cul-de-sac. Et la seconde, du siècle dernier, est dans un autre cul-de-sac. Quand les quartiers sont consignés, que les rues sont vides, les gens
chez eux, — l'été, vers deux heures, — lorsque la ville sonmole et que les nuages glissent lentement, on aurait peine à croire que de A.,,, il pût sortir un vrai régiment, solide et discipliné, qui marche en cadence, avec un bruit de baïonnettes et de souliers ferrés.
Et pourtant, ce miracle s'est accompli.
On vit d'abord les boutiquiers sur leurs portes. M. Romarin, ie coiffeur de la Grand' Rue, sortit le premier. Le bras en l'air, comme s'il agitait un drapeau, il lit signe h l'épicier, M. Glopurte, qu'il partait. M. Glopurte partait aussi, mais moins ardent que le coiffeur, î! préféra se réserver. Sait-on jamais? On venait de coller sur les murs une consolation du Président de la République : n Citoyens, la mobilisation n'est pas la guerre... »
— Non ! C'est histoire de secouer ses puces, dit avec un rire méchant le premier clerc d'avoué de Maître Farce qui, lui, semblait nerveux.
Il traversait la place d'Armes, sortant du Palais de Justice, et il venait de rencontrer M, Fosse, le marchand de nouveautés.
— Ça vous sourit, à vous, d'aller vous faire estourbir?
M. Fosse, un peu pâle, avait la gorge sèche. Il balbutia :
— Dame, que voulez-vous...
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Ces quatre hommes, sans s'en douter, représentaient assez bien quatre formes de pensées, qui étaient les plus répandues à cette heure dramatique dans les cerveaux de À
L'un, juvénile et flambant, criait : n Vive la France ! » Il pensait à des Alsaciennes de cartes postales, et il avait ime mèche blonde qui dansait sur son front.
M. Ciopurte, lui, était chauve et maigre : crâne plus lisse que se^ bougies ; corps plus sec que ses balais. Il dévisageait la Guerre comme une nouvelle pratique et, en calculateur, il s'arrangeait d'avance avec elle. M. Cloporte, c'était l'espérance muette au seuil d'une épicerie. ,
Chez le premier clerc, au contraire, écroulement général. Un vrai cœur-château de cartes. Seulement, il s'ébrojjait, ricanait, cherchait du secours; et, trouvant M. Fosse, il songeait, les nerfs crispés, à sa vendeuse Mademoiselle Romance, qui commençait de lui accorder des rendezvous le dimanche, sur les bords de la rivière. Il se disait fébrilement : « Adieu les amours!... Guerre... batailles... la mort... » Si jeune! Il en avait des frissons.
Tandis que M. Fosse, lui, nourrissait un sentiment du devoir contre lequel il n'y avait pas à se rebiffer. Né d'un percepteur, d'un homme qui avait usé sa vie à vérifier des additions, pour
M. Fosse, une date fatale c'était un compte qui tombe juste. « Deux Août : mobilisation », cela s'imposait h lui et il en pâlissait, mais sans acrimonie.
La moitié de A.... pensait comme ces quatre hommes; l'autre moitié ne pensait pas.
N'importe : la soirée était belle. Le soleil baissant, les toits devenaient roses. Un rayonnement heureux caressait Içs maisons. Le bleu du ciel, en s'allégeant, donnait des ailes à la soirée; et il y avait des promesses dans la tiédeur de l'air.
Le lendemain, on vit s'en venir les gars des champs. En carrioles, par le train, sur des vélos, à pied, — tous les jeunes hommes des fermes & dix lieues à la ronde. Ils marchaient pesamment, et ils sentaient l'étable. Leur baluchon dans un mouchoir, souliers à clous, pantalons-damiers, chapeaux mous, gilets à manches. C'étaient les K terreux », une toute autre race que les gens de petite ville. Ils avaient laissé leurs pommiers, leurs bestiaux et leurs femmes, et ils s'en venaient gourds et surpris, mais de se revoir les éveillait :
— Tia ! r gars Pinceloup ! Ah ! c' te vieille vache !
— Ça va, mon gars? Tu viens t' faire tuer?
— Dame, ça s' peut ben. Personne sait ren.
— Ça sent pas bon pour la fanfare.
— C'est pus la chasse ; on est gibier.
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— Gibier, mon gars, les aut' aussi.
— Oh, ça c'est sûr. L' mieux c'est de s'en foute I
— D'autant que tout ça vaut point l'amour.
— Eune tite fille ben pommelée, qu'on en ait plein les mains.
— T'occupe pas. Par là-bas on trouvera ben d' quoi faire !
Et ils riaient, navigant d'un trottoir à l'autre, dans les rues trop étroites pour leurs pieds campagnards. Solides, ils représentaient une force. A...., en les recevant, prenait du caractère. On comprenait soudain la dureté du pavé. Chef-lieu de province musclée et têtue, préfecture loin de la entière, bien portante, en bon air, sans fièvre mais sans génie, prudente, méfiante, et comptant tout son monde, homme par homme, pour pouvoir se plaindre au retour de ce qui manquerait.
Le beau temps de la veille s'était corsé et il faisait un soleil vigoureux qui coloriait de petits nuages ronds, sans poésie.
Mais dans la nuit le vent changea brusquement, et une averse drue tomba sur la ville. Elle s'éveilla pourtant sous le ciel bleu. Il ne dura pas. De nouveau, toute une bandé de petites nuées rapides s'en vinrent crever en trombes rageuses dont l'eau séchait, sitôt tombée. Le ciel se faisait noir et redoutable : il inondait les rues. Puis le soleil, énorme et généreux, fondait les nuages
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pour que les toits se reflètent dans les mares. On □e savait si le temps riait ou pleurait. Matinée nerveuse, de colères et de rayonnements. Soudain, on apprit que le train des Parisiens venait d'entrer en gare.
Les Normands ricanèrent :
— Un Parigot et un Parigot, ça vaut jamais deux gars des champs 1
On eût pu croire qu'ils avaient quelque crainte ou de l'envie.
Dès que le train eut stoppé, on entendit une acclamation. Enthousiaste ou ironique ? Salut joyeux ou bonjour nargueur?
Le chef de gare rddait sur le quai. Le premier homme qui sauta k terre s'en vint & lui :
— Alors, ^camarade syndiqué, ça boulotte dans ton port de mer ?
L'autre essaya de rire, fit une grimace et se coula dans son bureau. II ne vit qu'un Parisien.
Ils étaient sept à huit cents, du quartier Montparnasse, avenue du Maine, rue de la Gaîté, qui s'en venaient chercher les gars du Perche, matois mais un peu lents, car les Parisiens sont les clairons d'un régiment : ce sont eux qui mettent en route et puis qui marquent le pas.
Ceux-là, on les eût crus dix mille, tant ils tournaient, tant ils parlaient. Ils parlaient à la gare, aux rues, aux nuages, forçant leur voix :
— Bonjour, c'vieux A.... 1 On se r' trouve, ma vieille branche !
Et un gros marchand de vins, sur la place du Chemin-de-Fer, agitait sa serviette et répondait de sa porte :
— Les vlà donc, les poteaux, et ils sont un peu là ! Alors, le XIV* est toujours à sa place ?
Ils accouraient vers lui :
— Quoi ? T' es d' Pantruche ? Non, mais sans blague?...
— Un peu, mon neveu ! J'ai resté dix ans dans la rue d' la Gaîté.
— D' la Gaîté, comme Gaspard? Ben, tu connais Gaspard ?
— Ça s' peut bien. Qui qu' c'est-il ?
— Gaspard ! Eh 1&, Gaspard ! Où qu'il s' cache c' fourneau-là?...
Et en attendant qu'il parût, ils se présentèrent quinze pour faire son portrait et conter ses exploits.
i< Voilà ; on type crevant, avec un blair su l'côté. Une balle crevante. Il était dans le même wagon comme eux : toute la nuit ou s'était crevé I »
— Ah, dis donc ! iit le marchand de vins, et qu'est-ce qu'il fout d' son métier?
« Voilà : marchand d'escargots, l'avait d'abord été aux-z-Ualles, et pis débardeur, et pis tout. Ail ! un poilu I »
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— Ah, ah, dis donc ! lit le marchand de vins, "mais j' veux le conne^tre, moi, c't oiseau-là.
ToUS^é&laient, sauf lui.
Ouvrit', bourgeois, des casquettes, des chapeaux, le grand Rocton, le tapissier, et Moreau, le machiniste, qui montrait aux copains un petit bonhomme court et rond, coiffé d'un 'canotier trop étroit pour sa tête, et disait:
— Tu vois çui-Ià... c't un journalisse. 11 loge avenue du Maine. Un type à la hauteur, et pis qui sait causer.
Tous les autres demandaient :
— Comment qu' c'est-il son jiom ?
— Gaspard le sait : c't un copain à Gaspard.
Toujours Gaspard. D'ailleurs, le journaliste le
cherchait aussi. Il rentra dans la gare et il aperçut Gaspard aux prises avec un employé. Ce dernier avait trouvé blessant pour la Compagnie que Gas- , pard, qui débarquait, chantât sur l'air du « Petit Navire » : // est cocu, le chef de gare!..., et il avait remarqué tout haut : « Voilà bien le régiment 1 Dès que les Français ils deviennent soldats, ils se conduisent comme des dégoûtants ! »
— Comme des quoi?... Répète-le! Veux-tu que j'te bouffe les foies? avait dit Gaspard.
Et depuis cinq minutes c'était une dégelée d'injures et de menaces.
— C'est-il pasque t' as une cassiette et un galon?
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Moi j'en ai jamais voulu des galons! Alors faut pas nous en faire un plat avec ton chemin de fer & roulettes, qui met douze heures pour s'amener d' Pantruche ! . . . J' causerai du chef de gare, si ça me plait d'en causer ; et si tu veux pas qu'on dise qu'il est cocu, c'est p't-étre que c'est par toi, comprends-tu! Alors ferme ca, fumier d' lapin!... Nous, on va s' batte, nous on va s' tuer. Toi, avec ta cassiette, tu continueras à faire des trous dans les billets. Tais-toi, tiens, tais-toi 1...
— Allons, allons, Gaspard, dit le journaliste, qui s'approchait.
— T' arrives h. point, Burette, emmène-moi :
j' ferais du vilain !
Ils sortirent ensemble.
Sur la place, une clameur les accueillit.
— Le v'ià déj& ! Mais n' te presse pas I
— De quoi? fit Gaspard. Qu'est-ce qu'ils ont ces tourtes-là?
Il cracha avec colère, et il lança :
— Pourquoi qu' c'est qu'ils m'attendent? Eh, marchez donc! J' rattrape toujours. — Berlin? Tout droit, sans se r'toumer !
Et ses yeux verts luisaient comme ceux d'un loup.
Puis, soudain, il éclata de rire. Il fouillait dans sa poche, et montraîtà Burette, le journaliste :
— J'y ai chauffé sa trompette & l'aut' outil.
Dis (ioDC, déjà rboni de la guerre I Ah, poteau, t'en ta.is pas : on va s' payer des bosses !
C'était bien Paris faisant irruption dans la petite province.
Une pierre ricochant sur une mare, un mirliton se moquant d'une grosse caisse, un épouvantail au-dessus d'un champ de choax. C'était l'esprit populaire qui disait : « Ne m'oubliez pas dans vos bagages ! » C'était l'amour-propre du pays, quelquefois fanfaron, plus souvent débrouillard, jamais à plat, mais rebondissant, le geste drôle dans la bataille, le grand coup d'aile de la victoire. C'était, — pour commencer la guerre, — le mot de la fin, qui s'essayait.
Ce Gaspard était grand, comme il faut être pour faire la nique aux petits et se mesurer avec les autres. Des mains d'homme qui ne travaille pas de la tête, mais une tête k savoir se servir de ses mains. Lèvres humides, oeil fureteur, cheveux rebelles, un brin de moustache satisfaite, et surtout un nez comique, un long nez tordu mais honnête, ne reniÛant que d'une narine mais de la bonne, si bien qu'il semblait que c'était le front, curieux et remuant, qui laissait pendre ce nez à gauche, pour pécher dans le cœur des idées et des mots.
Le premier clerc de Maître Farce, qui se tenait près de la gare, regarda passer Gaspard avec un
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étonnement qui l'immobilisa. Il se sentait entraîné, quoique défiant. 11 pensait avec quelque estime : « Celui-là ne doit s'épater de rien. » Mais il se disait avec inquiétude : <( C'est un ouvrier : il n'a pas de cravate. » L'esclave du papier timbré jugeait le peuple en liberté ; l'étude de petite ville contemplait le faubourg de la capitale.
— Eh, toi, le « monsieur », tu prends aussi un billet pour Berlin ? cria Gaspard.
Il tressaillit:
— Bien sûr 1
Et soudain, il ent envie de le suivre, et de gagner son amitié.
Un de plus : Gaspard n'était ni gêné, ni content ; il ne s'aperçut même pas que l'autre se joignait à son cortège. Il avançait dans A.... comme un homme familier avec les maisons et les rues. Vieilles connaissances : il était déjà, venu trois fois dans ce « trou », essayer son « déguisement de guerre », et il avait l'air de dire doucement : « Allons, la province, c'est nous : va &lloir se grouiller. »
Au coin de la rue Saint-Éloi, il entendit :
— Tiens, mon homme débrouillard !
Il tourna la tête :
— Mon capitaine I... Ah, mon capitaine I...
Gomment qn' vous allez, mon capitaine ?
— Et toi î
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— Moi, ça va... Alors, ça y est?... On leur-z-y fout la pile?
— Avec l'aide de Gtispard.
— En c' cas, y a du bon. Gaspard s'engage ! On paye toujours un sou par jour ? Bath, c' tnic-là : on s' fera des rentes I
11 avait de la joie plein les yeux de revoir son capitaine. Il pensait : « C't un bon vieux, qu' aime qu'on ait des godasses à sa mesure, et qui goûte la soupe el' premier. » Heureux d'avance, il offrit tout de suite ses services :
— Mon capitaine,... dites voir... si y a du boulot, y suis I& pour un coup.
Le capitaine répondit :
— Tu vas m'babiller ma compagnie.
— Ça colle ! Où sont les frusques ?
— On va te montrer. Viens avec moi.
Gaspard était flatté. 11 marchait maintenant à
obié du capitaine. Tous deux de Paris, n'est-ce pas, on se comprenait... Quand ils passèrent la grille du quartier, l'homme de garde présenta les armes, et Gaspard eut un sourire négligent.
Dans un coin de la caserne, le capitaine montra tout un groupe d'hommes mêlés. Il dit : « Voilà les nôtres. » 11 y avait des provinciaux, des campagnards, des Parisiens. Deux jours après, grâce & Gaspard, il y avait une compagnie de soldats.
Il commença, avec un bon du capitaine et trois
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charrettes réquisitionnées, par toucher tout le foumimeut.
On vidait les magasins par les fenêtres, des g;li^iëres plongeant sur les voitures. Gaspard, pour « faire vite », n'avait choisi que des Parigots : ils s'exécutèrent avec une ardeur enragée. Capotes et pantalons, les képis, sacs et cuirs, et surtout les marmites avec leur bruit de fer-blanc, partaient au dehors, à la volée, et s'écroulaient dans les charrettes. Par le poids, les brancards se soulevaient, et la sangle des chevaux les écrasait au ventre.
Gaspard encourageait :
— Approchez, m'sieurs dames, prenez l'article en mains !
Et Burette, qui transportait des piles d'effets, reprenait : « C'est pas cher ! »
Il avait une bonne face avenante ce journaliste, un peu poupine, avec des yeux d'enfant qui admiraient Gaspard. U faisait chorus:
— Ah, les Alboches, ils veulent la guerre ? Eh bien, on va la leur faire voir la guerre !'Et puis, bien nippés, bien chaussés, bien armés I Et allez donc, emplissez les voitures ! Ah, les cochons 1
— Ça m' change pas de mon métier, disait Moreau, le machiniste du Châtelet. J'ai assez fait des pièces à féerie. J' connais les remue-ménage : en scène pour le un 1
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-.- Moi, j'attends l' ballet, dit Gaspard, et c'est Dous qu'on dansera avec les p' tites Allemandes.
— Et moi? demanda Burette.
— Toi, t' seras de l'Apothéose !
Un rire général répondit, et trois piles de bonnets de coton filèrent par la fenêtre en culbutant, comme s'ils se tordaient aussi.
— Bonnets de nuit? En été? dit Moreau. Pas la peine!
— S'pèce d'andouille, fit Gaspard, et pour passer le café?
C'était fini. Magasin vide ; les planches nues ; tout railé. 11 prit la pancarte qui portait le numéro de la compagnie, et il la pendit & la fenêtre après avoir écrit dessus : A louer, — en meublé.
Quand tout fut porté & la compagnie, il organisa son magasin, avec une prestesse et une ingéniosité qui étourdirent le capitaine, homme à l'àme tranquille et à la cervelle minutieuse.
— Qu' mon capitaine s' fasse pas d' mousse, dit Gaspard, mais qu'il m'envoie les bon'hommes un & un, et en ordre !
Le capitaine s'exécuta. Alors, la chemise bouffant à la ceinture, dépoitraillé, et mains aus hanches, Gaspard faisait :
— Eniîle çal Et t' dépêche. Ben, ça va? Oui, t'es beau !
— Un peu court... risquait l'homme.
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— Un peu court !... De c' temps-ci? Tu sues déjà pas d'trop?
Le suivant se présentait ;-
— Essaye vite! Et du nerf!... Épatant! Sur mesure !
— Un peu long... risquait l'homme.
— Unpeulong!... Et quand viendra la fratche, monsieur en r'demandera ?
Il n'y a que pour Burette qu'il changea de ton. C'est Burette qui disait :
— Ça va, je t'assure, ça va...
— Tais-toi, t'y connais rien, t'es journalisse, toi, tu sais pas. Moi je veux t' nipper à mon idée, pasque t'es un copain, et un copain pas fier, quoiqu'tu soyes bachelier... J't'ai reniflé, comprends-tu, et j' sais comment qu'tu causes.
— Mais comment voudrais-tti...
— Enfile voir.,. Pas si vite... Ça colle pas.,. Ote-moi ça.
— Tu ne vas pas tout retourner?...
— J' ferai c' que j'ai k faire ! J' te dis qu' t'es un copain : donc, j' me conduis comme un copain. C'est pas paaqu'y a la guerre que l'sentiment fout le camp... Prends c'falzar-là; t'es bathavec... Moi, quand j'ai des copainâ, c'est sacré, comme ma vieille et mon gosse... Tiens, essaye c'te capote... Ma femme aussi, quoi, j' la gobe bien, mais ma vieille, c' te pauv' vieille . . . Âfa , on rigole comme ça,
oa fait des blagues... avant-hier, poteau, c' que j'ai eu r cœur dans les talons ! . . . Enlève ça : c'est trop grand... Quand j'ai pris mon salé et que j'te l'embrassais, et qu'il faisait : « Mon pépé, ti t'en vas, dis, pépé? » Ab! j' me suis dit... Tiens, v'ià ta taille, enfile pour voir... J' me suis dît : « Nom de nom, j' voudrais encore être socialîsse ! »
11 s'était assis soudain sur un tas de vêtements et regardait le plancher, en hochant la tête. 11 y eut un silence. Burette reprit lentement :
— Même socialiste, tu ne te serais pas défilé. Gaspard se mit à rire :
— Dame, y a pus mèche! Où se débiner?
V là. CCS cochons qu'entrent en Belgique !... Ben, elle va, ta capote. De quoi qu' tu plains?... T'as pas de képi? Tiens, prends çui-là... Ta femme h toi ça l'a retournée d' te voir partir?
— Tu penses...
— Elle est mignonne, ta femme ?
— On ne fait pas mieux.
— Veinard I La mienne c'est pas qu'elle est jolie... mais elle est propre. L' gosse il est tenu, vieux, on croirait un gosse d'esposition.
— Bravo!... Et... tu es marié?
— Marié?... J' suis pas marié à la mairerie... mais j' suis marié... dans mon idée.
— Oui, et alors... ce n'est pas plus rigolo de partir?
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— Tu parles, fiston !
— Surtout en cette saison, où les femmes ont des corsages transparents.
— Ah, dis donc !
— Et que c'est fameux, le soir, de prendre un apéritif à la glace.
— Non, ah non... parle pas d' ça ! J' déserte !... Tiens, l'est cinq heures. Décampons : on va bouffer. J'te paye à bouffer.
Et ils sortirent.
Ils prirent par la Grand' Rue, qui grimpe vers la Préfecture, et de loin ils aperçurent la chaussée montante, pleine de soldats. L'épicier Clopurte, lui-même, méditait devant sa porte, en uniforme, et la lumière très douce de cette soirée d'été, atténuant les tons neufs des pantalons et des capotes, il ne restait, pour les yeux, que la gaîté des couleurs vives, à la française, qui donnait à ce coin de ville paisible l'air de vivre une fête nationale. Devant la Préfecture, on s'écrasait pour une dépêche. Un curé, au premier rang, proposa de lire à ceux qui ne voyaient pas. On applaudit ; on fit silence ; et il commença d'une voix vibrante, roulant de gros yexix dans une face rose et encore jeune, qui faisait paraître étrange un dos de tête et des tempes couvertes de cheveux tout blancs, blancs comme neige, et si légers qu'ils s'agitaient pendant cette lecture émouvanie : « L'Allemagne
avait déclaré la guerre à la Belgique. Alors l'Angleterre déclarait la guerre à l'Allemagiie. Et le Tsar avait embrassé l'ambassadeur de France I » Quand il se tut, on applaudit de nouveau.
Et on se regardait... en pouffant. Ce n'était qu'un cri : « Ils sont fous I Enragés 1 Tout le monde à dos ! Qu'est-ce qu'ils pensent faire? »
Gaspard dit :
— Viens bouffer. J' te dis qu'ils sont piqués ! Burette était radieux.
— 11 y en a pour un mois ! On va les tenir tout de suite ! De tous les côtés ! Dans trois semaines ils demanderont grd.ce I
— Ah, fit Gaspard, ^a va être la bonne vie !
Et en se tordant, ils allèrent jusqu'à la place
du Cbemin-de-Fer, où Burette, qui était gourmet, connaissait un petit restaurant tenu par une ancienne cuisinière ayant vingt ans de fourneau chez des bourgeois cossus.
Ils y trouvèrent un soldat de la compagnie, que Gaspard avait habillé, et un gros boucher de Vaugirard, dont le ventre n'avait voulu rentrer dans aucune capote. Ce dernier se leva, lança sa casquette et s'exclama :
— Des copains! L'était temps : j'avais déjà r cafard.
Le fait est que l'autre convive n'avait pas l'air folichon.
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— Comment qu' tu t'appelles ? dit Gaspard à ce dernier.
— Hommage.
— Où qu' t'as péché c' nom-là ? Qu'est-ce tu fous dans le civil ?
— Gérant d'immeubles.
— T'es pas dégoûté!... Et pourquoi qu' tu fais c'te trombine aujourd'hui? Y a quelqu'un d' mort chez toi ?
— Ça ne va pas... Je ne me sens pas bien.
— D'où ça?
— J'ai de l'endocardite.
— D' l'endo quoi ?,..
— Je ne pourrai jamais faire campagne...
— Ben, reste dans ta vouate, mon vieux, dit Gaspard, on t'enverra des cartes.
Et se tournant vers le gros :
— Quoi c'est qu'on bouffe 7
— Un potage à la fleur des pois, dit le boucher.
Ce boucher était remarquable. Cne tète bestiale, énorme, irrésistible. Le nez épaté tenait du museau de bœuf; ses petits yeux, mal fendus dans la graisse, faisaient songer & ceux d'un porc ; les joues charnues, tendues, n'avaient rien d'un visage ; aucune espèce de front, les derniers cheveux formant sourcils ; pas l'ombre d'un menton, car la bouche se perdait dans le cou.
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À la réflexion, ce devait être un homme,^ mais d. le regarder simplement, c'était «n monstre étrangement farce. Qui aurait cru que ce fût un tueur et qu'il passait sa vie à donner la mort?... 11 était bavard, roublard, paillard. Il savait faire des yeux blancs, rouler sa langue, remuer les oreilles. Gaspard n'était pas là depuis deux minutes qu'éclatant, les coudes sur la table, il répétait :
— L' est pilant, mon vieux, c' mec-!à !
L'autre était habitué au succès. Il chatouilla
d'abord la bonne :
— Comment qu' c'est-il votre nom? Prudence?
Ëh, gentillet ! C'est comme ça d'abord qu'on m'avait appelé. Pendant un an on a cru qu' j'étais une fille...
Et soudain d'une voix de basse : « J'étais si tendre et si mignon ! »
La bonne riait eu devenant rouge. Burette luimême était heureux. Bonne ou autre, Burette était toujours heureux près d'une femme, et il se frisait la moustache avec satisfaction. Puis, il aimait à se mettre à table. Il regardait la buée du potage, le pain frais, le cidre doux, et il dit : H Allons, mangeons, et ne parlons pas de la guerre. »
— La guerre ? Ht le boucher qui s'emplissait la bouche de veau. On verra même pas les Aiboches I
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Burette approuvait presque. Mais k Gaspard cette parole parut excessive. Il fit avec sérieux:
— Sur quelles raisons qu' tu te bases pour dire c'te chose-là?
Le boucher cligna des yeux :
— Sur quelles raisons? Tu sais-t-il lire?
— Un peu, mon neveu.
— Ben lis, mon oncle' Lis c'qu' y a marqué su les journaux ! A Berlin ils ont d'jà la frousse. A Vienne ils sont en digue-digue... Et Guillaume, t'en fais pas, il a pus ses moustaches en bataille 1
Le temps de saucer largement son assiette, de se bourrer les joues, d'avaler tout à la fois, puis il reprit pour conclure :
— D'ailleurs, j' leur-z-y ferai voir mon caillou...
Il âta gravement son képi, et découvrit un crftne si ras tondu, qu'il n'y avait plus là qu'un espoir de cheveux, mais sur son ordre le coiffeur avait laissé une simple petite mèche frisotante et impayable, qui sautait comme une plume au moindre hochement de tête. L'effet était admirable, et Gaspard s'abandonna à l'idée que l'ennemi s'en arrêterait net. Il riait, riait, tapant la table, avec des glouglous dans la gorge.
— Non, non... mais l'est pilant c' mec-là!... Dis donc, vieux ?
— Eh?
— Tu t' mets avec nous, hein ! T' es un copain: on est qu'des copains. Avec Burette, c'est un joumalisse, un bon copain.
— Pas mèche, fit gravement le boucher, j'suis à la viande.
Gaspard en devint presque mélancolique. It se grattait la tète, murmurant: « Ça... ahl ça c'e^t. pas d' veine ! »
On- ne l'entendit plus rire du dîner.
En rentrant se coucher, il gro^ait.
Un sergent-major passa, dans les chambres, demander l'adresse des familles, en cas de décès. Il eut un haut-le-cœur.
— Ah ça... ça me dégoûte! Non, c'est pas des manières... J'vcux bien m' faire tuer, j' veux pas qu'on m'en parle... Si j'me r'tenais pas, j' leur fouterais un faux renseignement, pasque ça... ah, ça, j' trouve ça cochon!
- Heureusement, les nuits d'août sont courtes, et tes idées noires des hommes ne résistent guère à un lever de soleil éclatant, qui met d'abord le ciel en feu, puis qui lance à la terre tous ses rayons ensemble, qui s'impose, qui ne laisse pas libre une seule fenêtre, qui vient chercher le dormeur sur sa paille, l'éblouit paupières baissées, lui sonne un réveil en fanfare, illuminant toutes ses idées, et qui, d'une cour de quartier morne et vide, où chacun parmi tous soupire
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d'être seul, — loi, le soleil, d'un coup, fait une vaste tache de lumière où l'on se découvre une ombre tîdèle à qui se confier.
Le régiment mi-constitué, mi-équipé, miéveillé, était descendu sur un appel de tambour, et soudain te soleil le doubla, en allongeant à terre les silhouettes falotes de ces hommes, qui prenaient confiance dans ce bain de jour si bienveillant et prometteur.
On formait des sections, des escouades ; les camarades s'appelaient : « Eh, gars, viens-t'en par là, qu'on Eoye ensemble, dis, pour bouffer 1 » Groupes de Normands et de Parisiens : les premiers, comploteurs et craignant d'être vus; les autres fimfarons, tout heureux qu'on les voie. Et les sergents disaient, moitié rechignant, moitié cédant :
— Allez-vous TOUS placer, qu'on prenne vos noms, bon Dieu !
De son magasin, Gaspard cria :
— Moi, j'suis avec Burette.- Burette est mon copain !
Et Burette, joyeusement, répondit:
— On mourra sur la brèche ensemble : sois tranquille I
Puis, les sergents furent affectés et les hommes de chaque demi-section, aussitôt qu'ils avaient vu leur chef, chuchotaient entre eu-x :
— Ah, c'est d' la veine d' tomber comme ça 1
— Tu r connais, toi, çui-Ià ?
— Ah vieux, ça c'est un bath !
— Et pis un rigolo !
— Et pis un qui s'en fout ! . . . C'est pas comme l'aut', là-bas I ,
Et alors, ils regardaient avec une satisfaction apitoyée les voisins, qui leur rendaient ce regard condescendant, persuadés aussi de tenir la' chance unique.
Sur tous les capitaines on pensait pareillement. Chaque compagnie avait le meilleur; mais la 24"", au dire de Gaspard, était servie comme pas une. Quand il avait dit : « Puche », il avait dit te Bon Dieu.
— C'est pas un bonhomme à foute son pied dans les marmites. La soupe d'abord. Ah, avec Poche on va faire du travail I
Avec lui aussi on en faisait. 11 donnait dans son magasin des trousses, des cravates, des pattes d'épaule, des écussons, des lacets, des flanelles, des couvre-nuques, des crochets pour les cuirs. Puis, il sortait dans la cour avec des sacs de café en grains, de sucre en poudre, de biscuits, de conserves, de pansements. Il faisait former les rangs et il passait, le front en sueur :
— Tes pattes! Allons, tes pattes! Encore un qui s' doute pas qu' les Alboches ils arrivent !
— Où ça qu'ils arrivent?
— Chez ta bourgeoise !... Et pis grouille-toi I... U était déjà, populaire. On sentait un meneur
et une poigne.
Soulignant chacun de ses actes d'un mot de large hon sens, il était en vingt-quatre heures devenu le conseil et le confident d'une compagnie. Son rôle pratique se doublait d'un effet moral. Aux geign^ds, il disait :
— Ah, bébé, nous rase pas avec tes boniments ! On t'emmène à la campagne, et on va t' faire bouffer la cuistance à Gaspard.
Mais il n'aimait pas les parleurs, les encombrants, et les stratèges dans le secret de tout :
— Avale ta langue : ca t' nourrira ! Pis tu causeras si t' sais causer, quand qu' t' auras travaillé. On t' paye un sou par jour, pas pour des prunes. Crève d'abord des Pruscots. Un sou, c'est l'prix du cent !
Quelqu'un venait se plaindre : <■< i 'ai un képi trop petit... » — « Suis-moi voir. » Et il le remettait aux mains du coiffeur : « Ordre du capitaine : tondreras c' poilu-làqu'ala citrouille trop grosse. "
Au moment de la revue du départ, le cheval du commandant se dressait tout le temps sur ses pattes de derrière. Gaspard vint : il lui parla dans l'oreille : « Pégase... voyons, Pégase!... n La béte, flattée, se calma.
Le drapeau ne voulait pas sortir de sa gaine.
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Il est vrai qu'il était aux mains d'un tout petit sous-lieutenant, un prétexte de porte-drapeau, comme ils devraient être tous, pour qu'on ne voie que les trois couleurs avec les franges d'or. Mais pour cela, il faut le déployer, et c'est encore Gaspard qui vint au secours du sous-lieutenant. Tenant ferme la hampe, il protestait furieux : « Ah, r chameau ! Sait-il pas qu' c'est la guerre?... » Et sa poig:Qe en vint & bout.
Bref, quand on se mit en route, tous les hommes, jusqu'aux Normands les plus enuormandés, se fussent trouvés heureux de marcher à côté de lui. Mais il fut implacable :
— La rue d' la Gaîté d'abord !
11 disait ça avec orgueil, et il la voyait en la nommant, sa rue de la Galté, derrière la gare Montparnasse, avec ses bars, ses music-halls, ses boutiques de mangeaille. C'est là que tout le quartier parle, s'amuse et se nourrit. Plus grouillante que la rue de Belleville, elle sent les frites comme la rue Montorgueil. Le soir, elle s'aveugle de lumières et s'étourdit de phonographes.
Gaspard, marchand d'escargots de la rue de la Galté, répéta avec émotion :
— Allons... les mecs ed' la rue !...
Et c'est Moreau, le machiniste, qui s'avança le premier, avec l'air d'un oflicier d'ordonnance se rangeant à la droite de son chef.
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Burette vint se mettre à gauche. Gaspard le dévisagea ;
— Toi t' es pas d' la nie, mais t' es un copain, alors ça va. Et maintenant, h Berlin : donne l'adresse au Colo !
On s'était comptas quatre. Les officiers sifflaient. Le régiment se mit en branle.
Deux mille hommes dans ce petit chef-lieu demi-mort et banal, — il se trouvait tout à coup deux mille hommes, dont la capote portait le même chiffre, l'épaule la même arme, dont le visage posait la même question : k Alors?.-.
On y va ? » Et ils se répondaient entre eux : « On y va ! », — trois mots qui signifiaient l'élan des uns, et cachaient le serrement de coeur des autres.
Ce qui fait l'étrange beauté d'un régiment qui part, c'est d'abord l'uniforme, cette première discipline qui éclate aux yeux. Mais sous des képis pareils, la pensée elle aussi s'égalise, et il semble à chacun que c'est le pas de la Fatalité qu'il emboîte, dès qu'on commande ; « En avant...
marche ! » et que les sergents vous comptent ; H Un!... Deux!....» Que deviennent alors les amours, les intérêts, les peurs, dans cette mise en route générale, où la cadence du corps emporte les idées ?
Les enfants et les femmes aiment voir passer
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des soldats, mais les hommes n'aiment pas moins être des soldats qui passent. Les voilà pris dans une foule qui remue. Sont-ils portés? Donnentils àe l'élan ? Ils ne savent ; ils ne s'appartiennent pas. Ils ne pensent plus « Je » ; ils sont devenus « Nous », et le cœur se gonfle, comme leur énergie se tend, — Ceux qui n'ont pas servi, qui n'ont pas traversé une ville, sac au dos, ignorent une des plus fortes sensations que l'homme puisse avoir, de n'être dans la machine sociale qu'un tout petit rouage, très dépendant. Mais c'est une servitude qui donne de l'orgueil, car elle exalte en chacun une valeur nationale. Un homme armé, qui marche au pas, se découvre une force et une mission. II n'agit plus pour son compte ; il devient un symbole ; son uniforme est aux couleurs du pays, et il sent bien que c'est une grande chose qu'un régiment qui part.
Lorsque celui-ci s'ébranla, un soldat sans armes s'approcha de Burette et de Gaspard :
— Au revoir, messieurs... Bonne chance!
C'était M. Hommage, le gérant d'immeubles
k l'endocardite, qui avait obtenu du major de moisir au dépôt. Burette, bonhomme, lui fit au revoir, mais il ne put s'empêcher de dire à Gaspard :
— Te rappelles-tu, aux derniers dix-sept jom-B?... Que la guerre éclate, affirmais-tu, les
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proprios pourront se pocher; il y a leur galette qu'ils préserveront. Moi, bougerai pas : rien & défendre... Eh bien, Gaspard... c'est toi qui bouges, et ce proprio qui reste !
— Attends... attends voir, dit Gaspard, ma combine était fausse I Moi, ayant rien, j'ai rien à perdre. Donc, j 'hésite pas ; j' cours me cogner I Mais lai, 1' client, tient à ses sous. Vaut mieux qu'on r laisse; l'a quéque chose à garder!
En une minute, son bon sens simple et robuste avait adapté k la guerre une théorie de paix.
Ils passèrent la grille du quartier. Les tambours battirent ; les clairons sonnèrent ; et l'on vit le régiment s'avancer par les rues.
11 faisait un après-midi adorable, d'une tiédeur vivante, et il courut comme un frisson dans l'air, trahissant tout l'émoi de la ville.
Les boutiquières sortaient, des fleurs dans les mains; Gaspard tendait les siennes, et il criait aux femmes :
— Quand nous r'viendrons, c' qu'on s'embrassera !
La nouvelle courait que cent mille Allemands venaient de tomber devant Liège. Cent mille ! 11 semblait qu'il n'en restât plus. Les hommes faisaient des pas énormes.
— L' train pour Berlin ! L' train pour Berlin t Quand ils l'aperçurent, quel cri 1
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La place de la Gare était boire de monde. On avait couru pour les voir passer ; on se pressait maintenant pour les voir partir. — Dimanche.
Les femmes avaient leurs corsages clairs, leurs souliers neufs, leurs chapeaus h. fleurs. Ou voyait la femme de M. Fosse, M"' Romance, M"' Clopurte, la Colonelle.
— Ah, c'est embêtant, dit Burette, de ne pas avoir aussi sa petite femme là-dedans !
Qaspard dit ; « Console-loi en zyeutant les autres ». H n'y manquait pas. Il Faisait des signes à celles qu'il voyait.
Le colonel, raide, nerveux, arpentait le quat, comme s'il voulait habituer ses chaussures à la marche, et sa femme, une forte personne avec une poitrine comme en ont les Victoires, passait au-dessus de la barrière des roses à un capitaine aux yeux galants, qu'elle regardait derrière son face-à-maiu.
EnÛn, on fit embarquer les hommes. — Ils étaient massés par groupes, comptés d'avance. Us n'avaient qu'à monter dans le wagon dont on ieUr avait désigné le numéro. Et, en cinq minutes, le régiment disparut dans ces petites cases noires et brunes qui allaient rouler deux mille hommes jusqu'à la frontière. On ne voyait plus que les tètaa qui se pressaient dans les ouvertures, et les portes étaient remplies par les gradés, sergents
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ou caporaux, qui voulaient voir et être vus les derniers.
Cependant, on apercevait Gaspard, Burette et Moreau, quoiqu'ils n'eussent aucun galon sur les manches. A leur wagon, c'étaient les gradés qui se tenaient derrière.
A trois heures juste, le convoi se mit en route. Acclamations mêlées : » Hourra ! Hourra ! A Berlin !.,. A bas Guillaume !.., Au revoir les amis... Bonsoir la grosse Monde !... A Berlin!.. Beiiiu i » Les civils répondaient : n Etonne chance I Bon courage ! Tuec-en beaucoup J Revenez-nous vite! »
Et la calonelle, qui regardait toujours derrière son £ace-&-main, lançait encore des fleurs, qu'un lieutenant attrapait au vol en grimpant dans son compartiment.
Lb machine EiHlait, sifflait : adieu vibrant à la Normandie. Le chef de gare était sur le quai, agitant son dmpeau. — Soudain, une voix goguenarde lança sur l'air du « Petit Navire » : // €U eocu, le chef de gan!...
C'était Gaspard... qui partait se battre.
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Les trains à bestiaux I Quoi ie plus médiocre et quoi de plus morne 1 il fallait la guerre pour les voir s'animer soudain, et devenir ce que la France avait de plus passionnant. — Les femmes, aux passages à niveau, les acclamaient. EUles riaient de lire sur le bois des wagons ; Train de plaisir pour Berlin. Les soldats de crier : " Bonjour Marie!... Ça va Margot? » Elles agitaient leurs mouchoirs, lançaient des fleurs ; et les régiments en route pour la frontière traversaient des provinces françaises, qui semblaient en fête.
Gaspard, fiurette et Moreau ont conscience de ne s'être jamais » payé une telle bosse. »
Afin de respirer, de voir et de descendre au moindre arrêt, ils avaient pris possession de la porte dans leur voiture à bétail, et rien ni personne ne les en délogea. A chaque plainte Gaspard répondait :
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— Tu vas pas nous bourrer l' mou ! Si ça t' plaît pas, Ya't' plaindre au capiston et parle-z-y d' Gaspard : tu verras c' qu'il va t' passer!... Pasque Gaspard, il a fait du boulot, pendant qu' toi tu r'gardais les hirondelles. Alors, il m' sembe qu' j 'ai le droit d' voyager comme ça m'plattd' voyager... Gaspard et toi, ça&it deux, comprends-tu... Faut pas confondre autour avec alentour, ni un tirant d' botte avec une femme enceinte.
— Ben, et les deux autres ? grognait le plaignant.
— Les aut', c'est^ mes copains ; pis ça fait le compte I Et ferme nous ça... sans blague, s'il est culotté comme culot çui-là ! G't un Normand, un croquant, un cul terreux ; ça possède que d'ia bouse de vache, du fumier d' poule et des crottes ed' lapin, et ça voudrait la place d'un joumalisse et d'un machinisse ! Ah, c'est malheureux de voir ça !
— Écoute... écoute, disait Burette conciliant, je pourrais, pour quelques minutes...
— Tu vas rester là, hurlait Gaspard, ou t' es pus mon copain 1
— Parfaitement! disait Moreau, quand on est copain... on est copain.
— Pis, j'ai la pépie ! concluait Gaspard.
Assis sur le plancher du wagon, jambes pendantes au dehors, il n'avait qu'à se laisser glisser,
dès que le train stoppait. Les camarades criaient parfois :
— On n'a pas donné de signal 1 Le colo va te foute dedans !
— Pour pouvoir m'espliquer, j' vas toujours m' rafraîchir !
Sans équipement, sans sa capote, la chemise ouverte sur sa poitrine velue, remontant son pantalon qui lui tombait des hanches, avec une demi-douzaine de bidons lui pendant à l'épaule, il sautait sur le ballast, de traverse en traverse, courait aux barrières, aux maisons, secouait les portes, frappait dur, criait fort, repartait avec toute sa ferblanterie et remontait, furieux, disant:
— J'marchepusl Si y a pas d' flotte, j' marche pus!
Mais le train remarchait pour lui. Nouvel arrêt. De nouveau reparti. On l'excitait de loin, puis il disparaissait, tel un rat dans un trou. Burette se faisait des cheveux : " Il va rater son train... » Jamais. Sitôt que le convoi s'ébranlait, de droite ou de gauche on voyait ressurgir Gaspard, une fois sur deux le torse tout trempé.
Ses yeux brillaient. Il rigolait.
— Je m' suis foutu d'ssous une fontaine. Àh, si c'est bath 1
Et il tendait les bidons ruisselants.
Burette dit une fois, l'œil voluptueux :
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— C'est un bon bock, moi, qu'il me faudrait.
Gaspard le regarda,
— Tiens, tu m' plais, Aglaé !
11 n'avait pas dit (a, qu'on s'enfonça sous le hall d'une grande gare. A contre-voie, ouvrant l'autre porte du wagon, Gaspard, sur le quai, aperçut juste un petit fût de bifere. H y a des miracles dans la vie... Ma fni, il lui parut qu'il n'était à personne: pas de nom ni d'adresse. 11 appela; «Moreaul... Moreau, boule-toi par là. » Le jour tombait ; aucun officier ; Us le roulèrent jusque dans le train.
M. Fosse, qui était sergent, protesta :
— Gaspard... ça, non, ça... c'est un vol,
— Un vol, fit Gaspard, tiens, ça m'étonne pus que tu soyes gradé. Y a qu'un gradé pour vous servir d' ces boniments à la graisse d'oie 1
Et avec sa baïonnette il cognait dur sur le tonneau pour le débonder.
— Un vol 1 Su le réseau d' l'État ! L'État, qui qu' c'est? C'est nous. Donc, je voyage su not' réseau et si j' trouve ça, c't à nous... Les potes, passez vos quarts !
Burette passa le sien, comme les autres, s'excoaant auprès de M. Fosse.
— A la guerre ! . . . U va y avoir un tel gâchis !
— Bave donc pus I dit Gaspard. Bois ça, reprends-en, pis t'occupe pas !
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Il y en avait trois litres pour chacun. Heureusement, un grand tiers se perdit sur le plancher. Les hommes avaient les pieds dans la mousse.
C'était la vie large et abondante, la « vraie nouba. »
Une seule inquiétude leur venait par moments. Où allait-on? Dans l'Est? Dans le Nord? Tous disaient : dans le Nord. Alors, ce fut dans l'Est. On tourna - Paris ; on traverf^a la banlieue de Cbampigny.
De gros territoriaux gardaient les ponts. On leur criait : « Salut Grégoire ! Ça colle ? T'en fais pas. C't k toi c' ventre-là? »
Puis, on cassait la croûte ; on se partageait des sardines, des teufs durs, du saucisson, du chocolat ; et on s'assoupissait, balottés par le train, calés tant bien que mal les uns contre les autres, ronQant, hoquetant, s'éveillant et julrant dans cette mauvaise cage k bestiaux, dont le bois craquait, dont le fer grinçait, et dont on eût dit que les quatre roues se dispersaient à chaque arrêt brutal du train.
Au bout de vingt-quatre heures, on entra dans la gare de Reims.
— Est-ce qu'ils vont pas bientdt nous descendre ! dit Moreau... On va tout d' même pas se baftr' maintenant : on est réserve, on est pères de famille... Alors les Jeunes, quoi qu'ils foutent?
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— Ça, fit le tranquille Burette, c'est un raisonnement enfantin.
— Vraiment?
Moreau haussait les épaules, vexé.
— Comment qu' tu signes, toi, dans les journaux?
— Je signe : Socrate.
— Socrate, ah, c' t' allure !.,. Ben, tu ferais mieux d' signer Trufaillou. Pasque, conaprendstu, qiiand on est journalisse, faut dire des choses sensées, ou alors on s' fout de l'opinion.
— Aussi, je répète : nous serons demain à la frontière.
On y fut le soir même.
Moreau lâcha : « C'est c' Socrate qui nous porte malheur. »
— Ah, ça va bien ! répliqua du coup Gaspard, en se redressant. On croirait jamais qu' t' es d' la rue de la Gaîté !... T'as donc du sang d' mauviette I... Pisqu'ony va, quoi, on y va. Moi, j'aime mieux les voir, et qu' ça soit fini. L' premier Alboche que j' poisse, t'occupe pas, j'y demande pas s'il est député ni s'il a des recommandations. J' serai pas long & t'en faire du boudin 1
C'est avec ce mot valeureux qu'il mit le pied sur la terre lorraine.
Mais sa phrase n'eut pas le sort qu'elle méritait. — U faisait nuit. Dans l'ombre un officier
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grogna : « Silence, sacré nom I Ce n'est pas le moment de rigoler, ou on va se faire zigouiller comme des lapins ! »
— Zigouiller... murmura Moreau. Alors ça y est... ils sont là... on est bons comme la romaine !
Une stupeur pesa brusquement sur ce régiment engourdi déjà par un jour et demi de wagons à bestiaux. Il débarquait à une heure mystérieuse, sur un quai sans lanternes, dans une campagne inconnue, dont on savait seulement qu'elle était « la frontière ». Les hommes, bouche bée, levaient la tête vers le ciel immense. Étoiles lointaines et bien faiblardes. On entendait un vent étrange dans de hauts peupliers ; et pour les yeux saisis, l'horizon semblait une ligne noire, fermé par une colline droite, qui formait un mur à la plaine, derrière quoi... l'on se figurait l'ennemi.
Sans bruit, on se mit en route. On passa une rivière, d'où s'élevait une buée douteuse, sur un pont miné et gardé. On le suivit, deux par deux, avec précaution. Cette fois, c'était bien la guerre, la tragique guerre... M. Fosse marchait, raide : il commençait à accomplir son devoir. Les Normands marchaient, mous : leur prudence s'inquiétait. Burette songeait à sa femme : onze heures du soir, l'heure de l'embrasser plus tendrement et de se mettre au lit... Et Gaspard
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s'en allait de son pas balancé de grand Parisien, se disant seulement :
— Où qu'on nous mène ? Qu'est qu' c'est qu' tout ça? .
Le régiment traversa deux villages organisés pour la défense, de vieilles charrettes barricadant h demi la route. Des patrouilles de dragons, les hommes tout secoués sur leurs bêtes au galop, débouchaient tout & coup d'un chemin creux ou d'un champ. Les fantassins se garaient, pestaient, dédoublaient les rangs, puis couraient avec un bruit de gamelles pour rattraper la colonne.
Moreau ronchonna :
— Que cauchemar ces frères-là, avec leurs bourrins !
Puis, la fatigue tua les idées. Après trois heures d'une marche rapide et presque haletante, par une nuit molle, ces hommes ne songeaient plus à l'ennemi invisible, mais seulement k leurs pieds, k leurs reins, et au bonheur de s'arrêter.
— C'est pas possibe, dit Gaspard qui traînait la patte, ils sont tous foutus le camp. On va-t-étre à Berlin d'main matin.
— Serais-tu fatigué ? demanda le capitaine Puche.
— Moi?... Oh, c'est pas que je soye fatigué... J'dis ça... quoi, c'est pour dire.
Mais quand, au petit jour, on fît halte enfin
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dans un village et qu'on enfourna chaque compagnie dans une grange, Gaspard tomba le nez sur la paille, à plat ventre, n'importe où, avec sac, fusil, équipement, sans répondre aux autres qui l'injuriaient :
— Y a pus d' place. Tu peux pas ranger ta panoplie. Tu parles d'un outil... C cochon-liL, il s'en fout : le v'ià déjà qui ronfle !
Jusqu'à Burette qui était furieux de ne pas avoir ses aises :
— Il a ramassé toute la paille ! Et il a mon bonnet de nuit! 11 me dégoûte 1 Je me couche sur son dos 1
L'autre s'en moquait bien. 11 rêvait de ses escargots et de la rue de la Gaité avec des soupirs profonds, coupés de phrases courtes :
— C'est du p'tit gris... du p'tit... du p'tit gris. Au bout de deux heures : debout. Ordre du
colonel.
— L' colonel, qu'est ça peut m' foute, le colonel? dit Gaspard.
— L' premier qui m' dérange, dit Moreau, j'y balance mon saint-frusquin d'ssus la gueule.
— On est déjà assez mal pieuté, fit Burette, on ferait mieux de nous apporter un chocolat.
— Ah, la la... ça au vingtième sièque ! dit Gaspard.
M. Fosse, de la paille plein les cheveux, les
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yeux bouffis, la voix p&teuse, affirma quaod même en titubant :
— Voyons, soyez raisonnables... Il faudrait faire du café... Gaspard...
— Gaspard, il roupille !
— Ça m'étonne de vous, Gaspard... pour un Parisien.
— Ah, cause pas d' Paris! Sais-tu seulement c' que c'est qu' Paris ? A Paris, quand on dort, on est jamais poissé. A Paris on a pas des gradés su l'poil. A Paris... enfin, on est à Paris, tandis qu'ici qu'on est traité comme des veaux: c'est pas r moment d' causer d' Paris !
— Quelle mentalité !... Mais nous sommes en guerre, sacrebleu!
— M'en fous... j'roupille !
— Fixe !
Le capitaine passait son nez dans la p(Hl«.
— Gaspard est ici 1
— Présent!... Voilà!
— Jecompte sur toi, dis donc, pour un bon café.
— Mon capitaine, ça va !
— Tu m'en apporteras un quart.
— Compris.
— Et un BU lieutenant.
— Vous en faites pas ; y aura l' compte.
Le capitaine disparut. M. Fosse remarqua :
— Quand c'est le capitaine...
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GtLSpMtt le regarda sous le nez.
— Tu vas tout d' même pas comparer. Lui, r est poli ; il sait tous dire les choses.
— Oui, il vous a flatté en vous demandant un quart
— Tu crois peut-êt'e que toi, si tu m'avais demandé...
— Je ne dis pas moi...
— Non, pasque les galons, comprends-tu, ça m'impressionne pas.
— Allons, suffit! dit M. Fosse. Ne m'énervez pins, ou je TOUS fous dedans !
— Sans blague, tu vas pas maintenant la faire à l'influence...
— Faites votre café !
— Tu parles pas à un gOsse...
— Faites votre café !
— J'suis père de famille, moi; pis j'écosse quëque chose comme boulot.
— Assez !...
M. Fosse sortit, les yeux fous, en serrant les poings. Gaspard regarda Moreau :
— L'est piqué c' mec-là! C'est quand même malheureux d' partir faire la guerre avec des mecs piqués !
Burette s'étirait ;
— As-tu du bon sucre, au moins, pour ton café? Quelle marque?
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— Tiens, la fine gueule !
— Et de l'eau-de-vie ? Y a-t-il de l'eau-de-vie dans ce patelin-là ? Est-ce que tu as tu des indigènes ?
— On va esplofer.
Gaspard sortait. Burette cria :
— Si tu trouves aussi une petite femme mignonne...
— J'ia garde!
Gaspard fit sou café. Deux heures après il fit la soupe ; le soir il fit le rata. Et le lendemain il recommença le tout.
Le régiment campait à cent mètres de la Meuse, dans un pauvre village lorrain à toits presque plats, dont les tuiles rouges paraissaient assemblées, tant bien que mal, par des mains de miséreux maladroits. Les maisons, le long de la route, étaient posées au petit bonheur. Le clocher de l'église chavirait, — une église de dessin d'enfant. Il y avait des fumiers épais devant les portés. Et l'aspect de tout était minable et poignant en ces heures d'angoisse, où l'approche de malheurs nouveaiut faisait revivre pour l'esprit tout ce que cette terre avait enduré déjà. Pays éternellement victime de ia guerre, qui subit l'invasion comme un autre l'orage, et qui ne s'étonne mfime plus, lorsque Tennemi en armes est annoncé. Il est reconstruit h&tivement, comme
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pour s'écrouler sans douleur à la première secousse. Les visages sont dors et résignés. Et les soldats qui sortent de provinces aux destinées heureuses, ne comprennent pas que cette rudesse de l'habitant vient de sa souffrance, bien plus que d'une animosité.
Gaspard qui, d'une porte à l'autre, avait quémandé du beurre, des oignons, une brochette, une <' castrole », revint furieux, maugréant : « Des chameaux, tous des chameaux! C que ça m' dégoûte d'aller m' faire crever pour des tourtes comme ça! »
Seulement, c'est à sa marmite qu'il dut confier sou amertume, car les camarades, avec le capitaine, étaient partis sur les bords de la rivière faire tranquiUement l'exercice, comme un jour de paix.
L'ordre était général pour le régiment ; mais le capitaine Puche avait une manière si paisible de le faire exécuter, qu'on lui doit ici une parenthèse pour présenter sa curieuse personne.
Le colonel et les autres officiers avaient, depuis cinq jours, la bouche vibrante et toujours prête h quelque , allocution patriotique. Lui, pas encore une fois, n'avait parlé de la guerre. Il y allait sans trouble ; mais l'événement ne lui suggérait aucune phrase enflammée: il n'était pas avocat; il était capitaine ; c'est-à-dire que, d'abord, avant
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de songer à la bataille, qui était pour lui comme pour ses hommes, l'inconnu, il pensait : « Mon premier devoir est de m' occuper de leur nourriture et de leur entraînement. » Il ne disait donc pas: «Soldats... la Patrie... la Gloire... le Drapeau... le Sacrifice... le Sang versé... » Non; il disait : « Mes enfants, avez-vous du philopode? Les pommes de terre sont-elles cuites? Tous les hommes ont-ils touché leurs vivres de réserve ? »
Cette sollicitude, d'ailleurs, n'était pas comprise. Le peuple français est amateur de discours un peu ronflants. Ce chef, & la conscience méticuleuse, toujours occupé de détails terre à terre, ne satisfaisait pas, chez ses deux cent cinquante soldats, le goût du panache, que les Parisiens surtout ont dans la moelle des os. 11 les fatiguait par ses questions. Et eux ne voyaient pas le bien-fondé de ce contrôle et de ces attentions.
Quand à quelques kilomètres de l'ennemi, il commanda des exercices avec la même lenteur minutieuse que si la guerre n'était qu'une hypothèse lointaine, il se heurta à une mauvaise humeur têtue. Les hommes ronchonnaient :
— AfaI salut!... On n'est pas ici pour faire le Jacques?... Pourquoi aussi qu'il nous ferait pas astiquer nos boutons !
On n'avait pas touché de tripoli : sans cela il y eût songé... Car l'astiquage, pour le capitaine / *
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Puche, était une des formes de la discipline, un des moyens les plus sûrs d'assouplir sa troupe, et de l'habituer à obéir, toujours. Chaque fois qu'il la ramenait au cantonnement, il disait en descendant de cheval: « Nettoyage des effets et des cuirs : je passerai moi-même me rendre compte. » Et l'ordre était donné sur un ton de bonhomie sérieuse.
La guerre ne changeait rien à cet homme singulier. Il restait en Lorraine ce qu'ilétait chez lui, dans le quartier provincial de l'Ecole Militaire, recopiant le soir des états de chemises ou de chaussures, sous sa suspension. Echantillon de bourgeoisie moyenne mais vertueuse, qui fait l'été des confitures pour l'hiver, et qui, toujours pratique, continue, pendant les plus grandes heures, à croire à l'importance de toutes les petites choses. Ces soucis d'apparence mesquine révoltent les esprits exaltés ; ils ne comprennent pas l'utilité et la force d'un officier-fonctionnaire, restant strictement à sa place et à sa tâche, sans s'absorber/dans des pensées qui paraissent plus hautes et plus larges, mais... qui ne sont peut^ être que divagations. La Guerre, la Vie, la Mort, fort beaux sujets qu'il est prudent de laisser aux civils : ils ont le temps d'y rêver. Un capitaine n'a pas de loisirs. 11 doit veiller sur « l'ordinaire » des hommes. Les ventres et les pieds, voilà son
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premier soio. L'étrangeté du destin, t'effroyable aventure qu'est l'existence & certaines heures, Vimmense point d'interrogation que la guerre eloue devant l'esprit, tout cela regarde des philosophes... non mobilisés. Le livret militaire avec son fascicule rouge, est une défense de s'attarder sur des problèmes sans solution. Le soldat agit : il ne pense pas. Dès qu'il pense, l'ennemi lui saute aux épaules. Le premier acte de la guerre, c'est un éleîgnoir sur l'imagination. Le capitaine Puche, qui en semblait dénué, était un chef pré- . cieuz.
Aucun de ses hommes, même Burette, ne s'en aperçut les premiers jours. Gaspard, qui pourtant n'allait pas îi la manœuvre, puisqu'il ne quittait plus ses feux, avait, dans son langage de faubourien, déBni l'emploi du temps de la compagnie par deux mots méprisants : « Exercices byzantins ! » et il voulait dire à. la fois « vieux jeu » et (' loufoques ». Puis il expliquait :
— Dans c' métier-là, faut pas essayer d' comprendre. Us nous possèdent et nous aut', on est qu' des matricules I
— Ahl faisait Moreau, tu vas fort!
Romarin, le garçon coiffeur de A..., reprenait
nerveusement :
— Moi, je suis ici pour me battre et je demande & me batbe !
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L'épicier Glopurte, lui, ne bronchait pas.
Quelquefois le gars Pinceloup, qui avait une balle rougeaude de campagnard cuit au soleil, disait, les mains aux poches, en balançant son gros corps maladroit :
— On les verra p't'être seulement point, les Alboches.
— Non, et ta sœur? disait Gaspard.
— Mon gars, y a pas d' ma sœur ; nous aut' on est réserve.
— Continue: tu m'intéresses!
— Si l'active, ell' faisait ben son boulot...
— Pauv'e pochetée ! D'où qu' tu sors ? T'es échappé d'un vase de Chine?
— J' suis pas pus bête equ' toi, mon gars !
— C'est pas q' t'es bête, c'est qu' t'es marteau I
— Quand même, on est là d'puis cinqjours; et eux ils sont foutus le camp ; pourquoi qu'ils l' sont foutus. . .
— D' quel patelin qu' t'es? dit Gaspard?
— D' Pin-la-Garenne, mon gars.
— Combien qu' ça coûte, par là, la graine d'innocents?
Le sellent Fosse entra dans la grange, en courant :
— On part ! Il faut êtr prêt dans un quart d'heure.
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— Où qu'on va ? demanda Moreau.
— On y va, cette fois ça y est ! Numérotez vos abatis !
— Sans blague ! cria Gaspard. T'en es sûr?
— Le colonel l'audit devant moi à Puche.
— Ah les poteaux ! Ça c'est la vie !
11 s'était jeté sur Pinceloup, et il le fessait de toutes ses forces :
— Eh ben, mon gars, t'avais du flair î Pinceloup était devenu pâle. L'épicier Clopurte
aussi. Romarin rayonnait. Gaspard fit valser Burette :
— Et toi, t'entends donc pSs?
— Si, si, j'enteudsl
— Et t'es pas content?
— Je suis content!
— Alors faut rigoler, mon copain I On va voir si l'Alboche c'est tout lard ou cochon I
Et dans la façon dont il chargea son sac en faisant : « Oust, Azor, & nous deux 1 » il y avait tant d'allégresse, que les plus mous eurent de la honte. Il les Sxait de ses yeux luisants, et il disait, la lèvre humide :
— On va enfin pouvoir s' cogner, sans qu' les flics îl^ aient rien à voiri
Le régiment partit.
11 faisait un bon temps vif, avec de petits coups de vent qui donnaient du jarret à cette
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colonne de troupes fraîches, toutes neuves, au premier jour de leurs misères. Gaspard, en marchant, fumait, parlait, chantait, mangeait. De temps en temps on le voyait avec deux fusils : Moreau secouait un prunier. Il rapportait des prunes dans son képi. Vingt mains se tendaient, vingi bouches s'ouvraient, et on recrachait tout sur la route : ce n'était pas mûr : « Pouah ! Saloperie ! 1) Deux minutes plus tard, Moreau portait deux sacs : Gaspard s'était coulé dans une ferme. II reparaissait en sueur, les houffées de sa pipe plus pressées que jamais, et, reprenant sou bagage, il montrait aux amis :
— Du beurre, voui, du vrai beurre ! Pis qui sent pas : colle ton nez d'ssus. Et ça... et ça... devine?... D' la bleue, Ferdinand, c'est d' la bleue !
— Ah dis donc, faisait Moreau, tout comme avenue du Maine !
C'était si bien comme avenue du Maine, qu'on rencontra des autobus de'Paris, une file de douze, tout un convoi de ravitaillement. Gaspard s'inquiéta de t( l'arrêt facultatif. » Moreau imitait une grosse dame : " Conducteur, soyez poli I » Même les campagnards qui se rappelaient des voyages dans la capitale — l'Exposition ou le mariage d'un parent — s'égayaient à retrouver des souvenirs dans la bouche de ces blagueurs
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de Parigots. Et on oubliait le poids du sac et les montées.
L'entrain était même revenu à Pinceloup et \ Clopurte, car on n'avait pas l'air d'attaquer souvent l'ennemi. La campagne était sereine, toute au beau temps qui l'animait. Collines molles et vallonnements larges, dans lesquels le régiment s'enfonçait sans effort, pour regrimper avec un re&ain de cbauBOn, que Gaspard, nez en l'air, lançait aux nuages ;
Paraît qu'la cantinière, A de tous les cotée, Par devant, par derrière.
Des tas de grains d' beauté.
Elle ea a des pieds jusqu'aux seins ; On raconte un tas de machina ; Vous n'y qui qui Vous n'y com com Vous n'y comprenez rien.
Tout à coup, — il venait de terminer le couplet — l'air fut ébranlé comme par un coup de gong sourd, lointain et formidable, dont l'écho parnt un grondement de la terre. Il n'y eut qu'une voix : « Ah... le canon ! »
Gaspard renifla; d'un coup de rein il remonta son sac, dont la marmite et la pelle brinquebalèrent, et il fit de sa voix traînante :
— Bong ! Et allez-z-y ! Ça leur leur-z-y fait toujours un marron su 1' coin de l'œil !
Ce mot fut un succès. On avait beau marcher depuis six heures, les hommes étaient gaillards, bavards, joyeux. D'ailleurs, une nouvelle admirable courait les rangs : la révolution venait d'éclater en Allemagne... oui, la révolution. Alors, ils se tapaient les coudes : « Ah I dis donc ! », mais ils n'étaient pas surpris, car depuis le 2 août la chose était prévue. Est-ce qu'un peuple ne se retourne pas toujours contre ses chefs, quand il voit tant de voisins lui tomber sur le dos ?
— L' copain Burette l'avait dit, remarqua Gaspard, et un type qui sait les choses.
— C'était forcé, fit tranquillement Burette, !a face épanouie et le képi sur l'oreille. Dans les journaux, tout le monde le savait. La coalition contre l'Allemagne, c'est pour elle, au bout d'ua mois, la guerre intérieure, la banqueroute ou la famine.
— Parfaitement, dit Gaspard, et ils en sont p' t' être à bouffer leurs semelles de bottes à la croque au sel !
Le capitaine longeait la colonne sur son cheval.
— Mon capitaine... y a la révolution en Allemagne?
Puche répondit simplement : « On le dit n et
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il n'expliqua rien de plus, parce que sa bête éacrrée le secouait en se cabrant.
— Allons, Cocotte... ma petite Cocotte...
Gaspard se mit h rire :
— L' piston, il s'en fait toujours pasi
Une heure après on atteignit un village. Arrêt : cantonnement ; on n'entendait plus du tout le canon.
— J' lai ben dit, déclara Pinceloup, les Albocbes on les verra point.
Le fait est que ce nouveau village lorrain semblait paisible et loin des batailles. Il était pauvre comme le premier, avec des murs fendus de lézardes et des fumiers sur la route, mais il faisait une journée d'été si bienveillante pour la misère, que le dénûment de toutes ces bicoques semblait plus curieux que pitoyable.
— Où qu'on est ? demanda Gaspard à une vieille femme, qui, d'une clé rouillée, essayait d'ouvrir sa grange pour la compagnie.
— On est... on est chez nous, pardi ! grogna la vieille.
— Mais... est-on loin d'chez eux?
— D'ici à Metz, ça fait huit lieues.
— Huit lieues ! Oh, y a du bon... on est réserve, faut pas s'en faire... Les copains, eh les copains, on va toujours s' taper la cerise avec une bonne soupe mitonnée !
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Sitdt qu'on s'arrêtait quelque part, Gaspard jetait dans un coin sac et fusil. Il disait : « J' balance mon bazar. Burette, veille dessus. » Et il courait n chercher le frichti. )>
Ce soir-l&, il voulut lui-même aller à la distribution de viande, pour être servi honnêtement. A A..,., n'avait-il pas dtné avec le boucher; c'était un poteau.
Les chariots de ravitaillement se trouvaient massés sur la place de l'église, et dans une voiture à claire-voie, où étaient suspendus d'énormes quartiers de bœuf, oq apercevait le monstre-hercule à la tête rasée, avec sa petite mèche dansante, qui faisait rire tous les hommes accourus. Il apparaissait et disparaissait entre des cuisses sanguinolentes, des épaules et des carcasses. Les manches troussées sur ses biceps, il soulevait, pesait, raccrochait. Et il plongeait, fouillait, s'enfonçait dans l'intérieur des bètes ouvertes; puis, il les dépeçait avec couteaux et scies, et parmi ces paquets de chair morte, il avait l'air de se livrer à un carnage pour rire, le geste mou, les yeux farceurs, essuyant du bras le bout de son nez ruisselant.
— Pour moi, dit Gaspard, tâche equ'ça soye pépëre. Une entrecôte, pis qui s' pose là.1
Le boucher le regardait avec malice :
— M'sieu est-il chargé d' la cuistance ?
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— Un peu, dit Gaspard, les aut' veulent pas en foute une datte 1
Et il le disait avec orgueil, car il savait bien que dans une compagnie il y a deux hommes importants : celui qui la mène et celui qui fait la soupe ; capitaine et cuisinier, piston et cuistot. Lui, il était le cuistot.
La guerre, pour le soldat, pour l'homme qui «sert»), au sens le plus esclave du mot, c'est surtout une longue suite d'épreuves pour le corps, la marche avec tout un bagage sur les reins, les veilles, les suées, le froid, toutes les peines et la faim surtout, la faim qui est la grande ennemie avec la mort. Mais à la mort on ne songe même plus quand les courroies du sac étouffent la poitrine, ou quand les pieds semblent enflés et plus pesants que les godillots. D'ailleurs, la mort, parfois, tue d'un coup, sans souffrance, tandis que la faim vous talonne une armée pendant des jours et des jours. Elle ne terrorise ni n'anéantit. Elle angoisse, elle affole : et quand elle tient ses hommes et qu'elle en fait des loques ou des fauves, il n'y a plus d'obus qui comptent et l'ennemi n'est qu'un petit péril. Aussi, quel homme précieux, l'homme qui fait manger, l'homme de la soupe chaude, grfLce à quii on lutte avec la fatigue, on dompte le sommeil, on trouve un mot de blague, OD a... les larmes aux yeux de bonheur.
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Gaspard sentait tout cela, et dans son amourpropre de Parisien si heureux d'être indispensable et un peu vanté, tout de suite, de lui-même, il s'était mis au fricot :
— Ayez pas peur, J'vous ferai ça k l'oseille. Rien, dans la vie, ne le disposait à la cuisine.
Il était débrouillard, mais l'habitude d'acheter et de préparer des escargots ne l'aidait nullement k faire la soupe. La sienne fut une « lavasse » déplorable. Gaspard était l'homme-jus. Sa viande fondit: il noya l'escouade. Pourtant, il y avait de la fierté dans sa voix, quand il déclarait : « C'est cuit. Bouffez ! » Et les hommes qui savaient qu'un cuistot est sensible, n'étaient pas chiches de compliments. La bouche pleine, ils s'arrêtaient de m&cher pour dire : « Ch'estbath... »
— Bein, faisait Gaspard, j' sais m' débrouiller; j'ai trouvé du beurre et des oignons. J' crois qu'y a c' qu'il faut, pis qu' c'est foutu.
Et les autres, s'inondant l'estomac de leurs cuillerées d'eau chaude, reprenaient:
— Pour ça oui... quant à ça... ah, ça... tu sais y faire.
— Il ne manque, dit Burette, qu'un petit verre de vin d'Espagne.
11 était voluptueusement allongé dans la paille, pieds nus et remuant les doigts pour se délasser. 11 regardait la grange immense, avec ses murs
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poussiéreux, ses poutres Termoulues et ses toiles d'araignée si épaisses que quelques-unes avaient un air de vieilles quenouilles pendant du toit. — Il y avait des coins et des recoins, des trous noirs comme des nids sinistres, et du foin par paquets, pële-mèle, embaumant, entêtant, tout un champ ratissé qu'on avait tassé là. — La uuit tombait. On avait poussé le grand portail ; il n'entrait plus qu'un filet de lumière mouvante sur les hommes, dont les têtes, dans l'ombre, prenaient des formes étranges. Dans le fond, certains déjà ronflaient. Gaspard reprit sa chanson :
Parait qu' la cantinière,
A de tous les côtés,
Par devant, par derrière.
Des tas de grains d' beauté...
La compagnie s'endormit en riant.
Le lendemain matin, il pleuvait.
— Allons, fit Gaspard en s'étirant, l'embêtement qui commence! Avec c'te flotte-là, où que j'vais faire mon frichti?
Burette grogna eu se mettant sur ses pieds.
— Oh! mes reins... saloperie... moi, je ne couche plus comme ça. Il me faut un lit. C'est déjà suflisant de ne pas avoir sa femme.
« Bong ! » Le canon recommençait. Moreau dit :
— On doit être en train tî' leur prendre Metz.
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— Metz ou pas Metz, dit Gaspard, où que j'vais foire mon frichti 7
— Tu nous poisses avec ton frichti, dit Romarin qui prêtait l'oreille.
— J' te... comment tu dis ça... J' te poisse? Ben, mon bonhomme, tu peux toujours, comme hier, me d'mander un morceau sans gras. J' t'aurai & l'œil, toi. Âbl j'ie poisse, non mais c' culot I
— Allons, dit Burette, pas de dispute. Vous feriez mieux da me trouver des œufs frais.
11 se frottait le ventre.
— J'ai faim,
11 prit Gaspard par le bras.
— Viens visiter les poulaillers.
Gaspard, dans le village, recommença:
— C'est mon frichti qui m' turlupine...
— Tu n'as, dit Burette, qu'à te mettre ici, derrière l'église, sous cet auvent qui ne sert ft rien.
— Faudrait pas aussi que 1' curé il s'aviserait de m' dire qu' ça y plaît pas.
— Le curé est brave homme, comme tous les curés.
— Oh ça, là-dessus, faut pas m'en faire un plat, dit Gaspard. Les curés j' les connais, comprends-tu. J'y ai goûté, pis j' les digère pas.
— Qu'est-ce qu'ils t'ont fait? dit Burette... mais en me racontant ce qu'ils t'ont fait, ne perds pas de vue que je cherche un poulailler.
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— Des poulaillers, 1' en pleut! Tiens, une tite boite gentille, on va taper là-nedans.
Il cogna & la porte et repiit :
— Les curés, c'est des types & galette: j'sais c' qu'y a dans leurs troncs. A douze ans, vieux, quand ma vieille elle m'a fait faire ma communion. . .
— Cogne plus fort I dit Burette.
— Eh là, y a donc personne? Àh 1 dans c'patelin-l&, z'auraient besoin d' venir faire un tour à Pantroche... Bong!... Encore le canon! Tu parles d'une vie, c' que ça m' dégoûte... mais pas encore tant que les curés !... À douze ans, vieux, j' m'amenais au catéchisse avec des baleines ed' corset, où qu'y avait de la glu ; pis alors on pdcbait dans leurs tirelires. Àh I si y avait quèque chose comme sous !... Seulement, quand on était pincé, fallait voir c' que 1' suisse il nous tassait !
A ces mots, la porte de la maison s'ouvrit, et le curé du village lui-même apparut sur le seuil.
— Bonjour, messieurs... Qu'est-ce Qu'il vous faut?
Gaspard en recula de stupeur.
Burette dit :
-~- Excusez-nous, monsieur le curé, nous cherchons des œufs.
— Il m'en reste. Entrez donc.
C'était un grand prêtre lorrain, à larges pieds,
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carré d'épaules, le teint liâlé et le regard dur, mais accueillant quand même, et qu'on sentait plein de vie. Il dit :
— Vous accepterez bien du même coup un verre de vin.
Le nez de Gaspard en remuait de surprise. Il bredouilla :
— ... Dame ça... m'sieur 1' curé sait c' que c'est...
— Et s'il vous faut du tabac, dit le curé, du chocolat, des crayons, du papier, vous n'avez qu'& faire votre commande. Avec ma bicyclette je vais à Verdun tantôt.
— Ah ça... ça... c' t' épatant, fit Gaspard, pasque le fait est qu'on trouve pus rien... J' veux bien du chocolat,... pis du foin pour ma pipe... Ah, hein. Burette, ça c't' épatant !
— Et vous aurez tout ce soir, dit le curé. Seulement, après, il faudra entrer en Allemagne.
— Et comment ! Pis si on peut leur chiper leur Guillaume...
Le curé dit :
— Pouh! Qu'est-ce que vous en feriez ?
— Oh ! dit Gaspard, c'est pas pour 1' faire empailler, ni r monter en épingue à cravate, mais r tenir comme ça, pis y dire dans les yeux : « Crapule, va, vieille crapule; tu t'reods-t-il compte de c' que t'as fait ? »
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On refrappait & la portç. C'était Moreau, tout essonfDé.
— J' vous avais vu filer. Tout d' suite en tenue ! On décampe encore !
— Allons, dit Burette, pas le temps de gober un œuf!
— Oh ! ils commencent à nous courir su l'haricot! dit Gaspard.
— C'est la guerre ! fit le curé eu riant. Je regrette pour le chocolat et le foin.
— C'est pas vot' faute, dit Gaspard. Sale métier! (Il vida son verre d'un trait.) Là-nedans, r plaisir, c'est d'embêter les gens.
Et ils grommelaient tous trois en retournant vers leur grange.
— On n'était pourtant pas mal, disait Moreau.
— J'ai assez trotté hier, disait Burette.
— Ah, pis... pis, disait Gaspard, on allait s' mettre quèque chose dans la lampe, pasque t' sais, vieux, 1' curé, l'était bath ! Pour un curé, ça c't un curé !
En chargeant son sac, en se mettant en route, après deux kilomètres, il en parlait encore.
— Moi, j'en ai connu des curés, mais des curés comme c' curé-là, ça,' il m'en bouche une surface!
— Tuesjeune, dit Burette; donne-moi du tabac. 1) reprit, sortant sa blague, qui était une vessie
de mouton avec un cordonnet vert :
— J' dis pas qu' tons les curés iU soyent des mauvais gars, mais dis c,' que j'ai tu, eom.prends-tu.
— Oui, t'es beau, dit Burette. Donne-moi une feuiiie de papi«t à cigarettes.
— Pis avec ça ?
— Une allnraetie.
— Alors, t'as apporté qu'ta gueule pouroracher?
— Et mes ouïes pour t'entendre. Continue.
— J 'ai rien à continuer. J' dis qu' ce curé-ïà c'est du prêtre ; 'c'est pas d' la saloperie. Il sait offrir un verre. Sans compter. . . que j' Tai bo trop vite et que j' suis encOTe à sec.
Aussi, quand on passait d«vaat une maison et qu'une femme paraissait sur la porte, il «riait :
— Eh, la p'tite mère, ri<^ pour la gorg« ?
L'autre regardait sans répondre. Un enfant ac~
courait dans ses jupes. Gaspard lançait :
— Bonjour, la fleur. Fais risette À papa.
La pluie avait cessé. Mais les routes, en une nuit, étaient devenues de la boue collante sous les roues des voitures, des charrois, des caissons qui défilaient toujours, forçant les hommes à se tasser sur les bords et même dans les fossés. — fiong 1 Le canoh se rapprochait. Des coups plus fréquents. Pinceloup ne disait rien. Gasr pard déclara : « C'te fois, on court les voir. J' vas demander au piston, »
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H revint en riant. Le capitaine avait répondu : « Aujourd'hui> «hique howame maof era sa boîte de singe. »
— Un vrai type, dit Burette. Quand nous serons sons les baUe^, i\ demandera encore ; « Est-ce' que cbaque escouade a ses brosses b ciragie ? n
— Avec tout ça, dit Moreau, on imt pas »oavent la pause.
— Et la révolution en Allemagne n^est pas ooBSrmée, soupira te argent Fosse, q;ai était éreiaté let lugubre.
La pluie recommença^ la boue s'épaissit. Le pays était plus mamelonné, avec des descentes brusques où les sacs meurtrissaient les dos, et des grivHpettes plus 4»res où tes jambes peinaient feptte.
— Oh, ça m* va pus c' truc-là, dit Gaspard.
Quand on tourne k dos & la Toar Eiffel, moi j' m'embête ! '
— On tour^oe a»mi le dos & «a femme, dit Burette.
— Les ch(\veux commenoeBt à, m' baver, dit Moreau.
— Crense une betterave, dit Gaspard, pis foustoi -^danis !
On eBtealdit des coups de sifflet. Un arrêt brusque ; un lemoas ; «on s'écraea dans le fossé ; on forma les faisceaux.
— Alignez-vous, grommelaient les sergents.
— La ferme I répondait Gaspard.
Et sous la pluie fine, le r^iment fumait, répandant une odeur de cuirs et de laine mouillée.
Le temps de vider un fond de bidon, de se lancer quelques injures : « Naturellement I Toi t'as rien, jamais rien, faut toujours qu'on t' fournisse ! » Et la colonne repartit.
Le capitaine Puche marchait à pied, à côté de sa compagnie, mais tout en marchant, il donnait des conseils pratiques sur la manière d'ouvrir les boites de singe avec un fort couteau : u N'en ouvrir qu'une pour deux ; quand c'est ouvert ça ne se garde pas, etc., etc.. »
— Oil c'est qu'on va? demandaient les hommes.
— Nous nous rapprochons, dit le capitaine, nous sommes soutiens de l'active.
— Alors, on va se battre aujourd'hui ? dit . Romarin, les yeux brillants.
— Je ne sais pas, fit le capitaine Puche. En tous cas je tépète : vous avez droit à une boite de singe par homme.
On y avait droit, mais il manquait le temps pour la vider à son aise. Sitôt qu'à un arrêt Gaspard avait réussi à en ouvrir une, un coup de sifflet aigu faisait se redresser les hommes, et il fallait s'emplir le bec en marchant, ce qui assoîffait d'étrange façon.
Vers le soir, il ne pleuvait plus. Le ciel s'était ouvert ei le soleil moatré, et il se couchait audessus des collines droites de l'hori/on, sanglant et merveilleux, donnant & la campagne inondée un air sauvage, comme la guerre. On faisait la bfite de somme depuis une dizaine d'heures, et Moreau boitaillait. La nuit vint sans qu'on ralentit. Chacun avait fini sa boule et allait silencieusement, le cou tiré, la tôte basse, relevant le sac d'un effort tous les cent m&tres.
Pas de lune. La plupart avançaient, les yeux clos, donnant du nez sur la gamelle de l'homme qui marchait devant.
Vers minuit — au bout de quinze heures — Gaspard lui-même, la gorge sèche et les pieds en compote, sentit une fatigue plus forte que sa verve. Alors, il commença à grogner :
— Pourquoi qu'on nous dît rien de c' qu'on fait? Pourquoi qu'on nous traite comme des veaux? J' les en préviens: j' vas tout plaquer!
Les, c'était l'Etat-major, les généraux, la France. Et il ajouta :
— A quoi qu' ça r'ssembe de patouiller comme ça ? Quand j' veux poisser un bonhomme, j' l'attends au coin d'une rue ; j' tricote pas des pieds foute la nuit !
Des voix presque haineuses l'approuvèrent.
Les hommes étaient à bout ; mais le capitaine
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Puche, qui avait entenctu, demanda en se glissant le long des rangs : *
— Gaspard, toi et Moreau, je parie que vous ët«8 les moins éreintés.
— -Oh ! ça... dame, ça... ça s' peut, dit Gaspard. Et il se redressait.
~ [^li bien, vous allez partir avec le fourrier nous préparer une bonne soupe k dix kilomètres d'ici. Le régiment ralentit.
— -Une soupe?,., oh! çacoUe... bon, ça colle. Poussant Moreau du bras, il sortait déjh de la
colonne pour la devancer.
-— Et si on trouve des huitres, on les prend?
— Prends-les. 11 y a du boni : la compa^ie les paye.
Il ne trouva pas d'buîtres, mais au petit jour, un canard égaré près d'une ferme. Il se jeta dessus et le porta sur son bras durant plus d'une heure, le caressant et disant à Moreau : « C'est mon caQar...ade de combat. » Puis, dans le champ où il reçut l'ordre de s'arrêter, il lui tordit le cou et l'accommoda.
Il alla au bois, il déterra des pommes de terre, il trouva de la « flotte », de « la légume » et un abri pour faire tirer son feu. Grâce à Gaspard, quand la compagnie arriva, la Faim se mit à table et la Fatigue s'évanouit.
Ah \ on ne remarqua pas, cette fois, que les
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patates nageaient dans trop de jas. Quoiqu'il ne sentit rien, c'était du bon jus chaud, avec des morceaux de choses nourrissantes, uu régal pour toutes ces houcbes avides.
Gaspard avait de la joie rien qu'à les regarder.
Riais ce ne fut qu'un court répit. Sitôt lestés, tandis que plusieurs déjà s'endormaiesl, nez sur la terre, le long de la route, l'ordre arriva de reboucler les sacs : on repartait tout de 9uitei> Alors, ils se précipitèrent sur la marmite dont Gaspard avait dit ; « Ça, c'est V ca(é ! » et ils tendaient leurs quarts, se disputant entre eux.
— Servez-vous ! cria Gaspard.
U rebouclait son sac.
Pais il vint à son tour, et il ne trouva que la marmite vide et renversée.
— Àh, les chameaux ! Ils ont tout bu !
Brusquement, il entra dans une fureur dangereuse. Il Quoi, on avait tout chauffé, sans y en laisser... à lui... lui qu'avait fricoté, et pas encore poBé ses fesses! » Mor«au essaya de l'apaiser; un lieatenant s'en mdla ; rien n'y fit. Il déclara qu'il ne se battrait pas, qu'il aimait mieux devenir boche, et qu'il allait se faire « porter pftie. »
On repartit. 11 traînait les pieds et il avait des soubresauts de colère.
Temps chaud, pesant; l'air semblait mort; rien ne bougeait plus, — quand soudain les gronde-
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ments du canon recommencèrent, précipités. Les hommes étaient abrutis de fatigue, mais ils sentaient leur poitrine un peu angoissée. Cett« fois, c'était bien la bataille qui s'annonçait pour eux. — On traversa une plaine de blé, on longea des bois, on côtoya tout un village qui parut vide et mort, et on aperçut, à un tournant, la route qui, lentement, tout droit, grimpait vers une crête pointue. Qu'est-ce que le régiment allait voir de là-haut?
Grand Dieu! il vit... ah! les cœurs se serrèrent et presque s'arrêtèrent, et il monta d'abord de ce troupeau d'hommes comme une rumeur d'effarement et de désolation ; car brusquement, le régiment venait d'avoir la première vision poignante de la guerre : l'horizon tout en flammes.
Les Allemands étaient là. Cette ligne de feu, c'était eux. Ils faisaient flamber les villages.
L'âme de Gaspard sauta. Il décida de rester Français. /
Puis, en avançant toujours, tous les yeux rivés sur cet immense spectacle d'horreur, on commença de croiser la flle interminable et lugubre de tous ceux qui se sauvaient, bétes et gens : femmes, enfants, vieillards, entassés dans de mauvaises charrettes, pressant du fouet de vieux chevaux dont l'armée n'avait pas voulu.
Dans l'affreux désarroi du départ, à cette'minute
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déchirante où tout semble précieux, ils avaient jeté pèle-mâle des bardes et de la literie sur les Toitures, et leurs visages d'angoisse émergeaient des ballots entassés. — Gaspard serra les poings :
— Ah! les sales brutes!... J'en rapporterai d' la peau, voui d' la peau !
La route se resserra. Le régiment fit balte pour laisser s'écouler ce troupeau humain gémissant et affolé. Infirmes, femmes enceintes, des chiens, des veaux qu'on avait attachés, qu'on tirait, qu'on poussait, qui meuglaient.
Les cheveux dans les yeux, une femme sanglotait, qui, dans la confusion de ia fuite, avait perdu un enfant sur trois, et les deux autres, pendus A ses jupes, pleuraient éperdument. Gaspard dit à l'aîné :
— Pourquoi qu' tu gueules, p'tit gars?
— Y a Clémentine qui s'a perdue....
— C'est ta tite sœur? Ben, on f la rapportera ta tite sœur ! Tu vois bien qu'on y va, nous aut', et on est des poilus !... Pis, y a les Russes, de l'aut' c6té...
11 prononça ce mot « Russes », d'un ton si admirable, si chaud, si convaincu, que les larmes de l'enfant s'arrêtèrent. Elles s'arrêtèrent aussi, parce qu'il sortait de sa musette ce qu'il avait de plus précieux : son reste de chocolat, et une boite ronde :
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— Prends ça; c'est du pûté d' foie d' ia rue d' U Gaîlé, qa ma vieille ell' m'a dit : « Tu 1' boufferas qu' si t'es blessé, m Seulement, ehiale pus, ou gare!
Et il le menaçait de sa large main, ^ui avait l'air terriblement protectrice.
Mais il faliail &ler, suivre les camarades. U lui ftt encore : « Au r'voir, bonhomme, on ser'verra; j' te rapporterai un casque à pointe I » Puis il se mit à courir le long de cette caravane sinistre, répétant à s'égosiller :
— Vous en faites pas, les vieux 1 On va vous venger ! On est des mecs ed' Pantruche !
Et il serrait nerveusement la crosse de son fusil.
On marchait, on marchait. Il n'était plus question de fatigue, tant les hommes étaient excités. Non point qu'ils eussent la langue aussi déliée que Gaspard. Presque tous muets. Mais ils voyaient des choses si nouvelles et si tragiques !
Devant un groupe de maisons qui dominaient la plaine, et d'oîi l'œil embrassait un large morceau de pays en tratn de griller sinistrement, trois femmes, «ue vieille, deux jeunes, sans doute ses tilles, les mains crispées, la bouche tremblante, regardaient et pleuraient, avec un air de détresse à crever le cœur. Elles étaient immobiles, sans gestes, et elles balbutiaient sim-
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plemeot, devait ces viUag'es on ilammes, où U fureur àe l'ennemi se dénonçait par des éclutements plus lumineux , elles balbutiaient , les malheureuses :
— C'est à nous maintenant... à nous demain... c'est noire tour 1
Et elles s'appuyaieat du dos contre leur maison, leurs vieux murs, tout leur bien, qui était condamné, puisque les k barbares u avançaient.
Aussi, les « barbares i> on n'osait pas, comme aurait fait Gaspard, marcher carrément sur eux. On les voyait pourtant là-bas ; on était à quelques kilomètres ; on ne filait jamais da&s leur direction- Pourtjuoi ?
Moreau eut une idée :
— On va les prendre ed' {laac.
— Ed' flanc... t' m'as l'air ed' flanc, dit Gaspard indigné. C'est- il des façons d' premire cl" monde !
U aimait la ft'anchise et les coups directs ; mais il se consola encore avec les Russes.
— Ou doit attendre eux aut', là-bas.
Qui ça?
— Les Cosaques ! Nous, on va les énerver jusqu'à c' que les Cosaques — (et ça fait vite, t' sais, les Cosaques : j' les ai vus au cinéma) — jusqu'à c' que les Cosaques ils leur tombent su 1' poil.
— Je ne oomprendB rien, dit Burette, car les
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Basses, depuis trois semaines, doivent avoir tant
avancé chez eux... Alors eux-, comment ont-ils le
culot de s'amener chez nous ?
— Y a rien à comprendre, dit Gaspard, c't' un truc à (ourner fou !
Et on marchait, on marchait toujours, — Presque tous clopinaient ; on ne voyait plus de rangs alignés.
Maintenant que la route était redevenue libre, et qu'on ne pouvait se parler qu'entre soi, la fatigue, de nouveau, pesait sur le régiment. Le soleil brûlait les nuques.
— Faites ouvrir les capotes, ordonna le colonel.
Pinceloup ronchonna :
— Capote ou pas capote, j' vas m' laissser aller dans r fossé et vous continuerez sans moi.
— Tiens, parbleu, dit Gaspard, pis on t'apportera du Boche tout tué ; t'auras pus qu'à 1' faire rôtir!
— J'ie ferai mieux rôtir que toi... Si j'plaque, c'est qu'j'ai rien bouffé. Avec toi on bouffe que d'ia flotte : c'est dégueulasse I
Gaspard rougit :
— Quoi qu' tu dis ?
— 3' dis qu' si t'as pas entendu, tu peux toujours m' téléphoner.
instant critique : tout le monde le sentit. Il
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fallait choisir entre la vérité... et la soupe, si délayée fût-elle !■ On a'hésita pas. Vingt têtes farîeuses crièrent au mécontent : « Non mais, t'as tout d' la vache ! Tu voudrais-t-il des bécasses ou du saumon? Pis avec ça? Ah ! c' te panouille ! »
Gaspard se rengorgea, il était le <( cuistot x, l'homme indispensable, celui qui a le plus de flatteurs et qu'on ne discute pas, parce que la discussion, c'est le jeûne.
Burette, que la chaleur rendait affreusement rouge, soupira :
— Parler de soupe ! Moi qui n'ai envie que d'une glace! Ab!... s'asseoir à. un café et commander : « Une glace ! »
Les pieds levaient un flot de poussière et les hommes étaient gris, même des cheveux et de la barbe.
— C qu'on est foutu ! C'est 1' moment de s' marier.
On commençait à voir des lâcheurs qui s'asseyaient sur le bord de la route, s'éventaient, s'étendaient, et derrière la colonne, entre le dernier rang et le cheval du major, il y avait une cinquantaine de traîne-pieds, boitant à gauche, boitant à droite, tirant leur sac k la main, avec l'aide d'un camarade. Le capitaine Puche s'émut d'en compter dix de sa compagnie. Il venait d'apprendre du colonel qu'il restait six kilomètres
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pour atteindre ud village éloigné des Allemands) où on caûtonntrait la nuit. Il n'y avait don« qw'un derttier effort k obtenir des hommes. On ne se battrait pas avant 1« lendemain ; on pouvait leur promettre du repos. Seùtement. . . ils marchaient depuis une trentaine d'heures, «t il est Malaisé de faire comprendre à une trowp* qUî ne court aucun danger imMéd^t, qu'on a besoin de son énergie et de son endurance. Il faut trenver nn moyen plus persuasif que les discours, et le hasard, bon diable, l'offrit au capitaine Puohe', sous la forme d'une barrique de vin qu'un paysan, qai fuyait, emportait parmi des ballots, dans tme pauvre charrette faite de deux édielles cPwsées. Puch'e arrêta sa compagnie, laissa passer celles qui suivaient, et il dit à l'homme :
— Combien votre tonneau ?
— Ben, fit l'autre... eh... ça dépend... pourquoi qu' c'est faire?... C't un bon p' tit via gtia du pays... Si j' l'emporte, c'est point que j' veux r vendre... Que prix qu' vous voudriez y mettre?
— Padbé reprit ;
— Soyez raisonnable... pour des soldats.
— Oh, les s(^dats... j' les coBnaisI On voit qu' ça, nous, des soldats... Une barrique ed ISO titr«s, l'prix... dame, c'est soixante-dix francs...
- Les voici, fit ie capitaine.
Et il appela : « Gaspard ! " "^
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L'autre accourut :
— Oette feiarriqué est pour vous. U y a du boni, je m'en sers. Il nous reste six kilomètres ce soir. Je compte que personxte ne flcuichera.
— Ah... ah, sans biagtie, mon capitaine! Faudrait être un dégoûtant pour rester en panne après s'être rafratehi !
— Alors, distribue.
Gaspard roulait des yeux ronds. Il prit !e tonneau i pleins bras, comme poui- l'embrasser; il le tourna sur la voiture, puis il fit défaire les seaux de toile et les hommes défilèrent un à un. Ils défilèrent deux fois : il y avait double ration.
Le paysan, pendant oe temps, épluchait ses billets, et quand il fut sûr de son compte, il empc»cha, disant :
— Avec tout ça, moi, j'ai pus ren à boire...
Sa plainte ne toucha personne, tant son vin
parut excellent.
Vin merveilleux; vin un peu chaud des derniers coteaux de France, qui coulait dans les poitrines de ces pauvres diables fourbus, donnant à leurs corps une poussée de joie et ranimant leurs idées gaies. Un quart de vin pour un homme éreiuté, c'est le délassement, te bien-âtre, ia langue émue, le cœur qui rebat et s'attendrit.
Oe» àenx mat cinquante soldats, leur tonneau vidé, prirent un air épique et gtotrieus. Ils «em-
blaient alertes : ils ne souffraient plus de leurs ' pieds. Les yeux brillaient ; les bouches riaient. Et ils regardaient presque avec des larmes de reconnaissance le chef tout simple et si tranquille, qui avait eu cette paternelle idée.
Le vin ! Quelle splendeur et quelle puissance ! Des hommes dont le moral est en loques, abattus, abrutis, il tous les transforme eu une troupe nerveuse, éveillée et qui repart en chantant.
Car tout de suite Gaspard reprit son refrain :
Paratt que la cantinière, A de tous les côtés...
— Àh non ! dit Burette que le jus de vigne rendait amoureux, pas ça ! Un air galant 1
Alors, l'autre cligna de l'œil et il se mit à entonner :
Mariez-vous donc ! tnariez-vous donc I C'est si gentil, c'est si bon !
Pourquoi rester garçon?
Allons,...
Mariez-vous donc !
Tout le monde de se tordre, même Pinceloup, et les deux premiers kilomètres furent enlevés dans cet éclat de rire.
Pour le troisième, ce sacré Gaspard changea de ton. Il devint tendre :
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En sortant du boU, J'ai trouvé trois filles.
Les trois sont gentilles, Et j'aime Us trois.,.
Burette était émoustillé. Il fctisait en souriant : « Ah, l'amour!... l'amour!... faut-il être béte pour faire la guerre... quand on peut faire l'amour! »
11 restait deux bons kilomètres. Gaspard encore se cheirgea de les « bouffer », en prouvant que le vin de France est un bienfait des dieux.
Il avait ôté sa cravate, relevé ses manches, piqué son képi au bout de son fusil, et blanc de poussière, qui collait sur sa sueur, les pommettes rouges, l'oeil enflammé, il chantait à tue-tAte:
Quand les femmes sont jolies, Quand elles vous font envie.
C'est l'effet du printemps, Goch...
Bong !... Bong !... L'horizon recommençait h gronder.
— Oh, ça va bien ! Ça d' vient la scie !
Et il reprit avec l'accompagnement lointain du canon :
Quand les femmes sont jolies.
Quand elles vous font envie (Bong!) C'est l'effet du printemps,
Cochon d' printemps, C'est... (Bong!) c'est épatant!
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Le Vin narguait la Bataille, et, généreux, il ' faisait oublier à ceâ hommes qtie là vie n'est qu'une. pauvre chose, et que le destin est bien amer.
Après du vin, voilà, qu'ils avaieât de la paille : pourquoi se « biler ? » ^^ On les arrfita dans un village évacué, morne et vide ; et ils ne virent point qu'il était dramatique aveo ses maisons malheureuses, et comme transiefe de peur, sans fuméeS) portes ouvertes, où tout marquait Id fuite, l'abandon et l'effroi, — juqu'à dee charrettes renversées sur la rolite, timons en l'air, désespérées^ Eux, ils marchaient depuis trentedeux heures. La fatigue leur revenant, ils étaient ■ un peu gris. Le corps mou, le cerveau vague, ils se laissèrent aller péle-môle et béatement sur la paille des granges.
Pourtant, Gaspard était trop énervé pour dormir; il avait des fourmis plein les mollets; il ne tenait plus en place. Après avoir, en vain, tenté de rester couché, il sortit respirer l'air de la nuit. Ses idées étaient confuses ; il pensait tout à coup à la mort, à son intérieur, à son gosse, à... 11 prêta l'oreille. Qu'est-ce qu'il entendait? Des beuglements prolongés et douloureux. Restait-il donc des bêtes dans ces maisons vidées de leurs habitants?
Une idée subite lui traversa l'espriti
— On a tout laissé, pardi... et v'U qu'çft crève de faim ! .
Il ne fit ni une ni deux. Il voulait en avoir le «sur net. Seul, dans l'ombre, il s'en ^lla voir « de bicoque en bicoque pourquoi qu' ça gueulait. »
Et alors, il fut vraiment beau cet homme du peuple de Paris.
Lui qui n'avait jamais préparé que des escar^ gots, — à la lueur de chandelles qu'il dénichait ici ou Ift, il SB mit en devoir de faire manger ces « bètes françaises » ahaudonnées.
Il entrait à tfttons dans les étables. Il sentait tout de suite si elles étaient chaudes d'un souffle vivant. Il frottait son briquet d'timadou, dont la petite lueur lui suffisait pour apercevoir de gros ~yeux noirs suppliants et des muQes avides. Il disait tout de suite : t< Voilà... chialez pus... on s'occupe de vous. » -— Il allumait âon bout de chandelle qui lui brûlait les doigts, il le calait sur un bas-flanc, et, marchant dans les bouses, jurant, donnant du pied dans des seaux, il essayait de leur u dégoter d' la boUslifaille. » — S'il n'en trouvait pas, il allait en rechercher k la maison voisine, et il expliquait aux bestiaux : M Faudra I' dire au patron, quand qu' c'est qu'il r'viendra. » Puis, avec son ton de bonhomie bourrue, 11 attrapait chacune des bêtes, donnait du fourrage aux veaux, disant ; n Les cochons !.. .
vont m' bouffer les pattes ! » et aux porcs il servait des jattes de son, criant: « Les vaches!... c' qu'ils sont goulus ! »
11 remplit des râteliers, retourna des litières, prépara des provisions, montrant : « Ça, patience... ça s'ra pour demain. »
Et les étables où il était passé redevenaient peu k peu silencieuses...
Il dormit à peine une heure, mais il était content, et ne se sentait plus fatigué. — Au petit jour, quand on annonça qu'on allait repartir, remarcher encore, toujours, — que de pas, mon Dieu, et que de peines ! — quand les troupes furent prêtes à s'ébranler, Gaspard offrit du lait aux copains, du lait trait de la nuit, qu'on refusa en se moquant : « Un p'tit vin blanc, voui, si tu * veux 1 » et on l'appelait « c'te vieille "nourrice ! i> — D'un coup de pied colère il renversa les seaux, mais il continuait d'être content tout de même. Il accabla tout le monde de son mépris:
— Heureusement, c'est pas pour vous, faces moches, que j'ai tiré tout ça.
— Pas pour nous?
— Non, probabel... Et j' voudrais voir vos poires, si vous traîniez des pis comme des ballons !
Les maisons qu'on quittait étaient perchées sur une colline. On paraissait, cette fois, filer droit vers l'ennemi, en dégringolant le long d'un
champ de blé. Le village, qui avait l'air de regarder partir le régiment, se chauffait au soleil et ne beuglait plus. Et Gaspard dit, se partant à lui-même :
— Les H bestioles » comme ça, elles pourront p't' ôtre attendre les Russes...
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Le régiment traversait un pays de grande culture, sans arbres, — rien que des avoines et des blés, avec des croix de pierre au coin des cbamps, — le morceau le moins pauvre et le plus pieux de la Lorraine, campagne toute blonde, presque rousse, d'aspect rude au soleil, et d'borizon si rectiligne et d'une couleur si uniforme que, même sous la pleine lumière du matin, on avait l'impression d'une terre forte, fruste et mélancolique. — Une chienne noire suivait les soldats, chienne affectueuse et affamée, dont les mamelles pendaient. Le canon n'arrêtait plus de tonner, et la bête et les hommes avaient des yeux inquiets.
Au bout d'une heure, halte ; faisceaux ; cassecroûte. La 2i°" compagnie fut seule désignée pour continuer la marche et s'installer à deux kilomètres, aux avant-postes.
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GAarARD if
— Ça m'étonne pas, dit Moreau,- toujours la fine 24- !
Gaspard disait contre fortune bon oœur. Il se mit à chanter :
Ils m'ont éreiaté mon violon,
Avec deux sous d' pommes de terre frites,, ,
Mais le capitaine Puche, dont le cheval dansait encore, ordonna le silence, parce que des uhians étaient signalés. II ât cela tranquillement, aussi tranquillement qu'il disait: » Allons... allons... ma petite Cocotte I » Et il annonça encore, sur le même ton : » qu'on avait déjà fait dea prisonniers, dont le moral était fort à plat, car ils n'avaient plus rien h se mettre sous la dent. »
— Enfin, ajouta-t-il, leurs ohus n'éclatent pas. Allons... allons... ma petite Cocotte 1
— Afa ben, on va rigoler I dit Gaspard.
— Nous allons surveiller les abords d'un petit bois, reprit le capitaine. Des patrouilles allemandes doivent rôder par li. H faudra avoir l'œil,
— Ça m' connaît, dit Gaspard. Aux-z'Halles aussi il faut l'avoir !
Et comme il s'était presque offert, lorsqu'on atteignit la lisière du bois, c'est lui qui fut désigné comme première sentinelle, en compagnie de Burette. ^- Ils s'en allèrent joyeux, faisant manœuvrer avec vigueur la culasse de leurs
fusils. Mais-Pinceloup les regardait partir et il reniflait de crainte pour eux :
— Vont p't' êt'e s' faire foute un mauvais coup...
Ils se placèrent dans les arbres, à deux psis d'une route qui sortait du bois, et coupait la plaine par son milieu.
— L' premier qu' j'aperçois, dit Gaspard, j'y fois son affaire, et je 1' questionne qu'après.
— On verra, dit Burette, il faut se méfier.
— Chut... écoute... j' croyais entendre... C'est qu' moi, j' les raterai pas... Au tir d' Cbftlons, vieux, j'étais un peu là, pour foute dans les silhouettes. Tais-toi, coûte voir...
— C'est toi qui parles.
— Tàis-toi donc, cré Bon Dieu !... V'iàquèque chose qui marche.
— C'est un lapin.'
— Ça se rapproche !
— Deux lapins.
— Fourneau ! Combien qu' t'as d' balles ?
— Quatre-vingt-dix.
— C qu'il est tourte, c' mec-là! Dans ton flingue, combien d' balles ?
— Huit.
— Huit et huit: seize, ça colle! L' premier qu'on voit, seize balles... Chut [...ça doit être un cavalier... Poteau, moi j' vise d'avance.
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— Ne fais pas l'idiot.
— Oh! dis donc!...
— Quoi?
— Une femme !...
— Vrai?... Appelle-la.
— Bouge pas... La vises-tu?
— Elle est gentille?
— Et comment !
— Seulement, c'est peut-être une Boche.
— Tourte au pot !... Hep, mamoiselle !
— Aimable personne... Enfant chaste et pore.
— Où qu' vous allez, mamoiselle !
Ils étaient sortis de leurs arbres, s'avançant sur la route, l'œil curieux, l'air galant, et ils avaient devant eux une jeune femme, peut-ôtre une jeune fille, au visage doux et ingénu' et tout surpris par cette rencontre. Elle fit :
— Des militaires I... Renseignez-moi, messieurs.
Ils répondirent ensemble :
— A votre service, mademoiselle : on est ici pour ça.
Alors, elle poussa d'abord un : « Ah 1 » en tenant son cceur, et en souriant.
— N'en peux plus... trop couru.*.
Et ils regardaient tous deux, avec un sentiment de tendresse presque hardie, cette petite poitrine essouflée, peut-être émue, qui devant eux pal-
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pitait, vivante et si troublante, car ritn ne remue les hommes comme un sein de femme un peu inquiet. Il y a tant de charme dans une poitrine charmante, assez petite et bien pHse. Les caresses que l'homme désire toujours, sont là," promises et presque offertes ; et il lui semble que la femme se confie, rien qu'en respirant devant lui. — Celle-ci, d'ailleurs, avait des yeux trop clairs, la bouche trop fraîche, les tempes trop blondes, pour qu'on ne oi:ût pas tout de suite qu'elle devait être sensible aux paroles d'amour, avec un cœur prompt et souple, qu'on voyait battre sous son corsage.
Burette se frisait U moustache. Gaspard, moins g:âné, avançait ta tête en, faiaaBt des yeux ronds.
— ■ D'où venez-vous comme ça, mademoiselle ?
dit Burette.
-^ Et oîi qu' vous allez surtont ? dit Gaspard. Restez avec nous: vous ferez not' fricot. Ks.,. on causera... Àh ! sans blague, heureusement que y suis pas marié !
Elle se mit à rire, les yeux baissés. Elle était gentiment mise, avec une robe légère qui dégageait les bras et le cou, un cou si jeune, des bras charmants, d'une chair un peu rosée, comme seules en ont les blondes, par un matin de soleil.
Gaspard avait posé son fusil contie un arbre pour avoir les mains libres.
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Elle dit, toujours eouriante :
— J'étais avec ma mèm là-bai ; elle, elle n'a pas peur ; elle prétend qu'elle les connaît, qu'elle les a vus en 70, mais moi, j'ai dit : « Merci, je ne reste pas ! » Ma mère est bien : elle loge chez le maire. On ne lui fera pas de mal. Et puis... elle est vieille...
Elle rebaissa les yeux,
— Oui... tandis qu'avec voua, fit Burette, ils auraient peut-ôtre été trop galants...
— Qu'est-ce tu nous sors, reprit Gaspard, t'es pas marteau ! Une gentille tite fille comme ça pour des Boches ? Non mais, regardes-y, tu t^ mouches pas du pied.
— Il ne s'agit pas de moi ; mais eux...
— Eux, qu'ils y vienuent, qu'ils mettent la patte dessus 1 Des fois ! J'aimerais mieux donner des fauitr«a au ohat de ma concierge.
La petite femme les regardait bien en face, amusée maintenant et enhardie par ce dialogue bizarre. Elle reprit :
— Enfin, messieurs... je vais tâcher de gagner Verdun... C'est par ici, n'est-ce pas?... Vous, bonne chance... si vous vous battez.
— Mais... mais, ût tiaspard, vous allez tout iV même pas vous en aller sans nous embrasser!
— Messieurs, je suis pressée...
— C'est pas long d' nous embrasser !
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— Il faut que j'arrive avant la nuit: pour les sentinelles, je n'ai que le mot de jour... vous, vous aviez de bonnes figures : je n'ai rien dit- Mais si j'en vois avec de mauvaises têtes, je ne suis pas longue àcrier; « Tu renne ! »
Us dirent en même temps :
— Turenne? C'est pas Turenne aujourd'hui.
Eile fit, plissant le front ;
— Ce n'est pas Turenne ?
— C'est Marceau.
— Marceau?...
Et elle les regardait dans le blanc des yeux. Est-ce qu'ils ne la trompaient pas? Alors, Gaspard la saisit brusquement et lui mit un gros baiser maladroit sur la joue, répétant :
— Mais voui, c'est Marceau !
— A moi l'autre joue 1 dit Burette.
Et lui la prit par la taille, d'une main indiscrète, qui montattvjusqu'à la petite poitrine si bien moulée et si tentante. <
Elle leur échappa en riant. Elle faisait : « Au revoir ». Et ils restèrent un peu benêts à se regarder l'un l'autre, les mains ouvertes, les yeux brillants, se redisant ;
— Ahl... Elle est mignonne!...
— Si elle est mignonne i
— Sans blague, elle est mignonne !
On vint les relever. Il n'étaient pas remis de
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leur émotioQ. Ils dirent k leurs successeurs : « Ayez l'œil, les poteaux : il passe ici des p'tites femmes bath!... Ahl pis mon viçux, bien balancées!... Des petits seins ronde qu' ça fait plaisir! »
Ils rentrèrent aux avant-postes, à la fois joyeux et pleins de regrets.
Là, rien à faire. Les hommes ronflaient dans un fossé. Ils s'endormirent aussi. Quand soudain le sèment les éveilla, les secouant aux épaules :
— Hé là !... Le capitaine vous demande.
— L' piston? Il nous rase... Qu'est-ce qu'il veut?
— Il parait qu'il y a une histoire d'espionne; une femme qu'on vient de pincer. Vous n'avez pas vu une femme, vous autres ?... Une femme gentille, à ce qu'on dit, qui cachait deux pigeons voyageurs dans sa poitrine. Et on ne remarquait rien. Elle avait l'air seulement d'une petite femme bien faite.
Le sei^ent parlait d'une voix nerveuse. Cette première histoire de la guerre lui excitait l'imagination, et les deux autres, qui se frottaient les yeux, l'écoutaient, stnpides et effarés. Gaspard balbutia :
— Mais... comment qu' c'est qu'elle était?
— Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas vue. Vous, l'avez-vous vue? '
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Us se levèrent. Puia Gaspard, les meitis aux poches, reprit, l'air naturel :
— Oh!... en v'ià du raffut!.. Qu'est qu' c'est encore que o'bommeiit-tà?
— Ce n'est pas un honimentl lit le sergent.
Elle savait même le mot : « Marceau «. C'est terrible, au fond, de voir ça... Et quand on l'a arrêtée, elle a ouvert son corsage, puis allée donc : deux pigeons se sont envolés d'un coup 1
lis répétaient machinalement : « D'un ooup ?. . . » et ils roulaient des yeux ronde.
— Àhl tenez, vous m'agacez, Qt le sergent, vous ne comprenez même pas ce qu'on voue explique. Repioncaz. Je dirai au capitaine que vous êtes deux idiots 1
Bt il fila. Alors, eux se recouchèrent lentement dans 1b fossé, et quand ils furent nei: à nez, l'un contre l'autre» Burette fit tout bas :
— Maia... dis donc, c'est effrayant, cette histoire-là.
Et Gaspard qui avait à la fois de la peur et du dégoût, reprit sur le même ton.
— C't & vous faire tourner vot' loit en eau de Javel... J'en suis comme deux ronds d' flan... Pis Tanlre frère qu'a même pas vu nos bobines!... Ail! c'te veine, poteau, c'te veine qu'on a!... La guerre... ma vieille... ça m'a l'air d'un dràle ed' fourbi arabe !
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11 avait une mone de suprême dâdain^ et il ajouta Vexé !
— Etl'aut'!... Une femme mignonne comme ca... TOUS faire des tours de cochon!... Des pi- ^onSt (jis donc!... Des pigeons I... Et dire que c'te carae-là, elle était p't^t'e plate comme une punaise !
Seulement, il y a un Dieu, ^ même sans doute celui des armées — qui Ycille sur Gaspard, et l'après-midi se termina sans que le capitaine demandât plus amt>Les explications. Le soir, on eut d'autres eoucis : la canonnade, toute proche, devenait angoissante.
Le gros du rfgimenl avait rejoint les avantpostes ; on 'parlait d'une nouvelle marche précipitde ; il s'était livré une bataille ; un général demandait des troupes fratohes ; et l'imagination des hommes travaillait de nouveau, pour se figurer le combat aveo ses dangers, ton désordre et ses morts.
Tout à coup, alors qu'ils finissaient d'avaler hAtivement u&e mauvaise soupe confectionnée par Gaspard, ils en eurent comme une saisissante vision, car tout à coup, on vit surgir une poignée de chasseurs h cheval, qui sortaient de la fournaise et venaient de sabrer dans des uhlans. — Us venaient, à. deux cents, d'en massacrer quince cents dm autreis, et ils restaient à
trente, pas plus, mais ils étaient superbes à voir ! Leurs chevaux collés de sueur, tachés de poussière et de sang, les naseaux rouges, l'oreille au guetj et la queue folle, cabrés, piaffant, hennissant, et les hommes sans képis, têtes au vent, tout tumultueux, jurant, soufflant, riant et faisant voir trois grandes montures qu'ils amenaient par la bride, au galop. U n'y eut qu'une voix :
— Des ch'vaux d'uhlans ? Dis voir, c'en est ?
— Probabe, et garantis ! Y a pas d'erreur!
Les fantassins écarquillaient les yeux, bouche
bée. 11 se ât un silence. Puis Gaspard lança:
— Ah!... Les sales gueules qu'ils ont!
Comme c'était vrai ! Pas seulement par la faute
des harnais et des selles. Non ; ils ne regardaient pas ; ils avaient l'air serviles ; ils n'entendaient rien au français : de vrais Teutons; des chevaux boches, — haïssables.
Et cela, pourtant, ce n'était que l'avant-garde de la Guerre, les premiers éclaireurs qn'elte envoyait pour dire : «Attention! Je suis là». Bientôt le régiment allait la rencontrer elle-même : tragique et sanglante, elle s'en venait au-devant de lui.
11 faisait d'ailleurs une soirée orageuse, énervante, menaçante. Le soleil se cachait dans une mauvaise brume rousse. L'air bouchait les poitrines au lieu de les emplir, et le soir qui tom-
bait avait quelque chose de pesant et, de fatal. Les hommes ne parlaient pas, gorge angoissée, oreille tendue. Vers onze heures, par une nuit sans lune, déchirée de longs éclairs blêmes, qui donnaient aux visages une pftleur crue et brusque, île régiment se mit en marche silencieusement.
Etait-ce l'approche du danger ? La tension des nerfs? On entendait les souliers ferrés battre une ■ cadence rapide; et toute cette troupe d'ombres aux silhouettes cocasses, avec les fusils maigres et les sacs enQés, — toute cette troupe filait, trottait, dans un bruit d'armes, de souffles et de piétinements, qui était & la fois redoutable et effirayé.
Soudain, — brutalement, —- l'horizon s'empourpra d'nne tueur rouge, et une rumeur monta : « Ces cochons qui refouteot le feu ! » — Puis, cinq secondes après, sans l'avoir entendue, le régiment se trouva nez à nez avec une autre troupe, quelques milliers de soldats d'activé, qui, en gémissant, s'en revenaient du feu. Dans quel état I Ah ! cette fois, ce n'était plus la guerre de loin ! On la croisait, ou la frôlait, encore plus horrible dans la nuit, qui donnait de l'ampleur au drame et à, la misère; car' ce qu'on rencontrait là, ce n'était plus une armée, mais un fouillis d'hommes blessés, fourbus, boitant, se traînant, dont on apercevait les linges tachés de sang autour des
membres ou bien des fronts. Certains entassés sur des charrettes dont les roues criaient, et les chevaux hennissaient. Et les autres s'en venaient par tas, comme a'ils se soutenaient entre eux, puis ils s'empêtraient sur la route dans ce régiment intact, qui courait prendre leur place de- . vant l'ennemi. Des bouches douloureuses geignaient: « C'est-il loin... qu'y a un patelin?... » Gaspard répondait :
— Vous arrivez ! Vous en faites pas !
Et il questionnait à son tour, par phrases hachées :
— D'où qu'vôus venez? D"où qu'vous êtes?.^ Qui qui vous a éreintés comme ça ?
Les autres, fantômes dans l'ombre, criaient:
« On r'vient pas la moitié!... Vengez-nous, les gars !... On a pris la pilule '. »
Moreau disait, découragé :
— Alors, on est foutus?
— Idiot, reprenait Gaspard, t'as pas entendu r piston ! Leurs obus ils éclatent pas.
— Non, tiens, demande-leur 11 criait à son tour :
— Eh ! les poteaux, leurs obus ils' éclatent ?
■ On ne lui répondait plus. On entendait passer que des plaintes et toujours : k Un patelin--, y a-t-il bientôt un patelin ? »
Romarin, le jeune coiffeur illuminé, répliquait,
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pressant le pas : « Nous les aurons!... Nons les aurons ! » Et le capitaine Puche, dont la jument a'efTfirait parmi ce l'emous île vûix et eette mêlée de Boldats, faisait toujours simplement: » Allons... allons, ma petite Cocotte... »
Ce qui commença de déprimer fortement les hommes, c'est que, de ces blessés, de cette troupe épuieée, décimée, et qui, péle-mële, battait en retraite, de ces premiers déchets sinistres des batailles, il en, venait encore.,et toujours, et les champs et les chemins en déversaient des flots nouveaux sur la route. Alors, il y eut comme un aplatisaement des îmes, gonllées et tendues. Chacun se mit à étouffer sous le sac, à traîner des pieds pesants et meurtris. Plus d'arrêt ; plue de repos ; rien à se mettre sous la dent qu'un morceau de boule noircie dans la musette. Dans la nuit, certains chuchotèrent que, tout de môme, « c'était malheureux d'être nourris comme ça 1 » Le ser gent, que la fatigue aigrissait, répliqua :
— C'est surtout malheureux des réflexions si bètesl
Aussi, licbement, pendant une pause, c'est Gaspard que les mécontents prirent à partie, faisant chorus cette fois avec Pinceloup. Dans l'ombre propice, d'homme à homme, ils convinrent tout bas que » c't' animal bestiau-là [es abreuvait : rien da plus. » Les chuchotements
montèrent. On entendit distinctement : « C'est d' la cuistance ed sale gai^ote ! » Personne ne répliqua. Une autre voix de lancer : « On peut pas marcher. On a la panse pleine d'eau, comme des pompes d'incendie, » Silence. Une mftchoire mastiquait.
— Qui c'est qui bouffe, là-nedans ?
— Moi, Courbecave. J' finis ma boule. C'est bien plusse bon.
Gaspard, très digne, ne bronchait pas ; mais il était amer, comprenant qu'après cette manifestation nocturne et dérobée, — la seule que les plus audacieux poilus aient le courage de faire contre leur cuistot — il n'aurait jamais le cceur, lui, le jour revenu,, de faire bouillir de l'eau et d'éplucher des oignons. La moitié de son pouvoir, subitement, s'écroulait.
Trop las ou trop fier pour avouer son dépit devant tous, il se confia seulement k Burette, pour qui il se sentfiit une amitié canine. Burette, c'était ie copain « qui sait causer, qu'a de l'estruction, et qui 1' fait pas à la pose. » Gaspard, quand il songeait &' son affection pour Burette, pensait un peu des autres, ses semblables, même de Moreau : « Ceux-là à côté, crotte de bique ! » 11 n'eut donc pas honte de dire à Burette, d'une voix lente, avec un dédain réfiécbi :
— Tout ça, c'est des dégoûtants !... Et moi qui
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m'ai crevé pour eux. Les bétes brutes ! Jusqu'à hier, pour bouffer, ils m' passaient d' la pommade, h croire qu'ils étaient dans la parfumerie. Maintenant, comme ça sent 1' brûlé, et qu' s'agit pus d'avaler des pruneaux mais d'en r'cevoir, ils m' tombent su 1' poil I J' te dis... des dégoûtants ! Aussi, t'occupe pas : s'ils ont pus qu' moi pour leur croustaille, c'est pas ça qu'engraissera leurs tripes... Tiens, on fout le camp : ça m' plaît. On va s' battre : ça m' dit. Il va en clamecer la moitié : j' rigole 1
C'est Burette qui se mit à rire.
— Tu feras la cuisine pour nous deux. Je te prends comme chef ; seulement, distingue-toi I J'ai envie, aujourd'hui, d'un vol-au-vent avec un vin de Bordeaux.
— Ob 1 ça va, quoi, chaîne pas !
— Un bon petit vin qui ravigote.
— C'est vrai, si encore on s' baladerait, mains dans les poches, avec son Ûingue, comme à la chasse, mais tout c' bazar. . . d' quoi qu'on a l'air?. . . Qu'est-ce qu'on est?... Des hommes prostitués, des moins que rien, d'ia viande & tuer!... et y a trois mois on a éli des députés !
Le jour se levait ; l'horizon devenait gris ; les hommes, entre eux, commençaient & distinguer leurs visages livides. Et soudain, la campagne s'éclairant, le régiment s'aperçut qu'il n'était
plus seul dans cette marche en avant. A travefs champs, ttt sur des routes parallèles, marquées dans le paysage par leurs ftles d'arbres droites, d'autres troupes avançaient, dont les colonnes, de loin, semblaient minuscules, mais qui, grossissant, se rapprochaient, et à qui l'on se mêlait, dans un flot de poussière, au premier carrefour. — Avec l'aube, plus de blessés. Le soleil montait, face aux hommes. On marchait vers TEst, droit sur lui, et il semblait qne la nuit, derrière^ s'enfuyait, poussant avec précipitation devant elle les horribles convxiis des malheureux de la Veille. On était dégagé. On respirait. On se sentait troupe neuve et forte. On s'en allait vers le Destin, et il paraissait devoir être la victoire plutôt que le massacre.
Pourtant, le cœur d<^s plus braves fut remis à l'épreuve tout de suite, car !e régiment déboucha dAUs un vaste champ défriché, pris entre deux bois, où deux cents des nôtres, trois jours avant, s'étaient fait surprendre et tuer jusqu'au dernier, par une division de uhlans éclaircurs, tombés là en trombe, avec lances et revolvers. Les Français avaient bien tenté de ■se défendre, de se retrancher, de se blottir, pour faire feu derrière les sillons, où l'on voyait encore l'empreinte d'une lutte épouvantable, qui avait bouleversé la terre. Des creux faits par des pieds obstinés qui s'en-
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QASPARD 103
foncent et refusent de l&clier, des traces de coudeB et de mains, de griffes d'hommes qui se ramassent, s'accrochent et s'agrippent, et qui, pelotonnés dans un dernier trou, tirent ainsi leur dernière balle en poussant leur dernier soupir. Ce champ retoomé, meurtri par des épaules et des genoux en détresse, c'était l'image viimnte et poignante de deux cents hommes devenus cadavres, qui, les premiers, s'étaient acharnés ji défendre, motte par motte, ta terre française. Mais il ne restait plus que le moule de leurs efforts, le dessin effrayant de leur expression dernière ; eux, ils avaient disparu, enfouis dans leur dernier sillon, boursouflant la terre fraîche de leurs deux cents corps tassés, pour encombrer le moins possible les vivtuits.
Devant cette levée du sol, brusquement le régiment sentit le grand drame de la guerre. Il y eut comme un sursaut gigantesque dans cette file de deux milliers d'hommes, et la colonne fît un détour brusque, respectueuse et effrayée devant cette vaste tombe anonyme, qu'aucun pied n'aurait pu fouler.
Le canon semblait tout proche : terre et ciel tremblaient. Au sortir d'un bois, traversé péniblenwttt après (e champ des deux cents morts, les fantassins se trouvèrent dce à nez avec une ligne de 75 miB en batterie. Ils ne tiraient pas
encore; ils attendaient; ils guettaient. Gaspard dit : « C'te fois, v'Ià la bataille. » Le capitaine Puche, qui consultait sa carte, répondit tranquillement en arrêtant sa compagnie :
— Oui, ça y est.
On repartit pourtant. On avança de quelques centaines de mètres pour ne point gêner les artilleurs. Mais on se tassa bientôt derrière un groupe de meules, des meules géantes comme des donjons de ch&teau.
— Nous n'avons plus, dit le capitaine, qu'à attendre... et qu'à regarder.
Il souriait. Ses petits yeux ronds et bourgeois luisaient de curiosité. Avec l'aide de deux hommes, il se hissa sur une meule inachevée, s'y assit à la turque, déploya sa carte, mit sa jumelle au point, et poussa un soupir de satisfaction, comme un homme qui va voir enfin ce qu'il attend depuis des années. — Du haut de son poste d'observation, il fit ranger ses hommes, permit qu'on posât les sacs et ordonna de commencer la soupe.
Tous les yeux se tournèrent vers Courbecave, le mangeur de boule. Gaspard se détourna en sifflotant.
Courbecave était un petit maçon de Versailles, peu loquace, consciencieux, attentif, qui, dès la première minute, avait senti la faiblesse culi-
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Qaire de son prédécesseur, mais qui, Secrètement, convoitait cette fonction à la fois honorable et périlleuse. L'amour-propre le tenait. Sans ptirases, il avait conlif à-deux ou trois ;
— Moi, j ' sais faire les frites. . . des belles frites. . . Moi, quand c'est qu' j'ai un morceau d' viande, j' le mijote, j' le cochonne pas.
U n'avait que de la viande, pas de patates. Il fit la soupe, en vidant dans la marmite son fond de musette ; quelques carottes, des navets, trois oignons qui s'étaient collés & du chocolat fondu. Un camarade, en retournant une poche, trouva deux pommes de terre écrasées qu'il ajouta, et Courbecave se tira de cette infortune en taillant par-dessus son bœuf, dans l'eau qui bouillait, deux à trois livres de boule.-
— J' vas vous fabriquer une panade au jus d' viande, m'en direz des nouvelles.
D^avance, au nez de Gaspard qui paraissait dormir, on l'accabla de louanges :
— Ahl ça, c'est cuisiné I Ça, çacalera les joues! Le plus courtisan de ces courtisans proposa
même :
— Faut faire goûter au capiston...
On l'appela. Il dit du haut de sa meule :
— C'est uQ régal rien qu'à la vue \ Mais gare ! Si les Boches voient ça dans leurs lorgnettes...
On rit. Le petit cuisinier dressait la tète, pftie
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d'orgueil. Et on n'avait pas encore peur, quoiqu'on entendît les obus se rapprocher. — Le capitaine Puche, lui, les distin^ait sur son observatoire, première vision du feu avant de le subir. Mais il ne s'en montrait pas plus étonné que du reste, et il était drôle, juché sur la paille, avec sa figure ronde et calme, son nez plat sans curiosité, ses yeux petits qui ignoraient l'éblouissement, sa bouche régulière d'où ne devait jamais sortir un seul cri affolé. Il apercevait là-bas, à un kilomètre, les grosses fumées blanches des obus allemands, et il evait du sérieux, non (e sérieux ému d'un homme qui se livre à un destin nouveau, mais le sérieus correct d'un chef loyal qui a promis de bien £aire le travail annoncé, il dit d'une voix paisible, pour n'effrayer personne :
— Qu'on se dépêche, si on veut manger, avant de se battre.
Car d'une minute à l'autee on pouvait recevoir un ordre. L'ennemi élargissait son tir, et Puche voyait dans sa jumelle des régiment^ français qui s'avançaient déjà sous le feu.
Lui, avec sa compagnie, devait attendre qu'on demandât du renfort.
Sac au dos, fusil entre les jambes, les^hommes étaient assis derrière sa meule, le long d'un talus de route, et devant eux qui s'étaient alignés
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gaspakd )<n
comme pour le voir, le petit maçon, seul de l'autre c&té du chemin, préparait la soupe, qu'il remuait avec ufi bout de bois vert.
Il était touchant dans son application. U mettait toute son Ame à, hien soigner ce manger, dont les copains regardaient avidement la vapeur. Car ces soldats, prêts à se battre, ne pensaient pas surtout : « Estnie qu'on ne va pas mourir?...» Ils se disaient d'abord; « Est-ce qu'on aura le temps d'avaler quelque chose? » Et on lui criait : « Ça biche? » Et il répondait: « Ça colle; ça commence à s' tenir! t>
Maçon, n'est-ce pas, il aimait que ce fût gftché serré, nourrissant, profitant. On pouvait l'admirer.
Mais, pendant qu'on l'admirait... avec toute la ibrce de t'égoîsme humain, il arriva que cette poignée de Français, même avant d'y avoir pensé, reçut le baptême du feu de la façon la plus soudaine et la plus horrible. Gaspard venait de s'éveiller. 11 disait dans un grognement : « Vat-on bientôt les faire valser, les Boches ? » Tout à coup, le ciel fut déchiré par un de ces sifîlcments que plusieurs générations garderont toute la vie dans l'oreille : un obus arrivïtit, le premier de tous. Un obus tomba, tonna, flamba, éclata... écrabouilla le petit cuistot.
La compagnie resta Qgéé de peur et d'horreur.
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Certains s'étaient aplatis, et ils demeuraient I&, le dos rond sous leur sac, cachant leur figure dans l'herbe du fossé. — Puis, ils levèrent le nez; ils regardaient la fumée de l'engin qui se dissipait lentement; et leurs yeux terrifiés n'aperçurent plus que des lambeaux de cbair,'& la place de celui qui veillait sur la marmite. — C'était si affreux que Gaspard trembla.
Puis... comme cet obus n'était pas suivi d'un second, comme le silence était revenu (un merle sifflait), que la faim n'était pas pwtie, et que la soupe, par miracle intacte, fumait toujours, — le capitaine, d'une voix sourde, donna l'ordre de la prendre et de la porter cent mètres plus loin.
On trouva dedans trois morceaux de ferraille et un bouton qu'on se montra çu hochant la tète. Soudain, Gaspard, qui avait les yeux humides, retira avec sa cuiller un cordonnet noir où pendait une médaille d'identité. On tut dessus : Cotirbecave, 1905- Pauvre diable, si fier de sa popote, il avait en mourant signé sa première et dernière soupe.
Puche, à ce moment, était descendu de sa meule. Il s'en venait vers ses hommes d'un petit pas de promenade, en se dandinant. Gaspard fit avec une mauvaise moue, — car il avait le cœur gonflé de colère :
— Mon capitaine, pourquoi qu'on nous a dit
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qu' leurs sales trucs ils éclatent pas?... Pourquoi qu'on nous l'a dit?
— Gaspard , dit le capitaine , ce n'est plus l'heure de demander quoi ni qu'est-ce. (Un nouvel obus sifflait, qui éclata effroyablement à cinquante mètres.) Nous n'avons même pas le temps de manger. Renverse la marmite.
— Renverser la mar...
— Oui, renverse.
Si Puche prononçait ce mot grave, c'est qu'il avait pris un parti irrévocable. Gaspard n'hésita qu'une seconde, puis il renversa, mais il prit le morceau de boeuf brâlant, fumant, et il le mit dans sa musette.
— Aux faisceaux, mes amis, dit le capitaine Puche, quatre par quatre, et eu ordre.
Les hommes obéirent. Silence profond. Loi était toujours fort calme: Avec l'ongle de son index il grattait une petite tache sur sa ittauche.
— Par quatre, répéta-t-il, bien alignés.
Pinceloup grogna :
— On va tous être tués ici. Pourquoi qu'on reste ici?
Gaspard lança, méprisant :
— Pleure pas, va, t' la r'verras ta mère !
— Allons... dit Puche, bien alignés.
Un frisson courut sur la chair des plus braves, et en même temps une petite poussée de révolte
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leur ébranlait le cœur. Dans un pareil moment, — (un obus venait d'éclater S. vingt-cinq mètres, tetrible), — s'attacher encore à des niaiseries.
— Fixe!... Repos!.., Fixe!
Les hommes s'exécutaient, scandalisés.
D'une voix très sûre, il continua :
— ^rme sur l'épaule... droite!
Et il recommença trois fois de suite.
Gaspard, même, ne comprenait plu^. Il se sentait du dégoût. Et Burette, pris d'une sorte de terreur religieuse, regardait le ciel si bleu, qui lui paraissait plus immense encore que d'habitude. Son cœur battait à coups répétés et il n'avait plus la sensation nette de son corps. U vivait le commencement d'un curieux cauchemar. Il écoutait venir les obus. Il se disait : « Va*t-on mourir? Oui? Non? » Avec les camarades il baissait la tête, puis la voix grave et calme du capitaine recommençait :
— Présentez,,, armes !
Alors il faisait des mouvements secs- Et soudain, dans un silence de D>ort, où tous les hommes attendaient immobiles et raidis, ~- entre deux obus il entendit un frelon passer.
— Attention, dit Pucbe, nous allons partir. Nous avons un kilomètre et demi à faire sous le feu...
Le fracas d'un obus lui couvrit la parole, il reprit :
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— La feu n'est pas violent... D'ailleurs, nous sommes à la guerre... il n'y a pas de quoi s'étonner... Par quatre et par soctions---
U sortit son sifflet, du bras fit un signe qui voulait dire : « En avant ! » et les yeux sur sa carte, il prit la tête do sa troupe, qu'il engagea tout de suite dans un champ Recouvert.
Moreau remarqua :
— On est bons ooinme la romaine...
Gaspard répliqua:
— Même pas le temps de bourrer une pipe !
Moreau reprit :
— Où qu'est not' artillerie ? Elle s' fout de nous 7
— Alors, on s' fout d'elle! dit Gftspard.
Le capitaine siffla, baissant vivement la main: les hommes s'aplatirent. Un obus passait, d'un sifflement pressé. Un morceau de champ sauta.
— Mal visé, dit Gaspard, trop à gauche!
11 ricanait. Et nerveusement tous les autres, chez qui ce premier contact avec le feu provoquait une énorme transpiration, se mirent aussi à ricaner. Ils transpiraient si fort que la sueur leur coulait dans les yeux et leur brouillait la vue. Alors, allongés par terre, épaule contre épaule, ils se regardait»tt, disant :
— Fait tiède, hein !... Ah ! c'te vie !
Mais aux Parisiens, l'angoisse ne Bgeait pas les idées. Leur cervelle grouillait au tonnerre des
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obus comme dans le grand tintamarre de Paris; et Gaspard remarquait : « Que chahut ! C'est comme la Faire du Trône ! »
On se couchait, on se relevait sur un geste du capitaine qui, lui, restait toujours debout, carte et jumelle en mains, tenant sa compagnie, la soutenant, la maintenant, la contenant, pas pressé, pas ému, pas tragique, mais superbe dans son acceptation paisible d'une réalité qui devenait effrayante. La ferraille en effet semblait tomber plus drue, resserrant son cercle sur cette poignée d'hommes, dont Gaspard faisait rebondir les courages par un mot :
— Nous -z' aura !... Z'aura pas !... Ah, les tourtes!... Les sales gourdes I Faire qu'^ d' puis quarante ans, et v'ià comment qu' ça tire I
On approuvait; il y avait des rires; et la joie de ne pas être touchés redressait les hommes d'un coup.
Le plus curieux, — et ils n'y songeaient pas encore, — c'était de ne pas voir d'Allemands. Voyait-on d'ailleurs les Français? Ce n'était pas la bataille serrée, où les troupes s'entremêlent. Ce devait être «n immense combat avec des régiments étalés sur plusieurs kilomètres, en face d'un ennemi lointain, qui « canardait » par-dessus des collines et des bois.
Mais l'homme est étrangement souple. Aux
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GASPARD U'i
pires aventures il s'habitue et s'accommode, avec uue prestesse qui d'abord déroute et qui, en fin de compte, est admirable. Et sous ce feu mystérieux, qui par bonheur n'avait encore atteint personne, Gaspard eut ce mot de philosophie :
— Dans c' métier-là, faut rien chercher à comprendre !
Il fallait plutôt cbercher à manger, car c'était terrible cela, d'avoir renversé la soupe. Rien, rien pour le bec et depuis la veille, et on avait marché toute la nuit. Les hommes sentaient leur estomac descendre et s'évanouir en eux ; ils avaient le cœur dans le ventre, les jambes qui Q^eolaient, une rigole de sueur entre les omoplates. Aussi, après un quart d'heure, comme tout le monde était vivant et que les obus tombaient & intervalles plus espacés, — accoqtumés déjà, rassurés aussi, affamés surtout, ils ne pensaient plus tant au feu qu'à dévorer quelque chose, quoi que ce fût, qui leur donnât des nerfs et raffermit leurs membres. On entendait:
— Gaspard... passe voir ton bœuf. Quoi, sans blague, on la crève 1
II répliquait, rageur:
— L'est pas coupé... Fous-nous la paix... On r bouffera c' soir.
C'était vrai, ça. Que répondre?... Et puis... juste à ce moment, ils crurent trouver le bonheur.
Après le champ de betteraves, lia venaient d'entrer dans des blés, des blés superbes qui leur venaient aux épaules, de vrais blés de frontière pour faire crever d'envie les Allemands voisins. Parmi cette récolte trop poussée, restée debout, si belle et si riche, quelques obus encore s'effondraient, stupides, et il y avait des éclaboussements d'épis qui faisaient de l'or parmi la fumée.
Toutes les minutes, le capitaine continuait de siffler pour que ses hommes disparaissent, baissent la tête, bombent le dos, se couchent et se cachent.
Eh bien non, o'était fin^. Tout ça, de la blague ! Eux maintenant, Ils mangeaient! Mais oui! Ils prenaient les gerbes à pleins bras, comme on embrasse quelqu'un d'simé, et leurs mains avides en arrachaient les grains, dont ils se bourraient la bouche, sans prendre le temps de les ébarber. Mflcher du blé cru, par une journée torride, quand on a son bidon sec, quel supplice nouveau ! Leur faim n'était que plus énervée. La soif les dévora, les enfiévra, les égara.
Le champ de blé magnifique fluissait brusquement, et dans un dernier bond ils découvrirent la plaine et un village. Plaine immense, village en feu, toute la bataille avec des masses d'infanterie, des éclatements de mitraille et, en face, la rangée des feux de l'ennemi qui faisaient des éclairs dans
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un bois. Pendant une minute, l'horreur de la guerre saisit de nouveau les' âmes.
Mais... d'une levée de terre un lapin s'échappa, et il courait, bondissant de droite, bondissant de gauche. Les yeux le suivaient; les bouches s'ouvrirent ; il y eut un remous dans chaque file ; la bataille devenait chasse, on allait s'élancer. Soudain, dans un boqueteau, te petit derrière blanc disparut. Alors, Gaspard essuya de son doigt la sueur de son front, puis il dit h Burette d'une voix douloureuse ;
— Du lapin !,.. Ah, petit !... Un lapin... dans sa sauce!
Burette reprit i
— J'ai ma réserve de sucre... En veui-tu?
— Passe toujours. Mais du sucre, ça va nous poisser. Pas une goutte ! Tiens, ça m' plaît la guerre I
— Regarde, dit Burette, regarde devant nous... Il montrait la plaine, une de ces plaines comme
aimait en peindre Van der Meulen, avec un village tel qu'on en voit dans le coin de ses tableaux. Seulement le village grillait, n'était plus qu'un brasier énorme, avec une flamme plus haute où se consumait le clocher. Et dans la plaine les obus allemands arrivaient ainsi qu'une marée, avançant, balayant, couvrant le pays, tandis que par bonds, en tirailleurs, des régiments entiers des-
cendftient au-devant, de cette mitraille, souples, agiles, s'aplatissant, ressui^issant, animant tout ce coin de paysage, où le beau temps triomphait, des taches diaboliques de leurs pantalons rouges.
Ah 1 ce beau temps, qu'il était beau !
Maintenant, grâce à lui, on distinguait -les combattants. Maintenant, l'immense bataille était là tout entière visible, terrible sous le ciel serein, qui répandait sur elle toutes les joies inconscientes de sa clarté superbe. On eût dit vraiment que cette province lorraine voulait se montrer dans sa splendeur pour exciter les troupes : « Suis-je assez belle? Ah! sauvez-moi! » Et c'était une journée d'été si rare, si puissante, si inlinie, qu'il semblait que Dieu fût quelque part, tout près, dans le paysage.
Burette dit, bien ému, tirant la capote de Gaspard :
— Gaspard, restons ensemble ; ne nons quittons^ plus... à aucun prix !
It répondit :
— Poteau, ça va ; mais y a mon bœuf qui m' brûle la fesse.
— Gaspard, ce n'est pas le moment de rigoler.
— Oh ! on est d' Pantrucbe ; on n'est pas d' Pinla-Garenne.
— Gaspard, il est trois heures : dans nn quart d'heure nous serons peut-être morts.
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GASPARD m
— Moi, ça fait vingt minutes : ma toquante retarde.
Et il était ému aussi. Mais c'était plus fort que lui : il aurait trouvé lâche de le faire voir.
Le feu devenait épouvantable : des groupes d'hommes disparaissaient dans la fumée ; il y avait ~ comme des éruptions de mottes et de pierres. Quelqu'un cria : il avait son compte. Deux autres, dix autres ; une dégringolade de soldats. Et certains, frappés & la tête, frappés au cœur, s'écroulaient en courant et s'écrasaient la" face, comme si la mort, les empoignant aux épaules, les jetait à terre.
Egaré, Gs^pard hurla î
— Sans blague 1 Est-ce qu'ils nous prennent pour des quilles?
Les rangs de la compagnie étaient rompus. Malgré son calme toujours splt^dide, le capitaine, dans ce vacarme effrayant et déraisonnable, ne réussissait plus à se faire entendre. Gaspard hésita. Pousser en avant? Secourir les copains?... Tant pis ! II cria : « Burette, par ici ! » et il courut vers un pauvre gars qui l'appelait de tous ses poumons ;- ■ "■
— Gaspard!... Gaspard! toi qui sais y faire... sauve-moi!... Ohl j' souffre, Gaspard!
Il lui ouvrit sa capote :
— Où qu't'en as?
D,ni,ii"iT,Goo<^le
— J'aais pas... A la jambe, oui, c'tà la jambe.
— fien, te bile pas, mon gars : la jambe c'est rien ; on va t'arranger ça,
— As-tu à boire, Gaspard?
— Mon pauv' gars, j'ai un bidon sec comme les seins i' ma belie~mère.
Mais Gaspard fouilla dans sa musette : il sortit d'abord te morceau de bœuf brûlant; il le posa sur le blessé.
— Tiens voir ça une minute, et lâche-le pas... Burette, passe-z-y du sucre. Tu vois, Burette il a du sucre : c'tun bon copain... Et pis, v'ià mon pansement. Y a d'ssus : « Pour la viande à Gaspard! » Pleure pas... quoi, tu vas pas pleurer; z'oot des jumelles, les cochons, ils t' verraient.
Ils le virent à coup sûr, car Gaspard et Burette ne l'avaient pas quitté qu'im obus l'ouvrait en deux, horriblement. Ils ne ,1e surent pas. Gaspard regardait devant !ui, grondant tout seul : « C't' artillerie, c'te saleté d'artillerie, qui nous soutient môme pas! » Ses idées ^'égaraient... Décidément, il ne comprenait rien h cette bataille cruelle, où on ne voyait toujours aucun ennemi, et où son régiment fondait sous un feu d'enfer. Pourquoi tout cela? Qu'est-ce qu'on cherchait? Mais alors, pour exprimer son dépit, iî trouvait des mots comiques au milieu de ces horribles choses.
■ ,Go(v^[c
(iASPABD 110
Suivi de Burettei il rattrapa Moreau ;
— Entends-tu ces pieds-là, avec leurs sales mouIiDS à. café !
En effet, des mitrailleuses cachées on ne savait où, envoyaient une telle grêle de balles que l'air en semblait épaissi, et la mort, invisible, bourdonnait aux oreilles de ces hommes affolés, essoutlés, inutiles dans cette lutte affreusement inégale contre de l'artillerie prussienne. Gaspard s'en rendit compte. Il s'arrêta derrière une meule {sa musette le brûlait) et il dit h Burette :
—^ C'est l'abattoir I Y a pus qu'à nous marquer avec el' tampon à l'encre !
li s'assit, découragé, laissant pendre les bras. Soudain, it sentit quelque chose de tiède sur sa main.
— Ah! dis donc!...
C'était la chienne qui le léchait, la chienne noire aux mamelles pendantes, celle qui avait suivi le régiment, qu'il avait nourrie, qui s'était perdue, et qui se retrouvait en pleine bataille.
— Te v'ià ma fille? Comment, c'est toi?
Il l'embrassa de toutes ses forces, et il retrouva du courage dans un besoin puéril mais touchant de se faire valoir aux yeux de cette bête. Elle le léchait si tendrement... Il la prit contre lui et il dit:
— Tu viens t' battre? Tu veux bouffer du
ISO GASPABD
Boche? Ben tu vas êt'e servie, pasque ça, tu peux r voir, on a d' jà fait quèque cho^e comme boulot I On a marché, va, t'en fais pas, tu peux d'mander à Burette. Burette c't un copain. Et on va leur chaufTer c' vitlage-là, tu vois c' villi^-là où qu'on va êt'e dans pas longtemps. Allez, Burette, debout, on r'part!
En s'appuyant sur les mains pour se lever, il mit les doigts dans une mare de sang :
— Oh ! Si c'est pas malheureux!...
La chienne aboyait; et il n'acheva pas sa phrase, interrompu par un claquement sec, effrayant, tout proche. 11 sauta, regardant Burette qui le regardait aussi. Puis ce^dernier s'écria :
— Mais... mais c'est les nôtres, Gaspard I Cette fois c'est nous !
Il reprit les yeux luisants :
— Quoi! C'est nos artiflots?
— Bien sûr ! Ecoute.
Une pétarade précipitée partait derrière eux, et c'était net, bref, dru, comme une froide vengeance... Ah! il se mit à en bredouiller d'émotion :
— L' soixan... 1' soixante -quinze I Petit J Ah dis, petit! Ferdinand!... Ferdinand!
Il repartit au galop, mais son bœuf continuait à lui brûler horriblement le côté. Moreau dit :
— Plaque-le donc ! ^ II répondit :
D,ni,ii"iT,Go(><^[c
GASI^ASD ISl
— D' la belle viande comme ça !... S'pèce d'huître ! J'aimerais mieux qu'un cochon soit mon parrain !
Et il faisait, et il leur faisait faire des bonds de cent mètres en pleine avoine.
Hélas ! II se produisit tout à coup ce que les hommes ne s'expliquent jamais dans une bataille, où tant de forces sont mêlées, et où chacun ne voit que l'action si mince du petit groupe dans lequel il se bat. Un arrêt, puis un recul ; une bousculade, une panique ; et le cceur des plus forts se trouble et s'effare, et on est entri^né, emporté comme par un flot qui monte : c'est la « ftiite » ! D'où vient-elle ? De qui ? Quel est le danger? On ne sait. On voit des faces affolées: on s'affole; des iiouches , crient : on crie; des hommes se sauvent: on se sauve. Mais... quand on est un « Parigot » de la rue de la Gaité, on ne tarde pas quand même à retrouver ses esprits. L'énorme bon sens dont on est pétri ressurgit plus mftle que la déroute, et c'est ainsi que parmi la débandade on vit Gaspard s'arrêter net, et crier d'une voix de tonnerre :
— Où qu'ils vont? Où qu'ils s' débinent?...
Tas d'abrutis ! Mais qu'est-ce qu'ils ont?...
L'éclatement formidable d'un obus le jeta par terre. Il disparut dans une nuée noire. Burette sentit son cœur faire un bond. Il appela :
— Gaspard!... Gaspard!...
Une voix répondit :
— Ça colle, poteau. Rien pour c'te foisi
Et il sauta de nouveau au nez des fuyards, excitant sa chienne, qui hurlait désespérément.
— Bouffe-leur les pattes. Et aie pas peur I C'est pas des hommes, c'est des poules d'eau 1 L' Général — où qu'est r Général? — eh, Général, faut leur donner des médailles avec un lièvre dessus !
Mais il n'y avait plus ni officiers, ni sergents.
— En avant I En avant l cria Gaspard. On rentre pas comme ça chez soi ! C'est pas fini ! J'ai pas tué d' Boches !
Et alors, à, sa suite, dans un hrouhahti, cinquante hommes s'élancèrent.
— Coûtez voir I' soixante-quinee I... J' vous die qu'on les fait sauter comme des crapauds dans d' la friture !
Par malheur, ils sautaient eux-mêmes... Les obus s'abattaient de droite, de gauche, de face. Les uns après les autres, les hommes tombaient. Ceux qui restaient intacts gagnèrent ^ne route : les obus les suivirent. Us étaient criblés de projectiles: sacs troués, gamelles crevées, — l'air en feu, la terre tremblant et s'ouVrant soUs leurs pieds. Enfin, Gaspard et. Burette ensemble, reçurent leur affaire : le même obus^
Burette, au lieu de tomber, se raidit. Il annonça :
D,ni,ii"iT,GoO<^[c
« Touché I >) comme on fait à rescriiue, et Gaspard répoodit d'une voix.furieuse:
— Moi itou ! Gré cochons !
La douleur le fit pâlir et presque maigrir sur place. 11 chancela, mais m volonté le redressa et il dit encore :
— J'en ai... voai, j'en ai, mais les morceaux soDt bons.
11 tenait sa fesse. Atteint à la fesse [ Cette idée le désespéra tout de suite. Â la fesse!... II en cracha de dégoût. Et comme, sous une nouvelle pluie de mitraille, Burette criait : « À plat ventre, Gaspard, à plat ventre I », il reprit : « Fous-moi la paix. J'en veux par devant, na ! »
Il n'en eut pas. Il continua de marcher, mais lorsque, avec peine, au sifQement d'un obus, il recommença de s'aplatir, ses yeux cherchèrent Burette et ne le; trouvèrent plus. L'avoine étai^ haute. Burette pouvait être invisible. II appela:
— Eh I poteau?... T'es-t-il là, Burette ?
Pas de réponse. 11 dressa la tète ; il se mit sur les genoux ; il se releva.
— Burette 1... Ben voyons, 1' camarade ed combat !
Il achevait sa phrase : une balle traversa le dessus de son képi, lui ébranlant la tête. Il Fit:
— Ah, la rosse I... Heureusement qu' ma mfere eir m*a pas fait plus grand I
Et il revint sur ses pas pour chercher Burette. Il le trouva quinze mètres en arrière, k genoux, immobile, en arrêt, bouche ouverte, les yeux fixes. Gaspard lui tapa l'épaule. Burette s'écroula.
— Bon Dieu I fit Graspard.
La chanson des balles, fine et perfide, lui étourdissait les oreilles. II se pencha sur son ami.
— Ben, qu'est-ce t'as ? dit Gaspard arec un rire nerveux.
— Âh !... Ah I soupira Burette.
— T'en as r'çu d'aut'? Où ça?
— Âh!... refit Burette. Là...
Il montrait son ventre et il se roulait par terre comme un homme que ses forces abandonnent.
— Les sales brutes! dit Gaspard.
Il le déboutonna, ouvrit la chemise, et d'un ton qu'il s'efforçait de rendre guilleret :
— Mais t'as rien, mon poteau, c'est rien, c'est une tite fente de rien.
— Je suis foutu, balbutia simplement Burette.
— T'es pas marteau... Allonge-toi là... Tu me r'connais bien... j' suis Gaspard, j' te quitte pas ; on va s'arrang;er tous les deux, quoi, on est copains, des bons copains.
— Je suis foutu...
— Allons, nous tape pas su 1' système !
Un obus toucha terre à trois mètres d'eux Gaspard dit:
D,ni,ii"iT,Goo<^le
GASPARD ISS
— L' plus cochon, c'est qu'ils s'arrêteront pas ! Poteau, peux-tu marcher ?
— Oh ! non... non !
— Sij' te tiens?
— J'aime mieux mourir là... Oh!... Oh!...
Oui... Tu diras & ma petite femme...
— As-tu fini 1 Tu t' vois pas ; t'as une mine à vivre centans!... Quoi... t'as r'çu du plomb... Ben, voui, t'as r'çu du plomh... Pis après, on t' l'enlèvera ton plomb.
Nouvel obus. Gaspard s'aplatit sur Burette, le couvrant de son corps.
— J'ai pas b'soin qu' l'en reçoives d'aut'... Alors, coûte un peu : faut décamper, y a pas. L' village, maintenant, c'est pus pour nous. Nous, on est amochés. Tu vas m' prendre par el cou, avec tes deux bras...
— Non!... Oh non! Gaspard... ne me houge pas... J'ai mal... si mal... J'aime mieux... que ta m'écoutes.
— C'est ça, parler! Toujours! T'es pas bachelier pour rien. Sont tous comme toi ceux du bachot. Tiens, j' te demande pus si ça t' plaît... J' te prends.
— Non!... non!...
— J' te prends... Serre-moi... plus fort... Allez, oust ! Pis en route !
Il ne pensait plus & sa fesee. Il jeta son sac et
D,ni,ii"iT,Goo<^le
son fusil ; il ne garda que sa musette, parce que dans sa musette il y avait le morceau de bœuf ; il prit son (( copain » à pleins bras, comme il aurait pris son enfant ; et le voilà parti à recommencer dans l'autre sens tout le chemin parcouru par bonds audacieux sous un feu terrible.
II ne l'était pas moins, et les Boches n'avaient nullement l'air disposés à le ralentir. Gaspard traversa, haletant, avec son &rdeau, un long champ oîi les balles des mitrailleuses bourdonnaient comme des gnépes, chantantes, énervantes et invisibles, ce qui les rend pour le soldat plus haïssables que l'obus, si brutal, mais moins fourbe, et qui laisse respirer jusqu'à ce que son pareil arrive. Tandis que ces petites balles, traîtresses et multiples, vous vibrent aux oreilles, frôlent le visage, filent tout autour de vous avec la chanson de l'air, qui lui-même en parait blessé.
— Les carnes ! Les carnes ! Les charognes !
murmurait Gaspard.
II se sentait les nerfs en pelote parmi cette sournoise décharge, qui le rasait et l'enveloppait.
Deux ou trois fois, il posa doucement Burette. 11 fit une grimace en se tenant la fesse et il respira jusqu'au fond des poumons. Puis, vite, il le reprenait, disant :
— On avance, poteau, t'en fais pas... On va être dans 1' village et on va t' guérir ça.
D,ni,ii"iT,GoO<^[c
Mais l'enoemi, maintenant, étendait son tir.
Du haut d'un bois d'où il embrassait la plaine, il Tenait sans doute de découvrir tous ces blessés qui, comme Gaspard, s'en allaient derrière les lignes françaises, clopin-clopant, seuls, à deux, misérables et gémissants, et pressant le pas, soutenant leurs plaies jusqu'à l'ambulance qu'ils cherchaient de loin d'un œil hagard. Il décida cruellement de les achever. Et alors, -ce fut une nouvelle pluie d'obus, plus épouvantable que les autres, icar tous ces hommes atteints n'avaient plus ni la souplesse, ni l'énergie de se coucher vite, de cacher leur tète, et beaucoup étaient atteints de nouveau, deux, trois fois; et ils repartaient toujours, hurlant plus fort, affolés, tout saignants, des loques de chair, sur qui tes canons allemands s'acharnaient.
Gaspard, lui, n'était pas effaré. 11 était sublime, simplement. Il allait son pas, suant et soufSant, et il disait :
— Tant pis ! ... J' m'en fous I Au p'tit bonheur ! . . . Si on est crevés ensemble, on s'ra crevés ensemble !
— Oui... oui, murmura Burette, mais... mais ne me secoue pas trop.
— C'est qu' t'es rien lourd, dis donc, s'pèce de rosse !
A ce mot, Burette, à qui la souffrance faisait
D,ni,ii"iT,Goo<^le
fermer les yeux, comme un homme en train de défaillir, les rouvrit brusquement et dit :
— Gas... Gaspard, tu es le meilleur ami que j'aie eu.
Gaspard, que le poids étouffait, ne répondît rien, lis étaient bien émus tous les deux.
A droite, à gauche, à mesure qu'il repassait sur ce champ de bataille oii tajit d*hommes étaient tombés, des voix l'appelaient :
— Eh! l'grand!... Ehl p'titl... Eh! l'ami! A boire I... T'as pas à boire !... Ah! dis, donne voir à boire...
Tous avaient la même plainte affreuse. Et l'on entendait aussi des noms de femmes, bégayés d'une voix douce et sanglotante, par des hommes à l'agonie en train d'exprimer leurs dernières pensées sur cette terre: « Jeanne!... Jeanne!... Marie ! .. . Ma pauv' femme I .. . Maman ! . . . A boire I... Eh! grand, & boire I »
Gaspard était horriblement p&le, malgré qu'il eût très chaud. Il regardait devant lui, pour éviter tous ces yeux suppliants, et il suivait une ligne droite^<lont il ne s'écartait que pour ne point marcher sur les cadavres. — Les uns étaient tombés sur le dos, leurs yeux vitreux restés ouverts, face au ciel. D'autres s'étaient écrasés le visage en tombant, et ils étaient morts, embrassant la terre.
ii,i^iT,Goo<^le
Le soleil se couchait, splendide, du cûté de la France, qu'il inoudait de ses derniers feux ; et en face de ce ciel enflammé, où floconnaient de gros nuages rouges , tragiquement beaux , car ils avaient l'air d'une chevauchée sanglante, — en face, les Allemands faisaient concurrence à cette heure triomphale, en grillant toujours des villages et des bois. Cruauté piteuse et éphémère, que le soleil, après la nuit, devait venir noyer dans le rayonnement du levant.
Mais la nuit... il fallait passer la nuit, et pour beaucoup mourir avant le jour ; et Gaspard, dont les bras fléchissaient sous le poids de son ami, avait l'air de l'Homme qui porte la Misère.
Il n'atteignit l'ambulance qu'après des eiîorts inouïs, saunant lui-même, car cette marche avait déchiré plus largement sa blessure. Mais il ne s'en souciait point; son &me fruste suivait une idée fixe : il avait un « copain », il sauvait son « copain ».
Il le coucha le long d'un mur de ferme, et il s'en alla & la recherche d'un major. Dans l'obscurité qui étouffait déjà le village, un millier d'hommes, sur trois bouts de routes et dans trois ruelles, criaient, se plaignaient, se heurtaient, s'entr'aidaient, s'injuriaient. Blessés, infirmiers et fuyards, puis une compagnie qui passait, à peine reconstituée, à peu près remise en ordre,
r,.;--<iv,Go(><^[c
et on voyait dans la nuit luire les yeux agrandis des hommes qui pressaient le pas, comme s'ils avaient hâte de se sauver de cet infernal pays.
Le premier soin de Gaspard fut d'aller se mettre sous une fontaine, où s'écrasaient un cent de soldats. Mais il avait de l'autorité, de la voix, de la décision, et il eut bientôt les bras et la tête sous l'eau. Puis, rafraîchi, soufflant, s'ébrouant, il cria à tous les coins :
— Un major!... Où qu'y a un major?
11 en trouva trois, qui, sur le seuil d'une grange, pansaient, bandaient, coupaient et disaient :
— C'est effarant ! effarant .' Si on continue comme ça, il n'y aura plus personne dans deux jours !
— Y a des chances! fit Gaspard.
— Qui est-ce qui vous parle? Taisez-vous donc! firent les majors.
11 reprit :
— M' taire? Pourquoi que j' me tairais?... J'en ai-t-il pas dans la fesse ! J'ai t' droit d' causer. Pis c'est pas pour moi que j' cause, c'est pour Burette, mon copain, parfaitement mon copain, qu'a une balle dans 1' ventre, et m' faut une voiture !
— Une voiture! Voyez donc les brancardiers, et foutez-nous la paix !
11 partit, indigné. Mais alors, avec les brancar-
diers il fut terrible. Il en empoigna un par le bras et ne le làciia plus. L'autre n'avait rien, ne pouvait rien ; Gaspai;d le secoua violemment :
— Pourquoi qu'on t'a collé des croix d'ssus les bras? Pour t' donner des airsl... Outil, va, tu m' tais suer!
£a s'éloi^ant, il buta dans deux jambes qui barraient la route. Il lit : « Tonnerre de Dieu! » Mais il s'entendit appeler : « Heb !... heb ! » Il se retourna. Le capitaine Puche ! A peine reconnaissable : la figure n'était qu'une tache de sang.
— Vou5aussi,fit Gaspard!... Ah! ça, c'est maU heureux ! . . . Et à la tête ! . . . Et ça vous fait mal ?. . .
— Ce n'est rien, bredouilla Puche d'une voix sourde, nez et lèvres étouffés dans des compresses... C'est ...assé là et ...arti là.
Il ne pouvait plus fermer la bouche ni prononcer les p ; mais il tenait un papier et un crayon, et comme son sergent-major s'en venait, une lanterne à la main, il dit avec effort, avalant lesf:
— J'ai ...ini le compte; ça ....ait huit cent trente ...rancs.
Puis il renversa la tète pour ne pas avaler trop de sang.
Gaspard ne savait que dire. II risqua :
— Mon capitaine... Burette aussi, l'a une balle dans r ventre.
— ...urette? ...auvre ...urette, reprit Puche. Est-il mort?
— Ah ! l'a mauvaise façon !
— Mourir ...our la ...atrie, dit tranquillement Puche, c'est la ...lus ...elle mort...
Il n'était nullement nerveux, mais blessé, saignant, le visage ouvert, avant de se faire évacuer et soigner il tenait à mettre ses affaires au point, et sans gestes, sans phrases, il calculait simplement le boni de la compagnie. Puis il ajoutait : -
— ...our les ...ommes de terre, il ne ...aut ...as qu'on les arrache sans demander.
— Soyez sûr. mon capitaine, faisait le sergentmajor ; seulement vous saignez beaucoup.
Le sang dégouttait sur son papier.
— Ce n'est rien... rien... ça va ...asser.... Au revoir ...aspard. ...onne chance!
Ils se serrèrent la main. Gaspard, hébété, bafouilla des mots sans suite, puis il s'écarta. Il entendit encore Puche qui disait :
— Dans ma cantine, il y a du chocolat. Vous . . .ourrez le . . .rendre . . .our les hommes.
Puis il tendit sa jumelle, sa carte, et il laissait toujours aller sa tête pour que le sang ne coulftt plus sur sa veste ni sur ses paperHsses.
Gaspard s'écarta, se disant à soi-même : « C bonhomme-là, c' t'un héros ! »
Puis il recourut vers Burette.
Burette gémissait sans interruption. Un petit major venait justement de voir sa blessure.
Gaspard le rattrapa, anxieux :
— Lequel? dit le major. Ce pauvre là-bas?
Perdu!.
— Vrai... alors c'est vrai ? fit Gaspard. Ah, c'te guerre ! . . .
11 revint vers Burette. U se pencha sur lui,
— Vieux, t'en fais pas ! Paraît qu' c'est rien.
— M'en vais, Gaspard... m'en vais...
— Des blagues... quoi, sans blague...
— Ecoute, Gaspard-.- J'aifaitcequejedevais... Oh! je souffre!... Ah!,.. Ah! mon Dieu!.., Tu diras à ma petite femme...
— Mais parle donc pas, p'tit: ça t' étouffe...
— Tu lui diras... que je suis mort... en pensant à elle.
— Copain... mon copain... T'y diras ça toimême... j' veux dire..- aie pas peur; va, tu la r'verras.
Burette avait déjà tes mains froides et son haleine était comme une brume glacée.
Le major revenait, suivi de deux brancardiers.
— Enlevez cet homme-là, doucement, pour l'ambulance.
— Oui,,. Oh!... Oh! doucement, soupira Burette. Gas... Gaspard... mets-moi, dis, sur le brancard.
I,;-, l^Go(v^[c
— Voui, poteau.
Il le reprit, lui passant les bras tendrement sous son pauvre corps douloureux. Alors, les traits de Burette se détendirent, et pendant que Gaspard, avec précaution, le soulevait pour le reposer, il l'embrassa sur la barbe, balbutiant encore :
— Tu... tu es le meilleur ami que j'aie eu... Gaspard se raidit contre ï'émotion. On emporta
Burette. 11 voulut suivre.
— Vous, dit le major, on vous évacuera plus loin. '
11 ût, désespéré :
— Alors, j' quitte mon copain !
— Forcé, mon ami, dit le major.
— Ben, au moins, qu'j'y dise adieu... Burette!.,. Vieux Burette ! On se r'trouvera à Montparnasse : aie pas peur 1
Il n'eut que le temps de lui resserrer la main, et il se trouva seul, tout seul, quoique au milieu d'un grouillement d'bommes.
Plus de copain ! ... Il s'assit par terre et il poussa un cri. Sa fesse ! Ab ! Dieu, même pas bandée.
Un aide-major le déshabilla. Il le fit mettre sur le flanc, et il le pansa tant bien que mal, à la clarté blême de la lune, qui montait au-dessua des maisons.
— Vous avez, lui dit-il, un bon morceau d'enlevé.
ii,i^iT,Go(><^[c
— M'en fous, dit Gaspard avec colère, ah, m'en fous bien !... C'est... c'est quand même trop malheureux d' voir tout ça I...
Et se retournant tout à fait, nez contre terre, il éclata en sanglots, la tôte sur son bras.
La guerre! Quelle borreur! On sort de la vie quotidienne et courante, et on entre dans un enfer, où tous les éléments semblent unis pour vous trouer, vous déchirer, voua supplicier. Vous êtes avec des camarades : ils tombent. Vous les aimez: ils meurent.:. Au secours!... A boire!... Etiesfemmes, là-bas, les enfants!... Et Burette!... Chaque idée qui revenait à Gaspard l'étouffait à la gçrge. Et il pleurait, de toute son âme.
Quand on eut achevé de le panser, il avait pourtant un peu retrouvé son calme. Il se retourna avec l'aide d'un infirmier, et il s'appuya sur une cuisse.
Puis, quand le major l'eut quitté, il renifla, s'essuya les yeux, et sentit soudain un immense délabrement. Alors, il bredouilla tout de suite : « Cré nom... j'ai faim! » Et il repensa à son bœuf.
Sa musette était à côté de lui ; il allongea la main, l'ouvrit, tira sa viande, et dans sa peine, dans sa faiblesse, dans sa misère, il eut comme une joie puérile, et fut t»ut attendri k l'idée qu'il allait manger.
La lune, maintenant, l'éclairait eâ plein. Voulait-elle l'aider dans le découpage de son morceau? Près de lui il y avait deux ou trois blessés, l'un du pied, l'autre du bras, qui poussaient des soupirs. A la vue de ce pot-au-feu imprévu et important, ils tendirent le cou ; ils firent : « Eh, là... t'auraîs-t-y d' quoi bouffer?... » Puis avidement ils sa traînèrent sur les fesses pour se rapprocher de lui.
Du coup, il retrouva vraiment le sourire, mais un sourire d'orgueil plutôt que de charité, et il eut un geste important pour dire :
— Oh!... Oh I mais, halte-là!... Moi d'abord!... Pasque c'est moi que j' crois qui l'a trimbalé mon bœuf!
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Quand Gaspard eut déchiqueté son morceau de viande, qui était presque crue et exécrable, il lui sembla pourtant qu'il avait plus de sang dans les veines et de moelle dans les os. Ses nerfs se calmaient, et, une à une les idées chassées de chez elles par une affreuse bourrasque, reparaissaient dans sa cervelle et il avait de la stupeur à les retrouver. Sa compagnie ! Son régiment ! Qu'est-ce que c'était devenu tout ça ? Et les copains ? Moreau ? Les autres ? Il s'était sauvé avec Burette. Burette était presque mort dans ses bras. Od le lui avait enlevé; il était resté seul. Maintenant, il se trouvait avec des inconnus, blessés comme lui, n'ayant pas sur leur col le même numéro que le sien. — Il faisait nuit, une nuit de lune pour contes de fées, et pourtant il avait encore plein la tête, plein les yeux, la lumière violente de la journée fantastique qu'il ve-
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'nait de vivre, et dont il lui restait un enchevêtre ment d'images atroces, avec une impression durable de vacarme infernal. Les oreilles lui vibraient ; les yeux lui brûlaient ; son corps détendu lui faisait mal de partout, et il répétait tout haut, passant le revers de la main sur son front :
— Ah! sans blague... que saleté !
Puis, auprès de ses voisins de malheur, il commença de se renseigner. Tous de régiments différents. Ainsi cette bataille, où la 2i"=, aous le commandement du capitaine Puche, avait fait une entrée si calme et si noble, était sans doute une immense mêlée, où des milliers d'hommes avaient souffert, s'étaient fait tuer, écharper, parmi des blés, des arbres, des plis de terre et des haies, qui les cachaient les uns aux autres, faisant croire à chaque troupe qu'elle était seule à se sacrifier- Gaspard demanda :
— Gomment qu' ça s'appelle par ici ?
Un sergent répliqua :
— Paraît que c'est G...
— G... ? fit Gaspard. Connais pas.
11 bougonna. Il aurait fallu lui citer un nom de grande bataille historique, pour qu'il fût satisfait. G... ce n'était pas célèbre. Avoir été blessé à G..., ça ne serait môme pas à dire, — quoiqu'il l'eût échappé belle ; il en avait tant vu tomber et
rester sans mouvement ! Il n'y avai^ que les Boches qu'il n'avait pas vus. 11 dit :
— Vous aut', v's avez vu les Boches?
Un blessé reprit :
— Que ça peut m' foute? J' tenais pas à les voir. Gaspard se dressa sur son séant :
— Abruti! J'ai pas b'soin d' te d'mander si t'es d' Paris, toi, t'es putôt d' Quimper-Corentin... Il t'nait pas à les voir!... Spèce d'idiot! Est-ce que j' te dis ça pour ça, moi ? Pourquoi qu' tu m' cherches des raisons?
— J' te cherche pas de raisons! J' dis c' que j' pense.
— Ben, tu penses comme mon fond d' culotte, comprends-tu. Il t'nait pas à les voir! Est-ce que j'y tenais, moi? Seulement, ça fait rien, je m' Agurais pas la guerre comme ça. Pis, m' sembe qu'y en a d'aut'es avec moi... Moi, quand j' me bats, je m' montre, j'me cache pas ! Kux, c'est des dégoûtants. Ils vous envoient d' chez eux, là, toute leur sale ferraille. Ils s' bougent même pas. Nous, on y allait, on d'mandait qu'à s'empoigner!
Dans l'ombre, une voix un peu précieuse énonça :
— Hélas ! Ce ne sont plus les conditions de la guerre moderne !
— Oh I moderne ou pas moderne, dit Gaspard, j' sais pas faire des phrases comme ça, mais
j' sais c' que j' sais. Pis, si j'avais su, j' serais pas v'nu dans l'infanterie.
— Où fussiez-vous allé ? reprit la même Toix.
— Où que j' fusserais allé? Dans les aréos !
J'aurais fait une demande pour lesaréos... Et, ça, alors, ça m' plairait, parce qu'on peut leur cracher d'ssus !
— On parle beaucoup ici ; un peu de silence I
— Tiens, v'ïà. l'aut' charcutier... dit Gaspard. C'était le major. 11 reprit :
— Combien y en a-t-il là-dedans, qui ne peuvent pas marcher ?
11 ht son compte. Puis il appela :
— Une voiture par ici.
— Bath, ça! murmura Gaspard. On va enfin s' balader aux frais de la princesse. C'est qu' j'ai quëque chose dans les ripatons.
Sa bonne humeur était revenue, brusquement; mais il fut déçu par le genre de véhicule, où on l'engagea à se hisser: trois planches sur des ' essieux, avec deux mauvaises ridelles, entre quoi l'on avait tassé trois centimètres d'une paille vieille et toute émlettée. Deux hommes pouvaient s'allonger là ; on y empila la demi-douzaine, et c'étaient des cris, des jurements :
— Fais donc attention à ma jambe, s'pèce de pied!
— Ta jambe. Moi c'est deux jambes.
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Puis, Gaspard entreprit le conducteur, an vieux Lorrain., tout graillonnaat et somnolent :
— J' crois qu't'es pas loueur de voitures pour les noces. Si c'est ça l' coupé d' Margot !...
Le paysan n'entendait pas : i! était dur d'oreille. A son tour il dit :
— Y en a-t-il beaucoup d' tués ?
Gaspard fit:
— On est pas les pompes funèbres. Allez, em- mène-nous !
L'autre continua :
— Pasque toutes ces terres-là, c't' à moi... Les terres où qu' vous vous êtes battus, c't' à moi.
— Ben, t'as des chouettes propriétés ! dit Gaspard. Ah, dis donc !... j'aime mieux la rue de la Galté.
Le paysan reprit encore :
— Pasque 1' Gouvernement, il paiera-t-il, au moins, tout c' qui s'ra ravagé ? -
— Mais marche donc I fit Gaspard. J'aime pas qu' mon cocher m' cause !
Et ce fut UQ voyage singulier, dans une nuit baignée de lune. Trois heures de charrette, au petit pas, les roues grinçant, les hommes geignant, avec ces six têtes misérables, qui s'en allaient de droite et de gauche, accablées et souffrantes. Têtes d'épopée, spudain toutes blêmes, ensuite dans l'ombre, à la fois terribles et co-
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miques sous des képis drôlement juchés, qui donnaient des airs de fantoches à ces humains si pitoyables.
Quand la charrette s'arrôta, ils étaient devant une église de village, et on entendait des ordres ; « Descendez. Que tout le monde descende. Entrez là. On ne prendra le train qu'au jour. »
En passant le portail de l'église, Gaspard dit :
— Ça y est : c'est l'enterrement.
L'église était déjà pleine de blessés, couchés sur les dalles ou sur les bancs;, et la lune... la lune était là., elle aussi, — car depuis la veille la voûte s'était effondrée sous un obus, en sorte que le toit c'était maintenant le ciel, si lumineux par la nuit qu'il faisait.
II y avait, pourtant, dans cette église, des coins d'une ombre épaisse, d'oili s'échappaient des gémissements. La lune, si brillante, devait paraître odieuse à ces malheureux. Us avaient fui sa clarté pâle; ils s'étaient tassés sur les bascôtés, — Le curé, talonné par une vieille, bancale, y circulait, une chandelle à la main. Il posait la chandelle à. ses pieds, puis distribuait des morceaux de sucre, tandis que la vieille, qui tenait un broc, versait en tremblant de l'eau rougie dans les quarts.
Gaspard, debout, contre un pilier, but, et mangea du sucre ; puis, & quatre pattes, afin de
ne pas marcher sur les pieds des blessés, il s'en alla jusqu'à l'autel, où les rayons de la lune blondissaient de petits vases blancs et des plantes vertes.
Un grand Christ en bois peint, d'une sculpture naïve, qui sans doute faisait fond i l'autel, s'était écroulé là, et, dans sa chute, un bras s'était brisé qui, par la main, restait quand même lamentablement pendu sur sa croix. — Tout près du Christ, sur une botte de paille, un blessé haletait, se tenant le cœur. Gaspard s'en vint près de lui.
— Où ça, qu' t'es amoché, toi, mon poteau?
L'autre répondit d'une voix sourde, en frappant son poumon :
— Dans r soufflet...
— Une balle?
— Voui.
— A nos âges, voir ça !.. . Et t'es d' Pantruche ?
— Voui.
— Que malheur !... Dis, vieux... tu peux pas t' pousser?
— Peux pas...
— Oh! quoi, j" suis un copain... Ou alors, attends voir... j' vas tout déménager.
Arc-bouté sur un genou, il prit le Christ à pleins bras; il le souleva d'un rude effort et le poussa tout contre le blessé pour se faire de ta place ailleurs; puis il dit :
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lU GASPARD
— Il est lourd el' patron I...
II s'étendit de l'autre c6té, dans le clair de lune qui donnait sur le Christ et sar eux; ils avaient l'air des deux larroos ; et ils se mirent k parler et à se plaindre par-dessus la croix.
Gaspard dit :
— T'as-t-il eu du sucre ?
— Du sucre?
— Y a r curé qu'en donne.
— Ah?... Oh, r curé!...
— Quoi, l'curé? L'a pas l'air d'uo mauvais zig. Les curés, t' sais, ils sont comme les aut', les curés. Faut pas dire... Y a du brave monde partout.
— J' dis rien.
— Non, mais, t'avais l'air de râler : les curés.. 11 se tut, puis reprit :
— T'as-t-il eu du vin ?
— Non.
— Ben, t'es pas dessalé, toi 1
— J'étouffe...
- T'étouffes. C'est pas une raison ; ça t'aurait
Une immense plainte remplissait l'église, plus trbublante, et plus vraie que toutes les paroles de prière que les hommes ont inventées. C'était le gémissement naturel de la Terre & Dieu ; la souffrance sous le Ciel, allongée sur des dalles, entre des murs qui n'avaient pas encore entendu
de supplications plus sincères que cet appel au secours de tant de corps déchirés. — La toute modeste église de village, quand elle sert de première halte à des soldats sanglants, échappés des batailles, c'est l'image la plus simple et la plus émouvante de la misère humaine, qui interroge et qui supplie. Pourquoi ces douleurs, ces plaies, ces agonies ? La chair tout entaillée geint et crie sur la paille, et les pierres de l'église qui l'abritent un instant ont l'air de dire: « Nous, nous savions tout cela... et nous vous attendions. »
La lune disparut. Le jour commença de n^tre.
— Debout ceux qui peuvent marcher, dit le major.
— Moi, j' peux pas, grogna Gaspard.
Et il se leva.
A la porte quelques infirmiers, le curé, toujours avec sa bougie, la vieille avec son broc, et des paysans qui menaient des charrettes, essayant ensemble de les faire avancer, et n'arrivant qu'à enchevêtrer leurs roues. Les hommes juraient ; les chevaux hennissaient. C'était, dans la première clarté grise et lugubre du jour, une mêlée à décourager les meilleurs.
Mais avec du temps, tout dans la vie se déblaie ; il arrive même que des blessés meurent en route : dans un chaos de voiture part leur dernier soupir ; et quand on s'arrête enfin devant la gare
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OÙ fume le train sauveur, qui va partir poor des provinces tranquilles, le major dit: « Celni-là,.. c'est fini..; laissez-le. »
Le train de blessés où monta Gaspard ëtait tout semblable à celui qui l'avait amei^é, trois semaines avant, dans ce pays tragique, Il souffrit même de n'avoir plus de ses anciens « copains » poitr le lenr faire remarquer- Depuis cette bataille, il semblait dans un autre monde. Rien que des têtes étrangères. Alors, tout seul, il dit : « C wa^ gon-là, j' le reconnais! » Trains de départ et d'enthousiasme, que c'était loin rféjà ! On ^vait laissé les fleurs et les branchages ; mais tout cela pendait, lamentable et fané, et c'était un train de retour, de souffrances et de geignements.
N'importe, grâce à Gaspard — {ce grand diable mettait de la vie partout), — grâce aussi à deux Parisiens qui s'installèrent dans son wagon, l'uQ boueux à la Butte-a|i](-Cailles, l'autre livreur rue des Haudriettes — ce train de blessés fut un des plus curieux et des plus grouillants que la France ait vus durant cette guerre.
Et Dieu sait si elle en a vus 1 Tous bien longs et bien lents. Mais celui-ci était interminable (I4 machine et l'arrière dépassaient toutes les gares) et il ne mit pas moins de cinq jours — toute la première semaine de septembre, semaine (Jb retraite et d'angoisses — pour aller de la Lorraine)
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qui était à fea et & aang, jusque dans l'Anjou tranquille, où les vignes mûrissaient doucement sous le soleil.
Gaspard prétendit :
— Les cirques s' baladent toujours à c't' allurelà 1 Quand on trimbale des phénon}ènes, on fait la pause h tons les patelins-
On traversa l'Argonne, encore intacte et si verte, d'un vert sauvage. Gaspard, moqueur, disait :
— Au r'voir 1 Au r'voir ! C'est toujours pas par ici qu' j'açb'terai mon château pour chasser r lapin !
Un passa par Reims, où la cathédrale vivait les derniers jours de sa vie séculaire, et aucun de ces hommes ne la regarda comme il aurait dû.
On tourna Paris, ce qui fit rager le livreur (" J" serais descendu qu'huitjonrsrj' vous auraÎR pas r'tardés ! ■»). Et enfin on traversa la délicieuse Tonraine, où les chiteaus de France avaient J'aiy de s'être alignés pour ces premières victifftes dç l'enneuii. Le boueux en fut ému. U sonpfr9<:- '! On savait y faire, dans la bâtisse, an Mpyen Agel »
Le plus poignant, c'était d^ rçyP if ainsi, une aune, les provinces pour qui venait de se yivrf ce premier cauchemar cruel ; et U s^roMftit qu? le train allât un pas de toEtue^ afin quçcçg sold?.tç, jusqu'aux plus simple, aiept.lie (epaps 4e .cqR)r<
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prendre et de se dire : « Dieu, qu'il est grand ce pays ! Et varié ! Et si beau ! »
Gaspard, lui, ruminait : « Baie déveine 11., pour une fois que j' voyage à l'œil, faut qn' j'aie la fesse en marmelade. »
11 n'avait pas trouvé de place dans les wagons à bestiaui, et, s'étant hissé dans un étroit compartiment de troisième, il avait pris possession du filet, où il s'était étendu tant bien que mal, grognant « que la Bépublique le dégoûtait et qu'on allait r faire crever! ii 11 était là-baut, sur le ventre. Sa fesse le brûlait et il grimaçait. Mais le train s'arrëtait-il ; aussitôt Gaspard dégringolait de son plafond et tombait sur les épaules des camarades. II plongeait dehors par la portière, attrapait le loquet, sautait sur la voie. Le boueux l'apercevait : il ne faisait qu'un bond. Puis, le livreur. Puis, tous les autres, — sauf les grands blessés immobiles sur leur paille. Et vraiment, on eût dit la Cour des Miracles qui s'échappait de ce train, — une Cour des Miracles terrible, fantastique et drdle, car le soldat, comme le mendiant, est toujours agité par une curiosité et un espoir, qui rendent sa souffrance puérile et comique. L'homme qui a faim, qui a soif, qui a mal, redevient enfant. On ne peut plus le tenir : il vous glisse entre les mains. Un train de blessés ! Il faudrait des yeux tout autour de la tête pour le conduire, le
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surveiller, pour être sûr d'avoir son compte d'hommes. Rien n'échappe comme uîi solclat.
Vous le hissez dans un wagon : il redescend. Vous le remontez et houclez la portière : sa tête passe par le carreau. Et la bouche demande, le nez flaire, les yeux cherchent. Vous tournez le dos: il a tout le torse sorti. Vous vous éloignez : le voilà dehors. Vous revenez; ii dit: « C'est pas moi... j'ai tombé... »
Mais l'aide-pharmacien qui avait à mener le train de Gaspard, étant surtout un maître-philosophe, il laissait faire et fumait sa pipe. Alors, boitant, sautant, clopinant d'un pied, se traînant sur les mains, bras en écharpe, tète dans des linges, l'épaule démise, des cous tordus, des bouches sanglantes, c'étaient toutes les misères de la guerre qui descendaient, se croisaient, se mêlaient, puis, tant bien que mal, en s'entr' aidant, avec des jurons ou des soupirs, s'allongeaient sur le talu,s du chemin de fer.
Cinq, dix minutes, — le temps que la voie soit libre. (Dans les compartiments on était si tassés, si piles, si meurtris, que la terre semblait douce et l'air semblait divin. — Gaspard, à cause de « c'te charogne d'obus », était encore forcé de se remettre sur le ventre. Seulement, s'il y avait de l'herbe, il allongeait les mains dedans, et il disait: — Ça m' rappelle un dimanche à.Meudon. Âh,
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ISO GASPARD
dis, pauv'e vieux, c' qu'on rigolait !... Ofl s' chatouillait d'dans les herbages... Pis c' roupillon ! G' qae j'écrasais !
— Oh, reprenait le boueur, maintenant, y a pus h s' plaindre. V'ià deux jours qu'on foUt rien, et j'ai r sein qu'est enlevé, mais quoi, j' suis pas • nourrice !
— T'as pas tort, faisait le livreur, moi j' crois qu'on tient 1' filon.
Lui, lardé de shrapnells au bras et à la cuisse, il se couchait sur le dos, et il contemplait le ciel ;
— Les vieilles bourgeoises, elles vous parlent (]U'y a un paradis : j'aïtne mieux l' croire que d' le Voir. Quand j'ai r'çu ma ferraille, j'ai dit : « Aux abatis, ça va. Rien dans I' buffet, ça colle. »
Et il s'étirait voluptueusement.
Tout à coup, le train sifflait. Comme écho, le mot de Cambronne, bref, preste et cent fois redit. Puis, toute cette Cour des Miracles se hissait, se retassait, se recalait dans les wagons, à la fois haïssables et prometteurs, car ils étaient durs, étroits et bien secoués, mais ils disaient quand même: « Noua roulons vers des lits. »
Des lits ! Des « pieux ! » Quel rôve ! Et Gaspard du baut de son 6let criait au camarade qui se pelotonnait dans le coin :
— Eh, vieux, fous-toi à la portière I
— Pourquoi?
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— Foua-toi d'abord !
— Et pis?
— Qu'est-ce tu yois?
— Rien.
— Ça va, t'es un pied !
Et comme l'autre grognait, il lui lançait :
— T' sais pas qu' j'attends mon train d' wagons-lits: Poincaré m'envoie 1' sien.
A la vërité on devait en voir lin autre.
Le troisième jour, vers minuit, par une lune pour amoureux, comtne on venait de passer Rambouillet, on rattrapa un train arrêté, comme perdu en pleine campagne, d'où s'échappaient des appels étranges et des cris. Gaspard renifla : u Qui qo' c'est donc ? BufTalo? »
Et une fois de plus, il se laissa tomber de son fllet.
II erra sur le ballast. D'autres l'imitèrent. L'aide-pharmacien cria : » Remontez, sacré dié, remontez donc! » Le livreur dit négligemment:
— J'ai perdu mon alliance...
L'autre reprit, brutal :
— Et vous?
— Moi, dit Gaspard... moi aussi.
Le pharmacien en fit demi-tour.
Et Gaspard, le livreur, le boueux, s'avancèrent jusqu'à la « loco ». Le chauffeur leur dit :
— G't un train d' fous.
-^ Sans blague?
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— Des fous évacués... de Ville-Evrard.
— Ville-Evrard I fit le boueux.
— Tu connais ? dit le chauffeur.
— Un peu, dit le boueux en se rengorgeant.
J'ai mon oncle qu'était alcoolique, et qu'y a resté trois ans.
— Ben, on les espédie.
— Pourquoi?
— Pour qu' les Boches ils les chopent pas, s'ils arrivent... Et pis y en a qui s'est sauvé.
— Où ça? demanda vite Gaspard.
— Par la campagne... Ecoutez voir... Les gardiens ils les cherchent.
Àh! pour le coup, ils s'en tordaient!.. Puis, ils dirent : « Mais on va les chercher aussil... Tu siffleras hein, vieux, file pas sans nous. ><
Et les voilà partis dans les champs, tout blancs de lune.
Gaspard, qui boitait, s'appuyait au boueux. Et le livreur, marchant comme un canard, suivait et criait :
— Attendez-moi... qu'on rigole ensfembe !
A deux cents mètres de la voie, une ombre surgit. Ils s'arrêtèrent. L'ombre s'approchait.
— Ça y est ! Un fou ! dît Gaspard.
-T- Non, une folle ! dit le boueux.
Et ils riaient.
Pourtant, c'en était une : il y a des invraisem-
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blances si vraies ! Une petite vieille, toute mince et ratatinée, après qui l'on courait depuis une demi-heure, et qui se cachait derrière les arbres, trottait, jappait, déroutait toutes les recherches. — La lune seule devait la voir et la suivre, — la pleine lune avec son air inquiétant, car elle semble à la fois si niaise et si moqueuse, qu'on se demande si elle n'observe point, et si son gros bon sens de lune ne lui donne pas un narquois dédain pour toutes nos incongruités terrestres. — Une vieille folle, k minuit dans un champ, se sauvant et hurlant, des blessés tout sanglants qui cherchent à l'attraper, histoire de rire, l'extravagance humaine en train de jouer un acte de son horrible comédie, la pâle lumière d'un drame, des cris, des geignements, des coups de sifflet, deux trains bondés de misères qui se plaignent ensemble dans la nuit, déchets de la paix et plaies de la guerre, la mort rôdant et serrant à la gorge des malheureux qui r&lent sur des litières de wagons à bestiaux, et la Folie — la Folie à quatrevingts ans d'âge, qui profite d'un affolement afin de reprendre sa liberté, — quel spectacle pour la lune si calme, si claire et si contemplative !
— Par ici, faisait Gaspard, coupe par là. Hop! J' la tiens!
— Ah! ah! faisait la vieille.
— Mais c'est qu'elle pince
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— Je vous reconnais ! Je vous reconnais ! Cest vous le suisse, l'affreux suisse qui a dévergondé Monsieur le Curé ! Vous avez mis une casquette, mais' je vous reconnais. J'ai de bons yeux. Ah! ah ! Et je vous tiens, mon bonhomme.
Les machines des deux tfains sifflaient. Elle reprit, et elle avait de l'écume aux lèvres :
— Entendez-Vous les chiens qu'on rappelle? Us Vous mangeront le ventre !
Ses cheveux gris, épars, lui chatouillaient les joues. Elle les ramassa des deux mains, se dégageant les yeux :
— Ce qu'il est laid ! Je voudrais le mordre ! Mais Gaspard lui tenait les coudes, faisant :
« Allons... Allons. » Le boueux dit :
— Moi j' lâcherais ça. Tu vas t' faire boulotter.
— En v'ià une vieille rosse! dit le livreur.
— El vous aussi, je vous reconnais! chevrota la Vieille, qui soudain se mit à pleurer. Vous êtes les mauvais enfants de chœur, qui avez btl l'argent au lieu de le donner à Monsieur le Curé, et alors moi... je n'ai pas eu ma messe pour mon pauvre mari, et quand je m'en vais mourir, mon pauvre mari me dira : « Pourquoi n'as-tu pas fait dire ma messe?... »
Le livreur se tenait les côtes.
— Dis donc, c't' un numéro! Et j' crois qù'eUe nous engueule...
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Mais Gaspard, boa enfant, était ému quand même. II ne riait plus. Il disait :
— Faut la ramener à son train...
Il essayait doucement de la faire marcher.
-^ Allons, grand'mère... mène-toi par là.
La vieille poussa un cri atroce :
— Au secours!... Le suisse, l'affreux suisse! Sa figure était horriblement contractée et elle
avait sur les épaules un petit chàle blanc, dont tous les pompons tremblaient. Gaspard dut la lâcher; elle lui entrait ses oûgles dans les bras, et elle continuait :
— Les cbiens vous mangeront le cœur, la tête et tout !
— Vieux chameau, dit le livreur, elle a pas inventé l'eau sucrée !
Elle sautait dans le champ, se jetait sur eux, reculait, agitait les bras, se sauvait.
— Oh! le suisse!.,, le auisse! Toujours sa culotte rouge, comme les enfants de chœur... Mais le clocher tombera et les cloches les écraseront ! Ah! ah!...
Elle ricanait. Son rire s'étouffa dans on sanglot : « Mon pauvre mari ! » Gaspard s'était encore rapproche :
— Grand'mère... conte un peu... Si t'es gentille, moi j' m'en occuperai d' ton mari.
Le boueux se tordait.
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— Il va y dire une messe !
— Àh ! dit le livreur, il m'en bouche un coin E
— Explique-moi, dit Gaspard, l'affaire de ton mari.
— Quand votre femme sera enceinte, dît la vieille, elle accouchera d'un singe et d'un hérisson !
— Ah ! ah 1 ah ! fit le livreur.
— Ça, c'est causé ! fit le boueux.
— C'est pas des raisons, grand'mère : tu frais mieux d'être raisonnabe, dit tranquillement Gaspard.
Il la reprit par les coudes ; il la tenait serrée ; elle étouffait.
— Lftchez 1 Lâchez ! Voilà les chiens !
Les trains sifflaient toujours. Le boueux reprit :
— Demande-z-y si y aura d' l'oignon c't' année. Gaspard dit d'une voix lente :
— Grand'mère... pourquoi qu' tu me r'connais? Moi j' te connais pas.
— Mon pauvre mari me vengera!
— Elle commence à nous poisser, dit le boueux.
— Viens nous-en, dit le livreur.
— Comment qu'il était ton mari? demanda doucement Gaspard.
— Les cloches, les chiens ! fit la vieille. Votre femme accouchera aussi d'un mille-pattes, qui
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courra dans toute voire maison... Mon mari, pauvre mari !
Elle se cacha la tète dans les mains. Gaspard la poussait un peu.
— Allons... viens... viens voir par là.
Soudain elle se laissa entraîner, et tout en marchant elle gémit :
— Mon pauvre l'ami! Us ont fait exprès de dire une messe pour le premier qui était ivrogne, et rien, rien, pour le second qui était si bon.
— Allons... allons...
Le livreur et le boueux s'étaient tus. Ils ne trouvaient même plus à. rire ; les trains sifflaient toujours ; et la lune toute ronde, regardait, stupéfaite, car Gaspard, peu à peu, ramenait la vieille à ses gardiens...
Quand il eut regrimpé dans son compartiment et qu'on se fut remis en route, le coeur content, il commença de conter la chose aux camarades. Ce ne fut qu'une exclamation :
— Oh 1 assez 1 sans blague... faut pas nous la faire à la peau d' toutou !
Personne ne le croyait./ Si bien qu'il se mit en colère, et il annonça :
— Pisqae c'est ça, 1' premier qui m' dégoûte, j 'y crache dessus du haut d' mon filet.
Il n'en &t rien. Il était trop occupé de lui. Cette promenade à la lune avait ranimé les souffrances
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d« sa blessure, et dans la nuit) cahoté par le train, il se mit k geindre comme tous les autres, — car uq train de blessés, la nuit, ce n'est qu'un immense geignement, tant il semble que l'ombre étouffe et pèse Bur les douleurs. Angoisses, lassitude, heures interminables. Que faire de ses bras, de ses jambes? Le corps est comme une loque, qui se laisse aller sur le voisin, mais le voisin soupire, se dégage, et, rompu lui aussi, il s'affaisse & son tour. De l'un à l'autre, les hommes ont l'air de se passer le poids de leur peine, jusqu'à, ce que le jour paraisse... Ah ! le jour, — si merveilleux, — qui vient alléger l'air en donnant de la clarté 1 Que dire lorsque c'est en Touraine que le train roule, & l'heure où le soleil se lève,.. La Touraine ! En septembre I Quand on vient de se battre et qu'on sort plein de poussière et de sang du supplice d'une bataille: la Touraine et ses jardins, et ses gares dans la verdure, et ses jeunes filles, et ses fruits!
C'était un matin doux et doré. I^s fils du télégraphe portaient un peuple d'hirondelles, en train de faire leur toilette. On apercevait la Loire jaune, et ses châteaux. Il j avait des fleurs dans le moindre enclos, le long de la voie. Le train s'arrêtait pour qu'on les vit. 11 s'arrêtait à toutes les haltes, parfois m^me aux garde-barrières, «t
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tout de suite on voyait des femmes surgir de toutes tes maisons.
Villages charm.aitts, petites villes si gaies, p^y^ si clair, que vos jeunes femmes et vos jeunes filles ont de grâce dans les yeu^ quand elles accourent en chapeau? de paille, en robes d'été, avec des fruits plein leurs deux mains ! Le blessé, tout ému, prend les mains et les fruits ; il bre^ douille de plaisir ; ses peines sont oubliées.
L'une apportait des raisins qu'elle venait de cueillir, avec leur fleur fragile comme l'aile d'un papillon, qui s'évanouissait dans de grosses pattes de soldats. L'autre tendait des pécbes. petites et rousses, vraie caresse pour la main avant d'être UD régal pour la boucbe. Une autre tenait des poires, lourdes et lisses: elle avait couru: sa main les avait tiédies ; les poires embaumaient. Et toutes ainsi, elles s'en venaient des vergers tourangeaux, jeunes filles de France vivant dans l'air des jardins les plus doux, — des jardins si variés, provinciaux ou champêtres, ceux qu'on ne voit pas de la rue, les jardins discrets et riches qui embaument l'arrière d'ime maison et sont la joie secrète des demeures privées, — puis les jardins ouverts, libres comme les champs, les jardins des collines où les nuages font des ombres, les jardins sur les pentes, au soleil, tout le jour.
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Gaspard avait trop d'&me pour ne pas être ému. Il sentit confusément qu'on entrait dans une terre bénie. II s'écria:
— Âh, les p'tites femmes ! Les chics p'tites femmes ! Vrai, ça vaut d' s'être cogné pour revoir ça 1 G' qu'elles sont mignonnes !
Et dans son transport, lui-même il se multiplia. Se tenant la fesse, il allait de l'une à l'autre, prenait, emplissait ses mains et ses poches, puis les vidait dans les wagons. II demandait airz grands blessés immobiles :
— M'sieur désire ? Poires de curé ? Figues d'Arabie ? Raisin muscat ? Y a d' tout, poteau, va, n' te gène pus !
Puis, dégustant lui-même et coup sur coup, pêches, poires, raisin noir, raisin blanc, la bouche pleine, il rapportait aux plus à plaindre de quoi rafraichir la fièvre qui les brûlait.
— Flaire ça d'abord, avant d' goûter. C'est pas du fruit, ça, c'est d' la fleur !
Il leur tenait la tête, chantonnant :
Ça fait du bien par où qu' ça passe.
II repartait, oubliait sa fesse, poussait un cri, riait aux dames, disait :
— Merci !... Encore !.,. Vive la France et Pantruche !... Àb, que c'est bath... ça c'est bath!
De sa vie il n'avait jamais été aussi comblé ni
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BÏ heureux. Il n'en revenait pas. Distribution gratuite, abondante... et féminine' 11 ne souffrait plus ; il avait de la joie plein les yeux, et il prenait, prenait, et il donnait lui aussi, il donnait & tout le monde ; et il disait encore :
— Ça, c'est du socialisme ! ... ça c'est un syndicat!.., ça c'est du bon travail !
Si bien qu'une grosse dame de la Croix-Rouge, avec une figure aimable et vivante, s'approcha et lui dit :
— Vous êtes un brave garçon. . . Comment vous appelez-vous ?
Il la regarda d'abord. Puis, soudain, il répondit d'une voix mal assurée, où il y avait certes de l'étonneipent, mais peut-être aussi un peu d'orgueil, bien légitime :
— J' suis... j' suis Gaspard... d' la rue d' la Gatté.
Sa fierté, hélas ! ne fut pas de longue durée. Lui se croyait dans la terre promise, et pensait y rester ; mais la nuit tomba pour la quatrième fois sur ce train misérable, et on repartit encore, toujours, pour où, mon Dieu, pour où!... Qui croire, et qu'espérer puisqu'à chaque ville on leur disait : « C'est dans la prochaine qu'on vous couche. »
Se coucher l
— Àb, ma fesse, gémissait Gaspard. G'te carne
10S gaspaud
de fesse, c'te saleté d' saloperie I Qu'on m' la prennel Qu'on m' la coupe!... J'en veux pus!
J'en peux pus! On est traité comme d' la viande morte... Les députés m' dégoûtent! D' ma vie je r'voterai pas !
ËQÛn, à Tours, on le vexa dans son amourpropre... national. On avait garé le train pour deux heures devant un dép6t de machines, et les hommes, qui s'étaient encore échappés de leurs wagons pour humer l'air rare de la nuit, hâillaient, les yeux fixés sur les lumières des disques et d'un poste d'aiguilleur. Un homme d'équipe passa, qui leur dit :
— Avez-vous vu les Boches?
— Les Boches, grogna Gaspard, on n'a pas pu liis voir : ils foutaient l' camp comme des lapins I
— Non, mais là... U... tes Boches qui sont là.
— Où ça, là?
— V train éclairé, d'vant vous.
— Quoi, c'est des Boches?
— Trois cents prisonniers.
— Sans blague ?
— Ben, viens voir.
— Non, non, non ! J'interdis formellement qu'on traverse les voies, dit, d'un ton sec, l'aidepharmacien qu'à la longue, sans doute, la fatigue énervait. Assez de vadrouilles I Les Boches, il fallait les voir là-bas.
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— Mais pisqu'on n'en a pas vu! dit Gaspard.
— Eh bien, vous y retournerez; mais je veux . la paix. C'est compris? Restez où vous êtes.
Chaque fois qu'on vous arrête, vous visitez le département. J'en ai plein le dos. Obéissez.
— Ah! la la!... Chéri! murmura Gaspard.
Puis il dit aux camarades :
— C'est quand même dégoûtant. On saura même pas quelles gueules qu'ils ont.
— Pouh ! dit l'homme d'équipe, c'est des vrais cochons... Tout rasés, pas d'cheveux; on a envie d' faire des peaux d' tambour avec leur couenne.
— Ah ! dis donc!
Gaspard serrait les poings et se grattait la tète.
— Et dire que nous, nous des blessés, des victimes, on n'a pas 1' droit d'aller les r'garder sous r nez et d' leur-z-y dire ça : « Vous êtes des cochons, v's entendez, des cochons; un peuple d' cochons, avec des têtes ed cochons... tas d' cochons! »
Le train sifflait. 11 fallait remonter dans les wagons. L'homme d'équipe risqua :
— Paraît qu' maintenant vous allez pus bien loin.
— Oui... oh! on la connaît ! dit Gaspard. Nous bourre pas 1' mou, va, fais ton service.
— Mon service! Mais moi... moi j' vous dis
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— Ça va bien. Tu nous poisses!
Le train s'ébranlait. L'homme d'équipe cria :
— En v'ià encore un malpoli ! D'abord, c'est pas à vous que j' cause.
Gaspard se remit dans sou filet.
— A moi qu' tu causes? Ben, j' l'espère qu' c'est pas à moi qu' tu causes...
Etc.. etc..
11 ronchonna ainsi sans s'arrêter pendant les deux heures que le train mit encore pour atteindre la petite ville d'Anjou, terme si attendu d'un voyage interminable. Et quand il ft,it bien sûr d'être arrivé, il déclara, terrible :
— C'est pas trop tôt; j'allais gueuler!
Puis il descendit, sans rien dire.
On était à "*. Il n'y a pas de ville qui soit plus de notre pays, — d'un nom si alerte et si spirituel qu'il suffirait de le dire à un Chinois, pour qu'il réponde tout de suite : « Mais c'est en France! »
Y débarquer la nuit! Quel sacrilège! Et cette nuit était tiède, molle, ouatée, un peu brumeuse, et il n'y avait sur le quai de la gare angevine, pour éclairer tant de fatigues, de boiteries et de déhanchements, que les étoiles bien lointaines et clignotantes. Les hommes se heurtaient les uns les autres, et s'en allaient eu troupeau confus, maladroits, somnolents, vers les portes où les in-
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firmiers demandaient : « Vous, où est votre blessure? «
Graspard n'aimait pas cette question. Il aurait voulu dire : « J'ai eu le cœur emporté. » Ce n'était que la fesse. Alors, il répondit, brutal :
— J'en sais pus rien. R'gardez-y voir.
Le gros bomme qui l'avait interrogé machinalement se trouva suffoqué par ce ton rudoyeur. C'était un papetier de la ville, ambulancier volontaire, aigri et pointilleux. 11 prit mal la riposte et répliqua :
— En voilà des manièresl... Si on avait beaucoup de soldats comme vous !... Ah ! ce n'est pas étonnant que les Allemands soient à Compiègne!... Je m'explique, maintenant, que les Allemands...
— Quoi? De quoi? fit Gaspard. A Compifegne?... Que CompiëgDe?
li prenait les camarades à témoins, et eux le regardaient, ahuris. Depuis un mois ils ne savaient rien que ceci : qu'on tenait la moitié de l'Alsace, qu'on avançait en Belgique, et que les Russes avaient promis d'être k Berlin pour le 1" octobre. Alors, Compiègne ?... Comment Compiègne?... Gaspard souffla au boueux: « L'est piqué ! » Mais le papetier continuait :
— Parfaitement, Compiègne!... Et ça recommence comme en 701... Mais qu'on nous envoie,
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nou3, les gens de cinquante ans ! Et ils verront ! Ils verront!
Gaspard poussa le boueux, le suivit dans une voiture d'ambulance, et il faisait en montant :
— C'est tout d' même malheureuï; d'entendre des boniments comme ça à le graisse de eh 'vaux d' bois !... Bon Dieu, qu' ma fesse me cuit!... Compiègne !... Sans blague!... Quand y a quatre jours on les a laissés avec tout leur sale fourbi en Lorraine... Alors, ils sont v'nus par not'e train?... Vieux, y aurait pas eu 1' major, j'y bouffais r nez k ton client !
L'autre était tellement accablé de fatigue qu'il dit: « Laisse donc... c't' un infirmier, il t' voulait qu' du bien, n Gaspard reprit :
— J'aime les infirmes. Pas les infirmiers!... Où qu'est ma blessure? Ça I' regarde? Est-ce que j'y demande si sa mère a fait un singe !
Et il recommençait :
— Compiègne ! Spèce de marteau ! Ça s'rait-i! le peine qu'on aurait des 75 ! J' les ai entendus péter, moi, les 75 ! Hein, poteau, on les a entendus péter ! Sale bonhomme : qu'il raconte ça &. sa bonne femme. Mais nous, qu'on a du plomb dans les fesses, on sait ousqu'on l'a pris! Pas à Compiègne, non, ça j' pense pas ! Avec les Belges, les Russes, les Angliches et pis nous, ça s'rait malheureux, dis donc, qu'ils viendraient ft Compiègne I
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H ne cessa pas jusqu'à l'hdpital. Et il ne remai^ qua point qu'on passait deux fois la Loire, et il ne sentit nullement te bien-être délicieux dlentrer dans une petite ville pacifique, endormie, loin des Boches. Mais, quand la voiture s'arrêta devant unegrande b&tisse en pierre si blanche que c'était de la clarté dans la nuit, quand Gaspard vit s'approcher, ^our l'aider à descendre, des jeunes gens, un vieillard, un prêtre, une sœur, une infirmière, alors il lui sembla que toute la nature venait au devant de lui, et cet accueil charmant tua sa méchante humeur.
Il s'appuya sur les jeunes gens, donna sa musette au vieillard, confessa de lui-même au prêtre : « C'est dans la fesse qu' ça m' tient », — fit : a Bonjour ma sœur... », et sourit à l'infirmière.
Il était sale, criblé de taches, pas lavé, avec une barbe de trois semaines, blôrae de fatigue sous un képi poussiéreux ; mais quand il passa la porte, tous ceux qui l'ont vu se souviennent qu'il leur parut splendide. Ses yeux luisaient de reconnaissance; son nez de travers semblait tout attendri; et sa bouche, remuant d'émotion, cherchait un mot drôle à servir. Il le trouva. Clignant de l'oeil, il regarda le vestibule, le plafond et les murs, et il dit ;
— Bathicil Ça r'ssembeau Musée du Louvre...
Oii qu'est la Joconde ?
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C'était le peuple de Paris qui entrait à « l'hosteau. »
Car oa dit « l'hosteau » ; on ne dit pas l'hôpital. L'hdpital c'est pour les dictionnaires académiques, — vocable lugubre, qui commence en soupir et finit par une plainte, tandis que « l'hosteau )', ça rime avec cfa&teau, et il y a là toute la blague d'un peuple souffrant mais pudique, spirituel jusque dans ses misères, et qui meurt avec un bon mot, pour que les gêna ne sachent plus s'ils doivent pleurer ou rire.
« L'hosteau » d'ailleurs, fit k Gaspard un accueil merveilleux.
Dès la porte il avait perdu son boueux, parce qu'il s'était laissé conduire, un peu ébloui. Trois femmes l'entouraient et se dévouaient. D'abord, une jeune fllle le déchaussa et lui lava les pieds, et elle faisait cela consciencieusement, avec un air si simple et si gentil qu'il la regardait, confus, disant dans un sourire: < Ça va, mam'selle... Oh! ça suffit!... » Une jeune femme lui enfilait une chemise propre, qui sentait l'eau de rivière. Il balbutia: « Merci... merci... la miennje allait...» Enfin, une dame mûre lui vidait ses poches : << Que voulez-vous garder, mon ami? » Et elle montrait des miettes de tabac, un morceau de sucre noirci, un briquet cassé.
II dit :
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— J' garde que mon gosse.
On se mit k rire. Mais du fond de son képi il tira une photographie un peu jaunie, où on voyait un moutard demi-nu, et il la montra k toutes ces dames.
— Voilà. Si on avait pas des « salés » on saurait pas s' battre tellement bien!... Mais faut qu' ces mioches-là, ils soyent heureux pus tard ; faut qu'ils puissent faire leur boulot, pis aller au cinéma sans s' dire tout l' temps : « Les Boches ils vont nous tomber su 1' poil... » C'est la dernière fois qu'ils y tombent, et... ils tomberont plutôt su l'blair!
Et il conclut :
— Elle s'ra pas chère, cT année, la peau d' cochon.
Après quoi il conta des embuscades terribles, où il y avait plus d'obus que de « bon' hommes >i, et des histoires de train attaqué par les fous... Et... et il se gâtait Gaspard ; il devenait blagueur, excessif : le Parisien dans ce qu'il a de pire ; presque déjà l'invalide pie-borgne qui, après s'fitre battu, bavarde jusqu'à la fin de ses jours. La dame mûre lui dit, un doigt sur son nez :
— Vous n'avez pas l'air malade... Je ne sais pas Si vous allez avoir tin lit...
Il s'arrêta net et la dévisagea avec inquiétude. Mais la jeune fille reprit :
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— Prenez mon bras : on va vous en donner un tout de même.
Alors, il se leva, et s'appuya sur elle.. . religieusement. Elle avait le costume blanc de la Croix- Rouge. On suivit des couloirs blancs; on arriva dans un dortoir où tout était blanc ; les mura, le médecin, les inUrmières, tes lits. Rien que d'y entrer était un repos ; on se sentait attendri, même avant d'être couché : la fièvre et la souffrance devaient .être vite vaincues au milieu de femmes en robes si claires. — Puis, que les lits étaient tentants [ Neufs, nets, comme on les rêve. Par quels mots exprimer sa joie?... Eh bien, Gaspard y réussit. Gaspard, de la rue de la Getté, sait résumer son &me en une syllabe, et il mérite de rester dans la mémoire des hommes, rien que pour la façon dont il s'installa dans son lit.
Il se laissa couler dans ses draps, ses draps doux et voluptueux pour sa chair dure et toute rompue. Il s'enfonça jusqu'au menton, frottant son poil à la toile blanche. Lentement, avec ses jambes, ses bras, il chercha tous les coins de mollesse et de fraîcheur de ce lit si bon, dans ce linge si propre. H en prit possession largement, totalement. Il s'allongea, il s'étendit, il s'étira, il s'étala. Puis, quand il eut trouvé la vraie place, la plus commode h sa blessure, le corps bien aise, les membres mous, — heureux, béat, s'aban-
donnant, il renversa la tête sur son oreiller souple, et d'une voix toute émue, grosse de tendresse et de gratitude, d'une voix lente et profonde qui n'était que le soupir de son àme, il lâcha, ce brave — et simplement, candidement, purement, — le petit mot parfois si vaste du général Cambronne.
Comment dépeindre l'effet, le saisissement, puis la joie et le succès, la « conquête » du dortoir par ce vocable unique ? On se regarda d'abord ; mais un rire s'échappa du groupe des infirmières, et tout le monde s'approcha pour voir le " numéro ».
C'est que tout le monde, hommes et femmes, et les plus fines d'entre elles, d'emblée avait senti au vif ce qu'il y avait de fort, de beau, de drôle et de si prenant chez ce grand gaillard de Parisien, au mot brutal, au geste fruste, mais au coeur franc et clair comme un printemps dans l'IIe-de- France
Gaspard, pendant deux mois, devait être le roi de « l'hosteau ».
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Un soldat blessé, qui arrive à l'hôpital, pénètre dans un monde nouveau.
Il vient de se battre et de souffrir parmi les hommes de son pays. Soudain, il repose entre les mains des femmes. Autre face de la vie.
On le commandait : on lui demande ce qu'il veut. On ne lui parle plus de la mort : on lui promet qu'il va guérir. Il ne sent plus aux épaules la main rude de la servitude militaire : il est pansé par des doigts délicats, dont le dévouement est libre et consenti.
Alors il devient doux, souriant, puéril, prêt à toutes les gratitudes, et sa langue ne remue plus qne pour des mots drôles et gentils, qui font dire aux infirmières: « Que de braves gens dans ce pays de France I »
Lui pense pareillement : « Que les femmes sont bonnes chez nous ! » — toutes, même celles du
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monde, qu'il aurait crues oisives, trop ricties... S'il y a quelques perruches, on le saura au Jugement Dernier : le peuple ne les voit pas.
D'ailleurs, un homme qui, comme Gaspard, aies yeux clairs et le regard droit, attire tout de suite autour de son lit les femmes les plus dévouées et les plus charmantes. On le trouve comique et si touchant ! On l'appelle « ce pauvre diable » ; on se démène pour lui faire plaisir. — Gaspard, durant deux mois, devait occuper trois femmes.
Ces trois femmes, qui n'avaient de commun ni l'aspect, ni les idées, ni les sentiments, le sort les avait réunies autour des mêmes malades, comme pour prouver aux hommes qu'il existe au moins trois façons divines d'être femme.
L'une était la Bonté, l'autre était le Charme même, et la troisième était la Vie, vie de l'esprit, vie du cœur, vie du geste : on ne voulait plus mourir après l'avoir vue.
La première avait une figure si consolante et si modeste, qu'une cornette de sœur, qui n'aurait laissé voir que le sourire de la lèvre, la bonhomie du nez et la pureté du regard, aurait été bien digne de ce visage paisible, où se marquait une foi sans heurts, avec un dévouement sans réticences. Dans ses manières et sur ses traits, elle n'avait peut-être rien de rare, pour éblouir les yeux; mais la vertu de son âme mettait une
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lueur aux siens. Sa main, au dire d'un peintre; eût pu sembler comme bien des mains, mais ses doigts si légers ne parlaient que de tendresse, Et par ses mots, ses mines et dans toutes ses façons, elle laissait à penser qu'elle était un peu simple, mais l'eau pure et le ciel bleu ont cette simplicité. — Elle avait, cette jeune fille, confiance dans tous les hommes : les pires ne lui semblaient que des égarés. Alors, elle était douce, même avec les plus rudes, pareille aux jours d'été qui fout pousser des roses sur des haies misérables. — Le temps, pour elle, ne comptait plus : elle avait vingt-cinq ans sans impatience ; elle souriait à la douleur, jusqu'à ce que cette intruse cédflt ; elle était tranquillement inlassable. On se sentait meilleur, sitôt qu'elle vous regardait.
Elle s'appelait M"* Anne, et ce petit nom calme, qui est comme un léger soupir, prenait un accent de prière dans la bouche des blessés : « Mam 'selle Anne!... Mam' selle Anne!... >< Gela voulait dire : « Mon Dieu, vous qui êtes bonne, approchez donc!... Ah ! que nous sommes las !... Ah, que nous avons d'ennui !... Mam'selle Anne... conteznous quelque histoire. »
— Une belle histoire ? demandait-elle.
— La plus belle.
— Attendez. Je vais vous relire la lettre de votre mère...
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Le aoir, avant de partir, elle n'aurait jamais oublié de souhaiter bonne nuit à cbacun : elle savait que les hommes, comme les mioches, dorment mieuj:, quand une main de femme les borde. Elle faisait le tour de chaque lit; ella prenait une voix un peu enfantine : « Bonsoir, mon bras malade... Adieu, l'homme du Midi...
Au revoir, la pauvre épaule... Bonne nuit, Gaspard, et ne remuons plus. »
Gaspard disait :
— J' rentre dans ma coquille ; j' fais l'escargot; c'est mon métier.
Elle avait un bon sourire et elle s'en allait. — Et alors, dès qu'elle avait fermé la porte, le paysan, l'ouvrier, le petit soldat imberbe comme le poilu père de famille, tous, dans leurs lits, disaient avec Gaspard :
— Vieux, celle-là... c' qu'elle est bath !
Puis ils avaient une façon d'ajouter : « Maintenant, on dort », comme dans une hâte d'avaler la nuit d'une gorgée, pour la voir vite revenir.
La seconde de ces trois femmes ne méritait pas moins d'être attendue.
Lits cdte & câte; blessures en rang; quoi de plus morne qu'un dortoir I . . . Dès qu'elle entrait, c'était une chambre. — Elle ouvrait les fenêtres au soleil ; elle apportait des fleurs, qu'elle tenait entre sa poitrine et son bras nu. Tout de
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suite, eu marchant, en souriant, elle mettait du charme et de l'intimité dans une salle banale et froide.
Elle s'appelait M*"" Arnaud. Ell« était mariée et jeune mère: elle parlait de ses bébés qui jouaient dans un jardin. Et l'on pensait que si les caresses d'une femme embellissent les enfants, ceux-là devaient être d'une gr&ce singulière. Depuis Eve on n'est jamais sûr qu'un grand charme ne cache point quelque coquetterie.
Raphaël eût peut-être dit de cette femme : « Non... j'aime mieux les Vierges. >* Mais Reynolds aurait demandé h la peindre.
Elle, elle n'était pas toute simple. Elle avait de la nobleiise naturelle, mais quelque apprêt dans la distinction. Bien née, et mieux élevée encore. Et on se la représentait dans un beau parc, où des arbres forts s'épanouissent librement, mais dont les pelouses sont tondues, les allées sablées, et les vases fleuris. En robe blanche d'infirmière, il n'est guère facile de raffiner sur la toilette. Pourtant, si le cou est bien pris et que le pied soit bien fait, on se chausse avec goût, et on échancre son corsage. — M*^ Arnaud savait le prix d'un col fia, dégageant un haut de gorge blanche, et elle portait sous sa jupe courte des souliers minces, qui laissaient voir des bas bien tirés sur des chevilles charmantes.
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Quand elle passait, on ne l'appelait pas : on la regardait passer.
C'était elle qui s'approchait, toujours avec quelque exquise intention. Un verre traînait: elle venait y mettre une rose. — Elle disait aux fiévreux: « Soulevez- vous, que je change votre taie d'oreiller. » L'homme souriait de bonheur, frottant sa joue chaude sur le linge frais, et il murmurait: « Merci... merci, Madame... » sans trouver d'autre mot, quoique ce fût trop peu de lui dire : « Que vous êtes bonne 1 » Sa bonté avait tant d'aisance et de grâce ! — Heureux les blessés que sa main Une a soignés, dorlotés, fait manger. On la sentait jeune mère, adroite et caressante. Comme on prend un enfant, elle prenait son « bonhomme », hirsute et maladroit. Elle le soutenait, sans qu'il l'écrase ; elle lui disait : « Repose-toi sur moi » ; l'autre balbutiait : « Oh ! Màame... ai pas faim. » Elle répondait; « Si... si... tu vas voir... ça va venir. » Elle s'obstinait; elle soufflait sur la soupe ; l'homme détournait la tête : « Oh non, Mâame, j' peux pas... » Alors, doucement, les yeux sur les siens, pendant qu'elle lui glissait la cuiller dans la bouche, elle murmurait en confidence : « On peut ce qu'on veut... quand on est Français. »
De M°" Arnaud, lorsqu'elle était partie, personne ne trouvait rien à dire, même Gaspard k D,ni,ii"iT,Goo<^le
la Laùgue si déliée. On se taisait, afltl de penser à elle.
Il fallait, poui* la faire oublier, toute l'Impétuosité de M"" Viette, la troisième de tee femmes. Cette jeune fllle était la Vie.
Toute petite maia si irien campée, et prompte, ferme, agile, — un pied alerte, «ne main délurée, Un œil aux aguets, une cervelle pleine de fantaisie, le cœur prompt, vif, sitôt touché, sitôt donné. Elle é'merveilla Gaspard. '— Et lui, l'homme des faubourgs à la voie grasse, qui adorait M"' Anne et qui rêvait de M°" Arnaud, il sentit tout de stiite ce qu'il y avait de spirituel et de racé dans cette vraie petite Française, si fine et si vivace. Uù jour, n'y tenant plus, il lui dit:
— Est-ce pas, mam'selle, v's êtes de Paris?
Non : elle était de l'Anjou ; elle avait été élevée dans cette sage et mftligne province^ et elle le disait les yeuï si clairs, aVèc urt rire si franc, que Gaspard, pour la première fois de sa vie, se demanda s'il y avait en France quelque chose de mieux que sa grande ville.
La vérité, c'est que ces deus étreSj ai lointidnB d'apparence, étaient tout proches de cœur. La même pureté dans l'amour-propre. Jamais il a'&u-> rait dit : « C que j' souffre ! », lorsque, peQChée sur lui, grandissant sa petite taille, r&pidé, gentille, avec on ne sait quelles ruses de doigts, elts
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dtait les paiisenieQts qui collaient k la gMit. Et, quand, k l'heure des repas, elle lui choisissait un beat! fruit, l'ayant d'avance en main, elle «Tait l'air, devant Son lit, de fouiller ou hasard, dans le panier. Elle eût 6lé gônée qu'il la remarquât.
Il y avait quotidiennenleut, pour les hlessés, deux minutes rares et délicieuses : le jour qui venait I elle qui entrait. — C'était une bouffée de bon air pour la salle. Elle arrivait ftatcbe comme le matin. Ses yeux Haleut ; elle avait l'air de dite î <i Qu'est-ce que vous faites là, dans voa lits? » Et tous ces hommes se sentaient uû peu betes d'être blesâés...
Elle avait des cheveux d'un blond vif^ dont les plus fins s'échappaient de sa coiffe blanche, et lui chatouillaient les tempes. Aloi's, elle les rappliquait Sur l'oreillp, dun geste impiitient, du revers de sa main. Une mince chaînette on or, où pendait une médaille, s'animait sut son cou, aussitôt qu'elle trottait. Et el)è était drdle, active, espiègle, endiablée.
C'était elle qui rangeait Tarmoiré à linge, empilant les niouchsirg et étalant lés draps. Elle y disparaissait dans son armoire, rentrant, reSsOr-' tant, là ûMiin Si pMste et si Soigneuse ; el vers midi, qUaûd le soleil pi'nétfàit à flots dans le dortoir, elle était une preuve charmante qu'on ne
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doit jamais faire ranger du linge blanc que par une jeune fille blonde.
Au surplus, que ne rangeait-elle pas? Qù n'était-elle point? Que faisait-on sans elle? Elle courait si vite; devinait de si loin; pensait d'avance. Et si par hasard un blessé pouvait se dire : « Tiens, elle n'a pas songé à ça... », sans doute lui Toyait-elle des yeux étranges, car elle s'approchait, demandant : xQu'est que j'oublie? » — Et elle trouvait.
Pour ses malades, elle choisissait les draps les plus doux, s'excusant : « Ils sont peut-être un peu vieux... » Dès les fraîcheurs d'octobre, elle leur offrit de l'eau tiède : « Pas froide ? Ça ne vous fait rien? » Et de chez elle à la dérobée, elle apportait des fruits, des bonbons, des images, car elle avait la main petite, mais juste ce qu'il faut pour cacher une surprise. — Etait-elle rouée ? Son front bombé parlait de malice. Mais ses ruses n'étaient rien que de la bonté qui se cache. Esprit français, pudeur du cœur, &me de jeune fille délicate, qui faisait dire à Gaspard :
— C te p'tite-U, c't' un amoul*!... Quand j' serai dans mon bocal, j'y enverrai des souvenirs.
Ces trois femmes, loin de se nuire, se complétaient entre elles. Elles formaient un triptyque de la vie féminine. Le ton de M"" Anne, doux, ré-
signé, charitable, était un baume aux grands blessés qui songeaient à la mort. — M"* Arnaud,' la Toix chantante et le bras arrondi, semblait faite au contraire pour ceux qui vont guérir, et qui s'en attendrissent. — Et M"" Viette, si éveillée, si souple, si remuante, c'était le plaisir de vivre pour des convalescents.
La première, ou l'embrassait quand on se sentait mourir. La seconde, il venait h ces hommes comme un désir timide de lui baiser la main. La troisième, Gaspard rêvait de s'aller promener avec elle.
Gaspard à l'hôpital! Fut-il soigné ou soignat-il?
Trois jours de lit, puis il fut debout. Ça l'éreiutait! Il ne pouvait plus ! Il eût fallu le ficeler. 11 dit à M"- Anne ;
— C'est fini... J' sens pus rien... J' vous promets, c'est fini...
Et, boitant horriblement, s'avouant lui-même : u C't' à croire qu' j'ai une fesse en bois », il entreprit d'abord de visiter toute la hfttisse, qu'il avait dénommée joyeusement : « l'atelier de réparations ». Chapelle, cuisine et caves, où ne mit-il pas son nez de badaud 7 11 vit le jardin, la pharmacie, la lingerie, et il remonta, sachant où s'embaucher pour rendre service.
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Dès le soir, on le trouva sur un perron, épluchant des pommes de terre avec une aoeur, qui ne pouvait s'empêcher de rire à l'entendre raconter :
— Tout c' qu'est boulot, c'est pas d' la blagua, à moi ça-m' platt. Si 1' bon Dieu il m'avait fait huître, j'aurais crevé d' dans ma coquille ; moi m' faut d' l'action, c'est pas d' la blague... et pis qu' ça barde ou bien j' m'embête... Paris, wilàl Ça grouille, ça m' botte I Non, mais sans blague... c'est pas d'ia blague... Et vous ma sœur?
Le lendemain, c'est lui qui fit chauffer l'eau des bains de pieds, qui ratissa le sable de la cour ; et il éplucha encore tous lea légumes pour la soupe. Puis... peut-on dire tout ce qu'il fit? Il balayait, cuisinait, massait, rasait, et... sa plaie se fermait. Sans rire ! Ses inlîrmiàres s'en amusaient entre elles. Lui aussi. Un soir, en se couchant, il se tenait les côtes. L'infirmier lui dît :
— Allons, ça va. Tu te remets.
11 fit :
— Si j' me remets? Et t' sais pas pourquoi que j' me remets? Le vieux bonze, el' docteur, il m' la ospliqué. Il dit : « Vous, vous guérissez vite, pasque vous buviez pas.., »Âb! poteau!... Ahl dis donc!... J'ai manqué y poufTer au nez. L" pauv'e bonhomme ! ... Si y avait autant d' gossee en France comme j'ai sifflé d' pernods, probabe
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OASPARD 183
qu'on parlerait pus d' la dépopulation... Justement, ça y fait du bien, les alcools h ma fesse ! Ça t'a fortifiée, c' te p'tite fèfesse I
L'infirmier s'amusait. C'était un bon vivant, dont Gaspard, très vite, s'était fait un ami. Clerc de notaire transforme en infirmier. Comment?
Pourquoi?Confusion du recrutement. Mais confusion bénie, car avec sa face rose, son humeur douce, son sourire pour lever les plus lourds des blessés, il consolidait le moral, et ii avait toujours l'air de dire : « Regardez-donc comme il fait bon vivre. »
C'était lui qui affirmait chaque matin : << Tout sera fini dans un mois », qui contait sur la guerre des histoires comiques, qui, un jour, pâle d'émotion, disait d'un moribond :
— Pauvre vieux! Si au moins je pouvais le faire rire encore une fois...
C'est avec ceux qui meurent qu'on juge les vivants : ceux qui meurent ont tant besoin qu'on les aide.
Quand on a vu des batailles, on n'a plus qu'un demi-mépris pour ceux qui redoutent le feu : il est redoutable; or ce clerc de notaire, placé \h malgré lui, le redoutait un peu.
Gaspard lui avait lancé brutalement le lendemain de son arrivée ;
— Pourquoi qu' t'es là, toi? T'es bien bal-
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lotté ; qu'est-ce t'attends pour aller faire risette aux Boches?
— En voilà un typel répondit l'autre. J'attends... j'attends qu'on me demande... Toi, on t'a bien demandé ?
— Y a des chances, fit Gaspard. {Et il avait une moue de dédain.) Moi, j'étais commandé d'puis toujours.
Puis, il avait appris à connaître et & apprécier cet aide- tabellion, qui, quand la mort rôdait, se mettait entre elle et sa victime ; il ne quittait plus le lit ; soutenait l'oreiller; sa voix se faisait maternelle ; et on citait ce mot de lui sur un dernier soupir :
— Ce n'est rien, bonhomme; ça ira; ça va mieux; c'est... c'est fini...
Gaspard s'était dit :
— Les notaires? D' la racaille 1 Des mecs qui prennent cent sous pour vous écrire deux lignes. . . Mais çui-là, c't' un à part; l'est brave type; j' peux y causer.
Et il lui avait donné peu à peu sa confiance, le mettant dans son cœur à la place de Burette, car il choisissait toujours ses amis parmi les hommes qui savent parler et un peu penser. Puis, ce clerc-infirmier était original. Il avait la valeur de son nom : Dudognon. Que de choses dans ces trois syllabes ! De la mollesse et de la bonté, du
comique et de rattendrissement. En fait, il égayait « l'hosteau ». Il lui arrivait des histoires impayables.
Un matin, brusquement, on annonça la visite d'un général-inspecteur.
— Fichtre, dit Dudognon, s'il m'inspecte, moi, je me trotte au front dès ce soir.
— Attends donc, reprit Gaspard, et t'en fais pas d'avance !
Le médecin-chef avait en effet songé à lui. Il accourut.
— Fichez-vous vite au pieu !
— Bon, docteur...
— Remontez vos couvertures. Fermez vos quinquets !
— Oui, docteur...
— Je dirai que vous avez une fièvre de cheval.
— Merci, docteur...
Et le Toilà qui se déshabille, se coule dans ses draps et attend.
Ronflement d'auto dans la cour. Pas sur le perron. Le général ! Notre infirmier, dans son lit, roule des yeux de supplicié. Tout à coup, la porte s'ouvre. C'est M"' Arnaud en coup de vent.
— H est couché ! Levez- vous vite ! Qui vous a dit de vous coucher?
— Le... le docteur.
— Et si on demande k voir vos blessures...
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— Mes... Ahl me8 blessures...
— Levez-vous ! Levez-vous !
II saute hors du lit. Il bredouille en enfilant son pantalon :
— Alors?... Alors?...
— U faut vous cacher.
Gaspard était lii. Il dit très simplement :
— Aboule-toi. J'ai l'affaire.
— Où ça?
— Dans V placard aux balais.
— Dans le pla...
Devait-il trembler ou rire 7 En tout cas , plus moyen de discuter. Ses chaussures & la main, il suivit Gaspard, qui l'enferma et prit la clé.
Puis, M°» Arnaud débrouilla ia situation.
Les plus honnêtes des femmes sont admirables pour rester impassibles, quand il s'agit de sauver un homme étouffé dans une armoire. Quelle promptitude dans le geste! Quel naturel sur le visage I Quelle froide audace dans le mensonge I Il fallait voir M"° Arnaud, élégante et la voix posée, avec le général, vieil homme tout chevrotant. Elle lui expliqua, devant le Ut vide et défait:
— Monsieur l'Inspecteur, ce blessé-là est où les rois vont à pied.
— Ah?... Ah 1 c'est son droit, dit le général en souriant... Quelle blessure ?
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Elle répondit imperturbable :
— Il est clerc de notaire.
Le général, stupéfait, pensa: » Et elle... elle est dure d'oreille... comme moi. » Et il passa. Il passa même devant le placard ; puis s'en alla tout h fait. Tout le monde Ht ouf! On songeait à ce sacré Dudognon... Aussi vouiut-on lui faire payer l'émotion qu'il donnait : on appela toutes ces dames de la Croix-Bouge pour le voir sortir de Ba cachette.
Ahl cette tëtel 11 clignotait des yeux. 11 était honteux. 11 dit tout de euite, s'adressant à. Gaspard, comme s'il lui en voulait de l'avoir bouclé et humilié :
^- Ce n'est pae une vie! J'aime mieux me battre ! Je vais écrire au chef de corps ! Je n'ai pas une nature h jouer au guignol comme ça !
Après quoi... mon Dieu, il »t mit à causer avec M"« Arnaud, et il la trouva décidément pleine de grftce. Après quoi, encore il parcourut les journaux. Le communiqué disait.: Les Allemands ont eu des perles considérables; les noires sont sensibles. Et il trouva cela terrible, à bien réfléchir...
En sorte qu'il se remit à soigner les blessés, en s'oubliant lui-même.
Et Gaspard l'aida.
Ensemble, ils s'étaient pris d'affection pour un
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jeune sergent de l'infanterie coloniale, qui mourait lentement d'une balle dans la moelle épinière.
Un Parisien aussi, un comptable du faubourg; Saint- Antoine; et Gaspard, pour cette seule raison, lui eût donné son sang ë la première demande.
Un camarade racontait comment il avait reçu, cinq minutes avant sa balle mortelle, un éclat d'obus sur le pied, riant dans ses souffrances et disant : « Juste sur mes cors I »
Gaspard avait reconnu un frère.
C'était un blessé immobile, haletant, et dont le regard fixe faisait mal.
On l'avait amené une nuit, h deux heures, défait, sanglant, épuisé. M"" Anne lui avait dit :
— Essayez de boire un peu : c'est chaud ; ça vous fera du bien.
Il avait répondu :
— J'aime mieux un bout de papier pour écrire à maman...
Et il avait écrit, d'abord ; puis il avait bu ; après quoi il s'était endormi... pour une trentaine d'heures, sans mentir. Sa blessure était atroce; la âèvre le brûlait; mais la fatigue était plus forte que tout : il dormait. De temps & autre on le remuait, on le pansait, on lui tendait une tisane, et il entr' ouvrait les yeux, murmurant :
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«Merci... Vous êtes bien bonne ». Puis, sa tête repartait sur l'oreiller, et on eût dit qu'il voulait rattraperd'uQCOupsesdeuxmoisdenuits blanches, dans un de ces sommeils immobiles et si profonds, qu'on ne voit qu'aux enfants et aux soldats.
Et c'est sa mère qui l'éveilla.
Sa mère, comment parler d'elle 7 II eût fallu la voir, — la voir arriver, regarder l'hôpital, passer le seuil en fermant les yeux, puis entrer dans la loge et dire :
— Ma sœur... mon fils est ici... Pierre Fontaine. Je viens de Paria pour le voir...
A.h ! cette angoisse et cette autorité dans le ton, qui distingue toutes les mères ! Car les autres sont plus timides : la peur leur donne de la confusion. Tandis qu'une mère, en deux mots, demande tout de suite : « Où est-il? Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'on m'en a fait? »
A celle-ci, comme par hasard, c'est Gaspard qui répondit. (Il était là, dans la loge, qui bavardait avec la sœur.) Il dit :
— Madame, vous faites pas d' mousse. L' docteur il dit qu' ça va.
— Vrai ? fit la mère.
Et il passa dans ses prunelles toute la lumière qu'on voit aux yeux d'une accouchée, quand on lui met son petit dans les bras pour la première fois.
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IM QAÊPÀAb
Puis, des larmee vinrent, et elle dit avec un rit-e nerrfeux, ob il y avait encore de l'égarement :
— Pout le voir... c'est paf ici.., par la?...
Femme dti peuple d'une quarantaine d'années, modeste^ en robe noire, mais ijlii avait dâ être singulièrement fralo'he et jolie, car malgré ses tempes grises, le geste était reaté tout jeune, le front sans rides, les yeux éclatants; et elle était vive, mince, avec liQe taille de trente ans. Comme son ËIs devait l'aimer !
Gaspard sentit bien cela.
Il s'ofTrit & la conduire, mais elle était im|)atiente et remarquait à chaque tournant de boutoir : « Ce ^ue c'est loin... ce que c'e&t grand, t^s hôpitaux I »
Enfin Gaspard poussa la porte de la salle, et il dit : « C'est là. » Elle répondit : « Je le vois ! n — Parmi les trente lits Bon œil «'avait ptt9 hésité. — * Puis, sans prendre garde à rien ni personne, les yeux Sur lui, elle s'avança d'un pas raidi par l'émotion, marchant sur la pointe des pieds, Car elle avait cofRpris fa soft calme qu'il dormait. Elle arriva devant son fils, vraiment éSsOUfflée de bonheur, et de la main, contenant sa poitrine, elle eut un goste charm&nt, qui semblait, dire : « Allonti... allons, mon ctBur... sois ëage... tu vois qu'il est vivant. »
M"" Anne approchait une chaise ; elle ae la vit
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pas. Tout doucement, elle s'en vint contre la tête de Bon enfant. Son petit i&c tomba sur la couverture. Elle glissa son bfas sous l'oreiller; puU, le ramenant tout à elle, tout contre elle, d'un mouve^' ment befceur où elle mettait sa pleine tendrease, elle l'eùibrassa de toutd son fitno, murmurant : (t Mon petit... mou tout petit... n Sous le baiser maternel, il s'étira, le pauvre ; puiS) brusquement) il ouvrit des yeux énormes, stupéfaits, et sa bouche se mit à trembler de joie sans qu'il pût rien dire. Alors, elle le lâcha, recula, ouvrit ses bras; il tendit les siens, et on n'entdndit plus qu'un bruit de sanglots et de riresi
— Mon petit... mon Pierre... mon Pierrot...
Mon enfant... si cherl... C'est toi... Je t'ai... Tu n'as qu'une blessure... Raconte... Tu souffree?Dis la vérité... Qu'il est changé... mais qu'il est drôle! Mon chéri... terevoir... te tenir!... C'est horrible, est-ce pas, là-bas? On se fait pas idée... Mais te voiU... Tu vis!... Tu me voisi Que c'est bon! Embrasse, embrasse... Reste là : bouge plus; j'ai vécu de telles semaines : je serais devenue folle.. ^ Dieu, que je suis heureuse !... si heureuse 1 Fais pas attention, je pleure, cest la joie... petit... Ohl petit!...
— Madame, dit une voix derrière, mande pardon, madame...
Elle se redressa.
— C'est moi, dit un garçon de salle, que j' voudrais rentrer l'eau bouUlue dans la table de nuit.
Elle s'écarta ; puis, revenant, s'asseyant, prenant les mains de son fils :
— Tabarbeî.-.Quetues comique avec ta barbe I Il y a du noir, du blond. Tu es affreux : je t'adore.
Il ne put s'empêcher de sourire ; et il bredouilla, car il était très essoufflé ;
— Au moins... tes infirmières n'auront pas le béguin.
Elle continua :
— Mais t'es-tu vu? Oh, ce poilu... mon poilu I Et elle se remit à le manger de caresses.
Lui ne s'abandonnait pas comme elle. La souffrance le rendait un peu raide dfins des bras aussi tendres. Il demanda d'une voix coupée :
— Quand as-tu reçu ma lettre?... Commentestu déjà là?
En s'essuyant les yeux, elle se remit à rire :
— Voulais-tu que j'attende le Jour de l'An? Je serais venue pour les étrennes. Grand gosse ! Tu sais pas ce que j'ai vécu. Toi tu te battais : les jours filent ; mais moi, seule à la maison, avec des idées horribles... Car penser, c'est affreux! Et les nuits, oh, les nuits, je veillais, va, comme toi là-bas!
Il lui serra longuement la main. Puis, tout à coup:
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— Et papa ?
— Ton père ? Il doit aller bien, très bien. Je t'ai écrit: toujours dans la Meuse.
Il fit un effort pour s'expliquer mieux :
— As-tu une lettre récente?
— Toute récente.
Elle devenait rouge, très rouge. Elle reprit :
— Explique-moi bien ce que t'as. C'est dans le dos... mais c'est-il ressorti ?
U dit d'ui air très triste :
— C'est rien. Seulement... ça sera long.
— Long? Eh bien, tant mieux I Tu vas pas repartir dans quinze jours. Tu as le droit de souffler. Raconte-moi ta bataille.
U s'essuya le front :
— Laquelle?
— La dernière.
— C'est la moins drôle...
— Drôle... U a des mots ! Alors c'était épouvantable? Dis-moi tout à moi. Je suis ta mère ; le public entend pas.
— C'était... c'était pas épouvantable: on s'y fait.
— C'est ça... Tu as été héroïque. Si, j'en suis sûre. Je le sens. Tiens, je suis fière de mon garçon !
— Maman... on nous écoute.
— Qu'est-ce que j'ai dit de mal ?
— Parle-moi de papa.
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Ton père? Elncore ! Je t'explique... je t'ex-
tUTêta presque de respirer.
Tu me caches quelque chosft... Qu'est-ce...
lui est arrivé ?
! le regardait fixement, haletante et bien
. Et ils s'interrogeaient l'un l'autre, sans
ire, lorsqu'elle lança :
Ton père, il est blessé ctimme toi, ta, na
lessé.
Blessé ? De quand ? Où ça ?
Comme toi, je te dis, comme toi... J'ai reçu
ittre en même temps.
En même temps?
La veille.
Et tu l'as vu?
Non...
Comment, mais...
! rapprocha sa chaise, et les yeux dans les
Ecoute, oui... écoute petit, tu vas comre. J'étais prêté. J'avais fais mon paquet; ■'ais plus qu'une heure avant le train qui me it vers lui, quand on m'apporte Ion mot, :ot h toi, ie Pierrot chéri, dont ta vie est ma )is-voir ce que je serais devenue, moi, si on ttué?
Alors?...
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--^ Aloi^, je pouvais pas dire partout ! Je pouvais plue aller voir ton père. J'ai préveuB sa mère. Ella est encore allante ; elle est partie le soir.
— ■ La pauvre vieille I...
— Elle n'était plus vieille à l'idée d'embra&ser son fils.
11 restait comtne atterré. Il r^;nrdait se» draps. Il dit encore :
— ' Sais-tu au moins... sa blessure?
— Non... je... je ne sais pas.
Alors, il fit d'uue voiï sourde :
— Ça, «'est terrible...
Mais elle reprit brusquement, presque b^utaleme&t :
— Est-ce que je savais la tienne ? Tu m'éerivaifi : ne mentais^tu pas ?... Àb, je souffrais trop vois^tu I... je souffrais de partt^t, du cœur, des membres. Je t'ai mis au monde, moi ; je t'ai fait an bomme. Tu es h moi... &. moi... Embrasse.,, embrasse encore. Mieux. Il y a trois mois qu'on ne m'a pas embrassée !
— Madame... mande p&rddn, madame.
C'était enc^e te garçon de salle.
— ' J' suis obligé de r' prendre l'eau bouiilue.
Trois jours paBsàrentf pais la mfrre dut repartir. Elle voulait des nouvelles de son mari ; elle avait o«aâé sa ^it« aile à une voisine; l'auberge coûtait cber ; elle regagna Paria. Et quand elle
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quitta son enfant, elle eut un regard & fendre l'ftme, car elle comprenait bien qu'il était très touché.
Dans l'escalier, elle le dit à Dudognon eu pleurant. Lui, reprit avec une délicatesse rusée, qui sentait l'homme de loi : '^
— Je crois qu'il s'en tirera... Je vous promets. Madame. . .
Mais elle ne Técoutait même pas. Elle était appuyée au mur, bras ballants, lamentable, etdes larmes plein la gorge, elle disait :
— Nous l'avons pourtant bien élevé, Monsieur. ,. C'est affreux, vous savez, de tuer comme ça des jeunes hommes bien élevés... Nous, on est que des ouvriers, mais lui... il était dans un bureau. Monsieur. Et il s'intéressait aux choses... Oh, mon Dieu!... Mon Dieu, que je suis malheureuse I... Il lisait des livres. Monsieur, que rien que les titres, ça me donnait du respect pour mon garçon...
La pauvre! Elle revint la semaine d'après. 11 était affreusement changé, le bas du corps paralysé, et le haut se prenait peu & peu d'une horrible façon par le ventre qui devenait raide et tendu, puis les poumons qui étouffaient, et dont les râles, déjà, étaient une agonie.
Cette fois, comme sa mère parlait, le blessé put à peine répondre. It avait des yeux égarés. Il
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fit signe simplement de la tête qu'il était heureux de savoir son père hors de danger. Et elle resta deux longs jours contre son lit, à le regarder. Puis, de nouveau, elle s'en alla, le cœur crevé, pâlie, maigrie, lui laissant deux oranges auxquelles il ne toucha pas.
Dudognoit, qui souffrait pour elle, la mena encore jusqu'à la porte de la rue.
Pendant ce temps, Gaspard arrivait essoufflé près du &ls :
— Poteau... Gomment qu' tu t' sens, moa pote?... J' suis monté vite, c'est pour te dire: r docteur, il parle dans l'escayer : il dit comme ça qu'on t' tire d'affaire, et qu' c'est pus rien, mais qu' tant du temps... Tu le r'verras, fiston, ton faubourg Saint-Antoine.
— Tu... tu crois? murmura le sergent.
— Pisquej' te dis qu'il V dit! Et t' la r'verras va, ta Bastille, et tes taxis, les autobus!... Aie donc pas peur, petit ! On s'en va pas comme ça quand on est Parigot.
— Ah!... Peut-être... Mais je souffre tant la nuit! balbutia le sergent.
— La nuit? Attends, j'*n parlerai à la sœur.
11 en parla. Qu'y pouvait-elle? Elle n'avait d'yeux que pour ce pauvre grand blessé. Sa cornette, en huit heures, se penchait cent fois sur son lit. Mais on ne lutte pas avec la mort ; et
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1b mort étreignait le sergent, }e serrant nn peu plH« teuB lee jours.
Ua soir, enfin, on hocha la tête. Sa mère était & Paris. L'infirmièFe-Baajor demanda l'aumônier.
On avait mis an paravent, comme toujours pour cacher les moribonds, en sorte que l'on oe pouvait rien voir, ni le prfttre, ni les avurt, ni l'agonisant. Mais sur le mur blanc, ils se projetaient en silhouettes poires, énormes, et c'était comme une extrême-onction sinistre et géante au pays des ombres. — Gaspard et Dudogno^ avaient la gorge eerréc.
Le sergent agonisait, mais ne mourait pas. U avait toute sa titte, et il lui semblait, se raecror chant à ta euprâme espérance de peux qui meurent . la nuit, que s'il atteignait le jour, peut-être encore il s'en tirerait. Mais le jour... le jour était si loin!... il demandait l'heure toutes les minutes avec angoisse. La sœur, patiente, lui répondait doucement. Vers minuit, comme il étouffait davantage, il dit :
— Est-il bientôt quatre heures?...
Et la religieuse eut ce mot divin :
— Oui, mon petit... Encore un peu de courage et on va être « rendu... »
Mais soudain, il se désespéra ; il se mit h pleurer ; il geignait : >< Y a un coq... un coq qui chante à quatre heures... »
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^t il ne ofa&otait pss,
Gaspard n'avait pas le caiir à dormir. Il vcaait d'entendre ces derniers mots. Il se dressa sur son séant, dans son lit, puis il rejeta ses coBvertiires, enâla sa culotte, et furtivement, h quatre pattes, il se coula horg du dortoir.
Et alors... alors au bout de deux minntaB, le coq chanta.
C'était une voix un peu étrange, éraillée, un peu trop humaine. Maie ie sergent s'arr^tta d'étouffer:
— Ma... ma sœur, entendez-vous?
— Je vous l'avais dit, St-elle. 11 est quatre heures.
11 avait confiance: le jour allait paraître. Il mourut calnjé, presque en souriant.
Dudognon aurait voulu embrasser Gaspard. Il ne le permit pas ; il dit furieux :
— Ça y est ; ma fesse s'est rouverte !
— Ta fesse?
— Oui, ma fesse, ma sale fesse !
C'était vrai... En chantant... l'effort... l'émotion... Sacré Gaspard!
11 dut se recoucher, et ce fut son tour de geindre, car la fièvre le reprit. Alors, le lendemain, le docteur fut terrible, et le menaça s'il bougeait de son lit. Pas même moyen d'aller ft l'enterrement du camarade. Quelle mé'.ancolie!
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11 fallait voir Gaspard, nez dans son traversin, ne ronchonnant plus que deux mots : t< J' m'en fous! »
C'est encore Dudognon qui vit la mère. II était bien anxieux de la revoir ; il la devinait si douloureuse ; mais il grillait de lui raconter ce que Gaspard avait fait pour son fils.
Il n'en eut pas le moyen.
Quand, au lieu d'un blessé, il n'y eut plus qu'un cadavre, quand elle eut vu son enfant muet, raide et froid, cette femme, dans te désespoir qui la déchirait, eut soudain une crise de haine et de jalousie aiguë pour cet autre qui était rose, bien portant, à l'abri. Elle oublia son dévouement, ses attentions, toutes ses bontés. Dans sa souffrance elle ne jugeait plus que par ce que ses yeux voyaient ; et tandis que des larmes roulaient sur ses joues biémies, elle lui demanda d'une bouche tremblante :
— Et vous?... vous... vous irez donc pas au feu? A cette question imprévue, il balbutia :
— Moi... je suis infirmier...
Ce dernier mot fit pousser un cri de rage à la mère, un cri terrible et féroce :
— Ah! ah!... Infirmier! Quand les autres on les tué ? Pourquoi mon garçon a-t-ii pas été infirmier ?...
Elle s'avançait sur lui :
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— Dites... dites, pourquoi?... Avec votre santé vous restez là ! Vous avez pas honte ! Ça vous fait rien, vous, qu'il y ait tant de monde de mort! Vous l'avez pourtant vu, le mien, comment il souffrait! Et ça vous dégoûte pas d'être ce que vous êtes! Ah! sij'étais un homme... un homme...
Et elle le menaçait de la main en s'éloignant.
Il remonta au dortoir dans un état lamentable. Il faisait peine ; il avait une sueur froide ; il crispait les mains et il regardait, l'œil égaré.
II vint au lit de Gaspard et il lui dit d'une voix étranglée :
— Vieux... cette femme-là est une brute, parce que moi, tu sais, son fils, je l'ai veillé, soigné comme un frère, et j'étais là quand il est mort . . . pour lui dire qu'il ne mourrait pas. Mais. . . quoiqu'elle soit une brute, elle a raison... Si, si... Je ne devrais pas être infirmier ! Je vais écrire au chef de corps! J'en ai assez! Je veux me battre, risquer tout ! Je n'ai pas une nature à avaler des mots comme ça !
Il reprenait des couleurs. Gaspard ne répondait rien. 11 dit encore :
— Je me fiche pas mal d'être bien nourri, d'avoir un pieu...
11 se leva.
Un blessé l'appelait: « Infirmier! » 11 répondit rudement : « Je ne suis plus infirmier ! )>
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Est-ce qu'il r^peontra la charnïçnte M"' Arnaud? Lat^il encore le journal, ou simplement proQta-t-il de nouveau de sa faculté d'oubli si utile et si divertissante ? Bref, te soir du mâme jour, M"" Viette qui l'aimait bieq et se divertis^ sEtit de lui, le surprit voee, frais, souriant, au chevet d'un blessé pftje, essoufflé, inquiet de soi.
Il lui tendait une potion. La blessé disait ;
— Vous y avez été aussi, vous, là^bas?...
Il répondit sans se troubler :
— Ai-je une tête k ne pas y avoir été ?
— Oh 1 fit l'autre, c'est pas ça que j' veux dire,..
— Alors, avale ta potion, dit Dudognon: ça te fera dormir et tu ne penseras plus, c'est ce qu'il faut.
M"' Viette conta la chose à Gaspard. Ils «o rirent ensemble, lia faisaient une paire d'amis. Il lui avait déjà raconté bien des choses : son métier, sa vie à Paris, ses batailles, la mort de Burette, l'héroïsme du capitaine Puche. Elle, elle lui apportait des journaux ; elle lui répétait ce que son père pensait des Allemands, de la victoire de la Manie, de la destruction de ta cathédrale de Reims ; et Gaspard, qui se disait que ce père-là était un monsieur, l'écoutait avec déférence, songeant en soi-même : a Pour une jeune fille d' la haute, elle est pas aère celle-là. >?
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Un soir, eafin, il lui parla de sa « vieille » et de SB femme. Il ne lui dit point qu'il n'était pas marié : ce ne sont pas des choses h dire à une jeune fille. Hais il y avait plus de deuic mois qu'il n'avait pas vu sa Marie et il remarqua :
-r- C'est pas que j' m'atteadaîs à c' qu'elle viendrait ici. J'ai rien d' grave : ça vaut pas d' dépenser du pognon. Seulement... elle a' serait amenée sans m' le dire, qu' j'aurais pas r'gretté o'te galette-li !
H"* Viette l'écoutait assise près de sou lit, sur le rebord de la fenôtre. Le fenêtre donnait sur un jardin, vrai jsrdip de France avec une échelle dans un prunier. Plus loip, il y avait le potager et un petit bassin rond au milieu, II faisait une soirée d'automne paisible et dorée.
M'i' Viette semblait encore plus blonde. Un air doux pénétrait dans la salle. Des blessés somnolaient déjà ; et en bas, dans le jardin, on entendait le murmure d'une eœnr qui priait en marchant. '
M"* Viette était rAveuse. Gaspard soupira. Elle lui tendit la main : « Au revoir... Bonne nuit ». Il répéta :
— C'est ça, bonne nuit... vous aussi, mam'selle.
Et quand elle fut partie, il eut le cœur encore plus gros de n'avoir pas revu sa femme.
Quelques minutes après, la sœur entra.
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Elle s'appelait sœur Béoigne. Elle entrait chaque jour dans le dortoir, h la nuit tombante, et sa seule présence était un soulagement aux appréhensions des blesses, qui redoutent tant ces heures sombres, où les cauchemars, la fièvre, les douleurs, les étouETements, font sournoisement l'assaut des lits.
Elle passait la porte, disait : « Bonjour » de sa vois fluette ; tous les soldats, même ceux qui tournaient te dos, répondaient, ensemble: « ...jour, ma sœur ■» ; et au lieu de trois femmes qui toute la journée s'empressaient pour eux, les trente blessés n'avaient plus soudain que cette sœur, petite et maigre, aux épaules étroites, & la mince figure, mais qui les faisait tous sourire d'aise, parce qu'elle était pour chacun un secours assuré contre la nuit.
La nuit ! C'est si terrible toute une nuit ! — Un soldat qui s'est battu, qui est épuisé, qui souÉFre, est comme un grand enfant docile et malheureux. Il ne sufBt plus d'un pansement. Dès qu'il fait sombre, il faut le consoler, même s'il ne demande rien. Pour marcher sous le feu, il n'a pas eu peur: il a peur ensuite quand il en est sorti. Et c'est un spectacle impressionnant et fantastique que la première nuit d'hdpital d'une trentaine d'hommes couchés dans la même salle, mais qui, n'ayant pas connu l'horreur des mêmes combats, bataillent ensemble avec leurs rêves, dont ils s'effraient les
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uns les autres. Le cauchemar de ceux-ci est un assaut furieux ; ceux-là hurlent, blessés; d'autres commandent; d'autres gémissent. Et la sœur d'abord, la sœur si petite, la sœur Bénigne les défendait contre eux-mêmes datis cette lutte de fantômes , où elle restait calme , courageuse, tenace dans sa bonté...
Elle s'approchait d'un lit. Elle disait : n Voyons, petit, qu'est-ce que tu racontes ? Es-tu fou ! » Elle rentrait la main sous les draps, essuyait le front, remontait l'oreiller, et le « petit » se calmait, pour qu'elle all&t plus loin. De son pas feutré, elle passait de l'un à l'autre. A mesure qu'elle se penchait sur chacun, la grande bataille imaginaire s'apaisait, s'éteignait ; quelques soupirs, des ronflements ; et le vrai sommeil où l'on oublie venait calmer, grâce à elle, ces élans dans le vide et ces terreurs pour rien.
Le cœur content, elle s'asseyait alors deux secondes dans un mauvais fauteuil, contre la table cil, sous un abat-jour épais, brûlait une petite lampe à la mèche baissée. Elle prenait son chapelet. A peine avait-elle mis les doigts au premier grain qu'une voix geignait : '< Ma sœur. . . » Elle se levait : on entendait le chapelet qui roulait sur sa robe.
C'était Gaspard qui l'appelait... d'abord parce qu'il l'aimait bien : Gaspard l'aimait autant que
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M"* Viettc, que M"* Arnaud, que M"« Anne, que l'ami Dudognon. Gaspard était devenu infiniment tendre. II aimait tout le monde dans cet hftpital.
Donc, la BtBur disait :
— ' Qu'esfr^se qu'il y »î
— Y a qu* j'ai la pépie.
— A votre Age !
— Sans bla^e, ma seeur, v'b avez bien une tite oraûgeade ?
— Non.
— Une tite limodéidd ?
— Promets-tu de dûrnair après ?
— J' le jure sU la téta à mou goftse !
Elle repartait, levait la lampe, emplissait ta verre. Au seul bruit du liquide Gaspard léchait ses lèvres sèches, et comme elle repassait, on autre l'appelait : « Ma sœur. . . » Elle s'arrêtait.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Je voudrais... qn' vous tourniez.
Ëtle posait son verre. Qaspard, intpatient, faisait alors ft ûil>voî& :
— Allons, bon, une panne!... Sacrée bonne soBurl Qu'est-ce qu'elle fout... mais qu'est-ce qu'elle fout?...
Elle entendait. Elle avait un sourire imperceptible ; elle disait en arrivant près de lui : « Les pannes sont vite réparées », et Gaspard, confus mais heureux, bredouillait : « M«oi, fcb, merci I »
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prenant avideniâllt le TMte de ses deux mains. Elle ajoutait : « Déguste ; ne te presse pas ; sois sage. » Et elle retournait à son fauteuil, juste le temps d'arrivef au second grain du chapelet, car à chaque prière quelqu'un se plaignait, comme pour qu'elle ajoutftt un effort à sa supplication.
11 faut l'avoir suivie, étudiée, il faut avoir eu sa cornette tout près de soi, pour compreûdre ce que ce cœur de femme, dans un corps pourtant délicat, était capable, pendant neuf heures intér-^ minables, de faire et de dire h. de pauvres diables en proie aux misères de la guerre.
S«s yeux purs inspiraient la confiance. Quand elle promettait : « Ça va ae passer », la douleur semblait moins aiguS ; et c'était merveille surtout de voir avec quelle habileté légère elle se coulait d'un lit à l'autre, s'engageant toujours à revenir tout de suite, et redisant vingt fois, si elle passait sans s'arrêter: « Me voilà... me voilà. » — On ne peut pas dire qu'elle marchait dans ce dortoir ; elle glissait. On la voyait passer sans l'entendre : éveillé, on se croyait somnolent.
Gaspard, qui depuis quelques semaines se sentait bien de l'indulgence pour les corés, se serait fait maintenant hacher pour une soeur. Il expliquait aux camarades :
— C'est des femmes qu' ça ne pense qu'à faire le bien. Et elles vous causent pas d« bon Dieu,
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c'est pas vrai... Elles vous donnent & boire à vot' soif. C'est des femmes... des vraies femmes... c' que doivent être des femmes.
— Allons... disait malicieusement Dudognon, tu deviens clérical.
— J' sais pas c' que j' deviens, reprenait Gaspard (et il avait l'air de remuer de vieilles rancunes), mais faudra pus qu' les députés ils m' bourrent el crâne, ni qu'ils m' prennent pour une noix !
Quand il fut enlîn guéri, après huit longues semaines de pansements, — la nuit qui précéda son départ, — il appela encore la sœur Bénigne, et il lui demanda la lampe. 11 s'était assis sur son séant, tout guilleret, el, tirant de dessous son traversin une enveloppe froissée, il en sortit deux photographies pareilles qu'il lui montra.
Elle fit aussitôt:
— C'est au moins ta femme et ton petit?
Avec un air avantageux, il répondit: « Oui »
de la tète, et il guettait son expression. Elle leva la lampe, regarda longuement, chuchota :
— Mais elle est gentille, ta femme... et ton petit lui ressemble '. Heureux homme ! Pourquoi ne m'as-tu pas encore montré ça? Voilà soixante nuits que je te soigne. Je ne suis donc pas de la famille, moi, maintenant?
Et elle remettait les deux épreuves dans l'en-
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veloppe. Alors, il l'arrêta d'un geste : il en prit une et la lui tendit. — Pour elle? Oui. Elle murmura : « Ça... c'est gentil... >< C'était l'adieu de Gaspard, son souvenir et son remerciement. Et elle reposa la lampe et s'en alla, la sœur Bénigne, en pensant : « Dieu est bon, et il a fait l'homme à son image. »
Le lendemain, après avoir une dernière fois fourré son nez partout, & la cuisine comme au jardin, il s'en vînt dire bonsoir aux trois femmes qui l'avaient choyé, gâté, guéri. II tenait son képi à la main, tout ému. — 11 quittait une fois encore des habitudes et des amis. La guerre le reprenait dans son tourbillon. Il partait pour son dépôt ; il n'imaginait plus l'avenir. Quelle vie ! On s'attache, puis on s'arrache, et toujours du nouveau, alors qu'un cœur simple et tendre s'accoutume si vite.
II se trouva tout désorienté dans la rue. — Trois fois il se retourna pour voir l'hôpital. Puis il marcha droit devant lui. 11 arriva à la Loire, large et superbe, qui avait l'air d'ouvrir le miroir de ses eaux au soleil couchant. Gaspard se moquait du soleil. 11 bâilla.
Son train était & 9 heures. Où promener j usquelà sa mélancolie? Rdder par la ville? Quand on est de Paris, on ne tient pas à connaître la province. Il décida plutôt de se payer un bon
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dtner, un dîner à trois francs, dans un hôtel bourgeois. Il pouvait se permettre cela ; Toilft deux mois qu'il ne dépensait rien.
Il entra donc à i'Hâiel des TYots Rois, au coin du quai et de la Grand'Rue.
Hdtel doté du chauffage central, mais qui n'a que cela de moderne, car c'est un bon et brave hdtel pour voyageurs curieux de retrouver des traces de vieille France. On y entre de pleùn-pied, dans une salle à haute cheminée, où Qambe un important feu de bois. Sur le rebord de la hotte, une armée de bougeoirs en cuivre, astiqués et luisants, marque une maison irréprochable. Un fumet de volaille avertit que la chère est bonne. Une grande armoire qui s'ouvre sur des piles de linge aligné, fait pressentir des nuits moelleuses dans des draps frais. G'est un hdtel savoureux, comme on en rencontre dans les récits de chasse, et qui sent son terroir et la meilleure province. Devant les chenets de son feu, on doit toujours conter des histoires gauloises, impayables.
Même en guerre on parlait beaucoup dans cet hdtel. Il y avait là des gens de Reims, trois ménages quinquagénaires et pleins de dignité dans la Alite, qui étaient venus attendre en Anjou que leur ville fût libérée des Allemands et des obus.
Epicier en gros, juge suppléant, ancien phar^ macien, telles étaient les étiquettes des cbefe de
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famille. Lorsque Gaspard entra, ils étaient réunis devant la haute cheminée, et le pharmacien, nerveux, s'agitait, levait les bras, avait l'air de danser avec les flammes des bûches.
— Ah! vous vous figurez qu'on les laissera s'endormir dans les tranchées? Eh bien, monsieur, on va si peu les y laisser que j'ai une lettre de mon oousin... de l'Etat-Major...
— Oh I oh ! dit le juge suppléant, je me méiie ! On ne ractmte jamais ce qui est vrai : ils le sauraient en môme temps que nous.
— Pardon I Je n'avance que des faits exacts l Il y a, monsieur, des régiments tout prêts & l'heure où je vous parle, et qui n'ont d'autre mission que de boucher les tranchées à mesure que nous les aurons reprises.
— ■ En attendant, les Boches y sont.
. — Parbleu ! Ce qu'il faudrait c'est une seconde Jeanne d'Arc pour nous bouter ces mufleslà?
— Qu'est-ce que ça veut dire: bouter? demanda très simplement la femme de l'épicier en gros.
A ce moment, le vieux garçon de l'bfttel apportait un lait chaud pour l'une de ces dames. Serviteur lent et sûr, le rêve pendant une guerre, où le devoir est de ne pas être pressé. Il se pencha, et reprit lui-même :
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— Vieux langage, madame. Ça veut dire : les foute dehors.
Et il en profita pour rester et causer.
— Les Boches, est-ce pas, faut voir une chose ; ils pensaient qu'à ça depuis quarante-quatre ans. . . Ils cherchaient pas, eux autres, à s' perfectionner dans l'inducation ni dans rien d' tout ça. C'est des gensses que l'artillerie est leur vrai bonheur; au lieu qu' nous. Français, nous cherchions des espériences, des vaccins, est-ce que j' sais, des tas d'autres choses I
— Parfaitement... dit Gaspard en avançant d'un pas.
Façon d'entrer en matière et de se faire remarquer. Un silence lui répondît. — Gêné, il reprit :
— J' sais c' que c'est... J'y ai passé... Et... pour dîner, c't ici?
Le pharmacien lui dit ;
— Vous avez été blessé, mon brave ami ?
— Un peu !
Les femmes levèrent la tète.
— Mais, dit le pharmacien d'un ton patriotique, vous voilà guéri, mon brave ami?
— Bien rétamé !
— Et prêt à repartir ?
— Pis un peu là !
Le juge suppléant s'approchait.
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— C'est que vous êtes toute notre espérance ! Depuis six semaines nous sommes chassés de nos foyers.
— Et puis, chez eux, dit le pharmacien — (il se dressait sur ses pieds), — car vous irez chez eux...
— Ça, c'est l'affaire à Joffre, fit Gaspard.
— Eb hien, vous épargnerez femmes et enfants, toujours !...
— Ça, pour c' qu'est d' ça...
— Parce que nous sommes des Français, d'abord!...
— D'abord...
— Mais vous leur imposerez des contributions énormes...
— Vous en faites pas!
— Et vous leur prendrez des otages...
— Des quoi?
— Des otages.
— Ah! voui!
— Et TOUS tes ferez, comme eux, marcher devant! Là-bas, tout est miné. J'ai un cousin dans l'Etat-Major; il m'a dit: « Tu entends, là-bas tout est miné I >>
— Sans blague?
— Alors, quand ça sautera, au moins qu'Us sautent les premiers!
— Il m' sembe !
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«4 aASPASD
— Eux, et leur Guillaume, et leur Krobprinz.
— ■ Les cochons I
— Ces deux-là, si on pouvait les avoir...
— Si on pouvait !
— Si vous les teniez, hein, mon brave ami ?
— Si j' les tenais... si j' les...
La patronne venait d'entrer dans la salle. Le juge suppléant lui dit à mi-voix, tandis que le pharmacien continuait avec Gaspard ;
— C'est un soldat qui vient pour dîner... Vous sériée bien aimable de ne pas le mettre dans notre salle.
— Monsieur peut être tranquille...
Il eut un sourire entendu :
— C'est à coup sûr un brave garçon. Seulement... avec des dames.
— Oui, oui, monsieur...
— Bizarre idée de venir ici.
— N'est-ce pas?
— Pour lui-même il aurait été mieulc chez un petit marchand de vins.
— C'est la guerre, dit la patronne, ils entrent partout. Mais que monsieur le juge ne s'inquiète pas.
Elle vint à Gaspard.
— Vous désirez dtner, militaire?
Il dit: i< Voui. A trois francs. »
— Voulez-vous me suivre ?
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Il titait UD peu interloqué ; mais lea trois hommes, précipitamment, lui /tendirent là maini comme dans une crise d'affeotioD passionnée. La patronne répétait : « Par ici, militaire. » Àlore il St : « Au revoir... » Et il la suivit.
Et il dtna seul, tout seul, dans un carré de pièce, où il y avait des paquets entassés, et d'où l'on entendait les bruits de la cuisine. 11 ne saisissait pas pourquoi on l'avait mis là; mais il n'eut pas l'idée de réclamer. Le soldat perd l'habitude de comprendre : il obéit. Puis, à partir du second plat, il trouva la bonne gentille. Alors, il oublia, et se dit simplement : « Elle est batb c'te p'tite-là ; c'est d' la primeur. .1 Mais quand il sortit, il ne revit pas la boui^eoisie de Reims, qui lui avait fait si bon accueil. 11 tomba dans des rues noires. La gare était lointaine. Personne à qui dire un mot : il se sentit un blessé sans gloire.
Songeant que cette guerre n'en finissait pas, il monta dans un wagon vide... Il avait la bouche sèche : son morne dîner l'assoiffait. Quand le train s'ébranla, Gaspard était à plat, sans le moindre espoir d'une joie prochaine.
Pour respirer, il se mit à la portière. Le train semblait patiner. 11 murmura :
— Qu'est-ce qu'il n'y a ? Un escargot su les rails ?
Puis, dans un soupir il exhala son amertume
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de n'être qu'on soldat errant et ennuyé, qui portait à son tour le poids de cette servitude militaire, aussi triste et aussi vieille que le monde. Et il dit lentement, le nez dans la nuit :
— Si c'est pas malheureux... à des époques civilisées 1
La nuit était silencieuse.
Il ajouta, colère :
— Et on nous fout : Liberté au-d'ssns des monuments I
La nuit était sans étoiles.
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En quittant A.... avec son régiment, Gaspard n'avait jamais pensé qu'il y reviendrait avant le grand retour : celui de la paix, li eut V&me en détresse d'y rentrer en pleine guerre, sans que rien fût conclu, lorsque tout commençait, car les trois premiers mois ne semblaient bien qu'un prologue, — prologue en coup de tonnerre, retraite et puis victoire, — mais d'après les Anglais ce n'était là qu'un début, et les gens flegmatiques disaient: « Quand, dans six mois... >•
— Six mois ! faisait Gaspard. Si c'était vrai pourtant...
Ah, il avait te nez long en rentrant au Dépôt! Le DépM! Le nom seul est si laid, si médiocre I Et la chose est, hélas, bien plus atroce encore. Parmi toutes les misères que la guerre nous enfante, le Dépôt, c'est-à-dire la vie de caserne à l'heure où l'on se bat, la farce du temps de
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paix lorsque d'autres se tuent, l'adjudant-chien ler quand l'ennemi sort ses crocs, — le ec ses corvées, ses sous-off, son poste de
son major, le Dépôt pour un homme dont l'amour-propre se rebiffe, est une rude et lugubre, car la bêtise y prospère rapauds en mare ; et l'armée, cette masse sous le feu, n'est plus à l'arrière, dans ' de quartier, que l'institution sociale la ode en amertumes.
saurait en vouloir à notre temps de cet hoses sinistre. La servitude du métier
est éternelle comme sa grandeur^ et it Dupouya, dont la vue donnait un KBur & Gaspard, est un type de brute mme le monde : ses ancêtres ont fait ou diverti les soldats grecs, hébreux,
Mais Gaspard connaît mal l'histoire des
et il ronchonnait :
) vache-là, c't' une vache comme on a ,it d' vaches 1
ya méritait une autre déhnition. t curieux. Dans sa manie de nuire, il isque des trouvailles pereonnelles. Le tu, les yeux aigus, son maigre corps tr des pattes nerveuses de coq a^essif, tassait les hommes, les attaquait et les On ne lui échappait point : inutile de
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se cacher; il rddait partout. Dehors, dedans, il montait, descendait, surgissait d'un coin de cour, d'un coin d'ombre, restait à. l'affût derrière un mur, un arbre, se glissait à l'intirmerie, k la cuisine, à la cantine. Et toujours un gros cigare entre ses lèvres mauvaises, qui faisaient suçoir à chaque bouffée ; le képi sur le front, menaQ&nt ; un dos de tête ingrat, avec des cheveux sales sur ta nuque, et la veste troussée par la main dans la poche, découvrant un derrière plat d'homme sans ftme, un derrière inquiet, inquiétant, qui devait se dérober sous le coup de pied vengeur. — On sentait que sa face aussi, & la peau boutonneuse, en attirant les gifles, devait leur échapper. Il exaspérait, puis désarmait, h la fois impudent et servtle. 11 tenait du mauvais chien de berger, qui s'en prend toujours & la vache boiteuse, mais évite les coups de corne ; et il se repliait vers l'of&cier, rampant et l'échiné basse, l'air de dire : « Sois content : j'ai bien fait mon métier... »
Son métier n'était pas d'aller au feu comme d'autres, mais de rabattre, de racoler, de faire la police de la caserne, d'être le gendarme-fantassin. 11 ne laissait pas tes hommes souffler. Aux malades, il demandait tous les quarts d'heure : « Ça va-t-it mieux? », pressé de tes inscrire sur sa liste de départ.
Lui, il restait.
II restait pour dresser la liste suivante.
Dieu t'avait doué d'une voix grotesque : on eût dit que sa langue, pressée de nuire, se roulait dans sa bouche. Il prononçait :
— Vous yèdes mobiliyabe !
L'homme, pris au piège, éclatait d'un fou rire oîi s'écroulait toute sa rancune.
— Riez, reprenait-il, mais ye vous yai à l'œil et voua yèdes mobiliyabe.
Quel triomphe quand il pouvait dire au capitaine :
— Y'ai trente hommes pour le proyain départ!
Et si le capitaine répondait : « Il m'en faut trente-deux », il repartait en chasse, bondissait au bureau, fourrageait les listes, grimpait dans les chambrées, et, tombant au milieu d'une partie de cartes étalées sur la paille :
— Debout, tous debout les mobiliyabes !
En pestant, deux hommes se levaient sur douze. Alors, il empoignait les autres :
— Suiyez-moi : nous allons oir le mayor.
Il les introduisait lui-même, parlait pour eux, disait :
— Ils se foutent du monde : ils youent aux cartes !
Le major, influencé, reprenait :
— Des farceurs ? Mobilisables !
Et ceux-là partis pour le feu, aux autres il donnait en hâte tous ses soins. — Le quartier résonnait de ses appels en charabia. Il semblait le grand maître du sort des hommes, quelque chose comme un secrétaire bouffon du Destin.
Seulement, Gaspard n'avait pas paru. Avec Gaspard il connut le revers de la médaille humaine, la résistance, l'échec. Gaspard l'affola.
C'est qu'il faut savoir prendre Gaspard. En rentrant au Dépdt, il se disait parfaitement : » Je suis guéri. Dans huit jours je serai au feu. » Mais la manière tendancieuse, accusatrice et satisfaite, dont l'autre vint lui servir son refrain : H Vous, vous yèdes mobiliyabe ! », lui parut une insulte et il se hérissa :
— Ça va bien !... On verra l' major.
Entre-temps, il retrouva Moreao, — Moreau
qui, blessé lui-même, puis guéri, passait des jours entiers sur la paille k faire la « manoche ». Gaspard eut d'abord une joie sans bornes k retrouver ce « copain », avec qui il s'était battu, et auprès de lui il se renseigna :
— Que qu' c'est-il que c' dégoûtant-là?
— T'fais pas d' mousse, dit Moreau. C'est pas lui qui m*fra r'voir les Boches.
— Comment ça ?
~- J'ai r filon.
■ ,Go(v^[c
— Que filon?
-- J' suis inscrit comme métallurgisse.
— Métallurgisse?
— Oui, Philémon. J' Ttis Mre des pruneaux, comprends-tu, au lieu d'en recevoir.
— Ah, dis donc !... ça c'est vrai qu' c'est r filon !
Gaspard s'amolliësait. 11 risqua :
— Moi, rien k r'frire dans la mécanique. La mécanique et les escargots !...
— Toi, t'as qu'à t' faire foute inapte.
— Inapte ? Quoi c'est que c'te bête-là ?
— Demande au grand, là-bas, qu'a des binoques.
— L' grand maigre?
— G't'un inapte.
— Hé, fils... viens voir «n peu.
Gaspard était couché sur la paille. II ne bougeait pas. C'est le grand qui vint.
— Qu'est-ce qu'il dit Moreau ? Qu' t'es inapte ?
— Tout juste.
— Ça veut dire?
— Que je ne peux pas faire campagne.
— Pis, t'sais, reprit Moreau, l'f^ère il s'y connaît, et' un professeur ed classes à Pantruche, c'est pas une patate ni un outil. S'il est inapte, c'est qu' c'est bon d'être inapte.
— Vous vous trompez, je crois, sur mon
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compte, dit doucement le professeur. Mou état d'inapte n'est pas l'effet d'un calcul, mais d'une rfolité... Je soufhre d'une abominable entérite.
— Entérite? Comment c'est l'entérite? dit Gaspard.
— C'est... douloureux.
— Où qu' ça t' tient? ,
— Dans les intestins.
— et une colique?
— Oui et non.
— Et... à quoi qu'il voit ça V major?
— En avez-vous? dit le professeur.
— J' sale pas... ça peut v'nir.
— II a déjà été à la ebasse, comprends-tu, dit Moreau. Il en a r'çu ; il sait c' que c'est et il tient pas autrement à r'mettre ça.
Gaspard ne répondit rien. Il jouait macbinalement avec un fétu de paille.
— Eh bien, dit le professeur, qu'il prenne mon entente: je prendrai sa place l&-bas.
— Ob, ça va, dit Moreau, nous en fais pas un plat. Quand t'auras vu c' que c'est, t'aimeras p't 6t'e mieux tes pantouffes et ta bourgeoise.
— Je n'ai pas de bourgeoise.
— T'es pas marié? T'es vieux gars?
— Eb oui !
— Ab ben, Ferdinand, c' que j* te fouterais des imp4^t8 1
— Moi, dit Gaspard, moi... j' sens encore i fesse de temps en temps.
— Tu la sens, dit Moreau, ben cours y dire ça tout de suite au major I
Oaspard réfléchit, puis il répondit :
— J'irai... et l'aut'e cochon d'adjupette, il m'aura pas !
C'était là son vrai mobile : un mauvais amourpropre. Il oubliait la guerre des Boches. Il entamait !a lutte avec Dupouya.
Et dès la première manche, il eut le dessus.
Il étourdit te major, qui dit :
— Bon... eh bien, allez, et revenez me voir.
Il revint tout de suite, avec de nouveaux motifs de plaintes. Le major dit:
— Soit... eh bien, reposez-vous.
Il se reposa ; puis, encore la visite ; et le major conclut :
— C'est vrai... Je reconnais... Inapte...
Ah ! Pouvoir aborder Dupouya, dont la langue roule déjà : « Vous yèdes raobiliyabe » et lui annoncer en dégustant ses mots, avec des yeux gouailleurs :
— M'n adjudant... j' suis inapte!
Gaspard en eut de la joie pour trois jours.
Pas plus de trois jours — car la vie de caserne, cette vie de limace, fut tout de suite insupportable à. sa nature grouillante.
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Culotter des pipes, bâiller, tripoter des rois, des reines et des valets, il fallait k Gaspard un assaisonnement plus pimenté, et, lâchant Moreau qui se compiaisail dans cette fainéantise, il dit au professeur:
— Ça f plaît, toi, c't' existence? J' voulais avoir l' juteux, j' l'ai eu ; mais j ' m'énerve et ça peut pus durer.
— Bravo ! dit le professeur.
— Dans r civil, fit Gaspard, j' suis d'bout à deux heures ; j' suis aux-z-Halles k trois ; j' gagne du pognon, j' nourris mon gosse. Mais ici, cré bon Dieu, si on est inaptes, qu'ils nous renvoient chez nous !
— Je préférerais, dit le professeur.
Et cette pfemière similitude d'idées les amena & se confier l'un à l'autre.
Ce professeur était un doux, un modeste, un honune réfléchi, — un bourgeois. Gaspard était du peuple, primesautier, un brin de vanité, quelquefois violent. Ils s'aimèrent tout de suite, parce qu'ils ne s'ennuyaient pas ensemble.
Gaspard, qui se sentait une infériorité sociale, raconta d'abord son amitié avec Burette, puis avec Dudognon : c'était pour lui des certificats de ce qu'il vïJait; — car il avouait fort bien qu'à l'école... il n'avait su qu'essuyer le tableau noir.
— L'instituteur, il m' râpait. Mon père, ça
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r râpait d' me voir m' râper. Alors, il m'y a e — *.. >. =gp| 3^j,g^ pjg m'gn ^ repfiché à neuf. Il
omme ça : « T' sais lire et écrire 7 T'en
; r reste c'est du boniment. — L' baehot ?
ises pour fils ed' sénateur 1... » Et moi, oir un peu, j' saurais pas t' faire une ;ur du papier : j' te poserais tout d' tra lis dans ma tète, pour mes escargots, u'est d' mon fourbi, jamais, p'tit, jamais s une erreur ! — Pis alors pour causer, Is-tu, pour les mots qu'on s' sert. J'ai ion plus besoin d'un maît'e d'école...
cheté des bouquins. Sous mon lit, j'ai thëque. Pis des livres un peu là : Victor lexandre Dumas, et Cyrano, V truc &
Cyrano, j' l'ai vu six fois su l' théâtre !
El m' plaît ! . . . quand il cause ed' son nez, pis quand il va faire son compliment ne, qu'elle croit qu' c'est l'aut'e et qu'il le su la bouche, en pigeon ; pis, à la fln
est prêt de clamecer... ah, Ib, y a des Lnd il crie comme ça :
. .. . . Que j' pactise?
, non, jamais I Ah te v'ià la sottise I qu'à la 6n voua m' fioherei à bas; )rte ! J" me bats ! J' me bali ! J' me bats,
entendre Coquelin vous jeter ça. Il ;ait quèque chose su l'épiderme !
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— Je vois, disait le professeur, que tu aimes les belles-lettres.
— J'aime tout c' qu'est bath, reprenait Gaspard d'une Toix enâammée... L' phonographe, tiens, ab c' que j' l'aime aussi 1' pbonograpbe !... Mais pour c' qu'est des lectures, les Misérabes, j' les ai r'ius sept fois. A m'sure, est-ce pas, j' sais tout c' qui va rarriver, mais chaque fois ça m'en bouche un coin d' voir comment qu' c'est dit. — Des bon'hommes comme Victor Hugo, ça, ça mérite d'&tre riches. Moi, j'y aurais fait cadeau d' tout c'quej'al, sans blague ! pasqueça... ça m'emballe, des types comme ça, qui trouvent des choses comme ça !
Il se taisait un Instant. L'autre était rêveur. Et Gaspard reprenait soudain :
— Au lieu qu'un adjudant... ben, un adjudant, il crèverait d' faim d'vant moi, si j'avais un os, J y donnerais pas ]
— Tu te vantes, disait doucement le professeur. Et Gaspard ne répondait plus.
La bonne tenue, l'air si décent, la mesure et le goût de cet universitaire, donnaient à Gaspard du respect, en même temps que de la confiance. H le tutoyait, mais il ne l'appelait jamais par son nom tout court. 11 disait t « M'sieur Mousse », et 11 aimait l'entendre, comme Burette autrefois, expliquant : « Quand on écoute des types comme
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toi, après on peut causer: on a pus l'air d'une tourte. »
Mais, ' tourte, ne fallait-il pas redouter de le devenir, entre les quatre murs de la caserne?
La vie de ces deux i< inaptes » était lugubrement comique.
Rien à faire, parce qu'inaptes. Rien qu'à compter les minutes. L'agrégé Mousse avait une montre au poignet pour les compter.
Grand, mince, cou long, tête haute, képi droit, on apercevait tout de suite sa maigre silhouette, dès qu'on pénétrait dans la cour. 11 b|iltait, il rasait les murs, et, derrière, Gaspard s'en venait, bâillant aussi, mais ta tète basse, avec cet air fouinard de l'homme du peuple qui fait toujours des découvertes par terre : un bouton, un mégot, une pièce de deux sous.
L'hiver était venu : dans une caserne, il vient plus tôt qu'ailleurs; et les marronniers raides, avec leur hérissement de branches dépouillées, étaient à la fols lamentables et odieux. Il pleuvassait deux jours sur trois ; le vent rabattait la fumée noire des cuisines.
— Quelle vie ! Quelle vie ! disait Mousse.
— Moi, j' peux pus! faisait Gaspard.
Et ils demandèrent à parler au lieutenant.
Le lieutenant, en passant la main dans sa barbe, leur dit :
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— Vous êtes inaptes ! Impossible de vous employer, le règlement est là : je n'ai le droit d'employer que des auxiliaires.
— Alors?
— Attendez.
— C'est effarant ! disait le professeur.
Dans son désespoir il alla trouver le chef. 11 lui montra son livret : Agrégé : sait lire et écrire.
— Alors, chef, est-ce que, clandestinement, je ne pourrais pas vous rendre quelques services... copier des états ?
Il avait un air si misérable, que le chef répondit:
— Si vous y tenez, moi... je m'en fous!.,.
Il aurait embrassé le chef! 11 se mit à travailler avec passion, tel un homme affamé qui s'assied à table. Il faisait des majuscules... triomphales.
Pendant ce temps, Gaspard s'était glissé dans le magasin, son ancien magasin, occupé pour l'instant par un myope presque aveugle qui, à deux mètres, confondait une marmite et un képi. Gaspard prit son air important et protecteur; il entra avec un litre de vin blanc sous le bras et il annonça :
— Voilà. C'est moi qu' a habillé la compagnie r premier. Alors l' lieutenant il dit comme ç& que j' peux t'aider, et d'abord on va boire un coup pour faire connaissance.
II y avait juste vingt-quatre heures que Gaspard
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se chauffait au magaein et que Mousse grattait <Ju papier uu bureau quand, brusquement, une nouvelle arriva en coup de tonnerre :
— Le général !
Le chef se Jeta sur l'agrégé-inapte :
— Filez! Sion vous pinçait ici l... Cachez-vous aux écuries I Qu'il ne vous voie pas I II déteste ' les inaptes I
Mousse se précipita dehors. Pluie, bourrasque. Il courut vers le magasin. Gaspard se chamaillait à la porte :
— Ça va bien... J* m'en irai* mais donne-moi mon litre 1
— Tu l'auras plus tard. Sauve-toi. L' général !
— J' te dis que j' veux mon litre I
II réussit à l'avoir. Tous les deux, chassés ensemble, remontèrent ensemble dans la chambrée. Un caporal leur tendit deux balais :
-^ L' général wrive 1 Alignez la paille !
Ils refilèrent dans la cour. Un sergent leur barra le ohemin :
— Otez les cailloux superficiels. Voilà le général ! Ils s'enfuirent à toutes jambes et se blottirent
enfin dans un hangar, sous une voiture, attendant que la crise fût passée...
Le lendemain, comme on ne leur demandait plus rien, ils se sentirent de nouveau une envie dévorante de faire quelque chose.
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Gîaspard dit :
— M'aiear Mousse, t' es paa un type qu' a des galons. Qu'est-ce tu fous avec le chef au burliAgue? Viens avec moi au magasin.
— Tu crois que je p«uz? reprit Moussa.
■^ T' as qu'à passer à la cantoche prendre trois litres ed blanc.
Gr&ce & ces trois litres, il put rejoindre Gaspard. Le magasinier ferma la porte & clé, et l'agrégé-itiapte passa une journée merveilleuse à plier des pantalons. Il était épanoui. II pliait, dépliait, repliait... et l'heure tournait. Elle tourna... jusqu'à l'arrivée du lieutenant.
Porte verrouillée ? Gomment ? Pourquoi ? Il entra furieux.
— Vous, ici!... Des inaptes!... Je vous ai pourtant dit..^ Allons, décampez!
Mousse en pftlissait.
— Que faire, mon lieutenant?
— Encore 1... Re-po-eez-vous ! !
Où?
Ils erraient, l'un suivant l'autre dans le couloir de la compagnib, quand une voix cria :
-~ Eb> les bon'honnaes qui ne foutent rien ; Éiavonnez donc le lavabo.
Mais une autre reprît :
— Lavabo, tout è l'heure [ D'abord aux pommes I Epluchez les pommes !
■ ,Go(v^[c
Ils profitèrent de ces ordres contradictoires pour s'éclipserune fois de plus. Et... ils se retrouvèrent dans la cour, — la cour au sol gluant, comme imbibé de soupe grasse (car c'était même dans la cour qu'ils mangeaient, se pressant d'avaler pour que l'air froid ne figeât pas trop vite leur rata), — la cour, la triste cour où il fallait tourner autour des arbres pour écbapper h l'adjudant, aux sergents, à la corvée de quartier, — la cour, dont ils regardaient tous les bâtiments et édicules, se disant, avec angoisse : « Où nous réfugier? À la compagnie? Dupouya y est en chasse. Â la cantine? Bouclée. Les douches? Pas chaudes. La cuisine ? On nous engueulera. Les cabinets ? On eu sort! L'infirmerie? On veut nous vacciner dès que nous disons : >< C'est pour nous chauffer une seconde. » La lampisterie? Ah... Gaspard, si nous allions à la liimpisterie?... »
C'est l'agrégé qui était tenté par la lampisterie. Ils s'y rendirent. Il y avait là un être bizarre et puant, qui empestait l'huile, l'essence et le pétrole, mais accueillant, qui riait et dit :
— V's avez qu'à m' rafraîchir la gorge, et v's êtes ici chez vous. Ici; y a pas d' potasse ; ça pue d'une odeur qu' personne y veut venir ; on vit d' ses rentes et c'est pépëre !
— Mais crois-tu que, inaptes, nous ayons le droit...
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— T'occupe pas. Passe-mot quatorze sous qu' j'aille chercher un litre. >
— C'est vrai, dit Mousse très simplement, j'avais oublié.
Le lampiste empocha, disparut, rapporta du vin. Il le but avec Gîtspard : l'agrégé ne buvait pas, ayant de l'entérite. En revanche, il fit toutes les lampes. Il oubliait l'heure : il était heureux.
Au bout de deux jotirs, catastrophe. L'adjudant de bataillon qui, dans une autre vie, comme Dupouya, avait été chien de berger, renifla et s'apercut que ce Mousse et ce Gaspard répandaient une horrible odeur :
— Qu'est-ce que vous fabriquez, dites donc?
Est-ce que vous sortiriez de la lampisterie, par hasard ?
— Mon ad... mon adjudant, dit l'agrégé, ça nous occupe.
— Ça vous?... Tonnerre de Dieu ! Mais à quoi ça sert qu'on vous ait déclarés inaptes ? Ils sont empoisonnants ces êtres-là! Bons à rien, et vous rasez un régiment: on ne pense qu'à vous deux. Faut toute la journée vous trouver des emplois ! On n'est pas en paix : c'est la guerre, sacré bon Dieu ! Tout le monde s'embête I
— Personne autant que nous.
L'adjudant aurait voulu les voir morts sur
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234 OASTARD
place. Le3 nerfs & vif, il bredouilla ce que peosait le général : « Sales inaptes ! »
Pourtant... la Providence leur réservait un semblant de bonheur. L'homme « d'otdinaire », qui charriait tes lé^mes et la viande, tomba lâalade. Vite, Gaspard et l'agrégé offrirent leurs services, et lé oaporal de ouisiae accepta.
Alors, l'un en dépit de sa feBse, l'autre en dépit de son entérite, ils se mirent h. traîner des voitures & bras toute la matinée- Mousse était curieux dans une voiture à bras. Un peu maigre pour la largeur des brancards, il donnait mal le coup de reins qui faisait démarrer la guimbatde. Il suait : son lorgnon glissait; il s'arrêtait pour le rattra^ per, et Gaspard, qui poussait au cul, criait : «
— Tu m' fais d' la peine... Laisse-moi prendre ça. T' as l'air d'un lapin qui voudrait traîner on tramway.
Mais l'autre s'entêtait. 11 voulait s'esquinter, pour mteUk tuer le temps. Le boucher faisait la moue, parce qu'il portait avec précaution des poumons sanguinolents ; la charcutière avait du mépris, parce qu'il s'appliquait pour charger des saucisses. Et il s'apercevait da ces dédains, mais il se disait : » Dans une ou deux semaines, je serai moins malhabile... »
n oubliait que les joies humainCB sont éphémërest Une semaine après... l'homme malade
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était guéri, et le duo d'inaptes : Gaspard-Mousse rasait de nouveau les murs de la cour.
Ufi matin, pâle, fiévreux, l'agrégé se présenta au capitaine.
— Mon capitaine, je suis guéri.' Je veux partir pour le front.
— Voye2 le major, dit le capitaine.
H courut au major.
— Monsieur le Major, je suis guéri. Je veux partir pour le froùt.
— Pardon, dit le major. Je ne vous ai pas déclaré inapte pour des prunes. Le tout n'est pas d'être guéri, mais de rester guéri. Revenez dans six semaines, et patientez.
Il sortît de cette visite les larmes aux yeux. A ce moment, le vaguemestre lui remit une lettre de sa belle-sœur, qui commençait ainsi :
« Moh cher Gustave., « Louis et moi sommes aussi patriotes que a d'autres ; mais nous estimons qu'un homme V peut faire son devoir partout où Dieu le place. t< j'ai tant priél... Je me figure que c'est le Giel « qui, voulant vous garder i> noUs et à vos élàves, Il vous maintient inapte. »
Après avoir lu cela, il pensa devenir fou. 11 parcourait la cour, marmonnant : « Dieu, que
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les femmes sont bëtes ! Ma belle-sœur... c'est pourtant une femme intelligente, ma bellesœur... Eh bien, Dieu qu'elle est bfite, ma bellesœur! »
Sur ces mots sacrilèges, Gaspard le rattrapa. Il clignait de l'œil.
— Hé, vieux... dis donc... j'ai dégoté une combine.
— Pas possible 1
— Quand y aura des décès à « l'hosteau... »
— Eb bien ?
— C'est nous qu'on va être de piquet d'enterrement !
— De piquet?... Ah!... Qui te l'a promis?
— L' fourrier.
— Mais... y a-t-il beaucoup d'enterrements?
— Parait qu' ça donne pas mal...
En moyenne, il mourait à l'hôpital un blessé tous les trois jours. Donc, tous les trois jours, on vit Gaspard et Mousse mettre ceinturon et baïonnette et sortir de la caserne au pas, pour aller suivre des corbillards. — Les premières fois, ils furent bouleversés par les sanglots de la famille, la miseen terre, le discours du préfet, gros homme à la voix chaude, qui avait une façon poignante de dire : « Adieu, petit soldat!... Adieu 1 »
— C'est trop béte, faisait Gaspard, c'est plus fort que moi : j' pleure comme un veau.
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Pour Be consoler, comme en fait ils étaient libres après l'enterrement, Gaspard emmenait l'agrégé chez le bistro. An bout de quelques semaines, ils connurent tous les cafés de À.... Et pourtant A.... a autant de cafés que de maisons. 11 y en a dix qui guettent les trains en face la gare, vingt autour de l'église pour faire concurrence au curé, et dans les deux rues commerçantes , ils sont alignés comme marchandes au marché, avec l'attrait mystérieux de leurs rideaux de vitrage, qui cachent l'intérieur au passant. Mais l'agrégé qui n'aimait pas boire, se morfondait autant, les coudes sur une table d'estaminet, que les pieds dans la sinistre cour.
Lui si doux, il s'aigrissait. Lui si poli, parlait crûment. Et le dimanche même, quand on ne les tenait plus dans le quartier, quand la grille était ouverte, quand, avec Gaspard, il pouvait se dire n libre », — quelle amertume! quelle rage! quelle tristesse I... Où aller? Où tourner? Où traîner ses chaussures à clous ? — Qu'elle était morne, vide, lugubre, cette petite cité normande, parus dimanche d'hiver!...
Il y a un ch&teau ; c'est la prison ; — une place d'Armes : le vent du Nord la glace ; — une rivière : mais honteuse et sale, elle tourne la ville et coule au dehors.
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A.... c'est une préfecture où rien ne passe, rien ne court, où l'on ne Toit pas le ciel en se penchant sur un pont, où tout est k l'endroit, où les pavés sont pointus, où il y a plus de pharmaciens que de confiseurs.
Aucun monument inutile : ni fontaines , ni vieille tour en ruines ; pas même une statue ; la gloire est aux risque-tout, la prudence aux Normands: A.... compte quatre notaires.
Les indigènes vous montrent un asile de fous : il ne renferme que deux mille maniaques sans fantaisie. Ville médiocre, dont les vertus pratiques ne brillent pas dans l'histoire, mats s'apprennent dans les atlas. Son nom rappelle l'aridité des études, plus que l'honneur du pays. On demande le nombre de ses habitants pour s'expliquer sa raison d'être, et on guette leur raison d'être sur la face des habitants.
Quand on a passé par A...., on n'a jamais rien à conter aux amis.
11 ne faut pas visiter, mais traverser. 11 ne faut pas regarder la halle aux toiles qui n'est que carrée, la halle aux blés qui n'est que ronde, l'hfitel des Postes qui n'est que neuf. On n'apprend rien de plus que dans le Bottin, où on lit : Foires importantes. Commerce de grains.
11 n'y a qu'une maison qui soit touctiante :
maison modeste et toute petite, où l'on apprend
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à faire de la dentelle. Quoique les dentellières ne soient pas jolies, la dentelle est curieuse : c'est un miracle d'habileté féminine ; on sort de là avec de la surprise dans les yeux.
Quand on sort de là, la ville est à gauche, la gare à droite. Il faut prendre à droite.
Mais ce n'est plus permis quand on est soldat, surtout inapte. Et le «cafard » vous prend; et l'on se sent moisir, maigrir, périr ; et l'on résume son &me dans des dialogues désespérés, qui commencent par un bâillement, puis :
— Quelle heure qu'il est? disait Gaspard.
— Huit heures dix, disait l'agrégé-inapte.
— Et dire que c'est o' coohon de Guillaume qui nous vaut tout çal continuait Gaspard. Et il est tranquille, il bouffe du homard h l'américaine... Tandis qu' nous, qu'on est cause de rien, fil à la patte, là comme des gosses I... Petit, ah ! dis, petit... que veine si on s'rait encore dans r ventre d' sa mère !...
L'autre approuvait, soupirait, reb&illait.
— Quelle heure qu'il est? disait Gaspard.
— Huit heures onze, disait l'agrégé-înapte.
Le terrible est qu'au dégoût de Gaspard se mêlait parfois sourdement une l&che joie de ne pas retourner au feu, et à l'agrégé, qui lui non plus ne semblait pas très prêt à se battre, car en son esprit il en était un peu resté au siège de Troie,
-— à V&grégé qui pourtant pestait, piafibit, voulait partir, il avait dit :
— Toi, encore, t' laisseras rien. Mais moi, mon salé, si les Boches ils m' font mon affaire, pensestu qu' ca sera les députés qui y apporteront des oeufs su r plat !
Et alors, tout en bougonnant, il s'accommodait parfaitement de son sort détestable, et il patientait.
Sa patience s'écroula tout à coup.
Gela devait arriver : Gaspard est tout impulsion. Quoique actif et quoique généreux, il sait bouder, s'entêter, faire la marmotte... jusqu'au jour où la tentation se présente et s'impose. Alors, la prudence qui n'est pas son fait, et la mollesse, cette intruse, décampent rien qu'aux battements de son cœur. Il s'anime, parle, agit, et il ne se souvient plus qu'on peut avoir peur pour sa peau.
C'est le fourrier qui, par une phrase, le remit d'aplomb. Il lui dit :
— Ceux qui retournent au front, ont droit à une permission de trois jours.
— Trois jours, fit Gaspard, et pour où ?
— Pour partout.
— Pour Paris ?
— Pour partout.
— Sans blague?
Revoir Paris! Sa «vieille», sa femme, son
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mioche, la rue de la Galté. Rien que d*y penser, il s'en étranglait de joie.
Il courut prévenir Mousse.
— Mais... nous sommes inaptes! dit celui-ci, grinçant des dents.
— Inaptes 1 Ah I t'es encore une « bleusaille » ; plsqu'ils d'mandent des bon'hommes, c'est qu'ils s'ront pas regardants. Quand y a pus d' grives, on prend des merles. Mais faut pas r'trouver r major ; faut s'entendre avec el bureau.
— Passe voir quatorze sous pour un litre ed' blanc.
L'argument suprême. Il entra au bureau avec son litre : toutes les résistances faiblirent. Le chef, en buvant, dit avec un air supérieur :
— Ils y tiennent? Il n'y a qu'à les changer de liste. Ils seront du prochain départ ! Si ça se découvre, on dira: <c Nous n'y comprenons rien »... II est bon, il fait chaud au ventre ce petit vin blanc-là.
L'agrégé était en admiration. Gaspard exultait. II était redevenu ardent, enthousiaste, la proie d'une idée ; il disait :
— Pantruche ! Après les BocheS ! Ça, ça m' va, ça j'accepte I J' leur ai donné qu'un bout d' fessé gauche ; reste ma fesse droite, j' la leur réserve 1 Mais z'auront qu' ça ! Pantruche'' Jamais! Pan-
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truche paa pour Ton Gluck ! Pantruche c'est pour ma gueule !
H emmena Mousse à la cantine. Il y emmena tous ceux qu'il rencontrait. Il y vida sa bourse, gardant juste le prix de son voyj^ge. Puis, il erra dans la oour, faisant la nique aux camarades :
— On va TOUS laisser là, dans Tot' oh&teau I V's arez pas honte d' moisir là-nedans7 Où qu' sont vos nerfe ? V's ètea comme des nouilles ?
Il questionnait même ceux qu'il n'arait jamais TUS :
— Eh ! toi, l'affreux, ça t' plaît comme ça d' pourrir ici? Ah! ben, sans blague, t'es pas d' la m£me fabrique que moi. Trois jours, Panb-uche, et pis roulez : Tisite aux Boofaes ; q« c't' exister!
Sur ces mots, il se tourna Ters le hfttiment de la trésorerie, où toute la journée griffonnaient une cinquantaine d'hommes, parmi des monceaux de paperasses, dans une tiédeur douce. U reprit de plus belle :
— Et c'te tume-là I Pleine d'embusqués 1 Comment qu' ça vit ? Quelles croûtes que c'est 1 Tiens, viens les voir, qu'on les admire!
Et il marchait, entraînant son ami ; et il entra comme il disait. — H y avait une porte vitrée. Il s'arrdta net; puis montrant le bureau, i voix haute, il continuait d'expliquer :
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— Non, vise-moi ça : ça fait pitié I... Et y a le r père Joffre... y a I' portrait d' Joffre, là, sur leur mur!
11 en croisait les bras d'indignation, et il lança d'un ton où il y avait de la stapeur :
— Qu'est-ce qu'il attend pour se r'toumer !
H combla ainsi les heures longues de l'attente, et l'après-midi où on donna enfin lés titres de permission, il regarda le sien, et dit:
— Trois jours... juste trois jours! Ça aurait-il usé leur porte-plume qu'ils m'en foutent un en supplément I
C'était son habitude, comme les bons chiens de garde, de grogner toujours de plaisir.
Dans le train, dès Versailles, il se mit è. la portière ; à Malakoff il était sur te marchepied ; et il sauta le premier de tous sur le quai de Montparnasse.
Puis il courut jusque chez lui.
Il arriva rue de la Galté & minuit, heureux de ne pas avoir prévenu. Il carillonna avec allégresse. Sa mère poussa un cri :
— C'est toi ?. . . Oh ! c'est toi !.. . Marie, c'est lui ! Et Marie répondit en accourant :
— C'est lui!... Comment, c'est lui?... C'est vrai qu' c'est toi ?
11 les prit dans ses bras, les soulevant de terre, et il dit :
— Hein! ça s'appelle être asphyxiées!... Et r gosse, où qu'est 1" gosse ?
— Ben, il dort.
— Oh ! c' culot !
Il alla l'éveiller lui-même ; il le mangea de caresses, les larmes aux yeux; et pendant que sa mère allumait des bougies partout, pendant que Marie commençait du café, criant :
— Alors, tu t'as battu? Combien qu* t'en as tué? Quand ta balle elle t'a arrivé, comment qu' ça t'a fait?
Lui, son moutard sur les bras, répondit, solennel :
— On va vous raconter ça, dans l'orde !
Et il commença le récit de sa campagne, de sa vie d'hôpital et de dépôt.
— Ah ! j' vous promets qu'on s'en fait pas!... Et on les tient!... Et pis faut voir ces gueules qu'ils ont ! Des vrais cochons, ah ça c't' à voir ! . . . Et pis sans hl^ue, une goujaterie ! Des mufl' qui tirent sans vous prévenir 1 Ils regardent jamais si vous êtes là!... J' vous aurais bien porté d' leur couenne, mais c'est trop dur, c'est pas bouffable ! Et pis ça pue dans l'intérieur.
Son intérieur, il le regardait de tous ses yeux.
— Ahl la cagna! R'voir sa cagnal... C'est propre ici, et c'est mignon.
Marie dit avec un sourire :
— Qaand y a pas d'homme, est-ce pas, c'est plus facile...
Le portrait de JofTre était sur le buffet. Gaspard dit négligemment :
— Ça y ressembe.
— Tu l'as vu ?
— J'ai vu une lettre ed' son chauffeur. Il paraît qu' c'est un bon bonhomme.
— Vrai?
— L' cceur su la main. Poursoifs tout V temps. Les femmes écoutaient, admiratives. Il dit à sa
mère d'un ton plein d'émotion :
— Et c'te pauv'e vieille, elle louche toujours ? La mère répondit gaiement :
— Et toi, toujours ton nez d' travers !
— Toujours... quoique j' le chauffe. Quand j' fume la pipe, j* la foorre dessous ; quand 1' pif est chaud, j' le remets d'aplomb ; et pis ça r'vient: tu sais c' que c'est.
Ils riaient tous trois. Puis, lui, de nouveau :
— Ah I Paatruche I Ah I Paname ! Ah ! r'voir toutes ses bricoles I
Soudain, il se leva.
— Et la boutique? Les escargots?
Avec une chandelle il descendit... Et il remonta mélancolique :
— C'est la guerre... Probabe qu'eux aussi ils sont mobilisés... ^
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darifl avec attendrissement. I! lui >nnéte figure de femme sincère et I savait qu'elle n* avait jamais été
commerce ; il s'était « mis avec e, d'abord, le mioche était venu ; Lit bien : elle était soigneuse et colère. Un jour, il lui aratt jeté la ; elle avait pleuré, sans répondre ;
soi , il avait dit : « Miaule pas !
3 une autre! ».
d'arrivée, après avoir bu le « jus »
ie servir, tous les souvenirs un remontaient au bord de sa mé- 'adieux de retrouver son logement gardait le Ut où il allait se recou-
Et comme il embrassait le petit, n bras, il ee sentit soudain tant de
pour cette brave créature, qui le , bien soigné, bien nourri, qu'il se
1, vous aut'es... V'ià qu'il m' vient st la guerre.:, et la guerre donne tst pas qu' j'étais un cerf-volant, ' sent des idées... qu'on n'avait pas i... Ecoute, Bibiche (c'était Marie ibicbe), crois-tu qu' ça s'raît pas ms nous manions ?
prise. Elle fil :
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OABPARD 847
— Mais... mais si...
Avec toute la candeur de son âme franche et simple, il reprit :
— J'y pense comme ça... Mais pisque j'y pense... i' crois qu' vaut mieux: pas attendre... que j'y r' pense pus.
La mère demanda, inquiète :
— T'as-t'il peur, si t'y retournée, d'être tué?
— Pensez-vous I Gaspard tué ! Ça m'épaterait! Non... mais v'iè : quand on va faire l' grand nettoyage, et pis qu'on va tout rarranger, j' trouvé qu' soi-même faudrait avoir son p'tit truc bien en règle. V'ià un gosse qu'est ni chair ni poisson; avant la guerre ça suffisait. Après, quand c'est qu'on aura lavé tout 1' linge sale, ça m' ferait d' la peine & moi qu'il soye pas légitime.
Et s'adressant au mioche :
— Est-ce pas, mon gosse, qu' tu veux êt'e légitime ?
Les deux femmes comprirent- elles bien sa pensée ? En tout cas, elles le regardaient avec de bons yeux, et la mère, drôlement coiffée ou décoiffée en tète de loup, répétait, le visage tout ému :
— Oui, mon garçon... T'as raison, va mon garçon.
Alors, il n'en démordit pas. Permission de trois jours. Rien d'autre à faire. Pas le temps de se remettre aux escargots. Il allait se marier.
Le lendemain, dès neuf heures, il courut à la mairie.
Là, on lui annonça :
— Pas mèche en moins de cinq jours.
Il sortit des papiers.
— Pisquej'enai qu' trois!
— Puisqu'il en faut cinq.
— Alors, à quoi qu' ça sert la guerre?
I — Fichez-nous la paix! .
Il rentra, hors de lui. Son gosse vint dans ses jambes.
— Pépé, dis, pépé, tu t' feras pas tuer, dis, à la guerre?
De nouveau, il eut des larmes aux yeux, et, tapant la table :
— J' veux qu'il soye légitime, na ! J' veux qu' ça soye un gosse légitime !
Et il repartit.
Où? A la mairie, faire quand même publier ses bans. Oui, il avait pris son parti : de sa propre autorité il s'octroyait cinq jours. Et il se fichait de tout ! La prison ? Pouh ! Il repartirait directement voir les Boches.
Rayonnant, il revînt dire & Marie et à sa « vieille » :
— G't arrangé. J' suis été k la Place... Y avait un général... 11 m'adonne deux jours ed pus.
Marie n'en revenait pas.
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— Y a des chics généraux ; avant la guerre on n'aurait pas cru ça.
Il reprit:
— Fallait la guerre : on savait rien en rien I Moi, à l'hosteau, j'ai vu des demoiselles ed la haute, — et leur père il d'vait avoir du foin dans les bottes, — ben, elles m' vidaient ma cuvette ! "Voai, ma cuvette! Ah, faut avoir vu ça!
Sans l'employé de mairie, qu'il trouvait « répugnant », il aurait cru à la fraternité universelle.
Il se montra dans le quartier, exhibant sa capote trouée, exigeant qu'on t&t&t sa fesse : « Dites, vous sentez, l' beafleck en paoins? ». — Chez le père Criquenot, le patron du bar, il s'inqniéta de la loi de l'absinthe.
— Alors?... pus d' bleue?
— Chut!... Âboule par ici!
L'autre l'emmena dans l'arrière-boutique. Ah, cette noce ! Jamais il n'en avait bu une pareille. Aussi, en retour, il lui fit des confidences : « Y a mongoasequej'vas légitimer... » Il le dit encore au boucher, au fruitier, à sa concierge. Il était si fier !
Puis, désirant, pour le jour du mariage, payer un chapeau & sa femme et un autre à sa >< vieille » , comme il n'avait pas un sou d'avaace, qu'elles ne touchaientque leur allocation, et qu'on ne pouvait
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tlO GASPARD
rien attendre des escsrgots — (bien mienx il parlait d'en donner, d'en rapporter au capitaine), — il prit «n parti héroïque : vendre ce qu'il avait de plus cher... aux deux sens du mot... ses livres... Oui, ses livres qu'il rangeait sous son lit et dont il disait à Mousse : « Ab, c'est bath les bouquins, quand c'est bien raconté ! » Eh bien, pour son gosse, il les tira du coin d'ombre où ils dormaient dans la poussière depuis le 2 août ; il les prit tous, tout le père Dumas, tout le père Hugo, et les autres ; et, ayant entassé poètes et prosateurs dans une voiture & bras, il descendit, traînant sa char^, jusqu'au quai des Grands-Augustins. Il avait le coeur gros, mais il . sifflait, se disant toujours : « Moi, j' veux l' légitimer... »
De cinquante volumes, il tira huit francs. Il manqua se faire fourrer au poste, tant il injuria le bouquiniste :
— Tdte de singe I Vieille sangsue I Aie pas pear, on t' cédera aux Boches en échange ed ï'Alsace-Lorraine I
L'autre était un juif hideux, que les injures n'empêchaient pas de compter ni d'éplucher minutieusement sa marchandise. Il resta d'abord muet et calme ; mais Gaspard aperçut soudain, sur un tas de vieux livres, un petit bouquin vert : « Morceaux choisis d'Eschyle, annotés par Gustave
Mousse. » C'était de lui... de son copain. Instinctivement, il mit la main dessus.
— Ça, toujours, c'est pour bibi.
Alors le juif se récria. Gaspard poussa la porte: le juif se mit à hurler. Gaspard se sauva : le juif appela à son secours Dieu el la garde.
Et Gaspard, qu'on ne put rattraper, rentra chez lui avec le petit livre vert.
II l'ouvrit à plusieurs pages. Il y vit des caractères grecs, à quoi il ne comprengiit rien. Puis, il lut des notes comme celle-ci, qui semblaient pourtant en français : (< A ce vers commence la partie iambique des prières sur le tombeau », ou encore : » Puisse Zeus Alexétérios devenir le bien nommé pour la ville des Cadméens. »
Il ferma le livre en se grattant la tête, et dit :
— Faudra que j'y en cause...
11 donna les huit francs è. ses deux femmes pour acheter chacune un chapeau, et il se maria le cinquième jour.
Il se maria à la mairie, et aussi k l'église. Sa (c vieille » obtint de lui, sans gros effort, cette concession à ses idées. Il est vrai qu'elle avait dit tout de suite :
— J'ai une tirelire. Ce que ça coûte, c'est moi qui le paiera.
Mais le fait même qu'une messe coûtait quelque
chose remit Gaspard sur le mauvais chemin de ses anciennes rancunes.
Il dit, en revenant :
C'est pas pour dire... et j' veux rien dire... ue c'est pas à moi à dire... Mais l' marabout, st foutu d' nous... Vous prendre cinq francs
ça, l'a vite gagné sa journée.
Pisque c'est moi qu'a payé... dit timidement ère.
Oui, oh! j' m'en balance!... Mais ça fait
ma pauv'e vieille, faut qu' tu sois cagot !
irie écoutait ; elle avait presque envie de
Gaspard reprit :
Enfin... pourquoi qu' tu m'as donné une ion que j'étais pas en âge de la raisonner ?
vieille répliqua:
Mais pourquoi qu' tu veux pas croire au Dieu ?
S'agit pas du bon Dieu. Moi, j'ai un gosse :
ux qu' ça soye un citoyen libre.
Âh ! hi ! Ah ! hu ! fît à ce moment le petit, l'accrochait à ses jambes.
Tu vois, il comprend, il dit voui, et ça m gosse que j' veux pas qu'on 1' mène au . A quinze ans j'y dirai : choisis, t'es lib'e, et leux t' faire juif si ça t' plait. Mais j' te mseille pas... pasqu'ils ont d' trop sales lies ! Voilà.
ii,i^iT,Go(><^[c
Cette fois Marie se mit k rire, et la mère reprit :
— Pourtant, t'as été bien soigné par les bonnes sœurs.
H se dressa:
— Oh, les sœurs... c'est pas les curés! Sœur Bénigne, je l'aurais eue à Paris qu'elle s'rait été d' ma noce.
— Les curés c'est pareil.
— Y en a... J'en ai vu un, qui m' vidait toute sa cave.
— Tu vois? dit la mère.
— Voui, mais l'aut'e qu'à pris cent sous pour la messe...
— Parie donc d'aut* chose, dit Marie.
Autre chose ! C'est qu'il ne pouvait pas dire ce qu'il pensait. 11 pensait de temps en temps avec angoisse : « Y a quarante-huit heures que j' devrais être rentré. » Alors, il recommençait de s'étourdir avec des discussions sur les amputés. Vantail mieux perdre un bras ou une jambe ? Malgré l'avis général, il préférait un bras. Trotter, rouler sa bosse, ça c'était toute la vie. Puis, une fois de plus, il racontait ses faits et gestes, et les efTets du 7â: « Si i;a fait vite! Ah, pis faut voir les aut'es cochons 1 Vous parlez d'une polka! » Et comme causer lui donnait soif, il buvait un verre à la santé de chaque personne qu'on rencontrait. II avait donc acquis une douce béatitude, quand,
avec sa <i vieille », sa femme, et « son petit » désormais légitime, il demanda soa billet à la gare Montparnasse. Au vu de sa permission, l'employé dit :
— En retard ? Voua allez être foutu dedans.
Il répondit :
— Assez ! J' te demande pas si on t' paye pour ët'e un malpoli.
Mais aa femme s'inquiétait. Alors, avec une bonne figure :
— Risque j' t'esplique qu' j'ai vu un général... Ces perms-là, comprends-tu, c'est comme les billets d' bains d' mer : valabes avec prolongation.
Il fallait payer deus sous pour passer sur le quai. La« vieille n.le cœur gros, se sacrifia. Elle le serra de toutes ses forces, bredouillant tout contre sa joue, d'une voix qui tremblait comme son pauvre cœur de mère: « Aur'voir, mon grand gars!... Au r'voir, mon garçon ! . . , » Et elle resta avec le petit, tandis que sa femme le suivait.
Sa femme, devant le wagon, il l'embrassa longuement, tel un homme satisfait qui pense : « Elle est h moi. Plus d'erreur. Bien à moi. C't écrit h. la mairerie I » Puis, comme elle était pMe et les yeux inquiets, il lui dit les trois mots, qui sont toute la philosophie des Parisiens, peut-être même de notre race, — trois petits mots qui veulent dire : on n'est plus des gosses ; il y a des res-
D,ni,ii"iT,Goo<^le
sources ; tout n'est pas perdu ; tont sera peut-âtre gagné ; presque tout s'arrange ; la terre tourne tranquillement; et Dieu ne doit pas être... méchant homme ; — il y avait tout cela mêlé dans la cervelle de -Gaspard quand, avant ae monter dans le train, il dit très tendrement :
— Bibiche... t'en fais pas f
Lorsqu'il arriva au Dépdt avec cinquantfr^trois heures de retard, le fourrier s'écria :
— Ben, mon bonhomme, qu'est-ce qui t'attend!
Gaspard prit un air digne :
— D'abord, de quel droit qu' vous m'tutoyez?
Ensuite, il me sembe que j' vous oause pas... Étes-vous r juteux? Non? Ben alors?...
Mais te « juteux » accourait. Il n'en dormait plue, Dupouya, depuis deux nuits I D'avance, il ruminait sou rapport. Il bafouilla :
— Ben, ça va être yoli ! Vous, un homme mobiliyabe 1 C'est le conyeil et les travaux publics !
Gaspard se campa :
-~ J' m'espliquerai d'vant tes officiers.
Le lieutenant ne tarda pas à venir.
— Ah ! voilà le déserteur!... Et bien quoi donc?
Gaspard, trfes raide, répondit :
— J' demande à parler au capitaine.
Le capitaine avait fait ta guerre. Un Parisien
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et un ami de Puche. Alors, il n'avait pas peur du capitaine. Pourtant, quand il l'aborda, il ne lui trouva pas la bouche souriante, ni les yeux indulgents ; et il commença d'une voix confuse :
— Mon capitaine... c'est la faute à la mairerie. Moi, j' leur disais pour la permission; eux ils m'ont dit qu' ça f 'sait rien, ou qu'alors mon gosse il resterait un bâtard! Et c'est ça qui m'turlupinait. J' pouvais pas r'venir avec c't' idée-là. Mon capitaine, j'voulais pas qu'on dise, si j'clameçais : « Gaspard, c'était un feignant, à preuve que son gosse il est b&tard. » Mon gosse, maintenant, il s'appelle Gaspard, et si les aut'es cochons ils r'commencent dans vingt ans...
— Enfin, dit le capitaine, il y a un règlement, et je suis forcé de te fourrer en boite.
— Mon capitaine, dit Gaspard, j' demande à r'partir tout de suite foute su la gueule aux Boches !
— Tout de suite ? dit le capitaine. Il n'y a pas de départs toutes les trois minutes comme k ton tramway de Montparnasse. Pas avant dix jours.
— Ecoutez, mon capitaine, c'est rapport à mon gosse...
— Il n'y a pas que ton gosse ! dit le capitaine. Il y a aussi une histoire de gendarme... II est arrivé un rapport. Qu'est-ce que tu as fichu en t'en allant? Tu as injurié un gendarme?
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— Injurié? dit Gaspard. Ah, c'te carne I...
Dîtes, mon capitaine, j' vas vous raconter, moi, comme c'est arrivé. J' men allais, est-ce pas. V'ià qu'tout à coup j'aperçois un guignol derrière moi. . .
— Veux-tu employer des mots corrects !
— Donc... j' l'aperçois et j' presse el pas. Mais l'aut'e il fait pareil. J' l'entendais qui bottait, qui bottait... Moi, je r connaissais pas : étaitril d' ma famille? J'me dis: <( Philibert, c' client-là, il croit qu'il en tient un: il va voir! » Quoi, c'est vrai, j'avais rien à me r'procher... Alors, j'me mets & tricoter. Il tricote aussi, il m' rattrape, et il m' dit: « Pourquoi qu'vous courez? » J'dis: (1 Pourquoi que j' cours? Pasque j'suis pressé. « Alors il dit : « Qu'est-ce que vous avez h être pressé? » J'dis: « Qu'est-ce que j'ai? Ben, j'ai que j' suis en retard. » Alors il m' dit comme ça : " Vous m' faites trotter d' puis la place d'Armes : v's avez plutôt l'air ed vous enfuir. » — « M'enfuir, que j'dis, pourquoi que j' m'enfuirais ? » Là-dessus, il m' dit : « Ben, est-ce que vous avez une permission? » J' lui dis : « Si j'ai une permission ? Probabe que j'ai une permission. »
Alors il m' dit : « Gomment qu'ça s' fait q'vous la montrez pas, si vous en avez une ?» — « Gomment qu'ça se fait que j'ia... »
— Dis donc, fit le capitaine, te payes-tu ma
ïs celle du gendarme? Tu l'as fait mar-
loi ! Puis, de fl! en aiguille, ht ës arrivé
•e que tu aimerais mieux être Boche que
le !
m capitaine, voilà...
aez ! Tu vas d'abord ilht en botte. Après,
rrons.
t ferme et net. 11 eut h peine le temps de
L main de bùh ami Mousse qui lui, revenu
e, semblait navré de cette aventure. On
t Gaspard à la prison, et il y cou4ba. Il
t le lendemain : il avait une mine ef-
. Ses cùmpagnonâ racontèrent qu'il avait
ne partie de k nuit, répétant :
a pus d' justice! J'véux pas qu'ua seul
gosses que j'aurai il soye légitime ! Ils
ms des b&tards, pisquc dans c' sale pays,
'un enfant il soyâ légitime, faut qu'el
ouche en prison !
[e capitaine, touché de lui voir pareil
:ui annonça :
spard, tu ne feras pas tes huit jours...
i. On demande vingt volontaires pour
arante-huit heures : en es-tu ?
j'ensuis! cria Gaspard.
3rs, pendant deuï jours, tu aideras au
. Tu vas m'habiller mes bleus.
mpris ! Ça, ca m' connaît.
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Mais à ce moment, Dupouya parut. Il tenait le rapport, et U avait une petite flamme dans les yeux, Gaspard fronça les sourcils. — Oui... c'est que dans le rapport il était encore fortement question de Gaspard. Plainte de la Préfecture de Police.
Le capitaine devint rouge de colère.
— Allons, à Paris maintenant ! Avec un agent! Plus de gendarme : tu t'es dédommagé sur un agent !
— Àh, mon Capitaine, ça, pour le coup, alors ça c'est malheureux ; pasque çacTune histoire... Ecoutez voir, mon capitaine: j'arrivais à Montparnasse avec ma vieille, mon gosse et fiibiche... Bibiche, c'est ma femme qu'j'appelle fiibiche... ËnBn, dans la porte, j' m'arrête à r'gardef une dernière fois la place. V'ià un flic...
— Je t'ai déjà prié d'employer des mots Convenables !
— V'ià un... un chose, quoi, qui m'dit : « Entrez, sortez, mais restez pas là. » Alors... j'ai peut-èt'e eu tort, — je r'connais, j'ai peul-êt'e eu tort, — mais j'y ai dit : <( Ça va bien, garde les laïus pour el temps d'paix. Tu vas tout d'mème pas commander à un poilu! » Là-dessus, il est d'vcDu d' la couleur ed mon képi, et il m'a d'mandé : nom, prénom, matricule, âge de ma mère... J'y ai donné tout, flatté qu' ça l'intéresse.
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Pisj'yaidit : « Pouilleux, va!... Moi,j'ted'Diande pas toQ nom : j' sais bien qu' c'est « face moche », ni c'qne tu fais, pasque t'as jamais rien foutu... »
— Tu lui as dit ça?
— Ah, j'y ai dit !
— Et tu jubiles à le raconter ! Allez, allez, retourne en boîte, dit le capitaine. Illico. Demitour!
— Mais... habiller les bleus... risqua Gaspard.
— En boite ! Rondement !
Il avait repris son teint en s'expliquant avec le capitaine : il le reperdit dès qu'on l'eut renfermé. II avait juste eu le temps d'apercevoir Mousse, qui se traînait comme une ftme en peine. — Mais on tira Gaspard de sa prison au bout de vingt-quatre heures au lieu de quarante-huit, le départ des volontaires étant avancé.
Le capitaine le fit venir :
— Tu pars tout de suite. Es-tu content?
— Tout de suite? Sans blague !... Mon capitaine vient avec nous?
Cri du cœur. Le capitaine le comprit. Il lui serra la main avec force, lui souhaitant bon courage, puis :
— Tu viendras me revoir, quand tu seras équipé.
Gaspard avait oublié sa prison ; il exultait. Mais... il n'avait pas quitté le bureau qu'une
note arriva du commandant-major, accompagnée d'un rapport de la Douane sur le soldai Gaspard, qui, à son retour de permission, ayant été surpris porteur d'un litre d'alcool, » s'était montré incorrect et brutal envers les douaniers. »
Ah, cette fois, le capitaine n'en revenait pas ! Il dit : it Mais il a le diable au corps ! » En gros sur la feuille il écrivit : a Parti pour le front », puis il s'écria ;
— Le sauvage! Faites-le décamper tout de suite; qu'il ne reste pas une seconde de plus à la Compagnie I 11 finirait par passer au Conseil.
— Ye le lui ai dit, remarqua cauteleusement Dupouya.
— Et je ne veux le revoir sous aucun prétexte t dit le capitaine. Qu'il me foute le camp 1
On transmit à Gaspard cette décision ; il en fut atterré. Justement il était tout prêt : musette pleine, sac chargé, fusil sur l'épaule; il allait se présenter. Alors il se contia à Moreau, pour qui il avait quelque dédain maintenant, mais quand on part, tant de choses s'oublient. Et il lui dit donc :
— Conte voir, mon pote... L' piston 1' est colère. J' comprends. Je r'connais : j'ai fait des blagues, des sales blagues; mais... ça m' fait quèque chose d' men aller comme ça, pasqu'au fond... c't'un bon vieux, qu'a pas dû avoir la
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trouille devant les Boches... Alors, j' vas t'dire, poteau : j' voulais, au moment de 1' quitter, comprends-tu... en souvenir... y laisser des escargots qu' j'y ai rapportés d' Pantruche, d' chez nous, quoi... du gros Bourgogne, quèque chose ed bath... Les v'ià... prends..., et tu y donneras, veux-tu. Tu y diras : « Vous fâchez pas, ça vient d' la noce à Gaspard, qui vous r'mercie d' l'avoir espédié comme ça... » Voilà... Et pis tu m'écriras, hein, si... s'il a rigolé... Ça m' Frait plaisir si... s'il a rigolé... Moi, tu vois, j' pars, j' rigole... Et mon copain, M'sieur Mousse, qu' est un vrai copain, — ah ça, vieux, tous les deux on est copains, — hen r'garde-le : il rigole aussi... Qu'estce tu veux, c'est comme à la fête : Messieurs les Boches, prenez vos places et vos billets... et dans cinq minutes on r'commence !
lis quittaient la caserne à vingt cette fois : ce n'était plus le grand départ pour la guerre ; c'était un petit renfort pour une compagnie du front. Seulement, avec Gaspard, même une poignée de vingt hommes prend tout de suite belle allure.
Il était au premier rang, k côté de son troisième grand ami, et de nouveau il s'en allait vers la bataille, d'un pas bien cadencé, avec un air goguenard. — Mousse, qui ne savait pas se donner une attitude, écoutait curieusement battre son cœur en marchant, et il s'étonnait que cette petite ville
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médiocre, où il venait de vivre tant de journées lamentables, devînt soudain pour lui quelque chose d'important, qu'il avait presque peur de ne revoir jamais.
A la gare, un commandant attendait pour embarquer la petite troupe. La tête expressive de Gaspard retint ses yeux, et c'est à lui qu'il dit :
— Ah ! les volontaires? Rien que des braves, des chics Français ! ^
— Nous, dit Gaspard (il était devenu rouge de plaisir], on est rien que des copains et on veut les avoir! Alors on les aura, et on s' fra tuer, et massacrer, et on s'en fout !
— Vive la France ! fit le commandant.
— Vive la France ! reprirent les hommes.
On les installa dans deux compartiments de
troisième, et le commandant disparut. Gaspard, en déposant son fourniment, laissa tomber de son képi une petite photographie.
— Tu perds ta femme et ton mioche, lui dit tranquillement Mousse.
Ce mot impressionna Gaspard. Il répondit :
— J' les perds... mais j' les retrouverai.
— Pis, si t' les r'trèuves pas, dit quelqu'un, y aura que d'mi-mal, pisque t' as raconté comme ça au commandant qu' ça t' plairait de t' faire zigouiller.
Gaspard dressa la tête. Est-ce qu'on lui repro-
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chait son élan patriotique?... N'avait-il pas, en fait, un peu fanfaronné?... Que pensait « M'sieur Mousse » qui, lui, était instruit, sentait finement les choses... et ne disait plus rien?
Bref, il éprouva le besoin de concilier tout haut, devant les camarades, ses sentiments un peu contradictoires : désird'être un vaillant, et crainte peut-être d'y rester. Alors, il confia bonnement, en brave cœur qu'il était :
— L' commandant, comprends-tu, c'est un mec du métier... Ben, s'iiesthath, faut pas être rosse... Et... et moi j' crois qu' ça y plait d'entendre des trucs comme ça!
Après vingt heures de ballottements, de somnolences lourdes et de réveils empâtés, Gaspard et ses compagnons débarquèrent dans un vague pays gris, froid, brumeux, où une pluie fine les enveloppa tout de suite. Sur le quai boueux d'une petite gare trempée, un gros territorial qui montait la garde leur dit :
— Ah, des gars qu'ont 1' filon! Vous v'nez-t-il du Dép6t?
— Pis après? fit Gaspard.
— Ben, r aurait mieux valu y rester.
— Essence de betterave, dit Gaspard... Fourneau économique...
Et le regardant sous le nez :
— Pourquoi qu' t' es navet comme ça?
— C'est bon, c'est bon, fit l'autre ; tu verras.
— Pis, qu'est ça peut m' foute ! dit Gaspard.
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— C'est r bois d' la Tuerie, t' sais ici; on en sort pas, on y est vite frits.
— Et pis... et pis qu'est ça peut m' foute ! dit Gaspard.
— Allons, assez causé. Par quatre, et en avant, dit le sellent.
Le vent rabattait la pluie dans les yeux. On entendait tonner le canon. Mousse ne disait rien ; il se sentait l'âme gelée. La petite troupe longea un bois tout étoufTé de brume, les pieds collant à des paquets de feuilles mortes, puis elle déboucha sur une route plus large, et du brouillard, soudain, surgirent des artilleurs avec leurs chevaux, leurs caissons, leurs canons. — Les cbevaux au long poil pataugeaient dans les mares ; l'eau des ornières giclait sous les roues lourdes; et les hommes, dans leurs grands mant«aux de guerre qui pendaient sur la croupe des bêtes, étaient tout éclaboussés de boue, avec des têtes fauves de brutes éreintées. — Pour encrotter vingt fantassins, il suffit d'un canon qui sache s'y prendre. Après le passage de deux batteries, Gaspard et sa bande avaient l'air échappés d'un marais limoneux. Ils criaient aux autres :
— Tas d'abrutis, su vos perchoirs 1...
Et les autres passaient, indifférents, raides et figés, ayant l'air tout d'une pièce avec les chevaux et les caissons, silhouettes massives dans
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cette grisaille de brume, forts, carrés, lourds et tristes, et traînant leur ferraille qui grondait sur la route. A cdté, qu'est-ce qu'un petit groupe d'hommes à pied, qui s'en viennent faire la guerre avec de minces fusils? lis le sentirent.
lis marchèrent un quart d'heure en silence, et ils arrivèrent devant des ruines de maisons qui, même écroulées, gardaient un nom de village.
Quelques murs restaient debout, les pièces étaient devenues des cours, et il j avait des entassements de pierres écrasées, noircies et rougies, avec des poutres qui surgissaient comme des bras levés pour dire : « Au secours I » — Au secours de quoi? C'était fini. Ecroulement et mort. Rien ne vivait plus. — Pourtant, on eût dit que des pierres remuaient, qu'il en sortait des formes noires, qu'il surgissait des hommes de ce vaste écrasement.
— Quoi qu'on voit? dit quelqu'un.
— C'est des poilus, dit Gaspard.
— Qu'est-ce qu'ils fabriquent là-dedans ? demanda Mousse.
— Ils cantonnent, parbleu, expliqua le sergent. Et on va faire comme eux.
Il arrêta ses hommes devant un pan de muraille, avec une fenêtre qui ne fernaait plus rien et une persienne qui pendait. Il dit :
— C'est là. Suivez...
Ils tournèrent le mur et, parmi de grosses
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pierres, ils virent un trou dans le sol, avec une échelle qui dépassait.
— Allez-y, un à un, sans vous casser les abatis. Mousse demanda :
— Est-ce l'entrée des enfers?
Le sergent répliqua :
— C'est la 10™' compagnie.
De ce trou, il montait une odeur fétide de vieille pipe, de mangeaille et de suint, et en s'y enfournant on se trouvait dans une cave où Qottait un faux jour de soupirail, parmi des formes sombres, accroupies ou couchées.
Ce ne fut qu'un cri ;
— Tiens, d' la bleusaitle !
Un cri plutôt grogné que poussé; et Gaspard, reniflant le mauvais air, dit tout de suite :
— Ça fouette là-n'dans... Y a-t-il au moins quèque mec qu' est d' la rue de la Gwté?
— Hop ! Par ici, mon gars !
Et un bonhomme immense surgissait d'un coin d'ombre. Ils se serrèrent d'abord la main en riant. Puis, Gaspard essaya de distinguer mieux cette tète qui lui faisait si joyeux accueil, et il reprit, l'œil méfiant :
— Toi, d' la me d' la Gaîté?
L'autre, qui avait une bouche sans dents, perduç dans du poil jaune, répondit, en l'ouvrant toute grande :
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— Mon gars, y a point d'erreur : j' suis d' tout près du canfd.
— Du canal?
— A côté d' la Fernande.
— La Fernande?
Il lui mit la main sur l'épaule : ,
— Tu t' fous d' moi. D' quel patelin qu' t' es?
— Ben pardi, j' sis de L... Alors, Gaspard le singea :
— Ben, pardi, i' sis de L...! Sacrée andouille, et c'est ça qu' tu nommes la rue d' la Gaité !... Saucisson & pattes !... Dire que c't électeur!
Mousse s'était assis déjà. Gaspard vint s'étendre auprès de lui. Il y avait par terre une paille humide et terreuse.
— Ça m'a plutôt l'air vaseux, dit Gaspard.
— M'sieur sort p't-être d'un lit d' plume, dit une voix.
— T'en fais pas ; tu vas en baver ! dit une autre.
— Ah pis, ca va bien, j' men fous ! reprit Gaspard.
Il se tut. On entendait trois hommes qui jouaient aux cartes : « Trente, — trente-deux, — je passe, — trente-cinq, trente-huit, — ah ! la bête brute ! quarante, j' te laisse... quel veau mort-né! » Dans le silence, le bruit d'un filet d'eau, qui s'étranglait par le soupirail, rappelant la saison
lr„l,G0(V^[c
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d'hiver, et Mousse avait froid dans les os. H dit blement :
On va crever ici...
spard reprit :
Pauv' mère ! Si tu voyais Ion fils...
is II dit :
Quand c'est qu'on bouffe ?
grand paysan & la barbe jaune revint mon- ;a tête, k la fois farouche et avenante :
On a becqueté, mon gars, îpard fit avec colère :
Quand c^est qu'on a becqueté? Gtand mahaut !
oi qu'tu t'méles? Moij'ai bouffé un biscuit, rends-tu, et qu'est-ce tu veux que j' foute
biscuit dans l'estomac, un jour ed flotte?
uvernement il m' possède ; mais faut qu'il >urrisse, ou sans ça j' fais du pétard ! Les itres, sois tranquille, ils sont gras : ils !nt pas des os.
Veux-tu un bout de chocolat? lui dit Mousse I voix calme.
J' veux la nourriture au gouvernement!
sergent, qui était sorti, redégringolait dans M par l'échelle, et il crîa :
En tenue là dedans; faut du t-enfort.
Où ça?
Là-bas, pardi. On va attaquer.
>rs, on entendit un grognement qui se traî-
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n&ît, des soupirs, des jurons, des : « Moi j' suis malade... Mol aussi... Mol j' bouge pus, j'attends 1ê3 marmites Ici. »
Puis tous, un à un, ils s'apprétfere&l quand même, et, s'injuriant les uns les autrfeS, Millant, chargés, pesants, ils grimpèrent l'échelle qui craquait sous leurs lourdes chaussures.
— Mais nous, fit Gaspard, nous on arrive, on n'y va pas ?
— Tiens, fit \e servent, Vous êtes exempts de vous faire ouvrir en deuï !
— S'agit pas d' ça. On a rien bouffé.
— Allez, allez, dehors, et tout de suite; vous me faites l'effet d'un tire-au-Qanc.
— D'un quoi? fit Gaspard. Ah ça!... ça, répète pas ça... p&sque (a... non t' sais, ça, tout sergent qu'l' es...
— Aussi, pourquoi que vous rouspétez?
— J' rouspète pas. J' d'mande à bouffer !
— Et qu'est-ce que j'ai, moi, ^ vous donner k bouffer? Vous voulez't-il mes pattes d'épaule?
— Oh ! Ça Va bien, nous la fais pas à l'adjudant.
— Gomment que vous dites?... Ah ça.. .canon... répétez pte ça... parce que (a, tout Parisien que vous êtes...
Bjjj!... Rang^!...
— Gré Dieu !
D,ni,ii"iT,Goo<^le
Une marmite... sur le TtUage... & cinquante mètres. L'oreille de Gaspard retrouvait tout à coup le terrible bruit de la guerre, et Mousse, qui montait l'échelle, resta figé par la violence de l'éclatement.
Dehors, les hommes n'avaient pas l'air émus.
Plusieurs bourraient des pipes.
— En route ! fit le sergent.
Ils étaient une cinquantaine, des pieux à la main. Ils se mirent tant bien que mal quatre par quatre, et ils suivirent d'un pas lent, dans la boue.
Bjjj 1... Vvvv! Bong 1 Rangg !
Encore une. A cent mètres, la chaussée de la route explosa dans toute sa largeur.
— Mais... mais on est foutus, dit Gaspard.
Et il regrogna encore ; « Pauv' mère, si tu voyais ton fils ! »
Quelqu'un dit ;
— T'en fais pas : on va prendre el boyaii.
Trois pas dans un champ, où les pieds enfonçaient jusqu'aux chevilles, et l'on descendit entre deux sillons, dans un mince couloir où l'on enfonçait jusqu'aux genoux. Ce n'était plus de la terre, mais de la vase, et le boyau, plus haut qu'un homme, était si étroit que le sac et le fusil s'accrochaient.
— V'ià mon flingue bouché ! dit Gaspard.
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— Zut, dit Mousse, mon képi dans l'eau.
— Allez-vous avancer, la bleusaille ? fit un poilu derrière.
Avancer ! On piétinait dans une pâte gluante, dont il fallait, à chaque pas, ressortir. Le pied glissait ; la main s'agrippait aux parois : elle aussi s'enfonçait dans la boue. Le fusil tombait de l'épaule : la main boueuse le rattrapait et l'emplàtrait. En moins de cinq minutes, armes et vêtements, l'homme tout entier était empâté, englué, et ces cinquante soldats qui se suivaient & la file avec tant de peine, dans une crevasse de terre inégale et tortueuse, avaient l'air de lutter pour que le champ ne se refermât point sur eux. Des coudes, des pieds, des mains, des reins, de la tète, ils étaient comme des pétrisseurs de boue, enlisés puis se désenlisant, n'acceptant point d'être enterrés, geignant, pestant, se décollant et émergeant, hommes devenus taupes ou vers de terre dans une tombe où, vivants, ils rampaient, se raccrochaient, bourbeux, fangeux, désespérés, mais volontaires.
Le boyau débouchait à la lisière d'un bois tout déchiqueté, où il n'y avait plus que des branches mortes, des troncs ouverts, des moignons d'arbres; mais c'était un abri suffisant pour que l'on pût se montrer. — Les hommes se hissèrent à la
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Et k peine s'étaient-ils dégagés du boyau qu'ils croisèrent une compagnie qui sortait des tranchées.
Ah 1 ceux-là, ils étaient plus boueux encore, avec des têtes plus ravagées, d'une peau terreuse, les yeux agrandis et pleins d'un vague effarement. Et ils avaient aussi des pieux pour appuyer leur misère, mais forts pourtant, ils portaient tout ~un bagage souillé, maculé, déterré. Ils s'en venaient d'un champ aux sillons argileux, où l'on voyait une rangée de croix avec des képis dessus, et on eût pu se dire que c'était la relève des morts, qui s'étaient tout à coup dressés, et qui remontaient de leurs fosses, lugubres et l'œil fatal, avec de la terre plein la barbe.
Gaspard dit : « Cré Bon Dieu ! »
Mousse était trop essouflé pour rien dire.
Ce sol visqueux et gras, qui les tirait par les pieds, s'enfonçait tout à coup en un vaste entonnoir, où croupissait une eau jaun&tre. Les hommes s'arrêtèrent ; et le sergent commanda : '( Allez... emplissez les bidons. »
— Sans blague ? dit Gaspard.
Mais les autres parurent encore plus surpris de son étonnement. Son voisin, qui avait une mine blafarde et brouillée, pleine de poils hérissés, lui dit : (' C'est peut-être que m'sieur l' baron boit toujours d' l'eau filtrée ? »
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Gaspard fit, en secouant deux blocs de boue :
— Et ta sœur 1
Puis il plongea son bidon dans la mare, et Mousse fit comme lui.
Mousse se sentait dans un étrange état. Il n'avait plus envie de bâiller comme au Dépôt, maïs les muselés crispés d'angoisse, il lui semblait certain qu'il marchait à la mort. Hiver, brouillard, un pays trouble et envasé, le tout couleur de terre, l'eau et môme les visais. De la boue,' tout en boue ; elle vous couvrait jusque sur l'ftme.
Quand il redescendit dans un second boyau, qui les amena à une tranchée de première ligne, il eut l'impression nette d'un dernier enfoncement dont il ne sortirait plus. L'eau, de nouveau, rentrait dans ses chaussures, l'eau froide qui, lui glaçant les pieds, lui saisissait tout le corps, et il entendit Gaspard qui redisait encore et simplement : « Gré Bon Dieu l »
La tranchée où ils s'arrêtèrent, et au-dessus de laquelle des balles filaient en chantant, n'était ni plus abritée, ni plus sèche que les boyaux où, dans la fange et la glaise, ils venaient de faire leur chemin, toujours peinant, et se rattrapant sur un sol qui fuit, entre deux murs qui glissent. — Il y avait pourtant un parapet de pierre et ime banquette de boue. Les hommes s'y assirent;
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ils avaient de l'eau jusqu'aux chevilles et ne disaient rien.
Gaspard était entre Mousse et le grand paysan, dont la bouche ricanait :
— T' as peur qu'on va t' faire neyer, mon gars?
— Ah... cré Bon Dieu! répondit Gaspard.
Deux hommes avaient été désignés pour la
garde des créneaux. Les autres, en silence, fumaient, bâillaient, s'enfonçaient bien sur la banquette qui tournait le dos à l'ennemi ; et quelquesuns, de leurs mains boueuses, tiraient d'une poche un morceau de boule, qu'ils se mettaient à mastiquer de leurs mâchoires lasses mais tenaces.
Une marmite vint tomber tout près, avec un bruit mou, celle-là, comme si la terre gluante l'étoufTait tout de suite. Gaspard, la tête dans ses mains, crachait dans l'eau où ses pieds clapotaient.
Mousse se r&cla les doigts avec son couteau de poche, puis il sortit de sa capote un bout de papier et un crayon, et il se mit à écrire fébrilement.
Gaspard le regardait. Il dit :
— T'écris?
— Oui, reprit l'autre, c'est pour toi.
— Pour moi?
— Ecoute : j'ai idée que je n'en reviendrai pas.
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— Ah?... .
— SI toi tu reviens, mets ça dans ta poche, et par amitié, porte-le à. Paris, à l'adresse ci-dessus.
— Chez ta poule ?
— Non... un ami.
— Ah?...
— C'est une petite question littéraire que je ti^ns à régler, dit Mousse. 11 s'agit d'une édition de Sophocle...
— De quoi? fit Gaspard.
— De Sophocle. Je te raconte ça ; ça ne t'intéresse pas.
— Pourquoi ? J' suis pas une tourte !
— Non, mais...
— Bon, ça va hien ; ferme ça !
Il se tourna de l'autre côté. Mais il avait pris le papier et il le glissa dans te fond de son képi, où il y avait déjà le portrait du gosse. De l'autre côté, le paysan qui s'emplissait la houche de pain, soupira :
— Moi,... c' qui m' soucie, tiens voir, c'est ma maison.
Une marmite sifflait en l'air. Gaspard leva son nez curieux, puis demanda:
— Qu'est-ce qui t'a arrivé 7 Ta femme a accouché d'un rhinocéros ?
— Non, mais c't' une femme... etellesait point.
— Elle sait point quoi ?
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— Point y faire.
— A quoi 1
— Ëir m'écrit que 1' père Placide il y a pris quarante sous pour sa vache qu'elle y menait.
— Pourquoi qu'elle y menait?
— Bé, à son taureau !
— Et alors, c'est d' l'argent qu' tu voulais m' donner?
— Te r donner, mon pauv'e gars ! Oui, j' suis prêt d'te r donner! Et les poulains, qu'est qu' c'est qu'ils d' viennent?
— C't'à moi qu'tu demandes ça?
— C'est qu'un poulain, mon gars, c'est c' qu'il y a d' pus casuel.
— Moi, j' men fous !
— Tu t'en fous, tu t'en fous, et pis t' es comme tout r monde I Cent sous c'est ben cent sous.
— Et un croquant c'est un croquant.
Gaspard se tourna du cbté de Mousse et il dit :
— Àh, ces Normands, que saligauds ça fait avec leur « bonne argent ! » Ils mordent là d'dans comme dans une poire blette!
Puis, contemplant toujours ses pieds dans l'eau, les remuant pour les dégeler, il ajouta encore et toujours :
— Cré Bon Dieu 1
Des balles. Des marmites. Eclatements. Effritements. Et les quarts d'heure s'écoulaient, grain
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Si grain, au sablier désespérant de cette vie nouvelle, stupéfiante, effrayante, où des hommes aux idées vagues, aux corps souffrants, attendaient dans le brouillard, la froidure et la boue, que le Destin décidât de se montrer plus clément. — Sous leur front, il passait confusément des images de chez eux, mais leur chair était gelée, et gourds, dans leurs capotes raidies, ils roulaient des pensées mornes et gauches, ne sachant pas au juste pourquoi ils pâtissaient, maugréant, jurant, gelant, mourant, par discipline, par habitude, comme tout le monde.,.
Un jour de brume d'hiver, est en soi si mortel, que lorsque la nuit tombe, l'homme s'en effraie à peine. Gaspard mit sur sa tète sa couverture mouillée; et Mousse, qui tremblait de froid, se serra contre lui. — La tranchée, toute la nuit,. remue autant qu'au jour. Les hommes dorment, ronflent et geignent, mais ils grelottent et se cherchent l'un l'autre. Assis ou accroupis, pelotonnés, ramassés, genoux serrés, coudes au corps, comme s'ils voulaient retenir leur tiédeur qui s'en va, ils se pressent contre le voisin, d'une épaule qui mendie : fraternité physique, émouvante et la plus sincère.
Le petit jour qui revient sur ces grelottements, c'est l'heure blafarde, plus sinistre que toute l'ombre des nuits. À cet instant-tà, on ne s'étonne
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pas de mourir ; il semble que le voile de la mort vous frôle les yeux. L'estomac vide et la bouche tremblante, on reçoit l'ordre de se tenir prêt à l'attaque et de mettre baïonnette au canon. Le petit cliquetis des armes vous donne froid. Dans l'air blême, elles brillent lugubrement. Et quand on s'appelle Mousse, on se tait; on songe qu'en sautant la tranchée, on va sans doute faire un bond prodigieux dans l'autre monde. Mais quand on est Gaspard, du revers de sa main on s'essuie simplement la moustache glacée de givre, et on répète son éternel : « Cré Bon Dieu ! »
C'est un refrain.
La tranchée, lorsqu'on croît vivre sa dernière minute, elle est dure à escalader pour les reins. Puis, il y a la surprise de n'être plus enfoui ; on se trouve plus grand qu'on n'est ; et, serrant son fusil, les doigts crispés, on marche gravement, avec des yeux qui cherchent les balles. Elles arrivent tout à coup, balayant toute la largeur de l'air, et quelques hommes s'effondrent, sans un cri; mais leur chute en avant est suspendue par l'arme, qui glisse et se fiche en terre, en sorte que le soldat tombe dessus, arrêté, empalé, dans une étrange et effrayante attitude, — mort et presque debout, vivant demi-abattu, horrible à voir comme tous les cadavres qui n'ont pas l'air au repos.
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Mousse, dès que les balles chantèrent, redit à Gaspard f
— Hein... tu n'oublieras pas ma lettre?...
Et presque aussitôt des marmites commencèrent d'éclater autour d'eux. L'ennemi était à trois cents mètres ; ils le virent surgir de terre, par petits paquets d'hommes qui se rejoignaient, formant une muraille en marche. On allait donc se joindre, se heurter, entrer les uns dans les autres. Les Français, malgré les balles, serrèrent les rangs.
Le mur allemand devenait plus noir et plus proche. 11 s'éclairait de quelques trous, des soldats qui tombaient. On distinguait maintenant les casques à pointe. On ne tirait plus, et les hommes, sans un cri, marchaient toujours gravement des deux côtés. — Mais... quand les deux troupes furent proches de cinquante mètres, comme si quelqu'un d'en haut les dirigeait, on les vit s'incliner, l'une à droite, l'autre à gauche, en un mouvement tournant qui semblait là comme une entente, ou plutôt une terreur pareille de s'aborder sans s'être vus. 11 fallait se tftter d'abord, se regarder, prendre le temps de se haïr ; ils faisaient comme les chiens qui se flairent et tournent, avant de se sauter à la gorge.
Seulement, sur ce calme tragique s'abattirent de nouvelles marmites, qui déchirèrent, mu-
tilèrent, emportèrent des morceaux de champ et d'hommes.
L'une d'elles jeta violemment sur le sol Gaspard et Mousse.
Quand l'épais nuage noir de sa puante fumée fut dissipé, Gaspard, hébété, tenta de se remettre debout. Il retomba et il fit :
— Ah!... Ma jambe!... Cré Bon Dieu!
Sa jambe droite, au-dessous du genou, était brisée, molle, et pendait, la culotte arrachée et sanglante; et il regardait, stupide, tandis que les camarades, en se h&tant, tête en avant, épaule haute, passaient sans prendre garde.
11 appela d'une voix creuse :
— Mousse... où qu' t'es ?
Une voix répondit :
— L'est là, par terre... L'a 1' crâne ouvert, comme un vol-aii-vent !...
Gaspard tressauta :
— Quoi... l'est foutu?
La voix reprit, en ronchonnant :
— Probabe qu'il a laissé ça ïà.
Gaspard ne se sentit plus le courage de rien dire. — Il perdait du sang, qu'il regardait couler et faire une tache noire sur le sol. Français et Boches s'assassinaient ; on entendait des cris sauvages. Une nouvelle marmite siffla, s'abattit, éclata ; le champ s'ouvrit, puis il se souleva, et
nne énorme vague de terre vint s'abattre mollement sur le corps de Mousse. On ne le vit plus. Les canons allemands l'avaient tué ; ils l'enterraient. La mitraille lui avait fait une horrible blessure : aussitôt elle lui creusait une tombe, l'y étendait et le recouvrait, La terre le reprenait, sans que la main de l'homme aidftt. La guerre le frappait, mais elle le gardait. Le repos tout de suite, après ta mort. Pas de corps palpé ni de poches fouillées ; pas de plaintes ; pas de phrases. Soldat Mousse: disparu...
Gaspard se mit & geindre :
— Ah!... Ah! Guillaume!... Si je 1' tenais c' cochon-l& !
Deux brancardiers s'approchaient qui le prirent vivement, l'un sous les reins, l'autre par les aisselles.
— Te raidis pas ; laisse-toi porter.
Il dit :
— Voui... voui, v'a êtes des poteaux; mais si je 1" tenais. . . ah ! c' cochon-là !
Sur un brancard & roues, malgré les marmites qui s'écrasaient autour d'eus, ils le roulèrent jusqu'à une route, où d'autres infirmiers se chargèrent de le conduire à l'ambulance. — Elle était installée parmi des maisons en ruines, dans une grande cave de ferme crevée d'obus.
On y descendit Gaspard qui commençait à
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soutbir de sa jambe et qui, brusquement, se soulevait de donlenr sur la toile du brancard.
Deux majors s'approchëreuL Ils dirent tout de suite;
— Oh! toi, mon pauvre vieux... faudra couper.
— Couper ? répéta machinalement Gaspard.
— Oui, il faudra couper là, dit le premier major.
— Je ne crois pas : il vaut mieux couper là, dît le second major.
— Pourquoi là ? dit le premier major.
— A votre ^ise, coupez là 1 dit le deuxième major.
— Non, non, ça m'est égal. Coupons là... dit le premier major.
Gaspard les regardait de tous ses yeux, faisant une affreuse grimace et crispent les poings. Pais il laissa aller sa tête en murmurant une fois de plus :
— Ahl... Cré Bon Dieu!
Sa campagne d'hiver avait juste duré vingtdeux heures.
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L'hiver avait été cruel pour Gaspard. Le printemps lui fut léger.
11 le vit naître et s'épanouir dans le vaste parc de M. le Marquis de Clerpaquec, dont le ch&teau, sur le flanc de M..., domine toute la verte campagne normande. Verte et blanche et rose, quand, aux premiers jours de mai, pommiers et poiriers sont en fleurs ; et M... est une petite sous-préfecture curieuse et charmante, perchée, tassée, si drôle sur son gros pftté de terre qui domine le pays. — On ne s'est pas battu depuis la Ligue dans ces herbages frais, dont le sol est riche et gras ; et Gaspard, amputé, pensa tout de suite que la vie en Normandie avec une jambe, était beaucoup plus douce qu'en Argonne avec deux.
Il se trouvait en convalescence chez le Marquis de Clerpaquec, un homme vieux, riche, attendri, qui avait mis son billard, un salon et une vérandah h t& disposition de la Croix-Rouge, disant :
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— Envoyez-moi ceux qui sont remis... pour qu'ils se remettent.
Il avait les cheTeux pommadés, de petits favoris courts, le teint rose, la voix aigrelette. Il était propret et comique. Et il s'amusait, ce marquis, à bien nourrir et à gftter quelques soldats du peuple, dont la bonne humeur et l'argot le faisaient rire.
Mais souvent,les soldats riaient encore plus de lui. Quand il était rentré dans ses appartements, ils s'exclamaient entre eux :
— L'est crevant, dis, 1' vieux frère !
Et Gaspard ajoutait:
— Quel acrobate !
Gaspard, è M..., avait divisé sa vie.
A l'heure du lit, à l'heure des repas, il était occupé chez le marquis & refaire sa santé, et il la refaisait bien.
Puis, il sautait sur ses béquilles, et grftce à elles, de son seul pied, il traversait d'un trait la petite ville jusqu'au Café des Hirondelles, au coin de la place d'Armes.
L&, il s'installait, buvant et parlant, et il commandait, il conseillait, il recevait, il trônait, il régnait. Ce Parisien avait conquis cette province.
Au début, on s'était apitoyé sur sa mutilatipn; mais il paraissait si joyeux, il montrait un tel oubli des horreurs de la guerre, disant : « Un bras, ça m'aurait embêté, pasque les mains, c'est batb
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pour farfouiller partout ; mais uue jambe ! C'est si bête i^u pied ! » — enfiu, il portait sou malbeur avec une telle aisance, qu'on négligea bien vite de le plaindre, pour s'égayer seulement de ses propos gaillards. — Cette bonne bumeur, au reste; n'avait rien de surprenant; l'homme est admirable de résistance. Vous le tuez à demi : il jouit de son reste. Vous lui coupez une patte : est-ce cela qui l'empâcbe de se frotter tes mains? II marchait: il apprend à sauter. Il s'adapte, s'arrange, il vit! Vivre, c'est l'essentiel. Et tant qu'on vit, il faut être content de vivre, aimer le soleil et les rieurs.
Gaspard avait donc choisi le Café des Hirondelles parce que c'est le plus gai de M..., un petit café tout en vitres, à l'encognure d'une place. Le jour, la place l'éclairé ; le soir, il éclaire la place. Le jour, on est bien dedans ; le soir, on ne passe pas dehors sans griller d'entrer. 11 est pourtant bien provincial, mais il a le charme d'une chose vieillotte, avec ses colonnes habillées de glaces, ses frises couleur crème oîi l'on voit l'Amour qui lance des flèches, son billard usé, son Bottin taché, et ses deux chats noirs, égoïstes, voluptueux et ronronnants, qui marquent, par l'impassibilité de leurs prunelles dorées, tout le mépris qu'on peut avoir des hommes, de leurs boissons et de leurs paroles,
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Gaspard ne se laissa pas troubter par ces ani- . maux supérieurs.
H entrait tous les jours en chantant ;
Elle s'a cassé sa jambe de bois,
Sa jambe de bois, En montant d'saus les chVaux d' bois,
Elle a cassé se jambe, Sa jambe,
Sa jambe de bois I
Le patron, qui était un limonadier habile dans son commerce, Normand roublard, aux petits yeux bridés, accourait en riant, empressé et flatteur:
— Ah, voilà m'sieur Gaspard ! Toujours gai, m'sieur Gaspard? Ça va bien, m'sieur Gaspard? Qu'est-ce qu'on vous sert, hein, m'sieur Gaspard?
— Un vermouth-cassis, un!... Et présenté par Mam'selle Annette !
M"' Annette, il ne se cachait point pour dire tout haut qu'il la trouvait de son goût. C'était la petite bonne du café : vingt ans à peine, blonde, niaise, mais des lèvres fraîches et le trottinemeat drAle. Gaspard la regardait servir et soupirait:
— Nom d'une pipe ! J'en jouerais bien un air I Elle ne venait jamais près de lui sans qu'il lai
parlât, la chatouillât, lui prît les mains, les bras,
la taille. Et alors, le patron riait d'un rire jaune.
Non qu'il fût spécialement pudique, le patron ;
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mais il était prudent ; on lui avait confié cette fille-là; il ne voulait pas d'histoires. La nuit, il l'enfermait à double tour. Le jour, il n'aimait point qu'on lui fît des ^galanteries trop pressantes.
Gaspard, lui, subissait une crise printannière.
Un mois avant, h l'hôpital, il avait vu sa femme, sa Bibiche. Il en parlait dans des termes assez peu amoureux ; il disait :
— Oh ! j' l'aime bien, mais ell' m' poisse!... J'espère qu'elle r'viendra pas d' si tôt. Elle peut pus m' voir sans pleurer. Et « mon pauv'e loup » par ci, et « mon poulet » par là, et « si c'est pas affreux comme ils t'ont arrangé !... » Ah I j' l'ai envoyée paître!... Elle' cherche tout 1' temps la jambe qu'y est pus ; j'y ai dit : « regarde au moins l'aut'e, pisqu'il en reste une ! » J' t'en fiche ! Mon tit loup, mon pauv'e tit loup, hi hi!... Qu'est-ce qu'on va dev'nir, hi hi!... Ton métier, hi hi!... l'est fichu, hi hi !.,. » Qu'est ça peut m' foute à moi ; y en a-t-il pas six cent mille des métiers ? J' peux pus bouger, ben j' s'rai ministre : on les balade dans des landaus.
Et appelant « Mam'selle Annette ! », il continuait :
— Mam'selle Annette, j' veux divorcer... Veux vous épouser... Tous les deux, on rigolera tout r temps !
Puis il chantait :
Il m' dit des bétiaea, Des mots qui me grisent ; Il va m' embrasser :
Qu'est-ce qu'il va b' passer?
M"' Armette riait, regardant les autres. Alors, il envoyait des baisers bruyants, jusqu'à ce qu'elle se tournât vers lui. — Le patron arrivait pour changer la conversation :
— Ainsi, m'sieur Gaspard, vous ne souffrez plus de votre jambe ?
— Ma jambe! Faut pas m' raser avec ma jambe; elle m'a assez fait endéverl La carne!
— Etait-elle très abîmée?
— Ah! une saleté, une infection! J' me dégoûtais 1 Quand V major il m'a dit : <i Acceptezvous qu'on la coupe? », j'y ai dit: « Mais mon bonhomme, si mon eustache il avait été r'passé, j'aurais fait ça d'puis longtemps sans toi ! » C'est pas d' la blague, c'était du poison & balader c'truc-là, et j' me disais: ((Est-ce qu'ils vont m'Ia laisser jusqu'à la Saint-Glin-Glin ? »
A ce souvenir, il avait une moue rageuse; mais soudain il éclatait de rire :
— L' plus bossant, c'est 1' chérurgien qui s'amène un jour près d' mon pieu, 1' bec enfariné : >( Dites voir, brave jeune homme (s'il vous en donnait du brave « jeune homme! ») votre jambe, ça vous fàcherait-il, au lieu d' la faire
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Les chats noirs, effrayés, filaient de chaque côté de sa jambe.
Il revenait à sa table. Il commandait :
— Un aut'e vermouth-cassis, an !
Puis il racontait sa vie dans son second hôpital à l'huissier et au bijoutier qui sirotaient des cafés chauds, les yeux bridés par le plaisir.
— Ah ! les amis, c' qu'on était bath ! Autant d' cadeaux qu' d'heures su 1' cadran : tabac, crottes à la crème, cosoiétique pour moustaches. Moi, dans mon lit, je m' bidonnais. Quand j' les voyais s'amener, j' disais: « Ça biche! Core du bénef ! » J' faisais semblant d' pîoncer, pis j'ouvrais l'ceil; j' poussais un soupir. Aux soupirs, les dames elles résistaient pas. Elles disaient comme ça: «Mon pauv* l'ami, quoi c'est qu' vous avez envie ? » J'avais qu'à dire. Hop ! ça s'amenait, pis servi chaud. Et alors, comme visites, un défilé qui s' posait là I Des dames avec des gants, des généraux, des boo'hommes ayant des crachats jusque su l' ventre, pis l'évêque, le préfet, des journalisses... Ah! les journalisses, c' qu'ils m'ont fait rigoler! Ils m' faisaient des bobèches J' bigotes d'vant Saint- Antoine : « Gomment qu' ça va, monsieur? Vous souffrez-t-il, monsieur ? Racontez-nous ça, monsieur. » Ëtalors, si la plume elle ronflait sous ma dictée!.. Moi, j'avais cru qu' pour être célèbre fallait qufeque
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chose ed plus q«' les aut'es ; pas la peint d' quèque chose ed moins !
Il goûtait son vermouth, s'essuyait h tache, criait :
— Patron, il sent rien vot'e truc ; pas m' servir ça comme pour une tite ]
Le patron, crispé par une grimace, réj « Voilà... je viens... »
Gaspard haussait les épaules : « Sacré p et poursuivait :
— Après l'hosteau, on m'a mis en au château {tiens, c'est des vers c' que j c'est mignon !) Là alors, on est heureux des lentilles dans l'eau ! C'est la vie é[ flante. J' me crois millionnaire: un lit personnes, des savons qui sentent l'actr des r'pas... ça des r'pas qu'on en voudrait minant. Quant au marquis, c't' une vii deme, mais l'est bon zig comme pain L' matin, il vient nous voir au pieu. Il dil ça en bavant: «Alors?... Alors?... » .
mon moignon; j'y fais: i< Ben alors... al< a pas encore repoussé c'te nuiti » et il :
s* tordre comme une titefolle. Ahl c't' uni
Gaspard, par ses récits verveux, devini dans M... La clientèle du Café des Hit s'augmentait. L'huissier amena le juge ( le bijoutier amena le marchand de grain
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patron, rayonsant, commença à devenir moins sévère sur la vertu de la bonne...
Mais un dimanche, Gaspard se fit photographier avec elle. Le photographe mit la carte postale dans sa devanture. — Alors , le limonadier s'alarma. Si la mère d'Ânnette, qui venait le jour du marché vendre des œufs, découvrait sa fille avec un soldat!... Il eut peur pour la réputation de son café.
Que faire ? Il réfléchit et trouva. Il envoya ta carte postale à la femme de Gaspard, avec ces simples mots anonymes: « Le militaire fidèle ».
L'effet ne se fit pas attendre. Bibiche courut à la mairie du XIV" demander un quart de place pour aller voir son mari blessé, et elle débarqua dans M... sans avoir prévenu.
Elle était plus triste que furieuse. Elle avait envie de pleurer. Elle sentait sa vie finie; dans sa jugeotte toute simple, elle le croyait déjà marié avec une autre, et elle venait voir, s'assurer, pour écrire à la « vieille » qui gardait le gosse à Paris, affolée et gémissaate.
Bibiche se présenta d'abord chez le marquis.
On la renvoya au petit café.
Elle entra, timide. Son mari était là, qui tournait le dos, pérorant.
Un petit homme mal fait, poilu, lippu, bourru, l'œil douteux derrière un loi^on fumé, avachi
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sur la molesquine de la banquette, déclarait, les mains aux poches :
— Vous savez... il faut se méfier... n'est-ce pas. Les Allemands sont méconnus... Ce sont des gens très intelligents, n'est-ce pas...
Assis sur le dos, tête renversée, bombant le ventre, il avait l'air de s'étaler com plaisamment dans une impartialité supérieure. — On se tut un instant. Personne n'avait remarqué Bibiche. Le bijoutier et le marchand de grains étaient interdits. Le bijoutier avait eu son fils tué en Belgique : il pâlissait d'entendre vanter les Boches. Mais la réplique ne lui venait pas.
Gaspard, sur son seul pied, sauta d'un mètre. Il avait l'air de marcher sus à l'autre, qui, avec une moue pédante, reprenait ;
— Ce n'est point parce qu'ils sont nos ennemis. Il ne faut pas être aveugle, n'est-ce pas!... Nous ne leur venons pas h la cheville... Ils vendaient des produits excellents, n'est-ce pas...
Alors, Gaspard en se penchant lui dit dans les yeux:
— Quoi qu' vous êtes pour causer comme ça?
L'autre se redressa :
— Est-ce à moi que vous parlez 7
— J'ai idée.
— Eh bien, soyez donc poli, n'est-ce pas. Je suis le juge de paix!
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— Juge de paix, ça j' m'en fous. C'est pas c' que j ' TOUS d'mande. Pourquoi qu' vous êtes eu civil à l'âge que vous avez ? Alors ? V's en foutez pas une miette, pendant qu' lesaut'es ils jouent au jeu de massacre ?
— Ça par exemple, n'est-ce pas!... Si je suis réformé...
— Réformé? Et vous causez comme vous causez! Ben citoyen, faudra voir, quand j' s'rai là, k pus servir des boniments d' femme saoule I J' suis des z'Halles, moi, comprenez, et j' sais c' que c'est qu' la viande de porc.
— Avez-vous fini de me regarder comme ça? "
— J' te gobe !... Et quoiqu' tu soyes le juge de paix, j' te répète : faut pus laïusser su la marchandise aux Boches sans la connaître; Moi, j' la connais, fiston : j'ai eu mon compte ; et j' comprends qu' ça gfine pas monsieur, mais faut pas m' raconter qu' c'est d' l'artlque parisien, tout c' qui s' fait d' bath et d' bien torché ! Ou alors... alors j' t'empoigne par la peau du ventre !
— Militaire!... militaire I .. . firent le bijoutier et le marchand de grains effrayés.
— Qu'est-ce tu fais!... Qu'est-ce tu fais! cria Biiîiche.
11 tourna la tête, stupéfait de cette voix, et il resta hébété, balbutiant :
ii,i^iT,Go(><^[c
— C'est-ilque j'rêve?,,. Non mais... noo mais sans blague ?
Bibiche était devenue très rouge. Elle bredouillait :
— Oui, c'est moi... Oui, me v'ià... Oui, j'étais trop soucieuse !...
Et le juge de paix en profitait pour gagner la porte, lançant au patron :
— On ne peut plus se rafraîchir chez vous, n'est-ce pas ! Il n'est plus permis de parler, tant que l'Europe, n'est-ce pas, n'aura pas réglé l'incident qui la divise !
— Le quoi? Le quoi? rugit Gaspard. L'incident I Mais il veut donc que j'y bouffe les foies I...
Il recourait après lui. Il fallut le caimer, l'asseoir, le faire boire.
Le patron était mécontent, révolté. En voyant la femme de Gaspard, il avait vite enfermé Annette. En voyant Gaspard menaçant, il craignait pour ses glaces et sa clientèle ; et essuyant une table, il maugréait dans le nez de l'huissier :
— Cette guerre-là ne nous rapportera rien de propre I Tous les gens ne vont penser qu'à se battre!... Ah, monsieur Mulot... vous qu'avez de l'ftge et savez causer, si vous pouviez faire comprendre à celui-là... que j'aimerais autant qu'il fréquente plus ici... je vous donnerais votre café gratuitement pendant un mois !
D,ni,ii"iT,GoO<^[c
— Gratuitement, reprit i'haissier, mais c'est une affaire !
— Seulement faut plus que je le voie !
— C'est h étudier.
11b cessèrent de parler bas, parce que Gaspard de nouveau tempêtait.
— Et me v'ià affublé d'ma femme! Si c'est pas malheureux ! Elle a un logement, un enfant, elle déserte tout et saute dans l' train, et pour quoi faire? Pour v'nir pleurer dans mon gilet d' flanelle I...
— J'ai pas envie d' pleurer... gei^ait Bibiche.
— Avec ça ! Tu vas r'commencer tes raisonnements que j' suis bon à rien, que j' gagnerai peau d' balle... au lieu d' comprendre que j' frai déjà moitié moins d' dépense chez les pédicures !
Puis, soudain, il songea h la bonne et il dit, méchamment :
— J' parie qu't'ea v'nue inspecter par ici?... J' parie qu'on t'a mouchardé quëque chose?... Ben pisque c'est ça... tiens, pisque c'est ça... d'abord tu paieras mes vermouth -cassis, pis bonsoir; arrange-toi; moi j'rentre dans mon ch&teaul
Il fut tout de suite dehors, et il filait, filait, courant sur ses trois pattes, jambe et béquilles.
Bibiche, en larmes, dut mendier un lit k le concierge du marquis, qui lui donna celui de son fils, parti au feu.
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Gaspard l'apprit : il sortit le lendeinain porte du potager, sans que sa femme l'ait il arriva au Café des Hirondelles. Plus de La bouche mielleuse, le patron lui annon maintenant Annette était en place chez soi frère, à A....
— A A....? dit Gaspard, c'est bon, j'y Et le Toità parti pour la gare.
— Cours vite, dit le limonadier à sa 1 cours prévenir Màme Gaspard. N'y a ni dans une demi-heure ; qu'elle se dépéch< rattrape !
La femme se hftta. Bibiche se remit à p Puis, comme la concierge de M. de Cler l'engageait aussi & se défendre et à se i elle s'élança à son tour dans la directioi gare.
Elle arriva à bout de soufÛe. Gaspard éi le quai : il causait avec le chauffeur. Le feur disait :
— Combien qu' t' en as tué ?
Il répondait :
— J'sais pas; ai pas compté, mais z'i pas r temps d' faire des p'tits.
Bibiche s'approcha résolument, et, le par sa capote : « J'ai à t' causer. »
Ilôt:
— Non?... Encore toil
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Alors, elle éclata. Ses yeux roalaient, sa poitrine battait, et elle se mit & crier :
— Tu TES la voir ? Ben t' iras pas ! C'est moi ta femme et j' t'empêcherai ! Menteur 1 Sournois ! Monsieur... vous croiriez pas, monsieur!...
Et elle se mit à raconter la chose au chauffeur. Un homme d'équipe s'en venait, qui écouta : elle recommença pour lui, avec tous les détails.
Et Gaspard... Gaspard la regardait simplement. Cette rage inattendue chez une femme d'ordinaire sans défense, l'avait cloué sur place. Puis, une idée démoniaque lui poussait sous le front, et il dit d'un ton tranquille :
— Ben, t' en as, toi, des besoins d'te faire d'ia mousse! Pourquoi qu'tu chiales comme ça, au lieu d' me dire les choses?... J' suis pas v'nu prendre el l' train; j'suis v'nu voir un ami.
— Ofa, dit Bibiche, fais pas c't' air-là maintenant ! Fais pas c't' air-l& !
Alors, il eut un petit rire de goi^e en haussant les épaules ; puis, sans rien ajouter, le plus naturel du monde, pas honteux, sifflotant, il se dirigea vers la sortie de la gare.
Bibiche suivit. On croisait des voyageurs. Exprès, elle continuait de crier ;
— T' as qu'une jambe, mais ça t' suffit pour aller au vice ! A ton âge, si c'est pas honteux !
Ils remontèrent toute la rue très vite, car il
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sautait devant elle, et voulait l'essouffler. 'Mais de lui voir la langue muette, la colère de Bibiche en croissait, et elle répétait, pour être entendue des boutiquières :
— Trompeur ! Fraudeur ! Courir les jupons quand on est marié, quand on a un enfant I
Lui' n'avait pas l'air d'entendre : il faisait « bonjour » aux femmes.
Ils rentrèrent au cbàteau. Bibiche s'écroula sur une chaise, chez la conciei^e.
— Ah, vous l'avez... vous 'le tenez? bredouillait celle-ci.
Jusqu'au soir elles discutèrent sur la perfidie des hommes, tout le mal que fait la ^erre, et la nécessité pour les femmes de se défendre, coûte que coûte.
Vers huit heures, un soldat convalescent, qui venait chaque soir tailler une bavette avec la concierge, raconta, en se tenant les côtes (il ae connaissait pas Bibiche), que Gaspard » avait chipé la clé du potager et venait de partir pour la gare : il découchait; il allait & Â.... où une petite femme l'attendait ». Et il avait dit : u Que quelqu'un de vous aille donc le dire à la concierg;e ; ça la fra rigoler. »
La concierge bondit :
— C'est trop fort!
Bibiche balbutiait :
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— Oh ça... ça!... ,
Il lui venait des larmes. Mais elle ne se sentait plus de force pour lutter. Deux fois le même jour! U«e faire?
— Y retourner ! dit la concierçe. Faut pas se lasser, pas plus que lui!
— et effrayant ! . . . c'est terrible ! faisait Bibiche d'une Toix lamentable.
' Et elle repartit pour la gare.
11 faisait une soirée douce et étoilée. Gaspard goùtait-il le charme de l'heure ? En tout cas, il s'en allait cette fois lentement, car sa femme le rattrapa. 11 ne se sauvait point, comme un homme fautif qui cherche à se dérober; il faisait joyeusement taper ses béquilles sur le pavé. Ce détail augmenta la confusion de Bibiche. Elie n'osa l'aborder. Elle le suivit à vingt pas. Elle pensait: « Faut que j' soye sûre c'te fois... Faut même que j' le laisse monter dans son train... Sans ça, il m' mentirait encore. » — Et c'est elle qui rasait les murs.
Il entra dans la gare, prit un billet, monta dans un wagon de troisième. Puis, tout seul, il se mit à rire, parce que depuis le tournant de la grand' route il avait aperçu sa t'emme, et qu'il était en train de réussir un projet diabolique.
Il se disait : « C coup-ci, elle va vouloir m' pincer k A.... t B Alors, il s'attendait à ce qu'elle prït
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le train, comme lui. De ses yeux de loup qui guettaient dans l'ombre, il eut lajoie de l'entrevoir sur le quai ; elle venait, elle montait.
— Ah dis donc 1
11 s'en donna une claque sur la cuisse de plaisir.
Puis, lorsqu'on ferma les portières, il descendit vite à contre-voie, jetant d'abord ses béquilles sur le ballast; il laissa filer le train; et tranquillement il rentra au château, où il s'endormit du sommeil du juste.
Le lendemain, de bonne heure, il se présenta chez la concierge. Il avait une ligure de bon garçon aimable ; il dit doucement & cette femme, stupéfaite de le voir ;
— Bibiche... elle est pas là, s'il vous plaJt? L'autre balbutia:
— Euh... c'est-à-dire...
11 fit tout de suite des yeux sévères :
^ C'est- il qu'elle découcherait?... C'est-il qu'elle m' f'rait des traits? Non mais..., oh, mais... I)en z' allons voir ça par exemple...
Il sortit, sans s'attarder à rien dire de plus, et il redescendit jusqu'à la gare où, fumant sa bouffarde, il attendit en paix le premier train de A....
Bihiche eu descendit sens dessus dessous. II lui barra le chemin carrément.
— Te v'ià! Vraiment te v'ià! Et d'où qu' tu
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viens? Et qu'est-ce t'a fait? Ah, tiens, ah tiens, s'pèce de trompeuse, vipère à pattes !
Les voyageurs s'arrêtaient pour écouter :
— On est mariés I On épouse une femme qu'est mère ed famille I On y achète des meuhles t Et v'ià comment qu' ça vous traite ! Ça fraude la loi du mariage !
11 serrait Bibiche par le bras, et, la poussant devant lui, il haussait le ton. On les suivait. Sur la route il dit :
— Si ça vaut la peine d' s'être fait démolir par les Boches pour retrouver ça chez soi ! Êt'e amputé, pis ét'e cocu !
Il en crachait de fureur.
Les gens rassortaient sur leurs portes, comme la veille, quand ils remontaient, et que Bihiche était hors d'elle ; mais les boutiqutëres maintenant faisaient « Ah !... Oh !... >• et elles s'indignaient presque, et... Bibiche, égarée, se mit à sangloter sans pouvoir rien dire.
— A ton âge, faisait encore Gaspard; quand t'as déjà cuit les trois quarts de ton pain ! Quand t'as presque du ventre et les doigts d' pieds en tire-bouchon, tu trompes ton homme, et tu cours les galants !
Et il quêtait des regards approbateurs, et les femmes faisaient écho, murmurant; « Ça, c'est vrai... oh, c'est vrai... »
fiibiche, de honte et de rage, pleura *'' journée. Par deux fois la conciei^e lui fit 1 tilleul.
Mais vers la fin de l'après-midi, le convi bavard et colporteur d'histoires, vint t une nouvelle si» stupéfiante, que le cha Bibicbe du coup s'envola.
— Savez pas? Y a un Américain qu't voir Gaspard !
— Un Américain ? dit la conciei^e.
— Un type rasé, avec des bottines jaun<
— Mais il venait pour Monsieur le Mari
— Il v'nait pour Gaspard 1 11 y a dit co qu'il savait du marquis qu'il était débrc avec du bagout, et qu'alors, pisqu'il av patte ed' moins, s'il voulait, il l'enrôlait maison, qu'est une maison d' jambes arl Ah! alors!... Gaspard, qui pourtiint s'ép il en bavait des ronds d' chapeau!... p t's savez pas combien qu'il 1' paiera : dî un peu...
— Combien? fit Bibicbe dont la res s'arrêtait.
— Trois cents ^ancs par mois !
— Oh? fit Bibicbe.
— Non? fit la concierge.
— J' vous r dis, et lui aussi va vous 1 Et s'il est heureux ! Pis alors, il dit qu' c'
la guerre, et l'a pas tort, pasque maintenant, pour lui, c'est la ■bonne vie ! "
La bonne vie ! Bibicbe écoutait, le cœur battant. Et elle ne se sentait plus fâchée du tout, mais admirative, et tremblante d'espérance, n'ayant qu'une idée: oublier, demander pardon, a'humilier. Trois cents francs ! La femme d'un homme qui gagne trois cents francs !
Elle attendait Gaspard. 11 vint, très sAr de son effet. Mais il avait l'air de ne s'adresser qu'à la conciei^e.
— Alors?... On vous a dit?... C'est pas mal, hein, ça peut aller?
Il ajouta, l'index sur la poitrine :
— Ce p'tit-là, quoique 1' gouvernement il ait supprimé l'absinthe, il y r'gardera pus pour un apéritif.
Bibiche, qui rougissait de sa propre bassesse, murmura :
— Oh, lu sais t' débrouiiier, ça, t'as toujours bien su... Trois cents francs !
— Pis deux pour cent su chaque guihole vendue, fît Gaspard d'un air important. Âh, r bonhomme! J'avais envie d' l'embrasser su la bouche... Pis il m'en a montré une, qu'il avait dans une valise : si c'est bath h. voir ! Au genou, y a un levier, tu fonctionnes ça, et ça fait toc ; pis dans 1' pied, une bascule t'nue par un cat-
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chouc. Faudrait un sale caractère pour s plaindre avec ça.
Bibiche le regardait, ouvrant des yeux d'esclave. Lui ne la regardait toujours pas ; mais il dit encore, et très simplement:
— Alors, voilà ; c'est fini d' la convalo. L' bonhomme il a combiné ça avec el marquis ; on rentre demain à Pantruche... Et après-demain... tu peux commencer à beurrer tes épinards!...
Cette fois, il la regardait, et elle en avait les prunelles humides, de penser que c'était bien elle que Gaspard remmenait, qu'il n'était plus question de la bonne, que tout le mal de la guerre, en somme, était réparé, et qu'on allait recommencer à vivre ensemble, rue de la Gatté, avec des sous dans les tiroirs. Et elle songea : '< Sa vieille, ell' doit avoir raison : y a un bon Dieu... »
Rue de la Gaité, une lettre attendait Gaspard, une lettre à bordure noire, d'un papier coquet, dont il pensa tout de suite :
— Ça... ça doit encore être d'un millionnaire. Il l'ouvrit: c'était de M*"' Burette. Par exemple !
La veuve de son premier ami, & qui il n'avait jamais eu le courage d'écrire, pour lui dire... justement il ne savait pas quoi lui dire. Burette, trop souvent avait parlé de sa femme eu termes amoureux et attendris. L'autre, tout
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secoué par les détails horribles de sa mort et de la bataille, s'était dit après : >< J' peus pas... J' peux pas y raconter tout ça i » Mais maintenaut, c'était elle qui mendiait des détails. Elle disait savoir d'un sergent que Gaspard, Gaspard seul, s'était occupé de son « cher mari ». Quand, où, comment pourrait-elle le voir ? D'avance elle le remerciait et elle lui donnait les deux mains.
Ah ! comme il fut ému par cette simple lettre ! Il la relut dix fois ; il en admirait l'écriture fine ; il disait, la passant à Bibiche et à sa mère :
— Pauv'e tite femme : elle doit ôt'e mignonne quand même !... Ça, Burette, il 1' disait... il l' disait chaque fois qu'il en causait... Alors, y a pas, il faut que j'y aille... Mais comment y raconter ça?
11 se revoyait sous un feu terrible, portant son ami qui gémissait. 11 le voyait se roulant à terre ; il le voyait tout blême des sueurs de l'agonie.
— ^ Ça fait rien, dit-il encore, il faut que j'y aille!
Il avait aussi h voir un M. Farinet, professeur à la Faculté des Lettres, à l'adresse de qui il traînait une lettre du malheureux Mousse depuis trois mois déjà.
Bref il devait, lui sorti de la tourmente, s'acquitter d'une dernière dette envers la mémoire de deux camarades de combat, à qui il ne pansait
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jamais, sans que son cœur se gonfl&t de haine contre les Boches.
Il profita de son dernier jour de liberté.
Comme il faisait un après-midi de juin, à la fois triomphal et tendre, il dit à sa vieille, à 6ibiche et au gosse :
— V's allez pas rester à moisir dans vot'e cagibi? Fait bath dehors, amenez-vous avec moi. Quand j' monterai, vous resterez su tes bancs.
Les deux femmes acceptèrent. Il leur semblait que c'était une promenade glorieuse d'accompagner leur mutilé, qui s'en allait, fidèle b. ses promesses, raconter aux parents et aux amis des « copains » comment ils étaient tombés.
On se dirigea donc en cortège vers la petite rue Nicole, près de l'Observatoire, où habitait M. Parinet. — On prit le tramway. Une vieille dame tint & payer pour Gaspard, disant :
— Ça portera bonheur & mon fils, là-bas, dans les tranchées.
— Oh ! faut pas vous en faire ! dit Gaspard.
L'arrivé que c' qu'il arrive.
— Oui, mais quand est-ce que qs. finira 1 soupira la vieille dame. De là-haut le bon Dieu ne nous voit donc pas !
— L' bon Dieu, dit Gaspard, j' crois qu'il est mort, d'puis r temps.
— Mort, dit la vieille dame, mais il est étemel !
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porte, comme s'il avait peur d'un soldat chez lui. 11 dit encore de la même voix pointue :
— Vous, c'est la jambe qu'on vous a coupée?
Puis, brusquement :
— Est-ce que, là-bas, vous aviez des poux?
— Abl... y en avait qu'en avaient...
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II faisait chaud ; c'était loin ; Gaspard, faubourg Saint-HoDoré, entra avec tout son monde dans un bar, où étaient assis déjà d'autres soldats. Il se rafraîchit et parla de la guerre. Puis il dit à sa mère et à Bibiche : « Restez là ; J'en al pour un quart d'heure. » Et il les laissa. Sur ses béquilles, il se lançait à chaque pas comme une balançoire entre deux portants. H était comique et satisfait.
Il arriva chez M"" Burette k la fin de l'aprèsmidi, entre chien et loup, à l'heure où les femmes qui sont jolies prennent une grâce plus touchante. Leurs yeux nous semblent plus profonds; leurs traits ont la douceur des demi-teintes ; et au lieu de penser ; » Voici la nuit qui tombe », tout homme, môme marchand d'escargots, se dit confusément : « Comme cette femme a du charme !... »
M°" Burette était une grande brune : les brunes semblent toujours plus en deuil que les autres. Elle avait une de ces peaux mates qui conviennent aux douleurs contenues, de longs cils comme pour retenir les larmes, et les cheveux abondants, qui cachaient les oreilles et se tordaient en un lourd chignon sur la nuque, lui donnaient un air à la fois las et angoissé.
Elle entr/, fît un petit salut, et, les yeux secs, mats d'une voix blanche, elle dit tout de suite :
— Monsieur Gaspard... c'est vous I... Que je suis heureuse !... Comme vous êtes bon !...
Il balbutia ;
— Oh t madame... pensez voir, madame...
Il la trouvait tout de suite jeune et gentille, et, sentant qu'il allait lui parler de ce qui, à coup sûr, lui ferait le plus battre le cœur, il lui venait une tendresse que la mort d'un ami n'expliquait pas tout entière.
Elle fit d'un ton navré ;
— Vous aussi, je vois que vous avez souffert...
— Oh, moi!... dit-il.
— Asseyez- vous. . . Êtes-vous bien là?... Prenez le fauteuil...
Et il répétait : « Pensez voir, madame... Non... non... non... j' suis très bien, madame. >i
Elle s'assit en face de lui. Et elle reprit d'une bouche qui tremblait :
— Alors, monsieur... comment mon mari est-il mort?
Gaspard tournait son képi dans ses mains. Deux serins pépiaient derrière, dans une cage. Gaspard pensait pour la dernière fois : « Comment...
comment y raconter ça? » Et il commença presque machinalement :
— Madame, voilà : c'est pas histoire d' vous dorer la pilule, ni d' vous conter des boniments... mais vot'e mari, qu' était mon camarade, et mon meilleur camarade, eh bien, madame, j' vous r dis, l'est mort en brave, et pis sans sourciller !
Elle fit : « Ab? » Elle était un peu étouffée; elle roulait nerveusement son mouchoir dans sa main.
— Dites, monsieur, où a-t-il reçu sa balle ?
La question était nette. Plus de détours possibles... Mais soudain, le cbut de Gaspard lui suggéra la trouvaille que sa cervelle cherchait en vain. Et tranquille, il répondit :
— Là, madame, t't' à fait comme ça...
L'index sur le front, il approchait la tête comme
pour qu'elle vît mieux. Elle parut fort surprise ;
— Au front ? Son sergent m'a écrit : au ventre.
— Au ventre ! Ah ça, madame, c'est malheureux d' dire des choses pareilles ! Qu'est-ce qu'il en sait 1' sergent? Y a qu' moi, madame, qui l'a vu; y a qu' moi !
Elle reprit vivement ;
— Ça, il me l'a écrit. 11 a même ajouté :
« Monsieur Gaspard était an frère pour votre mari. »
Gaspard eut un trouble léger.
— Oh ! est-ce pas... c'est qu' Burette c'était un bon copain : chaque fois qu'on distribuait un coup d' vin...
Elle l'interrompit :
— A-t-il souffert?
H haussa les épaules presque joyeusement ;
— Souffert 1 Pensez voir 1 11 a tombé d'un coup
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GASPABD 315
comme ça... v'iaa! tel qu'on voit su les cartes ' postales; un héros, quoi, j'vous dis. Moi, j'étais à côté, madame ; il a poussé un p'tit cri d' souris, pis ça a été tout.
Alors, elle fit encore ; « Ah?... Ah? » ; ses yeux se mouillèrent; et en même temps sa figure s'éclaira, puis, se mouchant, elle dit d'une voix coupée :
— Il n'a pas eu le temps... de vous parler de moi?
Gaspard reprit avec vivacité :
— Si, sil... oh sil... mais avant, est-ce pas... Il m' disait toujours : « Si j'y reste, Gaspard, tu diras à ma p'tite femme combien qu' j'ai pensé h elle. »
— Il vous disait ça ?
— Et c'était vrai, c'était pas du chiqué... Pis alors y a encore ça qu'est arrivé, madame; comme il v'nait d' tomber, est-ce pas, un obus il s'en est v'nu péter tout contre.
— Mon Dieu!... Alors?
— Alors, ça a levé une masse de terre, et ça l'a enterré net, d'un coup... C'était quèque chose ed voir ça !... On n'avait pas eu l' temps d'y toucher : on voyait pus rien; l'était disparu, tranquille c'te fois, avec tout son bagage, fusil, madame, et r sac et les affaires que vous aviez pu y donner.
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Elle se leva et lui tendit les deux mains, comme dans sa lettre.
— Monsieur Gaspard, je comprends ce qu'écrivait mon mari : vous êtes un cœur d'or!... Je veux... je vais vous chercher sa photographie.
Elle passa k cdté. Gaspard se leva et se regarda dans la giace. Et sa propre image avait l'air de causer avec lui et de lui dire : « Mais... satané type, c'est la mort de l'autre que tu lui as racontée lèL? » Et le vrai Gaspard répondait paisiblement : u J' m'en doute, parbleu!... Mais elle, est-ce qu'elle ira y voir? L'autre, l' était vieux garçon ; alors histoire perdue ; à qui qu' ça profiterait qu'il soye bien mort? »
La bonne entra. M°'° Burette revenait aussi.
Elle fit à sa domestique :
— Marie... Marie... Monsieur est un militaire ami de Monsieur... Monsieur a eu une bien belle mort, Marie... Il est tombé une balle au front. Puis, un obus a éclaté, et Monsieur Gaspard dit que la terre, en se soulevant, l'arecouvert comme une vague...
Sa voix tremblait, mais elle était très digne. La bonne hocha la tête :
— Ainsi!... Ah, voyez donc, madame! Ainsi!... Et il y eut un long silence, où l'émotion faisait
battre ensemble les cœurs de ces deux êtres si différents, — ce marchand d'escargots, homme du
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peuple aux inventions si généreuses, et cette jeune femme si fière d'une belle mort inventée. Seuls, les serins qui ne comprennent rien à l'honneur ni aux misères humaines, pépiaient toujours avecjoie ; et ils avaient l'air de dire sottement :
— Même en cage, couic-couic, la vie vaut mieux que la mort, couic-couic, couic-couic.
Quand il sortit de chez M<"< Burette, Gaspard avait les yeux hrîllants.
Sa mère lui demanda :
— Alors?... T' as pu y raconter tout d' même? Il dit :
— J'y ai fait avaler avec une sauce à moi.
Puis, il emmena sa famille aux Champs-Elysées,
où se traînait une fin de beau jour. Tout semblait doré : la chaussée, les arbres, les promeneuses. Et Gaspard, dans l'air pur de cette soirée charmante, se sentit heureux soudain d'avoir fait tout ce qu'il devait faire pour son pays, pour ses amis, et d'être avec sa v/eille, son gosse, sa femme. Pauvre vieille qui l'avait mis au monde, élevé, qui avait tant trimé toujours, restant si bonne, tout émue pour un rien, — et sa Bibiche dont il aimait les yeux tendres, et les petits cheveux blonds qui frisaient sur l'oreille. — Seulement il avait aussi comme un regret cuisant que tout ne fût pas réglé, que la guerre durât encore et que des hommes se fissent tuer, partout, toujours.
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Ua manchot criait : Intransigeant.. > Liberté. 11 dit :
— RieD d' neuf, non 7 Les Russes ils r'culent, voui?... Ah ! quand c'est... quand c'est qu'on leur-z'y foulera la vraie pile 1
Bibiche soupira. Et le gosse, haut comme une botte, reprit, singeant son père :
— Quand c'est?... Quand c'estî...
— Dis donc, toi, crapaud, dit Giaspard,tfliche& pas t' foute de moi, ou j' vas t' faire rougir le derrière.
— Afa ! Ah ! Avec quoi t ricana le gosse.
— Non, mais sans blague !
Il accéléra la cadence de ses béquilles et il voulait rattraper le moutard qui trottait devant lui. De son seul pied, il essaya de l'atteindre, mais le mdme se remit à rire et lui fit la nique.
Sacrebleu ! De quoi riait>il 7 Gaspard cria : '
— Bibiche, calotte-moi ça, pis jusqu'au swig! La grand'mère dit :
— Oh 1 Iaisse*le, laisse-le donc...
— Bibiche, calotte-moi ça!
Bibiche calotta. Et le petit de hurler. Alors Gaspard roulant encore des yeux de colère :
— Sale mioche, va, il commence k m' taper su la croquignole 1 L' est tout d'mâme vicieux c' gosselà ! Ah ! r morveux, ça vient d' naître, ça vous a encore d' la coque su l' nez, et ça veut 1' faire %. la pose I
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— Ob, à la pose !... dit la grand'mère.
— Parfaitement, à la pose, pasqu'il a ses deux pattes, tandis qu' moi j' suis pus qu' trois quarts de poilu ! Mais lui, lui... qu'est-ce qu'il est? Un têtard, un rien du tout!,,. R'garde-moi c't'air, comment qu* ça marche 1 Ça voudrait peut-èt'e apprendre à son père à faire un enfant !
Le petit ne pleurait plus. Il dressait là tête, rageur et impertinent. Les deux femmes ne disaient rien. Us tournèrent tous quatre à lavenue Alexandre IIL
Gaspard, en avançant, regarda son pied, son unique pied, et il dit k mi-voix :
— Nous, on s'ra fait esquinter, pis ces gosseslà qu'auront l' profit, ils nous grimperont d'ssus ! .. .
Mais entre les deux Palais il respira largement; et, tout haut cette fois, il reprit d'une voix mâle :
— Seulement, ça fait rien. Eux, ils hériteront, ils s'engraisseront, ils boufferont que d' la dinde truffée, mais les Boches... ben les Boches, c'est toujours nous qui leur aura tanné la peau!...
Et, levant le nez, il avait l'air de s'expliquer iièrement avec le dôme glorieux des Invalides.
ii,i^iT,Goo<^le
— IMPRIHBRIB HICHBI.S FIt.S 6, 8 et lO^ue d'Alexandrie.
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ii,i^iT,Goo<^le
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