INTRODUCTION
La Révolution, qui fut souvent admirable et touchante dans ses fêtes, attend encore ses monuments. Ceux qui furent essayés, ou projetés, semblent peu regrettables. Les David et autres artistes du temps, dominés par l'imitation inintelligente de l'antiquité romaine, oublièrent trop que les monuments nouveaux ne devaient pas avoir un caractère vaguement patriotique, mais dire avec précision, exprimer fortement le dogme de Tépoque, à savoir : que la Révolution, très-mal nommée ainsi, était
moins une deslnicUon qu'une création, la fondation d'une religion nouvelle, de la religion de la justice, opposée à la religion de la grâce ou de l'arbitraire, qui fut celle du moyen âge.
Cela avait été senti, et parfois exprimé, dans les grandes fêtes populaires des fédérations de 90.
Nos assemblées, inspirées de ce dogme, voulaient qu'il passât dans les monuments.
La Législative essaya de fonder les premiers autels de cette religion de justice. Elle ordonne qu'en chaque municipalité, au lieu oîi l'on enregistre les trois grands actes de l'homme, — naissance, mariage et mort, — un autel soit élevé.
Malheureusement cette idée ne fut point suivie. Les circonstances terribles qui vinrent en empêchèrent l'exécution, comme celle de tant d'autres choses. Un seul homme la réclama, et apporta son enfant au nouvel autel. Cet homme, qui comprenait si bien la Révolution, était pré- • cisémenl celui qui l'avait commencée le 12 juillet 89, c'était le grand écrivain de l'époque, Camille Desmoulins. •
Le joiir où la Révolation, ressuscitée, rendra la France à elle-même, elle commencera né* cessairement par se poser dans sa vérité» qui est, nous le répétons, d'être une religion, et par se dresser son autel.
Le grand monument populaire ne serait pas autre chose que le premier de ces autels dëcré* tés par TAssemblée législative.
Il serait placé, naturellement, au centre de Paris.
Qu'on le mette à la place de la Concorde, entre les Tuileries et rArc-de-Triomphe, au lieu des grands souvenirs et des grandes leçons, au Saint des saints de la France,
Otons d'abord, envoyons au Musée, dans un coin de la cour du Louvre ou de la Bibliothèque, cet obélisque égyptien, vieillerie curieuse, propre à exercer les savants, mais ridicule et
déplacée dans un lieu où la Patrie seule a droit de figurer.
Point de luxe dans le yrai monument du peuple, point d'or ni de marbre, encore moins d'art voluptueux, de grâces féminines (comme celles des molles Renommées qui ornent et déparent TArc-de-Triomphe) ; — une œuvre de force et de grandeur.
Pour base, j'aime assez le granit, mais point du tout ce dé poli, luisant, lustré, qui est sous l'obélisque. Combien il fut plus, beau, ce roc, aux écueils de Bretagne, rude et sauvage, défiant les tempêtes ! Combien plus beaux j'ai vu encore aux Alpes, aux Pyrénées, les piédestaux sublimes que bâtit la nature, de roches entassées ! Je ne voudrais pas autre chose ; Tentassement, si l'on veut, des débris foudroyés, des tours brisées de la Bastille.
Au plus haut, que l'on fasse asseoir une image d'amour et de maternité, une femme ravissante, serrant ses fils à ses mamelles, la France, — et Dieu dans son regard I
A ses pieds, et plus bas, l'on assoirait encore les rois de la pensée moderne. Voltaire et
Rousseau, les pères de la France révolution* naire.
Debout, comme sur deux promontoires avancés de la montagne, dominant la foule du geste et lui promulguant à jamais la loi de la Révolution, ses deux grands serviteurs, en qui elle eut la voix de la foudre, Mirabeau et Danton.
Puis, tout rapprochés du peuple, les hommes que le peuple aima, de sorte qu'il puisse les toucher presque, leur parler et se plaindre à eux, leur porter ses douleurs. Je les voudrais mêlés, saints martyrs, généraux illustres, grands inventeurs, artistes, ouvriers héroïques, hommes de la paix, de la guerre^ dans une belle confusion ; Hoche fraternisant avec Lavoisier, Desaix avec Géricault, Latour-d'Auvergne avec Jacquart. Tous se donnant la main, instruisant d'exemple les hommes à la fraternité, ils formeraient comme une couronne à la base du monument.
Enfm, au niveau des regards, plus bas encore, et par toute la place sacrée, sous les pieds même de la foule (comme autrefois dans les
églises) s'étendraient des plaques de bronze,
10 J.ES SOLDATS DE jLA KÉVOLUTION.
chargées d'inscriptions simples et fortes, de vives et vraies voix de la France ; sur ces tables, par mille et par mille, les noms vénérés de ceux qui Iravaillèrent, souffrirent, moururent pour le pays. Là, op apporterait Tenfant à sa naissance ; on y ferait les mariages devant le grand autel du peuple ; nos morts aimés en seraient les témoins ; ils sanctifieraient de leur sainteté les actes solennels de notre vie, les béniraient de leurs vœux sympathiques et communiqueraient à l'existence éphémère quelque chose de leur immortalité et de Téternité de la Patrie.
En attendant le monument, ce livre est une première pierre que j'y voudrais apporter.
Ce livre, c'est là Légende dor, vraie, pure et sans alliage, où Ton ne trouvera rien que l'or de la vérité.
La vieille Légende dorée, qui jadis amusa nos pères, fut toute autre chose. Aux vertus réelles de ces temps elle mêla les faux miracles de la fausse sainteté. Dorée au dehors, elle ne fut souvent que plomb au dedans. Et celleci, quelque indigne que la forme en puisse paraître, est d'elle-même le trésor du passé, de l'avenir.
Oui, peu importe l'ouvrier, peu importe la façon ; le fond est si riche que quiconque y touchera^ nous le disons hardiment, en sera nourri, consolé, élevé, augmenté de cœur. Plus d'un, faible et triste à la première page, après avoir lu, se sentira grand.
A qui offrirons-nous ce livre ? A ceux d'abord qui, plus que personne, l'ont inspiré et soutenu, qui en ont donné la matière, aux hommes de toute nation qui, par tant d'actes héroïques dans les dernières luttes de la liberté, ont comme agrandi la nature humaine.
Nous l'offrons, ce puissant cordial de force et de joie virile, à ceux qui pleurent, aux vaillantes, aux infortunées nations qui sont aujourd'hui dans la mort, et seront dans la gloire demain. Toutes ont contribué à ce livre, toutes y sont représentées dans leurs illustres souvenirs qui sont aussi des espérances.
Car ceci n'est pas seulement un martyrologe, une légende de saints pour apprendre à bien mourir. C'est l'histoire aussi des héros, des vainqueurs, l'histoire des victoires de la justice.
L'esprit du temps est un héros, et le temps vaincra.
Les deux cariactères du saint, du héros, trop séparés aux âges chrétiens, se sont réconciliés dans la sainteté héroïque des hommes de la foi nouvelle. ^
C'était une grande question de savoir si, dans cette légende d'or, on n'admettrait que les purs, les irréprochables. Qu'était-il pour en décider, celui qui tenait la plume?... Il serait resté en suspens, s'il ne lui eût semblé^entendre la voix des héros, des martyrs, de ceux qui seuls ont le droit d'ouvrir et de fermer la porte, de recevoir qui ils veulent dans cette grande compagnie :
« Pour que ta légende, lui disaient-ils, soit vraiment la nôtre, il faut qu'elle]'soit ce que nous fûmes, largement miséricordieuse, grande comme étaient nos cœurs! Mets donc sans hé-
sitation près de nous, sous notre abri, les faibles qui, s'élevant au-dessus de leur nature, eurent des volontés héroïques ; mets encore, nous les acceptons, des cœurs qui flottèrent sans doute, mais dont Téternel orage a servi Thumanité, ces victimes des révolutions morales, de Tart et de la passion, dont les souffrances profitèrent au monde. Ce qui manque à ces caractères, nous le couvrirons du nôtre. »
Si les héros le veulent ainsi, dans leur force et leur clémence, nous n'y contredirons pas. Ce livre ne sera pas plus sévère qu'ils ne l'eussent été eux-mêmes. Les faibles iront avec les forts ; artistes, poètes, femmes, enfants, y trouveront petite place derrière les héros, ou passeront emportés dans un coin du manteau des saints.
Obéissons à ces voix souveraines. Elles dictent, nous écrivons. Nous posons l'histoire de fer pour écrire la légende d'or. Nous mettons un moment de côté le marteau dont nous forgions dans cette forge de 93.
Il est bon de se recueillir, avant les événements, dans une œufre sainte et douce. Il est
bon, pour le travailleur, à rapproche des orages, de voir un moment le ciel.
Heure chaude, heure d'attente, où plusieurs sont tentés de ne plus agir, de croiser les bras, d'abandonner tout travail» les yeux fixés sur rhorizon. Mais l'ouvrier laborieux, même à rheur^ lourde de midi, lorsqu'il respire un moment assis sur la terre, ne sait point rester inactif. Il songe, ramasse quelques fleurs, les unes pour les vivants et les autres pour les morts. Morts et vivants, il les mêle ensemble dans une couronne, pensant qu'en réalité il n'y a point de mort, et qu'on ne meurt pas, mais qu'une même société humaine vit, identique à elle-même, par le cœur et le souvenir.