RUE DE VERNEUIL
BISLIOTHéCA
fù
PREFACE
étrarque, un des plus grands personnages du quatorzième siècle, parvenu par son mérite à se concilier l'estime et l'amitié des princes de la terre et des princes de V Eglise f couronné au Capitole comme le premier poè'te de son temps y auteur de nombreux ouvrages latins, serait peut-être oublié aujourd'hui sans son amour pour Laure et sans les sonnets qu'il composa pour elle en italien. L'italien était alors la langue vulgaire, celle qui était comprise de tout le monde et de Laure.
Par enthousiasme pour l'antiquité romaine, Pétrarque écrivait de préférence dans la langue de Cicéron et de Virgile. Son poè'me latin d'Africa était son œuvre de prédilection, et, de bonne foi ou non, il qualifiait de bagatelles les vers de son Canzoniere, malgré la popularité dont ils jouissaient :
« J'ai remis à votre envoyé, écrivait-il à un ami, ces bagatelles qui ont fait V amusement de ma jeunesse.
VI PREFACE
Elles ont besoin de toute votre indulgence. Vous pardonnerez à mon âge les défauts de style, et les folies de Vautour serviront d'excuse aux variations de mon âme. Il est honteux pour un vieillard de vous envoyer des écrits de cette nature : mais vous me les ave% demandés; puis-je vous refuser quelque chose? De quel front vous refuserois-je des vers qui courent les rues, qui sont dans la bouche de tout le monde et qu'on préfère à des compositions plus solides que j'ai faites dans un âge plus mûr ! ? »
Cinq siècles ont confirmé le goût du peuple. Le Canzoniere a survécu, et l'Italie lui a donné une place d'honneur à côté des poèmes de Dante, de VArioste et du Tasse. Ce recueil contient trois cent dix-sept sonnets, parmi lesquels sont disséminés vingt-neuf canqone, neuf sextines, sept ballades et quatre madrigaux. Il est suivi de six poèmes intitulés : Triomphe d'Amour, — Triomphe de la Chasteté, — de la Mort, — de la Renommée, — du Temps, — de la Divinité. Le tout se nomme en italien : le Rime di Francesco Petrarca.
Les sonnets, par leur nombre et leur valeur artistique, constituent la partie capitale du Canzoniere. Pétrarque aimait à se jouer avec cette forme littéraire, dans laquelle son génie se trouvait à l'aise 2. La ri-
1 Mémoires pour la vie de François Pétrarque (par l'abbé de Sade', tome III, p. 78g.
2 Le nom de Pétrarque se trouve mal à propos cité dans l'extrait
PREFACE. vil
ckesse de l'imagination, la finesse et la grâce de l'esprit, la flexibilité du style, V inépuisable variété d'images et de sentiments, toutes ces brillantes qualités s'épanouissent dans les sonnets écrits du vivant de Laure ; et le cœur de V amant se révèle tout entier, dans ceux composés après sa mort, par l'expression touchante et naturelle des regrets et des souvenirs.
Plus d'un poète s'est passionné pour ces petits chefsd'œuvre, et a essayé de les faire passer dans la poésie française. Au seizième siècle, Clément Marot , De Ba'if, Des Portes, Louise Labé, Jacques Tahureau, Olivier de Magny, — de nos jours, Antoni Deschamps, Boulay-Paty, etc., ont emprunté quelques sonnets à Pétrarque. — L'abbé de Sade, l'abbé Roman, le comte de Montesquiou, M. de Saint Genie^, ont puisé plus largement dans le Canzoniere. Mais ces quatre écrivains, peu soucieux de la forme et de la musique du sonnet, n'ont publié que des imitations en vers libres ou en stances ordinaires. — La traduction partielle de M. Esménard du Ma^et, plus régulière en apparence,
suivant du livre Du rondeau, du triolet, du sonnet, publié en 1870 par M. Paul Gaudin :
« Sonnet Estrambole ....Toutes les pièces que j'ai vues décorées de ce nom baroque ont trois tercets... Peut-être, après tout, n'est-ce qu'un descendant du sonetto con ritornello dont il y a des exemples dans Pétrarque et quelques-uns de ses compatriotes. » P. 210.
M. Gaudin veut sans doute parler des sonetti colla coda, ainsi nommés, die Scoppa, « à cause d'un ou plusieurs tercets qui, semblables à une queue, se traînent après le quatorzième vers. » C'est faire injure à Pétrarque, une grosse injure, que de lui attribuer de pareils sonnets (soneltucciacci), à lui, si esclave de la .structure régulière, si soigneux de la rime, si chercheur de la perfection !
VIH PREFACE.
n'offre en réalité que des sonnets fictifs, des sonnets qui ne sonnent pas. L auteur s'est affranchi de
La rime avec deux sons frappant huit fois l'oreille,
et il s'en glorifie, le profane1 ! — M. Poulenc, oubliant que la lettre tue, a versifié littéralement le Canzoniere; c'est une autre profanation : sous son mot à mot, d'autant plus barbare qu'il est rimé, comment reconnaître ï harmonieux Pétrarque ? — L interprétation de MM. Lafond est plus française, plus poétique, plus digne du célèbre sonnettiste ; mais elle n'est que partielle.
La traduction que voici est complète, et elle reproduit le rhythme original, tout en conservant la pensée du poète et les principaux détails du texte. Le sonnet donne à l'inspiration de Pétrarque un charme particulier que la poésie ordinaire ne peut rendre. L'imitation rhythmique a donc paru nécessaire, et l'auteur l'a faite avec tout le soin possible. Non-seulement il s'est soumis aux lois rigoureuses du sonnet, qui sont les mêmes dans les deux langues; mais encore il a voulu par la richesse de la rime augmenter le plaisir de l'oreille et celui de la difficulté vaincue 2. Telle est
i Poésies de Pétrarque, p. 36g.
2 La richesse de la rime n'est pas la seule difficulté volontaire que le traducteur se soit imposée. Une autre doit être signalée aux oreilles délicates : chaque sonnet, à partir du dixième, commence par un vers féminin, si le précédent finit par un vers masculia, et vice versa ; de sorte que le passage d'un sonnet à l'autre s'effectue sans le heurtcment de deux rimes de même genre et de consonnances différentes.
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cette traduction. Peut-être donner a-t-elle une idée de la grâce poétique et musicale avec laquelle Pétrarque exprimait son amour.
Quoi quil en soit, la lecture suivie de trois cent dixsept sonnets, fussent-ils les meilleurs du inonde, ne laisserait pas que d'être fatigante. Pour obvier à cet inconvénient, les temps d'arrêt ont été multipliés par la division des sonnets, en dix séries, et la prose a été mêlée à la poésie au moyen d'un commentaire. Divisum sic brève fiet opus (m art.).
Ce commentaire n'est pas composé de verbeuses paraphrases comme les commentaires italiens. On trouvera en regard de chaque sonnet des extraits biographiques, des fragments de lettres, canzone et autres* œuvres de Pétrarque, des réflexions sur les points controversés , des appréciations ou rapprochements littéraires, même des anecdotes, — en un mot, tout ce qui a paru propre à éclairer, intéresser ou distraire.
Avant d'aborder les sonnets, le lecteur fera connaissance dans l'introduction avec Pétrarque et Laure, et sera initié aux mœurs de l'époque en fait d'amour. Les éléments de ce travail ont été puisés aux meilleures sources, notamment dans /'Histoire littéraire d'Italie, de Ginguené , dans /'Etude magistrale de M. Mépères et dans les plantureux Mémoires de l'abbé de Sade.
Un appendice contient quelques mots sur les hon-
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neurs rendus au cygne de Vaucluse lors du cinquième centenaire de sa mort, et quelques-uns des sonnets composés à cette occasion.
Enfin, un index italien permettra de trouver aisément la traduction de tel ou tel sonnet, et un index analytique facilitera les autres recherches.
Bourg, 19 novembre 1876.
A P li TR ARQUE
Le temps a consacré comme une œuvre immortelle, Pétrarque y les sonnets que Laure f inspira. Et que, sur ton déclin, lorsque Dieu t'attira, Tu traitais humblement de folle bagatelle*.
Ta plume avec franchise alors écrivait-elle? Pourquoi, si tu pensais que ton cœur délira, Polissais-tu tes vers*, quand ta flamme expira, Comme un marbre sorti des mains de Praxitèle?...
Mais un doute plus grave occupe les méchants : Ton amour fut-il pur ?. . . Faut-il croire à tes chants?. . . Tu faillis, tu fus homme*... Hélas ! on le déplore.
Quelques jours toutefois d'attachement trop bas Effacent-ils trente ans de pleurs et de combats? Non!... Tu seras toujours le chaste amant de Laure'4.
1 V. le troisième alinéa de la préface.
2 V. le commentaire des sonnets I et VI.
3 V. le préambule de la deuxième série. * V. l'introduction. § III.