‹ Les sophistes et la critiqueChapitre 17 sur 44 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Après cette énumération d'une partie des grosses fautes du livre, dont il résidte d'abord évidemment qu'aucune assertion de l'auteur n'a plus de valeur que l'assertion contraire , nous entrons dans l'étude méthodique du livre. Nous allons voir quel en est le principe, la méthode et le résultat. Nous dirons ensuite quelques mots sur sa valeur comme œuvre d'art, sur le ton et le style de l'auteur dans cette vie de Jésus.

Le principe déclaré du livre est bien celui que dit M. Havet, savoir : qu'au-dessus de l'homme et du monde, il n'y a rien , rien qu'une idée ; point de Dieu, mais une idée seulement. Et ce principe, selon M. Renan, aussi bien que selon M. Havet, doit être posé comme indiscutable. On

n'écrit pas pour ceux qui refusent encore de l'admettre : on ne discute pas avec eux.

Le principe de ce livre, c'est donc : l'athéisme sans discussion, et c'est M. Havet qui, le premier, a nettement dégagé ce principe.

En sorte qu'au début du livre destiné à montrer que Jésus n'est pas Dieu , l'auteur pose en principe non discutable, qu'il n'y a point de Dieu .

D'après ce principe, tout fait ou tout texte qui, aux yeux de l'auteur, paraît s'élever plus haut que l'homme ou plus haut que nature, est, sur ce seul soupçon, tenu pour nul et absolument supprimé.

Ainsi l'auteur pose en principe indiscutable qu'il a le droit de supprimer les textes et les faits qui seraient contraires à la thèse qu'il entend démontrer.

Pour nous, nous discuterons ci -dessous le principe en lui-même, avec le soin que mérite cette question et le respect que nous devons à la raison publique.

Voilà ce que constate d'abord , sur le principe du livre, la critique qui a pour essence l'attention.

Mais, on le voit déjà, le principe implique la méthode, du moins en grande partie.

Cette méthode, en effet , M. Renan lui-même nous la fait connaître au début de son introduction (p. vi) : « Le plan suivi pour cette histoire a « empêché d'introduire dans le texte de longues «dissertations sur les points controversés... Je " n'ai pas l'habitude de refaire ce qui est fait et « bien fiiit. »

Ainsi l'auteur, après avoir posé, comme principe indiscutable de son livre , le point même qu'il veut démontrer, annonce qu'en outre il discutera peu les points controversés.

Ceci, j'avoue l'avoir prévu avant l'apparition du livre. Je sais par expérience comment travaillent les membres de ce groupe, mais je n'espérais pas que cette méthode fût déclarée dans la préface. J'espérais encore moins l'aveu suivant (p. lv) : « Dans un tel effort pour faire revivre les hautes « âmes du passé, une part de dn'/nat/on et de con- V. jecture doit être perruise.., La raison d'art en « pareil sujet est un bon guide. »

Il est clair qu'avec un tel principe et une pareille méthode, un auteur peut absolument tout.

Mais écoutez ceci : au même lieu, parlant de la raison d'art qu'il accepte pour guide, il ajoute ces paroles véritablement merveilleuses : « Les « lois intimes de la vie, de la marche des produits

« organiques , de la dégradation des nuances , « doivent être à chaque instant consultées. >>

\ oilà donc les formes méthodiques et régulatrices que l'auteur a sans cesse sous les yeux dans ce livre : ce sont les lois intimes de la vie, ce sont les lois intimes de la marche des produits organiques, et les lois intimes de la deg/adation des nuances!

Inutile de faire ressortir le comique profond de ce texte !

Voilà les garanties que donne l'auteur à la raison publique et à la conscience des chrétiens.

Mais je n'ai pas tout dit, et je dois à la justice d'ajouter que, dès le début (p. vj), l'auteur donne une garantie d'exactitude et de vérité historique vraiment solide, et que voici : « Un système con- « tinu de notes met le lecteur à même de vérifier « d'après les sources toutes les propositions du « texte. »

Vérifier dans les sources toutes les propositions du texte! ce serait plus qu'on ne peut demander. Nous ne pouvons pas prendre ces paroles à la lettre, d'autant plus qu'elles oteraient à l'auteur « cette « part de conjecture et de divination w qu'il déclare lui être permise. Mais j'ai cru un instant, je l'avoue, que dii moins, non pas sur toutes, mais sur

la plupart des affirmations essentielles, contraires à la tradition et à la foi chrétienne, l'auteur essayerait de remplir sa promesse , et nous permettrait, cette fois enfin, de le rencontrer en face, dans une discussion scientifique régulière. Mais voici ce qui est arrivé. C'est que, soit par nousmême, soit à Saint-Sulpice , par les soins de M. Lehir, dont nous avons les précieuses notes , soit à l'Oratoire, par l'énergique travail du P. Perraud , nous avons vérifié le système continu de notes, depuis la première jusqu'à la dernière, et nous avons été plongés par cette opération dans le profond étonnement où nous sommes demeurés. Tous ceux, sans exception, qui ont essayé cette vérification de notes sur quelques pages, seront témoins de que je vais dire.

Ce système continu de notes est dérisoire. D'abord, il n'appuie pas toutes les propositions du texte. C'est ce qu'il promettait, mais ce n'est pas ce qu'on lui demandait.

En second lieu, il n'essaye d'appuyer, bien ou mal, toujours mal selon moi, qu'une très-faible partie des propositions importantes qui sont à discuter.

En troisième lieu , il n'a , dans un très-grand nombre de cas, aucun rapport quelconque avec le texte.

Enfin il arrive très-souvent qu'il conduit à des sources qui établissent immédiatement, sans discussion possible, le contraire même des assertions du texte.

Quant à moi, dès mon premier essai de vérification, j'avais, après quelques minutes, trouvé les deux ou trois cas que voici :

Premier cas : Voici un texte où M. Renan affirme que Jésus, dans ses paraboles, parlait volontiers des enfants. On peut vérifier dans les sources cette proposition du texte ^ car il y a au bas de la page dix-neuf citations d'Evangile dans lesquelles le Seigneur emploie le mot enfant. Cette abondance inattendue de notes pour étayer ce fait : que Jésus parlait volontiers des enfants, me parut de mauvais augure. De cette manière, disaisje, il est facile d'accumuler au bas des pages un appareil de notes dénuées de sens, et en dehors de la question.

Mais voici qu'à la page 107 je trouve, dans le texte, une proposition moins inoffensive. « Loin « que le Baptiste ait abdiqué devant Jésus, Jésus, « pendant tout le temps qu'il passa près de lui, le « reconnut pour supérieur , et ne développa son « propre génie que timidement. » Assurément cette proposition mérite d'être vérifiée dans les sources. Mais voici que, dans ce système continu

de notes qui vérifient tontes les propositions du texte, celle-ci, entre autres, est oubliée. Aucun renvoi de notes n'accompagne cette phrase.

Donc, dix-neuf notes pour vérifier que Jésus parlait volontiers des enfants, et point de notes pour établir que Jésus, pendant tout le temps qu'il passa près de Jean -Baptiste, le reconnut pour supérieur. IN'est-ce pas véritablement fâcheux?

Je comprenais bien que l'auteur, ici, ne pouvait citer l'Évangile, puisque, à notre connaissance et à la sienne, l'Évangile ne dit rien de pareil. Mais, si l'auteur avait la volonté sincère de nous mener aux sources , pourquoi ne pas citer ici les textes qu'il sait par cœur, aussi bien que nous, où l'Évangile dit absolument le contraire ?

Ces textes se trouvent précisément dans ces premiers chapitres de saint Jean que l'auteur cite sur une autre question, dans la même page. C'est là que l'on peut lire la parole connue de saint Jean- Baptiste parlant de Jésus : « Je ne suis pas digne « de dénouer les cordons de ses souliers. »

Or il se trouve que cette même parole est répétée dans les quatre Évangiles (Matth., m, i ; Marc, i, 8; Luc, m, i6; Jean, i, a6), et en particulier dans saint Matthieu , que M. Renan reconnaît comme l'authentique recueil des discours de Jésus.

31ais, alors, sur quoi repose cette assertion que : « loin que saint Jean eût abdiqué devant Jésus, « Jésus, pendant tout le temps qu'il resta près de « lui, le reconnut comme supérieur ? > Elle ne repose sur rien du tout.

Rien n'est cité contre l'Évangile, ni Talmud, ni apocryphes, ni quoi que ce soit. A défaut de tout texte, aucune raison n'est apportée.

L'affirmation absolument gratuite, absolument contraire aux textes qui sont sous tous les yeux ou dans toutes les mémoires, aux textes que l'auteur tient pour authentiques et cite incessamment dans les mêmes pages, c'est là l'une des ressources les plus fréquentes et les plus puissantes de la méthode de M. Renan.

Il faut évidemment un mot nouveau pour caractériser ce procédé ; je l'appelle V assertionalisme absolu.

Je me souviens de cette définition du pouvoir législatif russe : La volonté du prince est l'essence de la loi, et sa volonté actuelle ne peut être liée par ses volontés antérieures.

Il est certain que M. Renan usurpe le même pouvoir. Son assertion est absolue, et son assertion actuelle ne peut être liée par ses assertions antérieures.

l.e lecteur voit déjà que le livre de M. Renan « n'a rien de commun avec l'histoire. »

Rien de commun avec l'histoire!.. C'est donc un roman historique? Non, c'est un roman non historique : ce jugement émane de l'Institut. M. Renan ne s'est même pas soumis à la loi du roman historique. Walter Scott, en effet, décrivant quelque part sa méthode, annonce que, d'abord, il respecte les faits connus, qu'il les emploie, et puis que, dans les intervalles libres des données de l'histoire, il brodera son poème par son art.

Est-ce là la méthode suivie dans la lie de Jésus? En aucune sorte ; l'auteur avoue qu'il fait une œuvre d'art. Il avoue qu'une part de divination et de conjecture doit lui être permise. J'y consens. Walter Scott avoue la même chose, mais seulement pour l'intervalle libre des faits. M. Renan, lui, étend ses conjectures et sa divination^ non-seulement sur les intervalles laissés libres par les constructions de l'histoire, mais sur ces constructions elles-mêmes, sur le dos des faits et des textes, sur eux, contre eux et malgré eux. Les textes donnés par lui comme authentiques, les mêmes chapitres , qu'au même endroit il cite comme faisant loi sur d'autres points, il les brave d'une manière absolue quand il le veut, et cela

no LA CRITIQUE

sans même essayer d'apporter une raison, un motif quelconque pour colorer l'audacieux arbitraire des plus surprenantes assertions.

Il n'existe rien de pareil dans la littérature tant ancienne que moderne. Je n'ai jamais rien vu de semblable que dans les livres de cette secte. Il fallait le très-rare phénomène d'une école sophistique en vie, pour que de pareils livres fussent possibles.

La Pie de Jésus, on le voit, est un tissu d'assertions purement conjecturales et absolument arbitraires.

On comprend maintenant pourquoi M. Renan ne répond jamais rien aux critiques qui lui sont adressées. Que peut-il donc répondre, par exemple, à l'énoncé des palpables erreurs de textes et de faits qui remplissent la Fie de Jésus ?

Lorsqu'on fait un mérite à M. Renan de la sérénité parfaite avec laquelle il supporte toujours, sans répondre jamais, les coups de la critique, je reconnais que c'est un mérite, si l'on veut, mais c'est un mérite nécessaire. Quand on ne peut répondre et qu'on ne répond pas, faire de nécessité vertu est toujours à propos.

Pour résumer ce qui précède, le principe de ce livre, c'est l'athéisme sans discussion.

Et voici la méthode avouée : i° Peu de discussion scientifique. 2° Conjectures et divination. '5° Système de notes renvoyant aux sources.

L'auteur a mis en œuvre les deux premières parties de la méthode , non la troisième. La secondé même laisse à désirer, car l'auteur parle de conjectures et de divination , selon la raison d'ort, et il est vrai que la raison d'art, l'idée du beau, eût été, en pareille matière, un bon guide. Mais cette lumière du beau , cette raison d'art, n'ont pas été suivies. Nous le verrons.

Au fond donc, il n'y a pas ici de méthode. L'auteur dit ce qu'il veut; c'est là toute sa méthode. La volonté actuelle du penseur, non liée par ses volontés précédentes, voilà pour lui la règle du jugement. C'est ce que j'appelais Vassertionalisme absolu.

Cet auteur donc dit tout ce qu'il veut, soit. C'est la forme de sa méthode. Mais qu'est-ce qu'il veut dire ? Quel est le fond de sa méthode ? Où va donc cet esprit? Quelle est sa pente, sa marche réelle, sa logique effective, c'est-à-dire sa méthode agissante et réelle? Je crois le savoir. Cet esprit est dans l'état mental si bien décrit, mais si mal à propos loué par l'un des membres de cette école.

Oui , « un principe paraît s'être emparé avec

force » de cet esprit, « c'est le principe en vertu « duquel une assertion n'est pas plus vraie que

a l'assertion opposée Rien n'est plus pour

« nous vérité ni erreur. Il faut inventer d'autres « mots. Nous ne voyons plus partout que degrés et « nuances; nous admettons jusqu'à l'identité des

V contraires Nous admettons tout, parce que

« nous comprenons tout. Nous expliquons tout, et « l'esprit finit par approuver tout ce qu'il expli- « que. . . » Chacun a reconnu le portraitintellectuel. Oui, cet état mental infirme, fatigué, ramolli, cédant à tout, et vacillant de tout à tout, existe parmi nous. C'est bien évidemment celui qui a dicté ce livre. Voilà bien la méthode réelle, la logique effective de cette F/e de Jésus.

Mais il n'y a pas seulement fatigue mentale et décomposition logique, il y a système et orgueil. Il y a l'entreprise avouée de transformer la métaphysique, la logique, et tout l'ensemble de l'esprit humain, dans le sens que nous avons dit ci-dessus, et d'établir qu'il n'y a, du moins quant à présent, ni Dieu, ni âme, ni vrai, ni faux, ni bien, ni mal. C'est à cette entreprise que M. Renan a cru pouvoir contribuer par la Vie de Je sus. Là il veut ou paraît vouloir établir l'identité du christianisme et du matérialisme, l'identité de l'athéisme et de

la religion, celle du dédain et de l'adoration, et même, jusqu'à un certain point, l'identité de la divinité et de la non-divinité du Christ.

Que peut produire, et qu'a produit une pareille entreprise ? Quel est le résultat, quelle est la conclusion du livre ? C'est ce que nous allons voir.

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