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CHAPITRE I

La Critique est née de nos jours, a-t-oii dit. Nous souhaitons, en effet, que la Critique naisse de nos jours, et arrive à tous les esprits.

Il est temps d'armer les esprits, au milieu de l'immense mêlée d'ignorance et d'arrogance intellectuelle qui nous enveloppe. In magno inscientiae hellol disait le Livre de la Sagesse ^.

Et ne peut-on pas dire qu'il serait temps aussi

• Sap. XIV, 22.

d'introduire dans l'éducation un élément nouveau, LA CRITIQUE , ct de doiiuer à l'homme qui entre dans la vie quelques principes siu' l'art de discerner et de juger les livres et les doctrines?

Cet élément d'éducation n'est-il pas même le premier de tous, s'il s'agit de l'éducation personnelle que se doivent ceux qui ont reçu d'autrui le bienfait de la première éducation? Ne faut-il pas savoir d'abord s'orienter , sur l'océan , toujours plus orageux, de la pensée du siècle?

La presse est, dans le monde, une force nouvelle. Elle est née il y a trois siècles. Depuis un siècle elle a , pour le moins, centuplé sa puissance. Depuis un demi-siècle, la liberté d'imprimer tout est établie par toute la terre. A peu près tous les hommes savent lire, et, en même temps, presque aucun homme n'est en état de juger ce qu'il lit. ÎSul ne sait se défendre contre aucun livre. Dans la classe moyenne des esprits, chacun se laisse former en peu de temps, parfois en quelques jours, à l'image du journal qui lui vient. Ce qui est écrit est écrit, ce qui est imprimé gouverne. Les masses sont absolument écrasées et broyées par l'irrésistible puissance de la presse quotidienne. Les esprits les plus cultivés euxmêmes ne savent pas assez se défendre. J'ai vu de

' grandes intelligences absolument trompées par les écrits les plus absurdes.

Qui peut, sous l'énorme et croissante quantité de matière imprimée, conserver l'attention, la lucidité, la liberté, le mouvement propre ? L'esprit parmi nous est perdu , sa liberté individuelle est détruite , l'individu pensant demeure absorbé dans la masse, si de saines, régulières, vigoureuses habitudes de critique ne viennent apprendre à chaque esprit à se défendre et à se dégager. Tout homme libre, autrefois , portait l'épée. Cela redevient nécessaire, si l'on veut qu'il y ait parmi nous des esprits libres.

Mais il ne s'agit pas seulement de critique défensive personnelle ; il faut, de plus, la critique publiée, et poursuivie contradictoi rement : la polémique.

N'est-il donc pas possible que la polémique devienne quelque jour moins aveugle? Peut-on vivre toujours dans cette tempête de cris confus, dans cette mêlée de colères et de haines, et de coups portés au hasard, dont aucun ne décide rien, et où chacun se croit vainqueur tant qu'il continue à crier ?

C'est en donnant à tous les esprits cultivés , s'il se peut, quelques principes et quelques habitudes

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