CHAPITRE II
Il y a des Sophistes. Il n'y en a pas eu toujours. Il n'y en aura pas toujours. Il y en a aujourd'hui parmi nous.
Je vais mettre les faits sous les yeux du lecteur, après avoir donné d'abord, en peu de mots et d'après les anciens, la définition classique du Sophiste. Nous verrons sa filiation et sa description générale, qu'il s'agira de vérifier par les faits et les textes contemporains.
Les Sophistes grecs, on le sait , prétendaient soutenir à la fois, sur toute question , le pour et le contre, et particulièrement cette assertion contradictoire : que l'être et le néant sont la même chose.
D'ordinaire on suppose que ce défi porté au
sens commun n'était qu'un jeu ou un travail de mercenaires , plaidant pour toutes les causes. C'est une erreur. Il y avait là , du moins chez quelques-uns, une prétention philosophique. Et c'est pourquoi Platon et Aristote n'ont cessé de combattre cette école de l'absurde.
Aristote les caractérise en disant qu'ils soutiennent, en logique, l'identité des contraires (xxvavTia) et des contradictoires (àvTi'^acei;) ^ ; et, dans l'ordre réel, l'identité de tous les êtres; en sorte que, d'après leurs principes, « un homme, un mur, « une galère et un Dieu, seraient même chose ^.»
Platon définit le sophiste, celui qui pose la contradiction par système (àvavTio-oioloyi/.-/;) ^, et qui affii'me absolument que, dans le même sens et sous le même rapport , Wiiitre est le mc'ine, et que le même Q?,l Vaulre; que, par exemple, Yctre et le néant sont même chose.
Aristote et Platon ont traité cette secte avec le plus profond mépris, mais ils ont pris la peine de la poursuivre à fond jusque dans sa raison d'être. Par des chefs-d'œuvre d'analyse, ils en ont démontré les causes, et ils en ont mis à nu les raci-
< Met. III (IV) 5. — » Met. III (IV) 4. « x.al rrjTÔv î<r:%\ y.aî av- « 6;co— c; /.al 6;b; /.ai TOtripr,?. »
3 Le Sophiste. Lisez la dernière page de ce dialogue.
ET LA CRITIQUE. là
nés dans les replis de la pensée malade des esprits retournés, dit Platon, de la lumière vers les ténèbres. Or qui ne sait que de nos jours, au commencement de notre siècle, un Allemand, Hegel , a dit en parlant des Sophistes grecs : « Il n'y a « pas une seule de leurs propositions que je n'ad- « mette dans ma logique. » Ce sophiste est l'auteur d'un système que lui même a nommé le système de V identité, et qui consiste à soutenir, dans l'ordre réel, l'identité de tous les êtres, et, dans l'ordre logique, l'identité des contraires et des contradictoires.
Or Hegel est le père des Sophistes français contemporains que je veux faire connaître. Il est bien entendu qu'à peu près aucun d'eux ne s'avoue disciple de Hegel; quelques-uns même le réfutent avec force ; tous cependant sont pénétrés de sa doctrine, et ceux-là même qui la réfutent en admettent les principes, tout en les repoussant.
J'appelle Sophiste quiconque détruit, en théorie et en pratique, l'axiome premier de la raison, hors duquel on ne peut ni penser ni parler, savoir : qu'on ne peut affirmer et nier en même