CHAPITRE I
Assurément, nous ne prétendons pas écrire un livre didactique, ni un traité proprement dit de critique ou de polémique. Nous voulons cependant offrir à nos lecteurs une sorte de Manuel de critique, un livre qui, dans les questions de religion et de philosophie, suffise, en ce moment, aux esprits attentifs, pour se défendre dans la mêlée des livres, et s'orienter dans le dédale des contradictions.
Par tout ce qui précède, nous avons démontré, par de surabondants exemples, ce qu'en pratique
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LA CRITIQUK
à peu près personne ne suppose, à savoir qu un texte imprimé est souvent absolument faux, et qu'il y a des livres, écrits par des hommes de bonne foi, dont presque toutes les pages sont chargées de faux matériels.
Que sera-ce s'il y a des livres de mauvaise foi !
et il y en a !
Il y a donc beaucoup de textes imprimés qui, pris
en eux-mêmes, que l'auteur soit ou ne soit pas sincère, sont des pièges pour l'inattention ; des textes qui trompent et mentent, et qui imposent à la mémoire le faux, non le faux contestable, mais le faux pur et manifeste. Et il est évident que le nombre des livres qui foulent aux pieds les faits, la raison et la vérité, augmente dans une grande proportion, à mesure que la masse imprimée s'appesantit sur nous, et que l'attention fatiguée se relâche. On lit plus vite, et l'on écrit plus vite. Aujourd'hui, disait un homme d'esprit : « la lec- « ture est une sensation. » Beaucoup d'écrivairis savent cela, et ils en profitent.
Donc il est nécessaire toujours, et aujourd'hui plus que jamais, que tout esprit soit armé d'attention, et que la Critique naisse et se popularise.
En outre, nous avons montré que notre époque, en particulier, est caractérisée, dans l'ordre
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intellectuel, par l'existence d'un phénomène trèsrare , lequel ne s'était pas reproduit dans le monde depuis Gorgias, savoir : l'existence d'une école sophistique, dans le sens propre de ce mot. Nous avons affirmé et montré sans ironie ni exa^ération, parlant scientifiquement et précisément, qu'ici l'observateur a sous les yeux un monstre intellectuel. Les textes , manifestement monstrueux, sont entre les mains du lecteur. Ils forment à la fin de ce volume une sorte de caco<>raphie philosophique, qu'il est du plus haut intérêt de travailler avec le plus grand soin et de vérifier de ses yeux. Ces textes soutiennent en principe que, dans la sphère de la raison, on peut affirmer et nier en même temps la même chose, dans le même sens et sous le même rapport. Ils disent cela en théorie, et puis ils le font en pratique. Ils pratiquent la contradiction absolue. En sorte que, pour croire à l'existence d'un aussi étrange phénomène, il ne suffit pas d'avoir les textes sous la main, il faut les relire très-souvent, les travailler avec précision, savoir par cœur les termes mêmes, et retrouver à chaque nouvelle vérification, avec un étonnement toujours nouveau, cet incroyable flagrant défit d'absolue et irréductible contradiction, vraie négation de la pensée, de la parole et
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de la raison. J'ai constaté, en outre, que cette école est animée, dans plusieurs de ses membres, du plus ardent, du plus aveugle esprit de secte. Ils affirment qu'ils apportent au monde l'esprit nouveau et la logique nouvelle. Us annoncent qu Aristote et Platon , Descartes et Leibnitz , 'et tous ceux qui les suivent, sont le passé de l'esprit humain, et qu'eux-mêmes, eux seuls, sont le présent et l'avenir. Ils déclarent qu'ils apportent non-seulement la logique nouvelle, mais aussi le principe nouveau de l'histoire, de la philosophie et de la science, et qu'ils ne discuteront plus avec ceux qui refusent encore d'admettre ce principe. Us se flattent même d'avoir «fondé... un nouvel idéal de moralité. » Cette secte d'athées et de sophistes était donc l'objet principal qtie ce manuel de critique devait analyser et discuter. Nous l'avons fait dans le plus grand détail, et, nous osons le dire, avec une clarté telle, vu le mérite et la clarté des faits, qu'assurément tout esprit attentif, après la lecture travaillée des pages, véritablement surprenantes, que nous citons, est éclairé pour toute sa vie sur l'existence, la nature, la valeur de la secte. Nous croyons même, par les exemples d'analyse que nous avons donnés, avoir enseigné à plusieurs l'art d'étudier
et de vérifier les textes, en leur appliquant la critique qui a pour essence l'attention.
Mais ce n'est là que la première partie de notre tâche. Il ne suffit pas de montrer, en quelque sorte par le dehors, que les Sophistes attaquent dans son essence même la raison, et se trouvent écrasés par elle. Il faut voir l'intérieur des questions, et montrer comment l'entreprise des Sophistes consolide tout. Il faut voir comment leurs efforts suffisent à la ruine de leur cause, et quelles splendides lumières leurs colères repoussées apportent à la science et à la foi du genre humain. En religion et en philosophie, ils attaquent les deux grands objets : en philosophie, Dieu; en religion , Dieu et le Christ. Or nous voyons que, voulant détruire Dieu , ils détruisent la raison , essentiellement et nécessairement; et que, voulant détruire le Christ, ils détruisent, avec la raison, le fond de foi naturelle nécessaire à tout homme venant en ce monde. Ils sont pour nous ce que furent les sophistes pour Aristote et pour Platon. Ils sont lobstacle sur lequel notre siècle doit s'appuyer pour s'élancer plus loin. Ils sont en quelque sorte la ôarrc que l'esprit humain doit franchir pour entrer enfin dans le port d'un grand siècle philosophique et religieux.
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C'est là ce que nous voulons essayer de faire entrevoir au lecteur. Notre critique, de négative et contenticuse qxi'elle était dans ce qui précède, devient ici positive et affirmative. Nous avions en vue les Sophistes d'abord, puis les vérités qu'ils attaquent. Ici nous regardons directement les vérités, et indirectement, s'il y a lieu, les Sophistes qui les attaquent.
Si la première partie de ce travail peut apprendre aux esprits attentifs à se défendre et à se dégager dans la mêlée actuelle des livres, je voudrais^que cette seconde partie pût leur apprendre, dans ce labyrinthe de doctrines, à s'orienter en religion et en philosophie.
Où sommes-nous? Vers quel point marchonsnous? Qu'est-ce qui est certain? Qu'est-ce qui est et subsiste dans les faits, dans la science, dans l'àme de l'homme, dans l'esprit humain, dans la pensée contemporaine, au sujet de la religion et de 11 philosophie ? Tout étant critiqué tant qu'on voudra, qu'est-ce qui reste?
Et d'abord, n'abusons pas du mot critique. La critique n'est pas, que je sache, une faculté nou-
velle de l'esprit humain, ni une science ou ini art nouveau. Ce n'est pas ce cjne pourrait être * en chimie un réactif pUis énergique venant transformer l'analyse. La critique, nous l'avons montré, n'est pas autre chose que ceci : la raison faisant attention et se décidant à jnger. Ciilique est le mot grec qui veut dire jugement. Cela bien entendu , il est pourtant utile d'introduire aujourd'hui ce mot, et d'en faire sonner tout le sens. 11 nous rappelle la nécessité de juger, de discerner, de sép:\rer le vrai du faux, de nous défier à propos, de nous défendre contre le mensonge et l'erreur, mais aussi d'adhérer d'autant plus fortement à la vérité dégagée, à la claire et certaine lumière séparée des ténèbres.
Voici donc ce que disent aujourd'hui, en ce milieu du dix-neuvième siècle, la science et la raison sur les deux grands sujets qui sont le fond de la philosophie et de la religion , Dieu et le Christ. Nos adversaires, sur ces questions, répètent à chaque instant ces mots: « La science dit... la «raison montre... la critique établit... » Mais ils le disent à partir d'un système particulier, d'une science nouvelle et d'une logique nouvelle, et d'une raison nouvelle, découverte il y a cinquante ans, dont l'absurdité radicale est absolument dé-
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montrée. INous, nous parlons au nom de la raison universelle, telle que le genre humain Ta toujours possédée, au nom de la philosophie de tous les temps, tant ancienne que moderne ; nous parlons, non pas au nom d'une science particulière, mais au nom de la science d'ensemble, comparée en tous sens, et composée de tous les rayons de lumière qui sont dans le monde aujourd'hui. Voyons donc ce que dit aujourd'hui la science sur ces deux grands sujets, Dieu et le Christ, philosophie et religion, ou plutôt sur cet unique objet universel : Dieu, et l'incarnation de Dieu : la science de Dieu, la science du Christ. Parlons d'abord de la science de Dieu.
Quant à la science de Dieu, voici un premier résultat de la véritable critique, résultat tout récent et vraiment décisif, qui, à lui seul, pourrait suffire au jugement de la première question.
C'est la démonstration de l'existence de Dieu par Vafjsurde, Or une démonstration par l'absurde suffit. Ce qu'elle démontre rigoureusement est démontré.
Et ici la démonstration esta la fois rationnelle et expérimentale.
Rationnelle, car si Dieu n'existe pas, il s'ensuit, comme le soutiennent aujourd'hui les Sophistes, qu'il n'existe, dans l'ensemble des choses, rien d'absolu ni de permanent. Tout est relatif : tout coule, tout passe et se transforme; le vrai, le beau, le juste ne sont pas, mais se font perpétuellement. Rien n'est absolument. Les choses sont et elles ne sont pas. Être, ou n'être pas, c'est même chose. Etre et néant sont identiques. Tout être est identique à son non-étre, et toute affirmative identique à sa négation, et jamais une assertion n'est plus vraie que son opposée ; tous les contraires et les contradictoires sont identiques. Or ceci est la propre formule de l'absurde, et la destruction même de la raison. Donc, si Dieu n'existe pas, la raison est détruite, l'absurde est vrai.
Voilà la démonstration rationnelle, par l'absurde, de l'existence de Dieu.
Mais je n'attache pas la moindre importance à cette forme de la démonstration , et cela parce qu'aujourd'hui personne n'est en état de suivre un raisonnement. Personne, dis-je, ne peut suivre une déduction abstraite, et surtout personne ne le veut.
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Mais voici le même raisonnement sous forme concrète, historique, expérimentale, et sous cette forme il est, et paraît, décisif.
Premier fait. Les Sophistes grecs, soutenaient l'identité des contraires et des contradictoires, et particulièrement l'identité de Tétre et du néant.
Second fait. Aristote répondait : Pour faire tomber ces identités, il suffit de démontrer l'existence d'une substance immuable.
Donc, d'après Aristote, l'affirmation de l'existence de Dieu fait tomber ces absurdités, et la négation de Ijieu les produit.
Troisième fait. Les Sophistes, après deux mille ans, reparaissent aujourd'hui, nullement comme copistes des Grecs, mais avec évidente originalité. Or, par la force de la raison, la même erreur reproduit les mêmes conséquences. Parmi les Sophistes modernes, les uns commencent par poser l'athéisme, et ils en déduisent l'identité des contraires et des contradictoires, c'est à-dire l'absurde lui-même. Les autres commencent par poser l'identité des contradictoires, et ils en déduisent l'athéisme. Donc, par le fait, ces doctrines se tiennent. L'histoire justifie deux fois l'assertion d' Aristote, et vérifie par l'expérience le raisonnement abstrait par lequel nous avons commencé.
Donc aujourd'hui la critique, appliquée à toute l'histoire de la philosophie depuis un demi-siècle, voit et déclare dans les notions, comme dans les faits, l'identité de l'athéisme et de l'absurdité.
C'est un très-important résultat que Royer- Collard, ce grand esprit, vigoureux et sain, voyait déjà, et qu'il annonçait en ces termes : « La pensée « a maintenant retrouvé, dans les épreuves de u l'analyse, sa sublime origine, la morale son au- « torité, l'homme ses destinées immortelles. L'a- « narchie est vaincue dans l'ordre intellectuel. »
Donc, d'abord, l'existence de Dieu se trouve aujourd'hui démontrée par l'absurde, avec une clarté décisive , que ne pouvait avoir avant ce siècle, sur cette question, cette forme de la démonstration.
Étudions maintenant en elle-même la science de Dieu, telle qu'elle subsiste, et se développe, à travers la critique.
Il y a Dieu, il y a l'homme, et il y a le monde. Voilà ce dont le genre humain, le sens commun, la science et la philosophie se trouvent en possession.
LA CRITIQUK
ET LA SCIENCV: DE DIEU
L'homme et le monde sont sous nos yeux.
Quant à Dieu, le genre humain ne cesse et ne peut pas cesser de le nommer et de le chercher. La religion, c'est la recherche de Dieu. La religion est le fait humain principal, le plus profond et le plus sublime des faits de Tàme et de l'histoire. L'homme suit donc, par le fait, son essentielle et sublime vocation telle que saint Paul la définit : (juœrere Deum : « chercher Dieu. »
Il y a donc, en effet, l'homme et le monde, que nos yeux voient, et que notre raison distingue. Et puis, il y a Dieu que l'esprit voit d'abord dans le grand fait universel de l'existence des religions. La recherche de Dieu en tout temps, en tous lieux, par toutes les races, par tout âge et tout sexe, par toutes les facultés de l'âme humaine, ne peut pas être une tendance vide, un mouvement sans cause. C'est un effet dont la cause est Dieu.
Tel est le témoignage de l'histoire et du sens commun .
Mais que nous donne l'histoire de la Philosophie, prise dans ses traits universels et fondamentaux? Précisément la même réponse.
Si quelque chose est démontré, ou plutôt évident, c'est que toute période philosophique, dans tous les siècles et chez tous les peuples, se compose
invariablement de trois stations principales ou systèmes, dont chacun considère l'un des trois grands objets : le monde sensible, l'esprit humain, Dieu. Mais, parce que chacun des trois adhère toujours exclusivement à son objet, le scepticisme dissout toujours chacun des trois sous les objections des deux autres.
Voilà l'histoire universelle de la philosophie et de ses erreurs, résumée en une thèse unique. Le résumé n'est pas de nous. Nous pouvons le dire admirable de vérité, d'élégance et de simplicité ' .
Qu'en conclure, sinon que la philosophie entière, dans toutes ses périodes , porte ce témoignage, que Dieu, l'homme et le monde, sont les objets qui sont, et que l'esprit humain ne s'arrêtera pas, tant qu'il ne possédera pas la science des trois, et la science comparée des trois : Horum quœ siuit scientiarn vercun, a dit le livre de la Sagesse ^ ?
Remarquez-le, ceci est le résultat expérimental, définitif, de la vie de l'esprit humain , depuis le commencement du monde. Quelle critique va renverser cela? Aucune assurément. Et nul n'osera
* Voyez V Histoire générale de la Philosophie (1863), par ;^L Cousio.
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nier, dans aucun de ses termes, l'éclatant et universel témoignage : Dieu, l'homme, le monde.
Voilà du moins ce qui est acquis aujourd'hui. C'est un progrès. Aujourd'hui, nulle doctrine ne peut plus accepter ces mots : athéisme, idéalisme^ matérialisme, c'est à-dire suppression de Dieu, de Tesprit ou de la matière.
Où donc se sépare-t-on ? où commence la difficulté ?
Dans l'interprétation des termes.
Oui, certes, il y a Dieu, l'homme et le monde. Mais qu'est-ce que Dieu, qu'est-ce que l'homme, et qu'est-ce que le monde?
Ici commencent les catastrophes.
Voici d'étranges penseurs qui se demandent si Dieu, l'homme et le monde ne seraient point même chose. Ceci est une attaque au sens commun qui, dans l'esprit qui la commet, vient d'une extrême faiblesse d'intuition, jointe à une logique mutilée. L'absence d'intuition laisse tout au raisonnement. Or, le raisonnement, s'il n'est parfait, est détestable. Voyez l'enfant, ou l'homme enfant, lorsqu'ils commencent à raisonner. Si l'esprit qui se livre à la logique pure n'a pas toute la logique, la logique entière et parfiiite, il est perdu. Or qui ne sait que le vice originel de la pensée humaine, la
ET LA SCIENCE DE DIEU
pente facile et la voie large, consiste à se reposer tout d'abord dans une fausse unité, dans une trompeuse simplicité; à s'enfermer dans la déduction, à s'endormir dans le principe d'identité? IN'est-ce pas là la cause des erreurs, et de tous les systèmes exclusifs, qui tous, par cela qu'ils sont exclusifs, sont f[iux? Le monisme, mot nouveau, mais utile, est la formule la plus générale, et la plus naturelle de l'erreur.
Voilà ce qu'a fait Spinosa. Les ignorants s'écrient : Spinosa est un grand logicien. En aucune sorte. Spinosa est un logicien mutilé. Des deux parties de la logique il n'en a qu'une ; des deux mouvements de la raison il n'en exerce qu'un. Spinosa est un déducteur; un cyclope laborieux, mais qui n'a qu'un œil.
Il déduisait, déduisait, déduisait.
Toujours déduire! Cela suppose ce qu'il eût fallu démontrer, savoir : que tout est identique. Alors, en effet, la raison n'aurait qu'un seul mouvement, la marche dans l'identité ; et la logique n'aurait qu'une tâche unique, la déduction. Mais si tout n'est pas identique, s'il y a, dans les choses, diversité réelle, il faut à la raison deux mou-
vements, ou procédés, dans sa marche à travers les choses : selon qu elle passe d'identités en identités, ou bien de différences en différences; selon qu elle va du même au même, ou bien du même
au différent.
Et c'est pourquoi, précisément, la raison a ces deux procédés connus de toute antiquité, la deductioîi et V induction, selon qu'elle passe d'un point à l'autre par voie de moyen ternie^ ou bien sans înojen terme, comme le dit Aristote ; par voie à! identité, ou bien par voie de transcendance.
Qui ne sait combien il est difficile à l'esprit qui raisonne de sortir de l'identité? On le sent expérimentalement par la difficulté des transitions réelles dans le style et dans la parole. Il faut une sorte de mouvement original et créateur, une donnée nouvelle, un élan, pour sortir du développement, defamplification. Il faut une intervention objective expérimentale. L'âme peu vivante, endormie, enfermée en elle-même, purement ratiocinatrice, n'a jamais de motif pour sortir de l'inertie des déductions. N'est-ce pas là ce qu'on pourrait appeler, avec Leibnitz , le sophisme de la raison paresseuse? Un corps une fois poussé, lorsque rien n'intervient, va toujours en ligne droite, sans jamais modifier ni sa ligne ni sa vi-
ET LA SCIENCE DE DIEU
tesse. Et c'est ce qu'on appelle l'/z/é'/f/V matérielle. Or qu'est-ce qu'un esprit qui se fait inerte à plaisir, pour rester dans Tidentité?
Voilà la cause du panthéisme, et du monisme: faiblesse, paresse et inertie, subjectivité pure, expérimentation insuffisante, objectivité nulle, séparation d'avec les sources du mouvement.
Voilà d'abord qui n'est pas favorable à l'hypothèse de l'identité des trois objets de la pensée. Mais voici qui est décisif contre cette hypothèse.
La question est celle-ci : N'y a-t-il donc, dans la nature des choses, qu'identité , ou bien y a-t-il aussi différence radicale ?
Leibniz n'a-t-il pas raison de poser ce principe fondamental de logique et de métaphysique : « il y a, entre les vérités, deux rapports possibles : ou bien elles se ramènent par l'analyse à l'identité, ou elles ne peuvent s'y ramener ? »
Leibniz a certainement raison, et en donne une preuve décisive. Ceux qui relèguent Leibniz dans le passé et dans l'ancien régime mental, devraient par le travail et l'attention, et la recherche des
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LA CRITIQUt:
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sources qui leur sont inconnues, se rendre capa-
blés de le comprendre.
Il y a, dit Leibniz, des notions ou des vérités, diverses en apparence, que l'analyse peut ramener à Fidentité. Et il y en a d'autres, diverses en apparence et en réalité, qu'aucune analyse ne peut ramener à l'identité.
En voici la démonstration rigoureuse. C'est que, dans l'ordre abstrait, absolu et géométrique, il y a des notions, grandeurs ou formes, qu'aucune analyse ne peut ramener à l'identité, et que, de plus, l'analyse démontre directement n'y jamais pouvoir être ramenées. C'est ce qu'on nomme les incommensurables . Il y a des grandeurs, quantités, formes ou notions, incommensurables entre elles. En voici trois exemples : ce sont les notions géométriques que voici \fini et infini ; diamètre et circonférence ; diagonale et côté du carré. Il y a des courbes qui, comparées à des lignes droites, ont une commune mesure. Il y a des courbes qui, comparées à des lignes droites, n'ont pas de commune mesure. H y a des courbes qui, comparées entre elles, ou des lignes droites qui, comparées entre elles, n'ont pas de commune mesure. Il y en a qui, comparées entre elles, droites ou courbes, ont une commune mesure. L'analyse tantôt
ramène à ndentité, tantôt n'y saurait ramener.
Donc il est démontré, il est de certitude proprement dite et absolue, qu'il y a, dans l'ordre abstrait et absolu, deux espèces de rapports entre les vérités ou les idées : les vérités ou les idées, comparées entre elles, sont tantôt réductibles, tantôt irréductibles à l'identité. C'est pour cela précisément que la raison a ses deux mouvements ou procédés : (Iccluction, induction; marche par voie d'identité, marche par voie de transcendance.
Donc la logique purement déductive est fausse et mutilée.
Donc on ne peut poser en hypothèse l'identité de tout, puisqu'on a contre soi la constitution même de la raison, et la nature essentielle des notions et rapports, dans l'ordre abstrait et absolu.
Les panthéistes et les hommes de l'identité auraient donc d'abord à démontrer, je dis à démontrer rigoureusement, cette thèse bizarre, que, si dans l'ordre abstrait et idéal il y a deux espèces de rapports entre les vérités, il n'en est pas de même dans l'ordre concret; que là il n'y a point «l'étres, point dénatures irréductibles à l'identité; que tous les êtres, toutes les natures, toutes lel substances, par l'analyse poussée à bout, sont réductibles à l'idenlité.
A-t-on essayé cette démonstration, et peut-on Fessa ver ? Peut-on dire un seul mot en faveur de cette thèse étrange, surtout quand on a contre soi récrasant témoignage du sens commun, et le témoignage absolu des vérités idéales et abstraites, et la constitution de la raison, laquelle, dans Tordre abstrait et absolu , aurait l'usage de ses deux mouvements, de ses deux procédés, et qui, dans l'ordre réel, n'en aurait plus l'usage, et n'aurait plus qu'un bras, qu'un œil, qu'une aile, en un mot qu'une demi-logique ?
Et c'est vous qui soutenez que tout réel est idéal, et que tout idéal est réel! S'il en est ainsi, j'ai directement démontré le contraire de la thèse que vous êtes en demeure de prouver. Si le réel est le calque de l'idéal, alors il y a aussi dans le réel comme dans l'idéal, tantôt identité, et tantôt différence; en d'autres termes, les différences sont tantôt réductibles, tantôt irréductibles à l'iJenlité.
Or je prie mes lecteurs de remarquer que ceci est une démonstration, et j'ajoute, une démonstration claire; et je demande dans quel livre et dans quel chapitre les Sophistes, depuis cinquante ans, ont fait , sur ces questions , une démonstration claire. Je consens même qu'elle soit obscure. S'il en existe une, qu'on la cite.
i:t la science de dieu.
De bonne foi, voilà la vérité, voilà le sens commun, et voilà la vraie science.
Les choses sont telles que le dit Pascal, lorsqu'il parle de la distinction absolue des trois mondes, et de leur incommensurabilité, il les déclare séparés de nature , et par une distance infinie.
Ecoutez ce génie complet, aussi puissant d'uituition que de logique, écoutez-le : voici qu'il pose la différence irréductible et radicale, ou la différence infinie, entre les trois mondes : Dieu, les esprits et les corps.
« La distance infinie des corps aux esprits, « figure la distance infiniment plus infinie des ic esprits, » au monde supérieur qui est Dieu.
« De tous les corps ensemble, on ne saurait ti- « rer la moindre pensée. Cela est impossible, et « d'un autre ordre. Tous les corps et tous les este prits ensemble ne sauraient produire \\\\ mou- « vement de vraie et divine charité. Cela est im- « possible et d'un autre ordre. »
Et n'est-ce pas là le résumé de toute la métaphysique d'Aristote ?
« 11 y a trois substances, deux naturelles, l'autre immuable. »
Et n'est-ce pas là aussi le sens de la première
LA CRITIQUE ET LA SCIENCE DE DIEU
parole biblique. « Au commencement Dieu créa « le cîel et la terre? )^ Au commencement Dieu créa l'esprit et la matière^ dit le quatrième concile de ï/atran.