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Les Souliers de l'abbé Maury

ciemanaoit ses gens qui n arriyoïenr point* te comte lui offre sa voiture , il l’aCcepte*. Où va ^ Monsieur , dit le cocher ! — à riiôtel’-* Monsieur, quelle rue ? quel hôtel ? --Je vous avertirai quand yous serez devant.

Ces mots , quel hôtel , avoient pique J. F. Maury. Chemin faisant , il sonçe aux moyens d’acheter une maison & de 1 intituler : hôtel Maury . Cependant certains retours sur lui-même viennent le troubler.

Arrive , non pas à f hôtel Maury , ce n’étoit encore qu’un château en Espagne $ il recommande à ses gens de le laisser seul , sans même donner le feins d’attiser son feu. . Il paroît , comme on va le voir , que ces retours de J. F. Maury étoient salutaires.

Tout-à-coup , il s’écrie , « ô mon pere ., Jacquess Mau?y , quand, émerveillé de mon génie naissant , vous me conduisiez hors clu Comtat ( Avignon , lieu de la naissance de J. F. Maury) avec notre maître d’école qui yous enivroit d’espérances , vous

Tenez- vous de cette auberge , dans le premier village de France * où nous mangions ensemble une dernière omelette , où vous me chaussiez cette paire de souliers qu& vous avez faits vous-même , ( le pere de J. F. Maury est cordonnier , d’autres disent savetier à Avignon) dont la solidité faisoit l’admiration de toute la famille 6c qui m’auroit mené jusqu’au bout du monde (Extrait des révolutions de France, 6c d® Brabant N°. 10 , pag. 4% & 44° •

Il n’étoit pas tard. Ûii annonce à J. F . Wlâujy , un ecclésiastique , véritablement pieùx , son ami. Nos amis ne nous ressemblent pas toujours. Aux premiers mots de la conversation ,. celui-ci est tout surpris , édifié d’un changement heureux dans J. F. M aury. L’occasion d’une pareille conversion n’est pas à négliger. Il la saisit.

O J. F. Maury ! de l’anti-chambre où j’attendois quelqu’un pour me faire annoncer chez toi , je n?ai rien perdu de ton monologue vraiment édifiant. Pardonne â l’exliortation religieuse 6c amicale qu’il m’a suggéré.

Oui , /. F. Maury , ton pere se souvient cle ces bons 6c gros souliers de sa façon. /Ceux qui t’ont, vu arriver à Paris avec cette chaussure simple 6c solide s’en souviennent aussi. Toi seul l’avois trop longte ms oubliée. Ton pere, armé du mémorable tirepied ( î ) , aurôit donc eu raison

fi] Voyez l’estampe à la tête clu IN{Q, io des rév«îutimis de France 6c de Brabant.

3e t’adresser , en se préparant à te fustiger > ces paroles menaçantes : Infâîiie aristocrate' tu renies le tiers -état(\ J ! Et

toi , humblement agenouillé devant le président de l’auguste assemblée , que ton insolence (2) a outragée , n’aurois-tupas dû recevoir, avec une sincère résignation, la trop douce punition f 3) qui te fut infligée ? Peux- tu te dissimuler que c’est l’oubli des derniers souliers que t’avois fait lui-même ton bon pere noré ï

Tune les as plus, J. F. Maury, ces souliers précieux , gages de la tendresse paternelle , symbole de l’humilité chrétienne 8c ecclésiastique ? Ils ne pouvoient , à la vérité , te servir toujours ; mais ne falloit-ii les garder que pour la commodité de tes larges pieds >? Combien de motifs puissans de louables dévoient te porter à en conserver jusqu’aux derniers restes.

Relis , si toutefois tu l’a lue précédemment , la vie de nos plus grands saints , de nos plus saintes femmes ; ils gardoient bien quelque chose de plus triste que des

C 1 ] Voyez l'inscription de l’estampe.

[2] Allusion à la séance du 22 Janvier* pendant laquelle J. F. Maury manqua de respect à l’assemblée nationale.

(3} Plusieurs députés avoient demandé à grands cris que J. F. Maury fut chassé de l’assemblée. Grâces k l’opposition de quelques malheureux de sa clique infernale , on décida seulement qu’il seroit censuré &que sa censure seroit portée sur le procès verbal. Le surlendemain , il entendit à la barre la lecture de so& décret , qui lui fut faite par le président.

Jacques Maury qui t a desho-

vîeiïx Soidiérs. Une tête de mort ne les eF~‘ frayoit point. Ils ne voy oient en elle quun exemple frappant du néant des grandeurs humaines , 6c de l’état dans lequel ils tomberoient un jour. Encore ne pouvoient - ils espérer qu’après leur mort leurs têtes décharnées seroient lavées-, blanchies de employées au digne usage de la piété contemplative. Vois le chartreux -, le trapiste , les religieux 6c religieuses, le laïque , la pieuse , tous, les yeux fixés sur cette image salutaire de l’une des quatre fins . de l’homme , se confondent matin 6c soir dans le recueillement d’une sainte méditation.

Tu sais , ou tu ne sais pas , J. F. M aziry , le cérémonial de l’exaltation de^ notre saint pere le pape , ce, jour qui , pnnr une arne mondaine , seroit un jour de triomphe, ne doit être pour le vicaire de J. C. qu’un jour d’abaissement 6c de confusion devant la majesté suprême du Très-Haut.

On fait asseoir le .saint - pere sur une chaise percée , pour lui rappeler que son corps deviendra aussi puant que les sales excrém eus qu’il renferme pendant sa vie y la religion veut que , par cette image sensible , le serviteur des serviteurs apprenne à purifier son ame préférablement à son corps.

Puis on brûle des étoupes devant le nouveau pape0 en lui disant à haute 6c intelligible voix sic transit gloria mundi , ainsi

passe

la gloire du inonde .

Et cêtte cérémonie annuelle de T église , qui suit pnniédiatement le mardi de nos

baccanales , est-elle moins utile ? en faisant avec une pincée de cendre un sign croix sur le front des fidèles ; le prêtre orononce ces paroles de deuil & dliu™ lité : memento homo quia pulvis es & in pulverem reverteris . O homme ,. souvienstoi que tu es poussière & que 'tu retourneras en poussière .

On ne peut disconvenir que tout cela n’a rien de gai, mais la religion n’est point une affaire de gâité } mais l’homme estil né pour la gaité? ce n’est pas sans raison que l’un de nos plus grands poetès s’est écrie dans le transport d’un saint enthousiasme ;

Que l’homme est bien durant sa vie,

Un parfait miroir de douleur !

O j. f. Maurj , tu vas m’alléguer qu’accoutumé depuis long-tems à ne te reposer que sur des objets de lûxe , de vanité , peut-être de volupté , à ne chérir que les trésors , que les joies de la terre , il t’en coûte de passer rapidement a la contemplation de pareilles images ; mais le joug du seigneur est doux & léger.

Dieu n’exige point que tout le monde se fasse , pour le servir , une rude & prompte violence : il veut qu’oiî amène par dégrés le pécheur , à la conversion ; il dispose tout avec doucëur , en daignant s’accorder à notre* foiblésse. Aussi , n’estce point une tête de mort que j’aurois voulu te faire contempler. Aussi , h’aurois - je point voulu te faire asseoir publiquement sur une chaise percée comme le saint-pere.

ni brûler devant toi des étoupes , comme le saint-jour de l’exaltation du St. P. La providence t’offroit un objet de contemplation ins fastidieux de peut - être aussi utile pour toi que les têtes de mort , la cliaîse percée , les etoupes de la cendre. Que ne gardois-tu les derniers souliers que Pavois faits de chaussés lui-même ton bonhomme de pere , Jacques M aury l

Ces souliers t’eussent rappelé le néant de ton origine ; dans le cuir auparavant corrompu de infect qui les compose , n’auroistu pas remarqué le germe corrompu qui te forma , de la tache originelle que nous apportons tous en naissant ? comme la tête de mort , leur dessèchement de leur délabrement eût été au moins une foible image de ce que ton cadavre osseux deviendra un jour .

Je conviens avec toi , J. F. Maury , que tu n’as quitté ces souliers d’heureuse mémoire , qu’au moment où ils te refusoient absolument le service. Sans doute , ils étoient troués , déchirés , de faïsoient eau de toutes parts. Je sais que tu lés as porté dans ce triste état , même assez long-tems , faute de pouvoir t’en procurer d’autres $ mais, encore une fois , il falloit les garder , non par re co n noiss ance seulement de leur service $ mais par respect pour ton cher père y Jacques M au?y , qui les avoit travaillés avec soin de ses propres; mains y mais pour entretenir dans ton amé , en les voyant sans cesse, les' sentimens de le souvenir de ton premier état. Sentimens de modestie , d’hude patience ? de résignation 5 sou-

milité

venir de la pauvreté qui ajoute au bonheur de la richesse , & apprend à n’en faire qu’un bon usage. Comme la chaise percée , iist’aur oient rappelé le souvenir de l’ordure qui salissait tes larges pieds , lorsque tu portois encore ces souliers délabrés ; au lieu de ces pantoufles cardinales, dont je vois tes larges pieds parés tous les matins , tu te serois fait un devoir de les chausser , sur-tout dans les matinées délicieuses où tu donnes ces déjeuners charmans anx petits maîtres, aux petites maitresses de ta société. Du moins on eût quelquefois loué en toi l’honnête simplicité originelle.

Qu’il eût été glorieux pour J. F» Mau? ry y de montrer , sans rougir <Sc sans affectation ces pauvres souliers en disant à l’aimable compagnie : tel que vous me voyez , Messieurs 5c Mesdames , je me prive de belles pantoufles pour avoir le plaisir d’acheter à un pauvre une paire de sabots toutes les fois qu’il en a besoin. Les souliers qui me servent aujourd’hui de pantoufles , sont précisément les derniers que mon cher père Jacques Maury m’a faits 5c chaussés lui-même. Je les garde par respect pour ce digne père , 5c par plusieurs autres *mo tifs aussi louables qu’utiles à mon salut. En me rappelant ce que j’ai été , ils m’apprennent à ne point m’enorgueillir de ce que je suis maintenant.

Le saint père ne s’assied sur la chaise percée que dans le plus beau moment de sa vie , 5c dans la plus solemnelle cérémonie. Tu n’aurois porté , J. F, M.aurv ,

tes pauvres souliers que chez toi , dans quelques circonstances ou il est bon cle montrer l’hu milité cle son état ; l’instant d’après, tu les aurois quitté, de crainte d’en" user trop tôt les derniers restes , 6c iis subsister oient encore , ces souliers mémorables.

Leur dessèchement 6c leur délabrement , outre qu’ils t’auroient représenté ^ comme je viens de le dire , ce que cléviendra ton cadavre osseux , lorsque ton âme sera séparée de ton corps, éussent encore figuré à tes yeux la sécheresse des étoupes* , 6c de leur dessèchement : bientôt ton souvenir eût . atteint l’idée de la cendre ou jjoussière , dans laquelle ton misérable corps doit un jour se résoudre.' i

Ces souliers , ô J. FV Maury ! ô mon cher ami ! Fournissent une grande matière a réflexions. J’en ai pris le texte de mon exhortation ; tu me l’as toi-même suggéré ; ils seront celui' clés suivantes que je me propose de te faire.

Il est tard ; le moment de coucher approche. J’ai lieu cl*

esperer que tu vas t endormir dans mes salutaires réflexions , 6c que ton revèil sera celui de la plus sincère contrition , & cle la ferme résolution de renoncer à satan , à ses pompés 6c à ses œuvres , dans laquelle doit vivre 6c mourir le vrai chrétien. Ainsi soit-iL

De l’imprimerie de JEAN BART

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