‹ Les souliers de Sterne: récits et tableaux de voyageChapitre 16 sur 19 · I.C Voltairien · texte numérisé non relu

I.C Voltairien

Le voltairien. — Hum I vous ne m'aviez pas prévenu qu'il y avait tant de prêtres dans ce pays là.

Moi. — Qu'est-ce que cela vous fait ?

Le voltairien. — Vous savez que je ne poux pas sentir ces oiseaux. C'est plus fort que moi. — Allons , bon I un capucin qui vient à droite. Prenons vite à gauche.

Moi. — Mais cela nous dérange de notre itinéraire.

Le yoltairien. — Oh I un simple crochet.

Moi. — Voilà cinq ou six crochets que vous nous faites faire. Je ne reconnais plus mon chemin.

Le voltairien. — Pourquoi diable aussi pleutil des calotins ? Cela m'enrage de voir ces fainéants en robe noire 1 Est-ce que tous ces bras ne seraient pas mieux employés à cultiver la terre, je vous le demande?

Moi. — On a écrit sur ce sujet.

Le voltairien. — Vous ne savez que railler, vous. Vous êtes bien heureux. (Tressaillant,) Un autre maintenant! Là-bas, en face de nous. Qu'est-ce que c'est que celui-là? un carme ou un cordelier ?

Moi. — Un dominicain.

Le VOLTAIRIEN. — Comme il ferait un beau carabinier I Retournons sur nos pas.

Moi. — Ah non! cette fois; noni non!

Le VOLTAIRIEN. — Alors je vais l'exorciser avec quatre vers de la Pucelle.

Moi. — Voyons, Chagornac, ne nous compromettez pas.

Le voltairien. — Au moii\s, avez vous un

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morceau de fer sur vous , une clef , n'importe quoi? Fouillez dans vos poches, fouillez promptement ; le voilà qui approche.

Moi. — Je n*ai que ma lime à ongles.

Le voltairien. — Donnez. Il ne faut jamais manquer de toucher un morceau de fer lorsqu'un curé passe auprès dé vous ; cela éloigne le mauvais sort.

Moi. — Ah ! enfin, voici la cathédrale !

Le voltairien, bondissant. — Est-ce que vous allez entrer là-dedans?

Moi. — Puisque nous avons fait le voyage tout exprès. . . Et vous ?

Le voltairien. — Moi 1 mettre le pied dans le temple de la superstition et du fanatisme ! Jamais !

Moi. — On ne vous force pas à vous confesser; vous regarderez les vitraux.

Le voltairien. — Jamais 1 Je vous attendrai dehors, en fumant un cigare.

39â LES SOULIERS DE STERNE

QOATRIÊME VARIÉTÉ

L'Amoureux.

L'amoureux. — Avez-vous vu? avez vous vu?

Moi. — Quoi?

Lamoureux. — Comme elle a retourné la tête.

Moi. — C'est tout naturel, puisque nous sommes des étrangers.

L'amoureux. — Quels cheveux ! quelle taille î Il faut que je la revoie. Marchez toujours ; je suis leste; je vous rattraperai. (// s'échappe,)

Moi. — Eh bien 1 il se sauve çncore ? Comme c'est agréable I Nous avons passé hier toute notre soirée à sa recherche.

L'amoureux , revenant. — Ah 1 mes amis I divine 1 incomparable I Qu'on a raison de dire que les Andalouses sont les plus jolies femmes de l'Espagne ! Elle est entrée dans une maison

de la rue Asdrubal, mais auparavant elle m'a lancé un regard... >h I je reviendrai par ici I Moi. — Quand? Nous repartons demain.

L*AMOUREUx. — Eh bien I l'été prochain, ou Tautre; mais je reviendrai certainement.

Moi. — En attendant, h&tons le pas; Theure nous talonne.

L'amoureux. — Oui, marchons, je le veux bien.

Moi. — A qui envoies tu comme cela des baisers ?

L'amoureux. — A cette petite marchande d'œillets. Elle est délicieuse, n'est-ce pas ? Tiens, elle rit. Bonjour, mademoiselle t Laisse-moi lui parler.

Moi. — Tu ne sais pas l'espagnol.

L amoureux. — Voilà ce qui te trompe. Dans tous les pays où je vais, ma première affaire est d'apprendre les quelques mots qui constituent une déclaration à une femme.

Moi. — Rien que cela ?

L'amoureux. — C'est le fond de la langue, comme dirait Beaumarchais.

Moi. — Dépêchons-nous, linguiste; prends notre bras.

L'amoureux. — Vous êtes, Paul et toi, deux

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vrais glaçons. A quoi vous sert de voyager, si vous ne faites pas attention aux femmes?

Moi. — Mous y faisons attention, mais nous ne regardons pas qu'elles.

L'AMoxmEUx. — C'est pourtant ce qu'il y a de plus intéressant au monde. Moi, je l'avoue, je -voyage avec mon cœur.

Moi. — Ton cœur l ton cœurl

L'amoureux. — Plaisantez tant que vous voudrez, je... Àhl (// tombe en arrêt.)

Moi. — Qu'as -tu à nous serrer si fort le coude?

L'amoureux. — Là, à cette fenêtre... quelle ravissante jeune fille I Uner tête de vierge I

Moi. — Une tête, oui.

L'amoureux. — Je vous jute qu'elle m'a fait signe; je l'ai bien vu. Mes amis, je ne vous demande que dix minutes, pas davantage. Le temps de monter chez elle, de me jeter à ses genoux et de redescendre.

Moi. — Tu es fou I nous ne te l&chons pas I

L'amoureux. — Mes amis ! mes amis t (// parvient à se dégager.) Je vous rejoins à l'hôtel...

Moi. — C'est joli !

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