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Les soupers du directoire

Vers le milieu du mois de septembre, à six heures du soir, il y avait joyeuse compagnie au rez-de-chaussée de l'hôtel de Vitry, situé rue du Faubourg-Saint- Honoré. L'hôtel avait été vendu depuis près de quinze jours, par la voie des enchères publiques, comme propriété nationale, ou, si l'on veut, comme bien d'émigré. Quinze jours avaient suffi au nouvel acquéreur pour rendre à cette maison son luxe et son élégance primitifs, par une restauration aussi splendide qu'intelligente. Qui était cet heureux propriétaire de fraîche date? Les échos du jardin et de l'hôtel nous l'apprendront bientôt.

C tE9 SOUPERS DU DIRECTOIRE.

Dans un grand salon, dont les fenêtres s'ouvraient sur le perron dominant le jardin, une table ovale d'acajou massif était somptueusement couverte de porcelaine, de cristaux et d'argenterie. Là se dressaient des pyramides de quartiers d'oranges glacés; ici s'élevait l'élégante spirale d'un de ces gâteaux montés, épingles de pistaches, et nommés gâteaux de Savoie; çà et là des corbeilles du plus beau sèvres étalaient les couleurs veloutées de ces pêches dont les contours onduleux donnèrent à Vénus la charmante idée de les comparer à ses beautés divines; des assiettes de confitures solides encadraient le service; des bouteilles de vin de Champagne plongeaient dans la glace de leur rafraîchissoir d'argent; mille délicatesses et mille fleurs égayaient les yeux et l'odorat; mais au centre de cette table si somptueuse et si bien ordonnée s'élevait, rose et blanche, comme un monument triomphal, une bombe glacée; telle était l'idée mère, tel était le prétexte charmant de cette collation offerte par une jeune femme à se? amis, jeunes, vieux et entre deux âges. Or, cette femme était Coraly.

Oui, Coraly avait acheté, à beaux deniers comptants, cette demeure aristocratique. Et pourquoi non? Est-ce que les Amours et les bergères des dessus de porte et des cartouches pouvaient réclamer contre tant de grâces et de beauté? Est-ce que cet ingrat capitaine Raymond avait le droit de se plaindre, lui dont on payait la maison cent cinquante mille francs, puisque, k aucun prix, on n'avait pu gagner son cœur? Non certainement, Coraly était dans son droit; je dirai même qu'elle était dans la plénitude de toutes les convenances.

Or, le jour dont il est ici question, el'e inaugurait

son nouveau logis par une collation délicate, offerte k ses intimes, au nombre desquelss'étaient glissés quelques personnages officiels, grâce au citoyen directeur Barras qui prenait l'habitude depuis quelque temps d'envelopper les affaires dans les plaisirs. D'autres font souvent l'inver.-e. J'ignore quel est le meilleur système. Dans tous les cas, puissions-nous revenir un peu en France aux affaires de nos plaisirs; l'État n'en irait peut-être pas plus mal, puisque le plaisir des affaires l'a souvent mené Dieu sait où.

La collation, ou, comme on disait alors, le goûter. avait été sinon fort gaie, du moins fort long. On avait bu et mangé comme si on ne devait plus vivre que de sucre et de liqueurs; mais la bombe glacée restait encore là intacte et resplendissante. Les convives, selon l'usage à pareils repas, mangeaient debout, ou bien assis dans toutes les régions du salon et du jardin C'était un charmant sans-fagon. Chacun venait se pourvoir et reprenait ensuite sa liberté. Cependant Coraly annonça l'ouverture de la bombe, et pour cela elle choisit l'intonation la plus harmonieuse de sa voix. Les convives arrivèrent deux par deux, quatre par quatre, autour de la table. La maîtresse du logis, belle comme nous la connaissons, et gracieuse comme nous nous la figurons, s'était armée d'une grande cuiller de vermeil, presque plate ei tranchante. Son bras blanc et potelé porta un coup formidable au flanc du globe de glace, et de cette blessure profonde coula un ruisseau (ï'ambroisie.

-r- Admirable! s'écria un général. Quel coup de pointe!

-^Mademoiselle, reprit un poëte, rappelle merveilleusement une de cesjeunes druidesses qui tranchaient le sui sacré.

8 LES SOrPERS DC DIRECTOIRE.

— Non, dit un membre de l'Inslilut, mademoiselle est Hébé...

— Servant les dieux, ajouta Coraly en offrant des tranches de la bombe à quelques hauts personnages politiques.

— Et servie par eux, mademoiselle, répliqua Barras toujours épris quand même.

— Bravo! et bravo! répétèrent en chœur quelques courtisans, car il y en avait alors et beaucoup.

La bombe était a la fraise et au citron; elle venait du Palais ci-devant Royal, où le citoyen de Foy avait établi le meilleur café de Paris. Elle reçut les éloges les plus mérités de la part des gourmets les plus renommés de lépoque. Il y avait là surtout un ci-devant chevalier d'Aigrefeuille, dont l'opinion, en fait dart culinaire, avait déjà force de loi. D'Aigrefeuille préludait, sous le Directoire, à ses triomphes de l'empire, à la table archigastronomique de l'archichancelier Cambacérès.

Mais aux délices de la collation devaient s'allier les délices de l'harmonie, et la harpe de Coraly était là dans un angle du salon rayonnant de ses dorures. Garât était de toutes les fêtes, il aval' été prié; et, bien qu'il eût déclaré vingt fois qu'il avait, ce jour-là, des chats dans la gorge, Garât, malgré lui, se livrait, dans de fréquents aparté, aux élans lyriques de ces roulades qui ravissaient tous les cœurs. Coraly alla se placer devant sa harpe; on fit cercle autour d'elle, et Garât, comme un brillant papillon attiré par la lumière, ne résista point à 1 attraction. Debout à côté de la belle nymphe, il saisit le ton du thème que la harpe chantait, et se mit à improviser, non pas une cantate, ni une romance, ni un grand air, mais un je

ne sais quoi harmonieux, impétueux, doux, extravagant et sublime, qui ressemblait à tout et à rien, et qui, ne disant rien, disait tout, avec des tra la la et des lii-e lati la pour paroles.

Nous nous éloignerons un moment des groupes enthousiastes du grand salon pour rejoindre dans le jardin deux hommes qui causaient très-sérieusement. Sous les feuillages des tilleuls, le directeur Gohier se promenait côte k côte avec son collègue Moulins, et lui montrait un carré de papier, ou plutôt un petit carré de parchemin, sur lequel deux ou trois lignes étaient tracées par une main inconnue.

— Mais qui donc vous a remis cela? demandait Moulins.

— Je vous répète, reprenait Gohier, que ce billet s'est trouvé dans mon assiette au milieu des deux cuillerées de bombe à la glace que m'a servies Coraly. La pauvre petite ne s'est pas seulement doutée de ce qu'elle me donnait Ta, car j'ai observé son visage, après avoir trouvé le billet; ce visage était d'une admirable sérénité, comme toujours.

— Les femmes ont un art de dissimulation poussé si loin! ajoutait Moulins.

— Non, vous dis-je, c'est impossible. D'ailleurs, réfléchissez un peu, mon cher collègue. En admettant que Coraly ait un commencement de passion pour cet officier qui nous a échappé, grâce à elle ( vous savez, l'émissaire de Bonaparte), pouvez-vous supposer que Coraly ait pris soin justement de dénoncer au Directoire, par un billet anonyme, le grand secret du général en chef de l'armée d'Egypte? Allons donc! c'est de toute impossibilité. Ensuite, ce carré de parchemin écrit était fourré dans la bombe g);>cée, ve-

nant d'un café; il était donc bien aventuré là dedans, et pouvait tomber au hasard dans l'assiette du premier venu invité à ce goûler. Réfléchissez.

— C'est ce que je fais, pardieu! mon cher ami. Vrai! je m'y perds. Voyons, relisons le billet.

Gohier déplia de nouveau le précieux parchemin que la glace au citron et à la fraise avait rendu humide, sans cependant en altérer l'écriture, et il lut ces mot-, non sans avoir regardé auparavant de droite et de gauche autour de lui :

« Le général en chef Bonaparte met à la voile et quitte 1 Egypte pour revenir en France à la fin du mois d'août. Il emmène avec lui Berthier, Marmont, Murât, Lannes, Andréossy, Monge, Bertholet, etc. »

— Et nous voilà au milieu de septembre! dit Moulins.

— Précisément!

— C est-'a-dire que depuis quinze jours Bonaparte est en mer, et que même, si la traversée a été bonne, il débarque en ce moment sur le territoire de la république.

— Comme vous le dites très-bien, cher ami.

— Tandis que nous sommes ici, nous. les directeurs, mangeant des glaces du café de Fuy, et nous pâmant d'aise aux roulades de cet impertinent roucouleur coiffé à la muscade.

— On ne saurait parler plus judicieusement, mon cher Moulins, répliqua le directeur Gohier en repliant le billet qu'il mit dans sa poche.

— Eh bien?... dit Moulins en s'arrêtant tout court.

— Eh bien, cher collègue?... reprit Gohier en se campant devant lui les bras croisés,

— Votre avis est que?...

LES SOrPERS DC DIRECTOIRE. 11

— Et votre opinion se borne à?...

— Vous croyez que dans ce moment critique le parti le plus sage, le plus énergique est de?...

— Et vous pensez, reprit k son tour Gohier, que puisqu'il y a péril pour la sûreté de l'État, et surtout du Directoire, vous pensez, dis-je...

— Je ne pense à rien du tout, cher ami, riposta Moulins, et j'attends votre avis.

— C'est précisémentce que j'allais vous demander, mon collègue, reprit Gohier; votre avis...

— Je n'en ai pas dans ce moment-ci.

— Ni moi non plus. Salut et fraternité!

— Un moment, Gohier, reprit l'autre. Dans ces cas-là on appelle un tiers.

— Et qui? Barras...

— Bah! il est ivre d'amour, de bombe et d'harmonie.

— Sieyès n'est pas ici, non plus que Roger-Ducos par conséquent, ajouta Moulins. Voulez-vous le citoyen Talleyrand?

— Pourquoi pas? dit Gohier. Au fait, le ministre des relations extérieures doit savoir quelque chose de l'extérieur. Je vais le chercher.

— Vous savez que monseigneur l'évéque est boiteux, reprit Moulins, et qu'une fois dans un fauteuil il en sort difficilement.

— Eh bien! dit Gohier, suivez-moi. Il est assis précisément près du perron sous la plinthe de la fenêtre et tournant un peu le dos à la compagnie. En montant les deux marches, nous arriverons jusqu'à son fauteuil sans être vus de tous ces mélomanes qui se pâment dans l'intérieur dû salon. Ainsi placés, nous aurons l'oreille droite de Tallevrand.

12 LES SOIPERS Dr DIRECTOIRE.

— Tandis que son oreille gauche écoutera Garât, ajouta Moulins,

Le plan était bon. Il fut suivi de point en point. Le directeur Gohier s'approcha le premier du citoyen Talleyrand, Moulins le suivait. Placés ainsi sur l'escalier du perron et touchant presque le fauteuil du personnage, ils ressemblaient assez bien à deux écoliers cherchant à entraîner dans une conspiration contre le robin de la classe un écolier plus habile qu'eux.

— Citoyen Talleyrand, dit Gohier à demi-voix, nous avons à vous parler.

M. de Talleyrand, prince de Péri.ïord, sans détourner sa noble tête poudrée à frimas et sans relever même ses paupières prudentes qui voilaient presque toujours le regard le plus fin, M. de Talleyrand se contenta de plonger deux doigts dans sa tabatière d'or et de répondre à ceux qui lui parlaient derrière son fauteuil :

— Vous en avez le droit, citoyens directeurs.

— C'est Moulins et moi, citoyen.

— Je le sais bien, dit l'imperturbable personnage.

— Mais vous ne nous avez même pas aperçus, citoyen ministre.

— Cela ne prouverait pas que je ne vous aie pas très-bien reconnus, citoyens.

— Diable! vous avez donc des yeux derrière la tête?

— Est ce là ce que vous avez k me dire, citoyens directeurs?

— Pas précisément, reprit Gohier. Il s'agit d'un avis important qui vient de nous parvenir. Bonaparte a quitté l'Egypte depuis quinze jours...

— Encore pour la Syrie? demanda l'immobile personnage.

— Eh! non, il revient en France. Il est peut-être débarqué dans un de nos ports à l'heure qu'il est.

M. de Talleyrand ne remuait pas plus qu'un dieu Terme regardant éternellement eu face de lui avec ses yeux de marbre.

— Eh bien! citoyen Talleyrand, reprit Gohier, dans ces conjonctures graves quel est votre avis? quel parti prendre? Mais à propos, vous, ministre des relations extérieures, vous devez savoir quelque chose. Avezvous des dépêches?...

— Vous me posez deux questions à la fois, dit le désespérant personnage : celle des dépêches et celle de mon avis. Quelle réponse voulez-vous la première?

— Oh! pardieu, celle que vous voudrez. Le temps presse, citoyen ministre. Votre avis est qu'il faut assembler le Directoire, prévenir le conseil des Anciens et l'assemblée des Cinq-Cents; déclarer Bonaparte traître à la patrie et le mettre hors la loi!

— Et le vôtre? demanda M. de Talleyrand.

— Mon Dieu! le mien est celui-là. Je ne vois rien de mieux à faire, ni Moulins non plus.

— Eh bien! si ce parti-là est le meilleur, dit Talleyrand, vous en trouverez difficilement un autre qui vaille mieux.

— A moins, reprit Gohier, que nous n'ébruitions rien, et que nous voyions venir pour agir selon les circonstances.

— Encore, dit Talleyrand. Cela vous plaît-il mieux?

— Ma foi, je n'en sais rien.

— Comment le saurais-je donc, moi? ajouta M. de

Talleyrand en prenant enfin la prise de tabac qu'il tenait entre deux doigts.

— Citoyen Talleyrand, dit Gohier impatienté, vous êtes désespérant.

— Dites-lui qu'il conspire avec Bonaparte, lui conseilla Moulins à Voix basse. Cela le piquera un peu.

— Citoyen ministre, reprit Gohier, est-ce que vous seriez de connivence avec un traître pour un coup dEtat!

— Si cela était, dit M. de Talleyrand, convenez que je serais le dernier à vous le dire!

— Que le diable l'emporte! ajouta Gohier en regardant Moulins.

— Le diable s'en garderait bien, reprit celui-ci; il serait pipé par lui.

— Enfin, citoyen ministre, dit Gohier revenant k la charge, vos agentsdiplomatiques ne vous instruisent donc de rien?

— Dame! répliqua le prince, ils se renseignent ordinairement de votre police à l'étranger.

—Vous voyez cependant que jesais quelque chose, moi! Tenez, voici un billet important. Lisez.

M. de Talleyrand sans détourner la tète, sans remuer le buste, leva la main au-dessus de son épaule et reçut ainsi le petit parchemin ouvert qu'on lui donnait. Portant le billet à la hauteur des yeux, il le regarda Un moment et le rendit encore par-dessus son épaule. Il n'ajoutait pas un mot.

— Eh bien?... dit Gohier. Vous voyez, la chose est certaine.

— Elle est écrite certainement, réponditTalleyrand, Et comment ce chiffon anonyme vous est-il parvenu?

— Il m'est parvenu ici même, dans le salon, par la bombe...

— Je ne comprends pas du tout, dit le plus flegmatique des hommes d'Etat.

Alors Gohier s'approcha de l'oreille du prince et lui raconta à voix très-basse le fait du billet extraordinaire. Pour toute réponse, M. de Talleyrand fila entre ses lèvres un long éclat de rire. Les deux directeurs, décontenancés et furieux, se replongèrent dans le jardin, sous les tilleuls.

Cependant les chants de Garât et la mélodie de la harpe se livraient un brillant assaut. L'auditoire transporté, enivré, frémissant, se livrait à des trépignements d'enthousiasme. Barras allongeait le» jambes, croisait les mains sur sa poitrine et se laissait ravir dans VEmpyrée. Moulins et Gohier rentrèrent au salon dans ce moment-là, résolus à réveiller le président du Directoire de son extase. Ils prenaient mal leur temps pour une communication importante. Gohier s'approcha le premier et dit un mot à Barras, qui ne l'entendit pas. Moulins, de l'autre côté, répéta à l'oreille du grand mélomane le mot de Gohier. Sourd du côté droit et sourd du côté gauche, Barras écoutait les périls et les aimées dans un mon^Je inconnu. On venait d'allumer le lustre et les candélabres du salon. M. de Talleyrand, toujours assis près de la fenêtre, contemplait les étoiles, ou plutôt suivait sa rêverie au milieu des étoiles.

— Savez-vous aquoi ils ressemblent tous les deux? dit Moulins à Gohier.

— Non, pas encore; à quoi ressemblent-ils?

— A deux larrons qui jouent l'extase, le ravissement, pour endormir les gens avant un mauvais coup,

-— Voici mon avis, c'est d'aller savoir l'avis de

Sieyès et de prendre celui de Roger -Ducosi

— Vous cherchez toujours votre opinion dans la poche des autres, dit Moulins. Mais, soit, sortons et laissons-les tous ici s'endormir chez Circé; ils pour-" ront bien se réveiller avec quatre pattes et une tête bonne k saler.

Sur ce mot-là, les deux braves directeurs se hâtèrent de gagner l'antichambre. Ils montèrent dans la même voiture pour se rendre au palais du Luxembourg. Mais, en homme judicieux, ils ordonnèrent, avant de partir, à un agent qui se trouvait là, d'aller inviter le citoyen de Foy au Palais-National, (i-devant Royal, de se transporter sur-le-champ au secrétariat du Directoire, où il serait attendu et entendu. Le citoyen de Foy était l'auteur, ou censé l'auteur de la bombe glacée; par conséquent, il pouvait donner quelques renseignements au sujet du carré de parchemin niché dans les flancs du globe de sucre à la fraise et au citron.

Il eût été plus simple de commencer par là. Nous ne suivrons pas les deux directeurs effarés au palais du Luxembourg. Nous ne rentrerons pas non plus dans le brillant salon de Coraly, où nous n'entendrions probablement que de l'excellente musique, sans rien apprendre d'important au sujet de la nouvelle donnée par le billet venu par une bombe.

Ajoutons que cette nouvelle du retour inopiné du général en chef de l'armée d'Egypte était pressentie par tout le monde dans ce moment là, et qu'elle devait beaucoup plus effrayer le Directoire qu'elle ne devait l'étonner.

LES SOUPERS Dt DIRECTOIRE. 17

lia leçon d'équttatlon d'un abbé.

Quand le très-honorable citoyen de Foy, accompagné de son glacier en chef, comparut au secrétariat du palais du Luxembourg, il fut interrogé sur le fait du billet anonyme. Pour toute réponse, il se borna à donner fort en détail et avec une parfaite méthode la recette de la bombe glacée. Quant au petit parchemin trouvé dans les Canes de la bombe, le citoyen propriétaire du café de Foy et son glacier chef déclarèrent que cet ingrédient était aussi étranger à la confection d'une glace à la fraise et au citron que cette même glace sucrée pouvait l'être à la confection du parchemin. Le Directoire, très-édifié sur la matière, ne crut pas devoir pousser plus loin ses investigations. M, de Foy et son glacier chef regagnèrent leur domicile.

Le lendemain, entre trois et quatre heures de l'après-midi, dans le bâtiment isolé de l'orangerie du Petit-Luxembourg, un dragon au service de la république sellait et bridait un cheval de manège qu'il venait d'amener en cet endroit par l'allée ayant son entrée à l'ouest de la rue de Vaugirard. Le cavalier était seul, et il avait eu soin de fermer la porte de l'orangerie. Tous les arbres et arbustes composant la serre étaient placés à leur rang respectif dans le jardin, en sorte que le grand bâtiment se trouvait complètement vide. Le terrain y était battu et recouvert dune couche de sable fin. Cette vaste orangerie

devenait ainsi un excellent manège couvert, et à l'abri de tout regard indiscret. Le dragon se nommait FiançoisTranchard; c'était précisément un des deux soldats de cavalerie qui avaient escorté le capitaine Raymond depuis l'Egypte jusqu'à Paris. Tranchard et son camarade Pistoie, il faut le dire en passant, avaient subi bien des interrogatoires de la part de la police depuis la disparition de leur capitaine, si gravement suspect aux yeux du Directoire. Le-> directeurs eux-mêmes, dans l'occasion, n'avaient pas dédaigné de questionner en personne les deux braves militdires au sujet de leur ofiBcier, et même de beaucoup d'officiers, généraux delarmée expéditionnaire. Pistoie et Tranchard s'étaient toujours bornés à faire le plus grand éloge de l'armée en général et du capitaine en particulier. Mais si le directoire n'avait pu obtenir d'eux le- moindre renseignement important, un des membres du Directoire avait jugé que le dragon Tranchard, ou son camarade, pourrait bien lui être utile en particulier. Oui, un des directeurs de la France manquait d un avantage précieux; il ignorait l'art de l'équitation, et il déplorait en cela l'insuffisance de son éducation. Or, ce directeur ( c'est un fait historique) était l'abbé Sieyès lui-même.

Pourquoi le citoyen Sieyès tenait-il tant, à cette époque-là, à savoir monter à cheval? Nous ne pourrions le préciser; mais il est permis démettre une conjecture. Les événements politiques pouvaient amener telle circonstance où il deviendrait indispensable à un homme du pouvoir de se montrer à cheval, non pas sur un champ de bataille, mais dans les rue> de Paris. Barras était fort bon écuyer; c'est un avantage que n'avaient pas ses collègues, et que par con-

séquent un homme prévoyant comme Sieyès ambitionnait.

Cependant quelqu'un vint frapper discrètement à la porte de l'orangerie. Le dragon Tranchard ouvrit; il reconnut son camarade Pistoie.

— Eh bien! dit celui-ci, où en est l'élève? Commence-t-il à comprendre les genoux? A-t-il de l'aplomb? Peut-il tenter démonter le Sauteur?

— Diable! reprit Tranchard; vous allez vite en besogne, camarade. Nous en sommes encore aux secondes démonstrations : la tenue du corps et le jeu des guides.

— Je vois, camarade, ajouta Pistoie, que vous gagnez avec calme vos cinq francs de cachet.

— Il ne faut pas trop pousser un élève, mon cher Pistoie.

— Oui, d'accord; de peur qu'il ne nous pousse trop tôt à lui demandercongé! Bon principe!

— C'est cela Mais, à propos, avez-vous offert vos services aux trois autres directeurs? Ils sont bien Jean- Jean en équitation.

— Refusé, camarade, refusé. Tout le monde n'est pas heureux comme vous. J'ai proposé la chose; on m'a répondu qu'où ne menait pas les affaires de la république à la cravache; ce qui m'a paru passablement pékin...

— Et trivail! ajouta Tranchard, attendu que mon élève a autant d'esprit qu'eux tous, et qu'il ne dédaigne pas le cheval pour cela. Quant au général Barras, inutile, je crois, de lui offrir nos services; il est bon écuyer. Fameux lapin!

— A propos, savez-vous? reprit Pistoie. Ils sont inquiets depuis hier, dit-on, comme des conscrits

atteints de coliques. Votre élève aura aujourd'hui bien de la peine à se tenir en selle! Ce qui les agite, cher ami, c'est un petit vent frais qui souffle de la côte d'Afrique. Ils ont appris par tout le monde que le général en chef doit être parti d'Egypte.

— Sans autorisation du Directoire, répliqua Tranchard, et ne demandant la permission qu'à sa fortune?

— Comme vous dites. Quant à moi, connaissant le caporal, la chose me paraît probable.

— S'il en est ainsi, cher ami, ajouta Tranchard, nous pouvons nous attendre à de fameux grognements. Il y aura du bruit dans Landerneau.

— Voilà peut-être pourquoi votre élève tient tant à savoir monter à cheval, dit Pistoie en souriant sous sa moustache. Il veut probablement commander une charge contre les rebelles, et sabrer Bonaparte. Parole d'honneur, M. Tranchard, vous devriez pousser un peu plus votre abbé, et lui démontrer la chargea fond. Heup! heupi Hourra! bourra! Cela lui servirait. Division, enavant! au galop!...

— Chut! reprit 1 écuyer Tranchard; voici mon élève. Vous pouvez rester à l'exercice. Mais soyez prudent et discret, M. Pistoie. Pas d'allusion ni de calembredaines, et surtout de calembour.

— Suffit, camarade; on aura de la tenue devant la calotte.

La porte fut ouverte, car l'élève arrivait : c'était le directeur Sieyès lui-même en tenue de manège, se rendant à sa leçon d'équitation seul, et après avoir eu soin de passer par la petite avenue, pour ne pas être remarqué. Les deux dragons portèrent la main à la hauteur de l'œil droit, graves

LES SOrPERS DU DIRECTOIRE. 21

et immobiles comme devant un officier général.

— Ah! ah! dit l'abbé, vous êtes deux? C'est votre camarade, n'est-ce pas, Tranchard? Eh bien! soit, d'autant plus que j'ai quelque chose à vous dire à tous deux. Mais voyons; l'exercice, d'abord.

La porte fut soigneusement fermée, et même le dragon Pistoie eut soin d'abattre un des grands stores vitrés qui était resté ouvert. Tout regard profane éiail intercepté.

Le directeur Sieyès portait un costume analogue a la circonstance. Il était vêtu d'un habit couleur gris sombre et à larges boutons d'acier, se boulonnant sur toute la poitrine. Un pli blanc et circulaire bordait le haut de sa cravate de soie noire. Les manchettes se rabattaient sur les poignets des manches. La culotte de Casimir noisette collait sur les formes, et venait se perdre, aux genoux, dans des bottes molles, ditesàl'écuyère; un chapeau rond, gansé d'un large ruban de passementerie, coiffait cette tète altière, légèrement poudrée d'iris. Labbé portait des gants de peau de daim. Il reçut une forte cravache des mains du dragon et posa le pied sur un vase brisé afin de chausser léperon; opération qui fut faite lestement par les soins du camarade Pistoie.

On amena le cheval : c'était un normand assezplacide, mais qui ne manquait ni de vigueur ni de distinction; il venait dun manège voisin; il était sellé à la française; selle de peau couleur chamois, posée sur un tapis carré de velours cramoisi, bordé d'un gylon d'argent. Tranchard mit les brides dans la main gauche de l'abbé; il lui offrit l'étrier, que le directeur chaussa d'assez belle grâceen s'élançant à cheval avec un certain effort.

22 LES SOrPERS DV DIRECTOIRt.

— Pas mal! dit Tranchard. De l'aisance, point de roideur : soyons assis, s'il vous plaît, et non perché. Fendons-nous, fendons-nous encore, cit -yen directeur. A cheval, voyez-vous, l'ouverture du compas n'est jamais assez profonde; je voudrais vous voir fendu du menton au talon.

— Merci, camarade, reprit l'abbé en prenant son aplomb sur la peau de la selle. En fait d'envergure, je ne donnerai jamais que ce que j'ai. La plus belle fille du monde...

— Ah! citoyen directeur, ajouta l'égrillard Pistoie, si encore elles donnaient tout ce quelles ont!

— Silence! dit Tranchard en se plaçant au centre du manège. Je recommande à l'élève, ajouta-t-il, de rendre la main au départ, et de n'attaquer le cheval que par la pression des genoux. Le coup d'éperon nest jamais admis au manège; c'est une brutalité inutile. L'éperon ne doit se révéler que dans l'action d'une charge au galop, et encore si le cheval manque de cœur. Attention au ventre, citoyen, ne le rentrez pas comme un fantassin dans le rang; cambrez légèrement les reins. Cherchez la perpendiculaire de l'occiput au fondement, mais sans roideur, avec flexibilité et douceur; que les épaules tombent un peu, la poitrine haute, la tête droite et le regard à dix pas devant soi, filant entre les oreilles du cheval; les bras souples, élastiques, et sans rentrer trop les coudes; la main tenant la bride à cinq pouces du pommeau de la selle; les genoux rentrés, la jambe libre, citoyen; le talon bas et la pointe du pied regardan' l'épaule du cheval. Vous m'avez compris parfaitement. Vous n'avez qu'à retentir cela. Garde à vous, escadron! au pas ordinaire, marrrrrche!

LES SOIPERS DL DIRECTOIRI;. ii.»

L'élève était plein de bonne volonté; il obéit au commandement avec la docilité d'un soldat. Le cheval, trè-bien dressé du reste, prit le pas et commença sa promenade circulaire autour de l'orangerie. Non, l'abbé ne manquait pas d'une certaine grâce; il y avait chez lui beaucoup d'inexpérience dans cet exercice si nouveau pour un penseur et un homme d'État; mais il y avait chez lui, d'un autre côté, une certaine fierté qui suppléait à la perfection de la méthode. Le camarade Pistoie, placé au centre du manège, salua de la main l'écuyer Tranchard.

— Parole d'honneur, diî-il, je vous en fais mes compliments; il monte comme un cardinal.

— Citoyen directeur, reprit Tranchard que le succès animait, attention au commandement. Escadron, au trot!

Le cheval partit un peu vivement. L'élève, probablement, avait piqué le flanc de sa monture d'un coup d'éperon peu orthodoxe. Tranchard rougit d'impatience jusqu'au blanc des yeux; mais le camarade Pistoie apaisa cette légitime indignation par une parole de conciliation.

— Je crois, dit-il, que les branches des éperons de l'élève sont un peu longues.

— Vous avez raison, camarade, reprit le dragon Tranchard, car il n'est pas possible que le citoyen directeur, qui a tant de goût, ait donné un coup de botte dans le flanc du cheval pour prendre le trot.

Cependant, le directeur continuait sa course circulaire, mais avec des soubresauts peu honorables pour le professeur, et peu agréables pour lui-même.

— Comment diable vous arrangez-vous donc, citoyen directeur, s'écria Tranchard, pour piler du poivre de la sorte?

24 tES SOUPERS nv directoire.

— Ma foi, répondit l'élève, toujours trottant et sautillant de plus en plus, je ne reconnais pas ce cheval. Hier encore il avait l'allure dune douceur charmante.

— C'est pourtant le même cheval, citoyen directeur; il faut que vous ayez plus de roideur dans les membres. Posez, posez donc sur la selle, ventrebleu!

— C'est très-facile à dire, camarade; je voudrais vous y voir; cette selle est une raquette.

— Diyble! dit Pistoie sous sa moustache, le Directoire saute terriblement!

— Eh! mais, camarade, reprit Tabbé, très-compromis sur ce cheval qui s'animait d'une façon inquiétante; camarade, savez-vous que le drôle résiste à la bride et s'échauffe horriblement?

— Avez-vous peur qu'il ne s'emporte ici? demanda Tranchard. Voyons, arrêtez-moi ça!

-:— Impossible, cher ami! dit l'abbé dont le cheval partait au galop, et commençait même k ruer dans sa course.

— Halte! halte! s'écria Tranchard.

Mais le galop devenait plus rapide, et même désordonné, à tel point que l'abbé, perdant l'étrier et l'aplomb, fut obligé de s'accrocher à la crinière, le corps doublé et les genoux remontant, comme un jockey au moment d'être lancé dans l'espace par un cheval rétif.

— Oh! ceci devient sérieux! dit Tranchard.

— Très-sérieux, camarade, criait l'abbé. Arrêtez, arrêtez ce cheval!...

Les deux dragons s'élancèrent en môme temps, et ils parvinrent à saisir les brides; mais au moment où Itt cheval se sentait pris, il détacha une ruade si

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furieuse, et sauta d'un si énergique coup de reins, que l'élève, désarçonné, fila par-dessus l'encolure et alla mesurer le sable de toute sa longueur, à six pas en avant.

La scène était aussi déplorable que grotesque et imprévue. Les deux militaires, bien que très-affairés à maîtriser le cheval qui passait de la colère à la frénésie, entendirent avec ébahissement un grand éclat de rire partant d'un angle de l'orangerie, mais d'un point élevé.

Le citoyen directeur, fort moulu de sa chute, se relevait tristement et péniblement, aidé par le camarade Pistoie, tandis que Tranchard en venait à la cravache pour dompter le cheval; tout moyen calmant était devenu inutile. La vigueur du dragon et l'autorité du fouet finirent par intimider le normand qui, en vérité, était étrangement sorti de son caractère ce jour-la. Assis sur un tronçon de colonne dans un coin de la serre, l'abbé s'essuyait le front, desserrait sa cravate et déboutonnait son habit. Pistoie, un mouchoir a la main, époussetait le sable des vêtements du directeur tombé si cruellement. Quant à Tranchard, toujours sûr du bon goût et des principes de sou élève, il cherchait ailleurs la cause de la surexcitation extraordinaire du cheval. L'éclat de rire lavait surpris, indigné, mais aussi presque éclairé.

— Il faut, se disait-il, qu'on ait touché à ce cheval! Sacredié! si je découvrais le gredin qui...

— Vous dites que... camarade? reprit l'abbé toujours assis et moulu.

Je dis, citoyen directeur, que j'irai au fond des choses, moi.' et j'arriverai à saisir la vérité, fût-elle nichée...

En prononçant ces paroles d'un ton menaçant, Tranchard avait dessanglé le cheval et il jetait la selle sur le sable pour s'assurer si les reins ou le garrot du normand n'était pas blessé. Il ne découvrit rien d'anormal. Passant a 1 inspection de la bride, il trouva tout parfaitement en ordre. Le cheval s'était calmé, il était possible de pousser très-loin 1 examen. Tranchard, en homme d'expérience, Tranchard, esprit instinctif, jeta un coup d'oeil défiant sur la croupe du cheval.

— Voyons, dit il, je parie que la cause est là. Oh! par exemple, si je la découvre... Mordieul quelle infamie!

Tranchard avait saisi la queue du cheval et il en relevait le fouet avec énergie. Son œil vif et scrutateur examina le nerf 'a sa naissance et en dessous; il n'y avait là aucune lésion. Mais le regard pénétra plus avant, et ce fut alors que l'on découvrit la cause mystérieuse de la surexcitation du normand : une fève de gingembre était traîtreusement nichée dans cette partie du train de derrière que l'art vétérinaire nommerait crûment, mais que la bienséance nous défend de nommer ici. Une fève de gingembre! c'est-à-dire poivre et piment en pilule! Le normand avait reçu cela, dune main occulte et hardie, cinq minutes avant de quitter l'écurie pour être amené au manège. Or. tout écuyer sait fort bien que les marchands de chevaux, voulant donner une ardeur factice aux natures apathiques dont ils veulent se débarrasser, se servent de cet affreux stratagème pour tromper les chalands. Le cheval le plus placide muni d'une fève de gingembre, au bout de dix minutes, et surtout par l'effet de la chaleur de l'exercice, devient

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d'abord d'une gaieté folle et passe peu à peu k un emportement frénétique. Cependant cet état de fièvre se calme à mesure que la fève perd sa première saveur acre et mordante par l'effet de l'humidité de la région où elle est placée.

Oui, Tranchard vit la fève, et il la dénicha avec une rare hardiesse et une adresse incomparable.

— Venez, Pistoie! s'écria-t-il.

Le camarade accourut, il vit de ses yeux la baie que lui présentaient les deux doigts de Tranchard; en homme d'expérience il reconnut bien vite le corps du délit. Son indignation fut égale à celle de son brave camarade.

— Et cet éclat de rire parti de là-haut, au moment delà chute de l'élève? dit Tranchard.

— Oui, camarade, répliqua Pistoie; la muraille a ri, c'est incontestable, à moins qu'il n'y ait là-haut quelque lucarne cachée.

— Il y en a une, camarade, reprit Tranchard, et la preuve, la voici.

Ramassant alors un petit caillou qui se trouvait sur le sable, le dragon visa si juste et si lestement que la pierre lancée alla frapper droit sous la corniche de la voûte, près d'un angle, et qu'elle cassa une vitre dont les éclats tombèrent au pied du mur.

— Qu'est-ce donc que cela? demanda le directeur en venant à eux. On m'avait assuré que cette orangerie n'avait que ces grandes fenêtres de façade. Il y avait donc là-haut une lucarne?

— Oui, citoyen directeur, répondit Pistoie; un petit judas, comme on dit, et qui se cachait délicatement pour vous regarder manéger, tout à son aise, en tapinois, comme un pciil indiscret.

28 LES SOUPERS Dl DIRECTOIRE.

— Dites comme un scélérat! répliqua Tranchard, car je ne doute nullement que ce judas n'ait gagné quelqu'un pour glisser la fève de gingembre où vous savez.

— Or, ça! mais, reprit l'abbé, il me serait difficile de vous comprendre...

— Citoyen directeur, dit TrancBard, ceci nous regarde personnellement, et nous saurons donner une leçon à qui de droit. Quant à vous, citoyen élève, vous n'avez qu'à recevoir les plus grands éloges de notre part. Votre cheval était mauvais par une cause accidentelle; maisvous avez fait preuve du plus grand sang-froid et de la plus rare intrépidité Je dirai même que, grâce à votre tenue et à vos principes, vous avez résisé jusqu'à la fin.

— Non pas! non pas! ajouta l'abbé, arrêtez-vous là, camarade, je n'ai pas tenu du tout. IMais puisqu'il y a une cause accidentelle, le principe est sauvé, et l'honneur aussi. Adieu et à demain! Voici mes remerclments. Tâchez que le normand soit mieux élevé, ou réformez-le.

A ces derniers mots, il glissa dans la main de Tranchard un beau louis d'or en indiquant par un regard intelligent que le camarade Pistoie devait avoir sa part du gâteau, ce qui fut compris à merveille. Le directeur s'éloigna lentement; sa chute n'avait eu aucun résultat sérieux, mais elle l'avait un peu ému et moulu légèrement. Quant à la découverte de la lucarne, il s'en préoccupait beaucoup... et cependant il ignorait qu'un éclat de rire avait salué sa chute.

Les deux dragons emmenèrent le normand, trèsdécidés à dissimuler et à ruser jusqu'au moment où ils découvriraient l'auteur de cette infamie au gin-

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gembre, selon leur expression. Pistoie voulait bien que ce fût une espièglerie de mauvais goût dont il fallait tirer une fière réparation; mais Tranchard soutenait que c'était une lâcheté criminelle et dont il fallait tirer vengeance.

— Ah! si le normand pouvait parler! s'écriait le sérieux dragon en caressant le museau du cheval.

Malheureusement le normand ne parlait pas. Nos deux camarades, tout en cheminant côte à côte et menant le cheval en laisse, en furent donc réduits à de simples conjectures. Du reste, pour se donner plus de lucidité dans l'esprit, ils s'invitèrent mutuellement à souper, grâce au louis d'or du charmant élève.

E,a table d'hôte.

Les membres du Directoire s'étaient réunis ex traordinairemenl, et les ministres avaient été appelés au conseil dont les délibérations s'étaient prolongées fort avant dans la nuit. La situation était grave. Le départ de Bonaparte de l'Egypte, sans autorisation du gouvernement de la république, était un fait, sinon avéré et officiellement annoncé, du moins aux trois quarts prouvé et, par conséquent, accepté comme certain. Chose étrange et très-effrayante, c'est que l'opinion publique ne se soulevait pas contre cette témérité criminelle du général en chef de l'armée expéditionnaire. Bien mieux, la nouvelle du retour de Bonaparte produisait dans Paris une animation qui ressemblait beaucoup h de la joie. Une espérance

même perçait à travers cette émotion publique : cette espérance était vague, n'indiquait rien de bien déterminé ni de prochain, mais elle ressemblait beaucoup à une adhésion donnée d avance à un changement. En face de pareilles considérations, le conseil avait dû délibérer avec une extrême circonspection. Les cinq directeurs, fort embarrassés, avaient voulu d'abord faire de l'énergie, et leur première résolution avait été d'expédier un mandat d'arrêt contre le général déserteur, de faire saisir sa personne et de le traduire devant un conseil de guerre. Deux ministres dont on attendait l'avis avec anxiété se prononcèrent vertement contre ce projet et prouvèrent qu'en arrêtant Bonaparte on renversait tout simplement le Directoire, attendu que la population parisienne briserait en un jour un gouvernement hostile à l'opinion publique, à l'enthousiasme du moment. Quel parti restait à prendre? Tenter une guerre civile? Envoyer des régiments commandés par Bernadotte, Moreau, .lourdan et autres contre les régiments qui se déclareraient pour le jeune général à son débarquement en France? Mais alors, c'était ouvrir la frontière à l'étranger; c'était dire à l'Angleterre et au duc de Brunswick : « Nous nous battons entre nous, entrez. » D'un autre côté, fallait-il laisser arriver à Paris le vainqueur des Pyramides, l'homme du destin, le sultan du feu qui, de son divan du Caire, s'écriait en . parlant des gouvernants de la république française : « Les misérables! quont-ils fait de mon armée d'Italie? Qu'ont-ils fait de la France que j'avais relevée aux yeux du monde? » Fallait-il donc laisser revenir à Paris un pareil homme, le laisser s'établir paisiblement au milieu de ses partisans et recevoir des bom-

mages publics? Mais alors c'était décréter la chute du Directoire et livrer la république à un dictateur!

Les perplexités des citoyens directeurs étaient grandes on le voit. Quel parti prendre et quel parti ne pas prendre? On discuta jusqu'à deux heures du matin, et quand tous les avis eurent été pesés à leur juste valeur, on se décida pour celui qui offrait seul quelque chance de succès : celui d'attendre les événements.

Le conseil se sépara; chacun des membres du gouvernement regagna son logis, emportant avec lui une résolution bien prise et bien cachée, celle d'agir pour son propre compte et dans son intérêt personnel, selon l'occasion. Cependant le conseil avait été unanime sur un point; le ministre de la police devait surveiller avec la plus grande vigilance les menées des conspirateurs.

C'était vague, mais chaque directeur avait sa police particulière, et alors la police générale voyait sa besogne se simplifier beaucoup; seulement il lui restait, dans ce cas-là, à surveiller les diverses polices particulières.C'est précisément ce qu'elle faisait, ainsi que nous le verrons probablement par la suite de ce récit.

Notre lecteur se souvient, nous l'espérons, de l'auberge du Faisan, ci-devant royal, située dans la grande rue de la ville de Tours, où nous avons eu l'occasion de rencontrer le capitaine Raymond, arrivant de Paris en compagnie de son bon cheval de guerre Sultan.

Par une fraîche soirée du mois de septembre, k ce même hôtel du Faisan, jadis royal, une chaise de poste entrait dans la cour de l'auberge. Un jeune

52 LES SOrPERS Dl DIRECTOIRK,

homme fort leste descendait de voilure et demandait un appartement; son doniestique payait le postillon et déchargeait Jes bagages. Lhôlelier, très-ému de l'arrivée de ce charmant voyageur, se hâtait de mettre à sa disposition un joli salon et une chambre à coucher donnant sur la rue. Le voyageur paraissait âgé de vingt-deux ans tout au plus; il appartenait évidemment à cette nouvelle aristocratie de lélégance et du goût qui, seule alors, florissaiten France. Le voyageur était un muscadin et l'un des merveilleux de 1 espèce. Nous ferons grâce à nos lecteurs de la description du costume du bel inconnu, ayant grande hâte de reprendre le fil des événements de notre histoire.

— Monsieur sonpera-t-il dans son appartement? demanda l'aubergiste.

— Oui, mon cher ami, reprit effrontément le voyageur, à moins que vous n'ayez bonne compagnie à table dhôte.

Cette impertinence aurait pu révolter l'hôtelier, elle le charma; et reprenant avec un sourire obséquieux :

— Si monsieur voulait s'assurer par lui-même de la bonne compagnie de ma table dhôte. il y serait reçu avec tous les égards qui lui sont dus...

— Je le crois pardieu bien! mon ami, riposta lestement linconnu en sallongeaut sur un canapé dont il caressait les coussins de velours avec ses bottes, les plus jolies bottes du monde, cela est vrai.

— Alors nous aurons l'honneur de compter sur monsieur?

— Comptez, comptez, mon cher; quant à moi, je ne compte sur rien du tout, pas même sur votre souper qui doit être détestable.

LES SOUPERS DC BraECTOIHE. S3

— On est heureux de recevoir des voyageurs de distinction comme monsieur, ajouta ce vil flatteur d'aubergiste, et, dans ce cas-là. on donne des ordres au chef de cuisine pour que le souper soit excellent.

— C'est bien, cher ami, reprit le voyageur. Je vous préviens que je suis difficile, très-difficile, et que si vos convives sont fades et vos sauces stupides, je renverse la table et vais me coucher.

— Monsieur veut railler, dit l'aubergiste. Les convives sont loin d'être stupides et les sauces sont loin d'être fades.

— Vous corrigez mes phrases, M. l'aubergiste!

— Moi, monsieur? que Dieu m'en garde! je n'oserais jamais...

— Je tiens aux convives fades et aux sauces stupides. Arrangez-vous de cela, et ne me corrigez pas, car je suis incorrigible.

— Monsieur, veuillez agréer mes excuses. Nous ne changerons rien...

— Non, ne changez rien, reprit l'effronté voyageur. Laissez vos convives dans les sauces ou les sauces sur vos convives; le tout fade et stupide; allez, cher ami, et appelez mon domestique pour ma toilette.

L'hôtelier se retira respectueusement; il emportait de cet appartement une fièvre de cheval. Qui était ce voyageur? Et de quoi ne pouvait pas être capable à table dhôte cet audacieux jeune homme? M. l'aubergiste se mordait énergiquement la lèvre en songeant qu'il avait lui-même provoqué l'étranger à assister au souper général, vanité de cuisinier qu'il pourrait peut-être payer cher.

Cependant huit heures sonnaient à l'horloge de la

31 LES SOIPERS Dl DIRECTOIRE.

tour voisine, et la cloche de l'auberge du Faisan répondit par un joyeux carillon au marteau grave de l'borloge. La salle à manger au rez-de-chaussée de l'hôtel était splendidement éclairée; la table était de vingt à trente couverts; chaque convive, en arrivant, se récria d'admiration sur le luxe inusité de lumière et de fleurs que le maître de l'hôtel avait déployé.

— En faveur de qui toutes ces belles fleurs? demandait une actrice en tournée.

— Eh! belle dame, n'êtes-vous pas cousine des belles fleurs? lui répondait-on de droite et de gauche

Chacun avait pris place; l'hôtelier, une serviette à la main, commandait la manœuvre de ses garçons et servantes; car, à cette époque, la servante n'avait pas encore était proscrite des tables d'hôte et des meilleurs restaurants; les convives mangeaient paisiblement et causaient plus ou moins spirituellement, lorsque tout à coup apparut dans la salle le plus joli muscadin qui jamais eût foulé le pavé de la bonne ville de Tours. Ce ne fut qu'un cri.

— Ah! ah! qu'il est charmant!

— Oh! oh! voila donc la dernière mode! l'élégance du jour!

Il est bien entendu que ces phrases-là venaient des femmes seulement, car le jeune voyageur n'aurait pas été d'humeur àsupporter de telles réflexions de la part des cavaliers qui soupaienl ce soir-là au Faisan ci-devant royal, ni de tout autre citoyen.

L'hôtelier s'approcha de lui, et lui montrant une place vide :

— Voici, monsieur, dit-il, le couvert qui vous est réservé. Vous serez là entre deux aimables convives, deux voyageuses distinguées...

tES SOUPERS DU DIRECTOIRE. 55

— Soit! répondit l'étranger en remettant son lorgnon dans la poche de son gilet.

L'apparition du jeune muscadin ne fut qu'un incident agréable. La conversation générale reprit son cours, et l'appétit général reprit ses droits. Nous laisserons un moment notre cavalier s'arranger de son mieux entre les deux aimables voyageuses qu'on lui avait assignées.

Au bout de la table, mangeait copieusement un gros marchand de chevaux qui voyageait pour le compte du gouvernement; des remontes considérables devaient avoir lieu dans l'armée. En face de lui, à l'extrémité opposée, soupait magnifiquement un grand garçon d'une mise très-recherchée, et qui se disait chargé d'une mission artistique pour divers départements de louest et du midi. Ces deux personnages, d'un bout de la table à l'autre, trouvaient moyen de causer enire eux à travers les cristaux, la vaisselle, les candélabres et les conversations croisées des convives. Déjà le marchand de chevaux avait fait comprendre a l'envoyé de l'institution ( section des beaux-arts) qu'il était fort important de surveiller le muscadin nouveau venu. Déjà, à son côté, le citoyen chargé d'une mission, avait répondu à l'expert en chevaux qu'il avait l'œil ouvert et l'oreille aussi sur le charmant enfant placé entre deux belles. Or, un troisième personnage, placé presque au centre de la table, observait beaucoup le jeu de physionomie de ces deux interlocuteurs éloignés l'un de l'autre, qui correspondaient entre eux en se lançant un mot vague, toujours expliqué par un signe ou un regard. Ce troisième personnage était grave, taciturne, vêtu d'un habit couleur gris de fer, à larges boutons de-

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cier. Il paraissait jeune encore, mais souffrant. Du reste, il avait une belle physionomie, et le regard d'une vivacité remarquable. Nous devions signaler ces trois points de la table d'hôte. Les autres convives nous importent peu.

Vers le milieu du souper la conversation s'anima singulièrement. Le gros marchand de chevaux n'avait pas peu contribué à cette surexcitation de verve générale, car il avait lâché la bride à son opinion personnelle sur le général en chef de l'armée d'Egypte, et cela en termes si énergiques et si caractéristiques, que personne ne pouvait se méprendre un instant sur les principes du très-honorable maquignon, voyageant pour le compte du gouvernement.

— Mais comment donc faites-vous accorder votre opinion et vos intérêts, citoyen? demanda un voyageur vulgaire. Vous êtes pour ainsi dire à la solde du gouvernement établi, et vous faites des vœux pour qu'il abdique le pouvoir au plus tôt?

— Certainement! dit le marchand de chevaux; et cela même vous prouve mon patriotisme, citoyen.

— Permettez, reprit l'envoyé de l'Institut (section des beaux-arts), permettez. Je connais le citoyen Carot, maréchal expert et négociant; je le connais et j'explique l'inexpliquable contradiction de son opinion et de ses intérêts. Primo...

— Assez! assez! s'écria-t-on de toutes parts.

— Allez- vous entamer une discussion sur les intérêts et les principes?

— .^liez-vous nous parler des races chevalines et du patriotisme du citoyen Carot?

— Allez-vous nous chanter Femme sensible sur l'air de Malborouck?

— Apprenez que je ne chante jamais, citoyen! répliqua le grand garçon en s'adressanl au dernier interlocuteur.

Dansez-vous quelquefois, citoyen? ajouta celui-ci au milieu des éclats de rire de ses voisines.

— Je ne danse pas non plus, reprit l'envoyé de l'Institut ( section des beaux-arts ), mais dans l'occasion, je fais danser, entendez-vous, citoyen?

— Ah! ah! reprit le même interlocuteur, avez-vous là votre pochette, M. le maître de danse?

— Citoyen, s'écria l'artiste ( section des beauxarts ), sans le respect que j'ai pour C(is dames, je vous aurais déjà lancé mon verre à la tète.

— Et moi, répliqua le muscadin, demandant respectueusement à ces dames la permission de vous châtier, je vous adresse mon assiette à la figure.

Le coup suivit la parole. L'assiette, lancée par une main leste et sûre, alla s'aplatir justement sur la face du grand jeune homme, dont la cravate et le gilet blancs furent, en un clin d'oeil, teints d'une crème au chocolat du ton le plus foncé.

Toute la table se leva de terreur. Les cris et les vives paroles vibrèrent dans la salle comme si le feu prenait aux rideaux. Le gros marchand de chevaux s'éiança, en quatre bonds, sur son compagnon de voyage, et le saisit à bras-le-corps pour l'empêcher de se jeter sur son ad\ersaire. Debout, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, il portait çà et là des regards dédaigneux comme s'il était étranger à cette scène violente. Ce fut 1 homme à Ihabit gris de fer, l'homme taciturne jusque-là qui seul osa l'aborder.

— Monsieur, lui dit-il, votre conduite est étrange 2 j

inqualifiable, mais votre audace prouve une énergie pou ordinaire. Qui êtes-vous?

— Citoyen, répliqua le muscadin, j'allais vous adresser la même question.

— Monsieur, reprit l'habit gris de fer, vous vous attendez sans doute à une rencontre, à un duel...

— Avec vous? demanda le charmant voyageur. Pourquoi?

— Monsieur, dit l'étranger, je n'ai pas reçu votre assiette au visage. Mais 1 offensé que voici...

— Se gardera bien de me demander raison, citoyen, ajouta le muscadin.

Deux gendarmes et un brigadier entraient dans la salle à manger. Chaque convive reprit sa place. Le marchand de chevaux continuait à calmer son compagnon, tout en essuyant avec une serviette la crème au chocolat sur le gilet et sur la cravate. Le silence le plus profond succéda au brouhaha. Le brigadier, escorté de ses gendarmes, faisait le tour de la table et examinait le passe-port de chaque voyageur. Il arriva devant l'inondé de chocolat, dont le visage témoignait par écrit qu une assiette venait de lui être cassée sur le nez. A ce spectacle étrange, le brigadier sourit et de-manda au grand jeune homme et au gros marchand de chevaux leurs passe ports. Les deux feuilles lui furent remises. Illesdépliaet les I eplia aussitôt sans vouloir les li.''e et les rendit aux deux voyageurs. Enfin, arriva le tour du muscadin. Ici chaque convive ouvrit de grands yeux, dévorant du regard l'étrange et impétueux agresseur, dont on espérait apprendre le nom et la qualité. Lui, sans la moindre émotion, tendit son passe-port au brigadier tout en avalant un verre de vin de

LES SOIPERS Dr DIRECTOIRE. 59

Champagne. Le brigadier lut avec une attention extrême la feuille qui lui était présentée; il la montra à ses gendarmes, et, rendant ensuite le papier replié au jeune voyageur, on le vit se découvrir devant lui et saluer respectueusement. Ses deux acolytes l'imitèrent. L'inspection était terminée. Les militaires sortirent, laissant toute la salle dans la stupéfaction. Le muscadin continua à se verser rasade et à boire à petits coups le meilleur aï de la cave du Faisan, ci-devant royal.

litle Fortunée.

L'émotion produite la veille à la table d'hôte de Tauberge du Faisan s'était répandue le lendemain dans la belle et bonne ville de Tours. On ne parlait que de l'incroyable muscadin et de ses fabuleuses impertinences. Mais son énergie, son audace, son sang-froid, son esprit si vif, sa tournure si élégante et sa figure si jeune lui conciliaient bien des cœurs. Il gagnait ses indulgences, et surtout parmi les femmes, ces charmantes créatures, amies du merveilleux.

Or, la nouvelle avait couru dans la ville, que le voyageur muscadin, dont personne ne pouvait savoir le nom, devait monter à cheval, vers 1 heure de midi, pour se rendre à la promenade; peut-être aussi pour se rendre sur le terrain, rendez-vous de quelque cartel. Des groupes nombreux stationnaient donc devant 'a porte de Ihôte! du Faisan, ci-devant royal, et cha-

run inlerprélail à sa manière la conduite de l'étranger et le mystère de son passage à Tours. En effet, k midi sonnant, la porte cochère de l'auberge s'ouvrit, et l'on vit sortir deux chevaux de main de fort belle apparence. Mais il n'y avait qu'un inconvénient à la curiosité publique surexcitée; les deux chevaux étaient conduits par un domestique qui, monté sur l'un des deux, menait l'autre en laisse. Pour le coup ce fut un hourra d'indignation. L'enthousiasme faisait place à la colère. C'était un vrai désappointement public, émotion très-dangereuse à provoquer. La foule barrait le passage aux chevaux. Quelques mauvaises têtes même menaçaient de forcer la porte de l'auberge et de fouiller la maison de la cave au grenier. On voulait le muscadin; on le demandait, on l'exigeait. C'étaient des cris et des trépignements d'impatience, à peu près comme cela arrive au spectacle quand un acteur célèbre refuse de venir s'offrir à l'ovation qu'on veut lui faire. Tout ce brouhaha ressemblait à une émeute. En tout lieu, le tapage amène la police; le citoyen commissaire préposé à l'ordre public ne se fit pas attendre.On le vit déboucher d'une rue voisine, escorté d un piquet de gendarmes à pied et ceinturé d'une large é* harpe. L'^s modérés àe la foule commencèrent k déserter; les impatients se rangèrent sur les trottoirs, mais les intrépides et les enragés continuèrent bravement à barrer le passi-ge aux deux chevaux de main et à assiéger la porte de l'hôtel du Faisan. Alors eut lieu une première sommation au nom de la loi; une seconde suivit sans plus de résultat; enfin, une troisième sommation n'ayant été reçue que par des sifflets, le piquet de gendarmerie croisa la baïonnette et marcha sur Je groupe le plus effervescent. Cette

LES SOrrERS DU DIRECTOIRE. il

éloquence-lk fut mieux comprise. Le groupe rompit son faisceau et se dispersa. Les deux chevaux, dégagés, prirent le trot et gagnèrent la porte de la ville. Quant aux gendarmes, ils ne piquèrent heureusement que le vide de la pointe de leurs baïonnettes. M. le commissaire rentra triomphant dans ses quartiers pour dresser procès-verbal de ce grave événement, au milieu duquel cependant force était restée à la loi. Son courrier partit pour Paris deux heures après.

Or, les deux chevaux de main, habilement et rapidement guidés par le domestique, avaient gagné les bords de la Loire.

Ils suivaient le chemin de halage en aval du fleuve, dans la direction de l'ouest. Arrivé à un quart de lieue de la ville, le domestique atteignit son jeune maître, qui, depuis deux heures environ, se morfondait à attendre au pied d'un hêtre touffu :

« Tityre, tupatulœ recubans sub tegmine fagi. »

Vers fameux et charmant du poëte Virgile, et que notre muscadin traduisait librement par cette phrase : «Gredin de François, tu veux donc me laisser crever d'impatience sous ce feuillage épais! »

Oui, la traduction était un peu libre; le patulœ seul avait été conservé par notre charmant enfant, apparemment par un reste de respect pour ses classiques latins. François, pour toute excuse, raconta en quatre mots la scène de l'émeute devant l'auberge. Le muscadin lâcha un grand éclat de rire et s'élança à cheval.

Il longea la rive du fleuve, suivi de François, k une assez grande distance. La Loire, entre Tours et Saumur, est peuplée de quelques îles, autrefois boisées

(Je grands peupliers. Le cavalier, malgré la rapidité de la course, jetait un coup dœil dobservation a chaque groupe d îlots qu'il rencontrait. Il avait parcouru environ deux lieues et demie lorsqu'il distingua une île plus grande que les précédentes, et qui pointait le cap au courant du fleuve. Cette île était ombragée de grands massifs de verdure qui formaient ceinture autour d'elle et barraient la vue de tout indiscret posé sur la rive. Le cavalier mit son cheval au pas, paraissant chercher un bac qui devait se trouver dans ces parages-là. François fut envoyé à la décou\ erte. Il revint bientôt, et apprit à son maître que le bac existait bien réellement à quelque distance de !à, mais qu'il était de petite dimension, et que peutêtre il y aurait quoique péril à s'y embarquer avec deux chevaux.

— Très-bien, reprit le cavalier, nous y entrerons et nos chevaux nageront, remorqués par nous.

Rien n'embarrassaii le charmant muscadin. On se présenta au batelier, à qui on fit di* brillantes propo- ^^itionspou^ passer avec les chevaux dans 1 île voisine.

. — Miséricorde! dit celui-ci, je n'ai jamais passé que des ânes, et encore un seul à la fois.

Le cavalier exposa son système de navigation, qui fut approuvé et accepté. François et son maître s'emiKirquèrent; les deux chevaux, à qui on avait préalablement enlevé la sel 'e, entrèrent dans l'eau, et, tenus par la bride, ils se mirent à la nage à la suite du bac, (|ui, retenu par sa grenouille, filant sur une corde i-'ndue horizontalement, s'avança vers l'île, mais avec une lenteur à rendre fou le plus patient des passagers.

— Ventrebleu! s'écriait le muscadin, ne dirait-on 1)03 que cette barque remorque un vaisseau de ligne?

LES SOIFERS DU r.lREflTOIRE. iù

Enfin on toucha à la rive de l'ile. Les deux chevaux, mouillés comme des marsouins, furent essuyés au moyen de grandes herbes sèches dont on fit des tampons, et François et son maître remontèrent en selle. Le bac alla rejoindre la rive gauche de la Loire.

— Monsieur, se hasarda à demander l'honnête François, monsieur connaît sans doute le chemin?

— Il me semble que oui, citoyen domestique répliqua le maître.

— Et monsieur, je n'en doute pas, sait d'avance le but de cette promenade?

— Le but? répliqua le muscadin : qui n'a pas un but dans ce monde?

— Certainement, dit François très-intrigué. Mais si monsieur voulait me faire l'honneur de m'expliquer.. .

— Esclave affranchi! reprit le cavalier, heureux mortel jouissant de la plénitude des droits de lliomme, de quoi te plains-tu?

Évidemment le maître voulait dissimuler jusqu'au bout ses étranges projets. Il passa par la tête de François une idée bizarre :

«Si monsieur n'avait aucun but? » se dit-il eii luimême.

Monsieur avait un but, et François en eut la preuve après dix minutes d'une course au galop à travers des prairies. Dans une petite baie située au sud sur un promontoire entouré de peupliers d'Italie et de grands saules, une maison était posée en face de la nappe d'eau et de la rive gauche de la Loire. Trois barques à voiles repliées étaient amarrées à un tronc d'arbre. Un joli jardin servait de tablier à la maison. De longs filets se séchaient au soleil, tout le long du bord, sur le sable.

44 LES soupEns av directoire.

— Ce doit être ici! dit le cavalier à François. Descends; donne-moi la bride de ton chevalet va demander un gite pour un voyageur à cette maison-là.

— On me demandera qui est monsieur, reprit François, homme prudent.

— C'est juste, reprit le cavalier. Annonce le citoyen Châteauneuf, voyageant pour sa santé et ses plaisirs.

— Ah! oui, dit François, le nom du passe-port de monsieur.

— Précisément. Et songe bien, esclave affranchi, à ne jamais perdre l'aplomb dans les réponses que tu feras. Tes droits de Vhomme ne te sauveraient pas de mon droit de te donner congé. Autrefois je t'aurais donné de ma cravache; autre temps, autres procédés.

François connaissait l'humeur de son maître (que par parenthèse il adorait) ; il se hâta d'obéir, en riant sous cape de sa mission singulière. Nous ne le suivrons pas dans l'habitation, mais nous l'attendrons à son retour. Dix minutes après, il revenait suivi d'un jeune homme de fort bonne mine, quoique vêtu d'un large pantalon de toile et d'une sorte de carmagnole à l'usage des pêcheurs.

Le nouveau venu s'approcha du citoyen Châteauneuf, toujours à cheval, et, ôtant devant lui son large chapeau de paille, il le salua profondément. A celte haute politesse, le cavalier répondit par une légère inclination de tète, tout en sifflant un air de chasse. Cependant François avait reçu le cheval des mains de sonmattre qui venait de mettre pied à terre, et il emmenait les deux montures à l'habitation. Ce f u t alors que le ci toyen Châteauneu f, prenant le bras du pêcheur, l'attira k l'écart, et se campant tout k coup devant lui, se mit à rire aux éclats.

LES SOIPERS DU niREOTOlRE. il)

— Ah! jour de Dieu! s'écria celui-ci. Vous ici? vous! Mais comment?

— Il paraît, capitaine, répliqua le cavalier, que vous ne m'attendiez pas du tout. C'est moi, tant pis!

— C'est vous! Est-ce bien vous? dit le pêcheur; et dans quel but?

— Croyez-vous que je vienne ici pour vous livrer k la police?

— Ah! loin de moi cette pensée : je vous coDDais; mais ce déguisement...

— Est très-favorable pour un voyage, capitaine.

— Et ce voyage? demanda le pêcheur ébahi.

— Ce voyage, reprit le cavalier, est la cause de ce déguisement.

— Bizarre et ravissant caractère! s'écria le pêcheur; vous êtes un être inexplicable.

— Dites inexpliqué, M. le capitaine. Mais nous tâcherons de nous faire comprendre. Or çà, êtes-vous seul à habiter cette maison?

— Non. J'y suis sl-uI en ce moment; venez vous reposer et vous rafraîchir.

— Vous avez du gibier, de la volaille, des œufs frais, capitaine? reprit l'effronté cavalier : ou bien allez-vous me nourrir de poisson comme unEsquimau et m'abreuver de l'eau du fleuve comme un bison?

— Venez, venez, mon brave ami Châteauneuf, dit le capitaine en l'entraînant vers sa demeure.

Nous ne chercherons pas à décrire cette habitation de pêcheurs, qui ressemblait fort à toutes les maisonnettes de ce genre; nous nous hâterons plutôt d'annoncer à nos lecteurs que le pêcheur dont il est ici question était le capitaine Raymond, que nous avons perdu de vue depuis longtemps. Quant au citoyen

A?) LES SOlPEaS BU DIRECTOÎSE.

Chàteauneuf, cet étourdissant muscadin, on l'a bien reconnu à son profil grec, à ses grands yeux noirs, à sa svelte tournure, à sa jambe divine bottée à Técuyère, et surtout à sa délirante impertinence. Ce cavalier était Coraly.

Comment et pourquoi cette fille extraordinaire avait-elle entrepris ce voyage périlleux et sous un pareil déguisement? C'est ce qu'elle dira beaucoup mieux que nous à notre très-honorable lecteur dans le courant de ce récit.

La pièce d'honneur du rez-de-chaussée était la cuisine.Le capitaine, aidé de François, servit sur une table tout ce que possédait en réserve le buffet du logis. Une excellente bouteille de vin de Grave devait faire pardonner la frugalité du déjeuner. On voulait causer. François lui-môme fut congédié. Il alla retrouver les chevaux. Coraly, que nous continuerons à nommer le muscadin Chàteauneuf, lui avait recommandé de se tenir en observation autour de la maison et de la prévenir en cas d'alerte; elle avait ses raisons pour cela.

— Primo, capitaine, dit le citoyen Chàteauneuf, qu'est devenu Sultan?

— Il est près d'ici, dans une bonne écurie, répondit le capitaine; de la paille jusqu'aux jarrets et de l'orge à discrétion; mais ennuyé comme un crevé, et démoralisé comme un pourri.

— Les crevés, M. le capitaine, ont fini leur temps avec la monarchie; les pourris florissent encore sous Barras le Grand, et font la guerre aux modérés du métaphysicien économiste et très-suffisant abbé Sieyès. Maintenant,passons 'a vous. Que faites- vous ici?

— J attends, dit le capitaine Raymond.

LES SOITEî\; Î'.V DînECTOIRK. 17

— C'est vague. Conspirez-vous, oui ou non, contre le Directoire exécutif?

— Avec qui conspirerais-je, citoyen Ciiàteauneuf? Avec des pêcheurs? Le Directoire exécutif conspire assez contre lui-même et s'exécutera assez tôt luimême. Telle est mon opinion.

— Telle est, je crois, la mienne aussi, dit le muscadin. Mais revenons. Vous êtes ici caché, et l'on peut vous y découvrir puisque je vous y ai bien deviné, moi! Toute la police du Directoire est à vos trousses... A Paris il nest question que du départ d'Egypte et de l'arrivée prochaine de l'onaparte. Vousdevezavoir à ce sujet des renseio;nenients précis, mais vous ne me les communiquerez pas. Fort bien. -Les directeurs sont aiix champs. Ils cherchent partout la queue de la conspiration, quand la tête est là dressée devant eux et prête à les avaler. On veut arrêter tous les agents de Bonaparte. Vous êtes désigné le premier. On vous croit ici ou ailleurs; mais comme vous passez pour avoir acheté un château en Touraine, on vous cherche dans tout le pays. J'ai soupe hier à Tours au Faisan royal (ci-devant) avec deux émissaires de Moulins et deGohier; deux butors (je parle des émissaires], dont l'un a reçu en plein visage mon assiette avec assortiment de crème au chocolat. Un autre émissaire plus sérieux soupait à la même table que nous, j'en suis certaine, ou plutôt certain; celui-là à qui appartient-il? Je l'ignore, car vous saurez, mon capitaine, que chaque directeur au Directoire a sa police particulière, sans compter celle de Fouché et de Talleyrand, prince de Périgord. Les deux brutes que j'ai coiffées de mon mépris ne sont pas à craindre. L'homme mystérieux, portant un

AH lEs socPERS nv directoire.

habit gris de fer, silencieux, l'œil vif, le teint un peu jaune, me parât t redoutable. Le drôle vous cherche et vous découvrira ici, j'en ai la conviction. Donc, quel parti voulez-vous prendre?

— Avant tout permettez, charmante Coraly, que je vousbaise les mains,dit le capitaine très-attendri. C'est pour me sauver que vous avez entrepris ce voyage?

— Précisément, dit le citoyen Châteauneuf; baisez mes mains, capitaine, elles sont très-propres, et veuillez prendre un parti immédiatement après l'explosion de votre reconnaissance.

— Mon parti est fixé, reprit le capitaine. J'ai mes raisons pour rester ici pendant huit ou dix jours encore. Si Ton cherche à m'arréter, je tâcherai de mon côté de brûler la cervelle au premier drôle qui voudra porter la main sur moi. Que voulez-vous de mieux, chère enfant?

— Ma foi, rien, répondit Châteauneuf. Et tant pis pour ceux qui viendront s'amuser à vous gratter l'épaule! Ainsi donc vous voilà très-décidé à couler encore des jours de lait et de miel dans cetteîle fortunée!

— Parfaitement décidé, citoyen. Vous voyez mon costume; vous verrez mes occupations, et vous jugerez de mes plaisirs.

— Serait-il indiscret de vous demander k les partager? ajouta la plus belle des muscadines, déguisée en muscadin.

— Ah! citoyen Châteauneuf, que demandez-vous là, mon cher ami? lui répondit-on. Ici on vit de pain noir, on travaille aux champs, on s'expose à toutes les intempéries et à tous les dangers de la rivière, car la pèche est notre état, citoyen.

— Nous irons à la pêche, fougueux marinier.

ajouta Coraly. Me croyez-vous timide, gauche et poitrinaire?

— Je vous crois un cœur de héros dans un corps de déesse, charmante enfant, reprit le capitaine; mais je ne sais pourquoi cependant je tremble de vous savoir ici près de moi. Songez donc que je suis un proscrit maintenant...

— La terre tourne , capitaine. Chacun a son jour. Est-ce que dans quelques heures d'ici l'Amérique, plongée dans la nuit en ce moment, n'aura pas tous les rayons de soleil qui nous éclairent?... Mais que nous veut François?

En effet, François entrait à la cuisine. Il vint annoncer qu'on voyait plusieurs personnes dans le bac, et que le batelier se disposait à les passer dans l'île.

— Holà! dit le citoyen Châteauneuf. Allons, jeune pêcheur, mon ami, ajouta-t-il, garnissez vos poches de pistolets et tâchez de gagner le large dans une de vos embarcations.

— Ce ne serait pas habile, reprit le capitaine. Des coups de feu pourraient m'arriver des deux rives de la Loire par autorisation du gouvernement. Dans les cas d'alerte, je monte à poil sur Sultan, le cheval du moulin comme nous l'avons surnommé, et je me promène tout bonnement dans l'ile.

— Ah! vraiment! dit Coraly. Cela devient amusant. C'est une scène de mélodrame. Allons, partez. Moi je prends un rôle aussi, et je tâcherai de m'en tirer de mon mieux.

Trois minutes après, le hardi capitaine, muni dune excellente paire de pistolets, sélançait à cheval sur Sultan, qui pour tout harnais n'avait que sa bride. L'Arabe emporta son maître comme un tourbillon em-

oO LES SOrrERS UV OIRECTOmE.

porte une plume. Le citoyen Châteauneuf alla s'asseoir sur un banc du petit jaidin en face de la baie et de manière a être parfaitement vu de ceux qui arriveraient à l'habitation des pêcheurs. François fut invité à se rendre à la cuisine pour se restaurer à discrétion.

Cet honnête esclave affranchi aval t fort bien jugé la position et signalé un danger. Plusieurs personnes avaient pris le bac pour aborder dans llle, et déjà on pouvait reconnaître qu'elles prenaient la direction de la maison des pêcheurs. Le muscadin, toujours assis sur son banc entre deux poiriers, lira de sa poche une fort jolie lorgnette et se mit à observer le point occupé par l'ennemi. Il distingua parfaitement cinq individus, c'est-à-dire trois gendarmes et deux citoyens qui avaient toute la tournure de gros marchands de chevaux de la veille et du grand garçon (section des beaux-arts de l'Institut) si bien arrosé de crème au chocolat.

— C'est providentiel! se dit en lui-même l'élégant Châteauneuf. Pourvu que l'homme gris de fer ne les suive pas...

Un quart d'heure après, le groupe des promeneurs arrivait à la haie du jardin et saluait le citoyen Châteauneuf toujours assis entre ses deux poiriers. Ce fut le brigadier qui porta la parole.

L'ne promenade an fll de l'eau.

— Citoyen, dit le brigadier en abordant M. de Chà-

teauneufle chapeau à la main, nous n'espérions pas avoir l'honneur de vous rencontrer ici.

— Cependant je vous y attendais, brigadier, répliqua le muscadin.

Les gendarmes et les de ux citoyens qui les suivaient se regardèrent entre eux.

— Nous sommes chargés d'une mission, reprit le brigadier.

— Vous êtes à la recherche d'un prévenu, dit Châteauneuf, et vous voulez l'arrêter.

Même étonnement de la part des interlocuteurs.

— Alors, citoyen, vous avez connaissance des ordres dont nous sommes porteurs?

— Non-seulement des ordres que vous avez, mon brave, reprit le muscadin, mais encore de ceux qui vous manquent.

Le gros marchand de chevaux et l'envoyé de l'Institut (section des beaux-arts) mirent le chapeau à la main.

— Nous ferez-vous l'honneur , citoyen, ajouta le brigadier, de nous communiquer les instructions que vous avez?

— C'est selon, dit Châteauneuf; commencez par exécuter votre mandat. Nous verrons après.

— Le prévenu est donc ici? demanda le marchand de chevaux, le citoyen Garot.

— Est-ce à moi de vous éclairer sur votre mission? répliqua le muscadin. Je commence à m'apercevoir que le gouvernement peut se tromper quelquefois sur la capacité des agents qu'il emploie.

— Mais, citoyen, ajouta le grand jeune homme k la crème au chocolat, vous êtes donc chargé vous-même d'une mission supérieure?

bi (.ES SOUPERS DU DIRECTOIRE.

— Je suis chargé de tout ce dont on m'a chargé, reprit Ghâteauneuf, et hier au soir, entre autres, je vous ai prouvé dune manière palpable que vous causiez beaucoup trop eu public. Les bavards agissent mal, entendez-vous^ Le gouvernement veut de l'action, des services, et peu de paroles. Votre mission prétendue pour les beaux-arts est un déguisement stupide. Quant à celle de marchand de chevaux pour le compte de lÉlat, elle n'a pas le sens commun. Je vous ai deviné , avant d'avoir seulement regardé vos oreilles. Allons donc, citoyens agents de police, ne volons pas l'argent du pouvoir exécutif. Vous êtes mauvais acteurs, je vous en préviens, et vous pourriez bien être siffles.

— C'est-à-dire destitués et mis à la porte , dit le marchand de chevaux à son confrère.

— Or, ça, dit le brigadier, procédons à une visite domiciliaire, et arrêtons le prévenu.

On les vit alors se ruer dans la maison avec une rare intrépidité. Le citoyen Ghâteauneuf, toujours assissur son banc, entre deux poiriers, continuait à siffler un air de chasse et a battre ses bottes du bout de sajolie cravache.

Au bout Se vingt minutes, agents de police et gendarmes revinrent la mine allongée et l'œil profondément triste.

— Eh bien? demanda M. de Ghâteauneuf.

— Eh bien! citoyen, dit le brigadier, personnel et pas la plus petite pièce servant de renseignement sur la présence du prévenu.

— Il a un cheval, il doit avoir un cheval, dit le prétendu marchand hippique, le citoyen Garot.

On courut à l'écurie. On en revint presque aussi-

tôt toujours' SOUS le poids humiliant d'une mystification.

— Rien! dit le -brigadier, ni cheval, ni selle, ni bride, ni couverture... rien!

— Si, si, il y a quelque chose, reprit le marchand de chevaux, des crottins... frais, très-I'rais! Le cheval était ici, il y a un quart d'heure.

— Diable! exclama M. Ghâteauneuf, enverrez-vous l'objet de la découverte au ministre de la police? Savez-vous que vous êtes très-forts, citoyens? Jour de Dieu! ajouta-t-il en jurant entre ses dents, peut-on voler ainsi le gouvernement de la république?

L'humiliation des agents était 'a son comble, elle les écrasait. Le brigadier était hors de lui. Son indignation commençait déjà 'a se tourner contre les deux agents qui l'avaient fourvoyé dans cette ridicule corvée.

— Citoyen Ghâteauneuf, dit-il au muscadin, faut-il parcourir cette île et en battre tous les taillis, toutes les futaies, tous les coins et recoins? Nous attendons vos ordres.

— Mes ordres? reprit le drôle; mais vous vous moquez! Savez-vous qui je suis?...

Le brigadier s'approcha de lui et lui parlant à voix couverte :

— Le passe-port de monsieur, dit-il, parle clairement. Monsieur est chargé d'une haute mission de la part du président du Directoire; nous autres, dans la gendarmerie, nous savons ce que cela veut dire. Sans ces deux bélîtres qui m'ont amené ici, je ne sais comment, avec leur mandat de la police, je me serais déterminé à d'autres démarches plus utiles. Je prie M. l'inspecteur général de ne faire aucune mention

m LES 801PER8 Dr DIRECTOIRE.

dans son rapport de cette visite maladroite...

— Nous verrons cela, brigadier, riposta M. Ghâteauneuf; en^attendant, secondez-moi et finissons-en avec ces agents et ce prévenu.

Le muscadin se leva; le brigadier se mit à ses côtés comme un capitaine des gardes, prêt à embrocher de son sabre ou à fendre en quatre les deux agents si M. Châteauneuf l'ordonnait. Cet homme voulait de l'avancement. Le citoyen Châteauneuf sortit de sa poche, on ne sait trop quels papiers; il les parcourut rapidement des yeux, puis déchirant le petit feuillet blanc d'un agenda, il écrivit dessus quelques mots au crayon. Cela fait, et s'adressant aux agents :

— Vous allez, je l'espère, réparer vos sottises et cela immédiatement. Brigadier, à quelle heure passe près d'ici le coche d'Orléans à Nantes ?

— Citoyen inspecteur, répondit celui-ci en tirant sa montre, le coche d'eau passera devant cette ile à trois heures et demie. Il est trois heures et un quart.

— A merveille! dit M. Châteauneuf, les deux agents que voici s'embarqueront à bord du coche, ils se rendront à Nantes à l'adresse que voici, et demanderont la personne dont voilà le nom; s'ils savent leur métier, ils devineront et opéreront; sils n'arrêtent pas le prévenu, lisseront destitués. Comme les agents |:euvent manquer d'argent et qu'ils ne pourraient, vu l'heure avancée , retourner à Tours pour s'en procurer, voici dix louis pour eux. Brigadier, vous êtes chargé de l'exécution de la présente ordonnance : allez et laissez-moi reprendre en paix ma promenade.

En achevant ces mots, M. Châteauneuf remit au geniarme papier et argent. Puis il tourna brusque-

LES SOCPERS Dl»DIREOrO'RE. 55

ment le dos à la compagnie, et prit son chemin, au petit pas, k travers les prairies, sifflant toujours son air de chasse.

Un quart d'heure après, le coche d'eau pour Nantes arrivait a la hauteur de lîle : il fut hélé par les gendarmes, et il s'arrêta. Un > des embarcations qui se trouvaient là servit à transborder les deux agents-, qui partirent pour Nantes, sous la surveillance de la gendarmerie, et très-résolus à employer les moyens les plus énergiques pour s'emparer de la personne du capitaine Raymond.

Le brigadier ramena l'embarcation dans la baie près de la maison, et, suivi de ses deux hommes de service, il reprit le chemin du bac pour retourner à Tours. A ses yeux. M. Châteauneuf était certainement l'homme le plus intelligent de la république et un des premiers fonctionnaires de 1 État.

L'île avait près de trois quarts de lieue de longueur, mais elle avait à peine un quart de lieue de largeur. En se plaçant sur un tertre élevé, on pouvait aisément, de ce point culminant, embrasser du regard les deux bras de la Loire et les rives opposées. Ce fut vers cette éminence que se dirigea M. Châteauneuf, dans l'espoir de découvrir Sultan et son cavalier. Armé de sa bonne lorgnette, il explorait depuis dix minutes toutes les régions de l'Ile, lorsque tout à coup, et comme par enchantement, il vit un homme qui gravissait le tertre gazonné au sommet duquel il se trouvait. Un léger frisson vint saisir le muscadin; cet homme était précisément l'étranger en habit couleur giis (le fer qu'il avait rencontré la veille au souper du Faisan, à Tours.

— C'est une fatalité! dit le citoyen Châteauneuf. Je

56 LES SOrPER^DC DIRECTOIRE.

n'aime pas du tout ce diable d'homme, et sa présence ici n'annonce rien de bon.

Mais le muscadin avait un moyen merveilleux de reconquérir son aplomb et son assurance : c'était de se jeter sans transition, ex abrupto, dans une impertinence outrée. Le moyen est quelquefois heureux, quelquefois employé dans le monde; mais nous sommes loin de le recommander à notre honorable lecteur.

L'homme à l'habit gris de fer était à trente pas de JI. Châteauneuf, et celui-ci n'avait pas l'air de s'en apercevoir. Sa lorgnette k l'œil, il paraissait absorbé dans la contemplation du paysage. L'étranger s'avança jusqu'à six pas sans dire un mot; là il s'arrêta, et comme entrée en conversation, il se mit à tousser.

— Sacrebleu! s'écria le muscadin feignant d'être surpris, qui diantre est enrhumé par ici?

. — Citoyen, répondit l'étranger, désolé de troubler votre extase. Je venais vous prier...

'- On ne prie que Dieu et les saints., citoyen, répondit sèchement M. Châteauneuf. Or, je ne suis pas Dieu. Quant aux saints, vous savez bien, ou vous devriez savoir qu'il n'y en a plus depuis le calendrier républicain.

— Ne vous fâchez pas, citoyen, dit l'homme à 1 habit gris et sans faire un pas de plus. Voulez-vous me rendre un service?

— Parlez, répondit Châteauneuf en remettant sa lorgnette à l'œil.

— Vous paraissez connaître cette île? Savez-vous où est l'habitation dite la maison des pêcheurs ou le vieux moulin?

— D abord, citoyen, ré{)liqua le muscadin, je viens

LES SOCPERS or DIRECTOIRE. 57

dans cette île pour la première fois : et comme le vieux moulin et la maison des pêcheurs sont là à gauche qui vous crèvent les yeux, vous me permettrez de continuer à observer mon paysage,

— Ah! ah! dit l'étranger sans avoir l'air de s'apercevoir de l'impertinence avec laquelle on lui répondait. C'est donc là que se cache l'émissaire de Bonaparte que je suis chargé d'arrêter et que le gouvernement se charge de faire fusiller?... Ah! ah! merci, citoyen.

Le coup de pointe était fort bien dirigé, et tout autre que Châteauneuf eût trahi son émotion par un petit mouvement nerveux.

— ■ Que nous chantez-vous là, citoyen? se contenla-t-il de répondre. Vous avez envie de faire fusiller quelqu'un, vous? Allons donc!

Et M. Châteauneuf continuait ses explorations contemplatives au moyen de sa lorgnette. L homme gris se sentait presque désappointé. Il revint à l'attaque.

— Le capitaine Raymond esl-il de votre connaissance, citoyen? demanda-t-il.

— Certainement, dit le muscadin. Comment se porte ce cher capitaine?

— Bien pour le présent; fort mal pour l'avenir. Je le crois même à peu près perdu.

— Ah! ah: dit 3L Châteauneuf. Voilà peut-être pourquoi t(îus les limiers de la police se sont mis 'à sa recherche.

— Vous ne me comprenez donc pas, citoyen? Hier cependant, au Faisan, vous avez fait preuve de beaucoup d'intelligence.

— Est-ce parce que je vous ai deviné, citoyen? dit Châteauneuf.

— Précisément, comme je vous ai devinée, mademoiselle.

î)8 LES sorrERS di" directoire.

Cette dernière parole siilla aux oreilles de M. Châteauneufel le fit légèrement tressaillir. Évidemnnent, l'homme vêtu de gris venait de remporter un avantage signalé sur son adversaire. Il fallait une revanche éclatante. Le muscadin jura entre ses dents qu'il l'aurait, dût-il tuer sur place cet audacieux agent de police pour dernière ressource. Remettant alors sa lorgnette danssa'poche, il se retourna vers le quidam qui l'avait si personnellement interpellé. Et, croisant les bras sur sa poitrine, la cravache dressée contre l'épaule, l'œil étincelant et le sourire dune ironie écrasante, il répliqua :

— Dites-moi donc! Savez-vous comment on se débarrasse d'un chien qui nous suit pour nous mordre les jambes?

— D'abord, je ne suis pas un chien, reprit l'homme vêtu de gris;ensuite,je necherchepasà vousmordre.

— Mais vous me suivez... peut-être môme n'avezvous cessé de me suivre depuis Paris jusqu'ici?

L'étranger s'inclina comme pour dire : « Vous avez parfaitement raison. »

— Ah! le gouvernement me fait suivre, moi! reprit M. Châteauneuf. Et quand je vais à la recherche d'un de mes amis, le gouvernement me fait suivre par ses agents afin d'éclairer leur route et d'amener ces limiers tout droit sur la proie qu'ils ont mission de saisir;de manière que, dans cette chasse ignoble, je suis l'appeau, moi, et cela sans que je m'en doute! Je suis l'appeau, la caille qui chante pour appeler des cailles du voisinage, et vous êtes les chasseurs, vous! Ah! le gouvernement de Barras fait cela et veut me faire servir à cela!... C'est très-bien! Il a droit a toute ma reconnaissance. Quant à vous, dont j'ignore le nom,

mais dont je connais la profession, vous venez de gagner votre journée, comme l'empereur Titus, entendez-vous?

— Allons, un peu de calme, mademoiselle, reprit l'agent.

— Halte-là! s'écria le muscadin, et retenez bien ceci : je suis sous ce déguisement le citoyen Châteauneuf pour tout le monde, pour le diable lui-même, et pour vous par conséquent... Si vous me désignez autrement... je vous rendrai muet et très-sérieux.

L'homme vêtu de gris s'inclina. Il venait de comprendre que le citoyen Châteauneuf, très-habile tireur, portait sur lui des pistolets excellents.

— Monsieur, dit-il, je serais désolé de vous déplaire. Ma mission est de veiller sur vous et de vous donner aide et protection au besoin.

— Merci, répliqua Châteauneuf. Mais vous avez une autre mission aussi.

— Je n'en disconviens pas. Je la remplis également avec zèle. Déjà j'ai d'assez bons résultats...

— Ah! reprit le muscadin, vraiment? Vous croyez donc que le capitaine ne tardera pas à être arrêté?...

— Eh! mon Dieu, citoyen Châteauneuf, me prenezvous donc pour un des butors que vous avez envoyés se promener sur un coche jusqu'à Nantes? Je ne suis pas aux gages de certains membres du Directoire, moi! Je sers la tète, l'intelligence môme du pouvoir.

— Vous servez Barras, n'est-ce pas? dit Châteauneuf. Vous êtes un agent de Barras, et non de Gohier ou de Moulins : car à cette époque il y a dix polices dans le gouvernement, sans compter celle du ministre de la police. Vous servez Barras qui est un grand homme, mais qui est jaloux, vindicatif, ambi-

fiO Ï.ES SOUPERS UV "UIQECTOIRE.

lieux et cœtera, qui est furieux de mes extravagances, qui d'un autre côté tremble pour son pouvoir, et qui veut tenir entre ses mains un brave et charmant officier qu'il redoute à un double titre, comme agent de Bonaparte et comme ayant trouvé l'art de me plaire (style d'opéra-comique) ; vous voyez que je parle franchement. Eh bien! servez votre maître tant qu'il vous plaira; moi je ne sers que mon bon plaisir, qui est mon seul maître, et je vous déclare que vous ne continuerez pas à me suivre, n'ayant besoin de la protection de personne. Je vous déclare, en outre, que vous n'arrêterez pas le capitaine Raymond tant que mon cœur battra dans ma poitrine. Voilà qui est clair et précis. Maintenant faites ce que vous voudrez. J'attends, et je vous observe.

Après cette vive conversation, ils descendirent le monticule et se retrouvèrent sur la lisière de la prairie. Là il fallait prendre un parti Celui de M. Châteauneuffut bientôt trouvé. S'adressant résolument à son interlocuteur :

— Vous avez l'intention de me suivre? lui dit-il. Je vous préviens que ce ne sera pas sans péril.

— Mon intention, monsieur, reprit l'agent, est d'attendre la force armée, que j'ai requise, et de faire dans Ttle une battue à fond. Je commencerai par faire cerner la maison.

— J'aime votre franchise, dit le muscadin. C'est de l'outrecuidance effrontée; mais, n'importe, j'aime cela. La déclaration de guerre étant faite, nous commencerons les hostilités, n'est-ce pas?

Tout en causant de la sorte, ils arrivaient à l'habitation. Quatre pêcheurs étaient revenus d'une

LES SOCPEUS ])V DIRECTOIRE. 61

course sur la rivière. M. Châteauneuf les prit h part et leur parla à voix couverte pendant cinq minutes. Ces braves gens coururent au vieux moulin, et ils arrivèrent bientôt armés chacun d'une grosse carabine. François, qui avait reçu ses ordres, amena les deux chevaux sellés et bridés. M. Châteauneuf monta lestement k cheval, et son domestique l'imita. Alors, s'adressant à son petit bataillon :

— Mes amis, dit-il, vous avez juré de défendre voire brave compagnon. Nous allons tenir la campagne. Suivez-moi.

— Un moment, reprit l'agent de police, qui voulait gagner du temps; est-ce que vous avez bien réfléchi aux conséquences?... Savez-vous que j'attends douze gendarmes et un brigadier?

— Premièrement, mon cher ami, et pour vous faire passer le temps, vous allez accepter l'escorte de quatre hommes, et vous allez me suivre dans le bois.

— Vousm.'arrétez, moi! citoyen Châteauneuf!

— En attendant que vous jarrêtiez les autres, permettez que nous vous prêtions la pareille : vous prendrez votre revanche après.

— Monsieur, s'écria l'agent en sortant deux pistolets de ses poches, je vous rends responsable des événements. Voici la gendarmerie qui se dispose à passer le bac.

— Elle aura beaucoup de peine à mettre à la voile, dit tranquillement le muscadin. Tenez, regat-dez la corde tendue qui se détend, et la grenouille qui plonge dans l'eau!

— La corde est coupée! s'écria de nouveau l'agent hors de lui.

— Comme vous le dites, citoyen. Grâce aux soins intelligents et au couteau dun petit pêcheur que jai envoyé pour opérer ce petit changement à vue.

Le muscadin disait vrai. La corde de la draille^ tranchée au pied de son arc-boutant sur la rive de iile, flottait au courant de la Loire, et le bac voguait à la dérive, au grand effroi des gendarmes qui s'y étaient embarqués. De grands éclats de rire, partis du groupe des pêcheurs, vinrent clore cette scène dramatique. Le petit pêcheur revint glorieux de son haut fait, et reçut du commandant Ghâteauneuf un gros écus de six francs.

— Il paraît, dit l'agent consterné, que M. le général solde ses troupes sur le champ de bataille. Bonne méthode!

— Oui, citoyen, lui répondit-on. L'argent est le nerf de la guerre et lame de la paix. Il ne tient qu'à vous d'en faire l'épreuve. Mais , dépêchons ; nous discuterons dans le bois, près d'ici, notre traité international ou notre armistice... Mes amis, ajouta-t-il en s'adressant aux pêcheurs, débarrassez le prisonnier de ses pistolets, et, en avant, marche!

L'agent rendit ses armes d'assez bonne grâce, et suivit la troupe, que précédaient M. Ghâteauneuf et son aide de camp, François, montés sur leurs chevaux de bataille.

LES SOUPERS Dr DIRECTOIRE. 63

Un traité de paix.

Après un quart d'heure de marche environ, M. Châteauneuf et sa petite troupe arrivèrent dans une sorte de carrefour où des aubiers gigantesques, entremêlés de jeunes mélèzes et de peupliers, formaient un massif de verdure impénétrable aux rayons du soleil. Plusieurs percées naturelles donnaient jour sur la rivière comme autant dallées dans un parc. Ces points de vue étaient charmants; l'eau de la Loire apparaissait toute brillante au bout des prairies; sur le fond extrême de ces tableaux ondulaient, dans un vague doré, les crêtes des collines ou quelques nuages d'un rose floconneux. Le carrefour était presque au centre de l'île; c'était un poste excellent pour attendre au passage quelqu'un qui se promenait. La végétation était là dans tout son luxe; chaque taillis ressemblait à une grosse corbeille remplie de baies et de fleurs sauvages; le gazon était épais, et du pied des arbres moussus grimpaient aux branches des vignes folles et des lianes de clématites. De grands genêts et des fougères formaient la haie tout le long des percées, charmilles naturelles de ce beau parc planté par la nature un jour de fantaisie.

M. Châteauneuf, ayant mis pied à terre, avait envoyé à la découverte le jeune drôle dont il s'était déjà assuré le zèle par un bel écu de six francs. Quoique frappée à l'effigie des tyrans, cet te monnaie-là

plaisait beaucoup encore aux Tourangeaux. Le jeune pêcheur ne tarda pas à revenir, servant de guide au capitaine qu'il avait hélé et qu'il ramenait au quartier général. Sultan, très-enchanté de sa promenade, se livrait à des accès de gaieté, qui redoublèrent à la vue des deux chevaux, ses nouveaux compagnons; mais le capitaine Raymond, voyant qu'il s'agissait d'affaire sérieuse, paria a l'Arabe un langage particulier et que Sultan parut comprendre parfaitement. Les trois chevaux confiés à François s'arrangèrent très-bien du fourrage que leur offrait la nature dans ce carrefour du bois. Le capitaine tendit la main à M. Châteauneuf et le suivit. La petite troupe était cantonnée au pied d'un tronc d'arbre énorme, assise sur le gazon, le prisonnier au centre. M. Châteauneuf invita celui-ci à se lever et il le présenta au capitaine Raymond qui, dans sa surprise, fit deux pas en arrière.

— Ah! ah! dit le muscadin, vous vous reconnaissez donc, messieurs? Touchante réunion!

Le capitaine venait en effet de reconnaître l'étrange personnage qui. sur la route de Sèvres à Versailles, avait lié conversation avec lui, et lui avait raconté ses malheurs en lui apprenant, entre autres, qu'il se nommait l'ex-comte Raymond de Vilry.

— Pardieu! citoyen, dit Raymond, je ne suis pas fâché de vous revoir, quand ce ne serait que pour savoir des nouvelles du cheval normand que vous avez lancé après le cerf que je montais, et surtout des nouvelles de votre cousin le général Desaix, et de vos biens qui de%^aient être vendus comme domaines nationaux. La famille de Vitry, dont vous ôtes

'héritier, a-t-elle enfin obtenu justice? Voyons!

lES SOrPERS DU DIRECTOIRE, 6?)

L'agent baissait la tête et ne songeait même pas à dissimuler son dépit.

— Le temps presse, reprit M. Châteauneuf. Nous avons à causer un moment; voici un banc de rocher à l'écart : venez, capitaine; venez, citoyen prisonnier.

Tous les trois sétaient assis à l'écart, de manière à ne craindre aucune oreille indiscrète. M. Châteauneuf expliqua en quatre mots au capitaine comment" l'agent de police était tombé entre ses mains, et la double mission qu'il avait reçue du président du Directoire exécutif; mission de surveillance d'une part, et mission d'asrestation d'autre part.

— Ainsi, capitaine, reprit le muscadin, tandis que l'œil de monsieur devait veiller sur ma vertu, ses mains devaient vous saisir au collet. Conclusion : «Considérant, et attendu tout ce qui précède, et en vertu desdroilsde la guerre, nouspouvons très-bien, le conseil entendu, faire fusiller l'espion surpris en flagrant délit d'espionnage. »

L agent de police tressaillit. 11 se leva et se tint debout devant ses juges, l'œil égaré, mais l'attitude assez ferme encore.

— Rassurez-vous, dit M. Châteauneuf, votre mort n'avancerait pas nos affaires. Voici ce dont il s'agit. Pesez bien mes paroles, et décidez-vous très-promptement après. Vous êtes un des agents lesplus dévoués à la police du Directoire, et particulièrement k Barras. Vous vivez du salaire de vos services. Par ces services mêmes vous vous êtes très-signalé, et, en admettant la chute du pouvoir actuelfvous vous êtes très-compromis. En supposant môme que le pouvoir actuel reste et se consolide, votre position n'est pas meilleure. Cela vous étonne! En voici la raison : c'est mon

r»(» LES SOliPERS DV DIRECTOIRE.

crédit auprès de ce pouvoir même, crédit que vous ne pouvez ruiner, et qui peut vous faire jeter à la rue sans pain et sans ressource. Ainsi, d'un côté, il y a danger pour vous; de l'autre côté, il y a péril; ce qui est synonyme, je crois. Maintenant, voulez-vous entrer dans une voie plus sûre pour vos intérêts? Car, enfin, puisque vous êtes de la police, je suppose que vous comprenez la nécessité de manger, avant tout. On n'embrasse pas cet état-Fa par fantaisie. Voulez-vous vivre avec des revenus assurés, oui ou non?

L'agent releva la tête, et, jetant un regard rapide sur .M.Châteauneuf, comme pours'assurer du sérieux de ses paroles :

— Oui, monsieur, dit-il, je tiens k mon existence. J'ai une femme et deux enfants...

— C'est bien, reprit M. Châteauneuf; j'ignorais cela* Cela môme rendra meilleures les conditions de notre traité. Vous allez donc continuer à rester au service de Barras, et je vous assure ma protection tant que Barras sera au pouvoir. Si le Directoire tombe, remplacé par un pouvoir dont il est facile de deviner le chef, voici le capitaine Raymond qui, à son tour, vous honorera de sonappui. Dans les deux cas, je le répète, vos intérêts sont sauvegardés; votre femme et vos enfants ont du pain pour la vie.

— Monsieur, reprit l'agent, que puis-je faire pour vous servir?

— Voici, dit le muscadin : retourner bien vite à Tours; faire retirer lordi^ donné à la gendarmerie, de rechercher le capitaine Raymond, que vous savez être parti secrètement pour le midi de la France; écrire au président du Directoire que vos recherches

LES SOUPERS DU DIRECTOIRE, fi7

ici n'ont ainené aucun résultat, sinon de m'avoir suivie à la promenade dans plusieurs sites du territoire tourangeau, où je me livre à l'herborisation, science pour laquelle j'annonce les dispositions les plus heureuses; le prévenir que le capitaine ayant pris la route de Marseille, vous allez vous diriger sur cette ville; enfin, partir réellement pour le Midi, où vous ferez tout ce qui dépendra de vous pour arrêter le conspirateur qui vous est désigné par votre mandat, et qui, je l'espère, ne bougera pas d'ici. Voilà ce que vous avez à faire exactement. A ce prix vous assurez votre avenir. C'est à prendre ou à laisser.

— C'est à prendre, répliqua l'agent. Mais, monsieur, observez cependant que la conduite que vous me tracez ne va être qu'un affreux mensonge...

— Charmante pudeur! dit en riant M. Châteauneuf. '^''oilà un homme de la police qui, jusqu'ici, n'a jamais menti ni trompé qui que ce soit, et qui, avant d'espionner ou d'arrêter les gens, les prévient toujours de ce qu'il •va faire. Allons, moucher, rassurez votre vertu et acceptez mes propositions, croyez-moi. Lp. traité est-il conclu?

~ Le traité est conclu, répondit l'agent. Seulement, au lieu de me rendre à Marseille, il vaut mieux que je retourne à Paris, dans l'intérêt même du capitaine.

— Et la raison? demanda M. Châteauneuf.

— C'est facile à comprendre. Admettons que le capitaine soit attiré dans leMidi par un certain débarquement prochain et que tout le monde prévoit, il pourrait se faire alors que ma présence fût importune à ce brave officier; de mon côté, n'étant pas dans le Midi en même temps que le capitaine, je ne me

68 LES SOUPERS DtJ DIRECTOIRE.

verrai pas placé entre mon devoir qui serait de le faire arrêlei- et le désir que j'éprouve maintenant de le savoir en liberté.

— Ma foi! reprit le muscadin, nous n'espérions pas tant de vous, mon cher. Vous venez de faire des progrès rapides dans mon estime. Je vois que vous comprenez à merveille votre position, et que vous voulez décidt'ment qu'elle s'améliore dans l'avenir. Allez donc à Paris, et dites vous-même à Barras tout ce que je vous obligeais à lui écrire. Les mensonges de langue sont moins sérieux : les pédants disent, je crois : Verba volant, scripta manent; c'est un exdocteur en Sorbonne, aujourd'hui membre de l'Institut, qui m'a appris cela, ce qui ne l'empêche nullement de m'écrire beaucoup, le pauvre homme! Adieu donc, et dépêchons! Dans deux heures vous aurez quitté Tours et la gendarmerie sera rentrée dans ses quartiers, si elle revient de sa dérive dans le bac au fil de l'eau. Sur ce, M. l'agent supérieur, mes compliments au Directoire, et n'oubliez pas que j'herborise ici avec beaucoup de succès.

L'homme vêtu de gris s'inclina, fort heureux de l'issue de sa querelle avec le muscadin et des deux protecteurs qu'il venait de gagner pour l'avenir, quel qu'il fût. M. Châteauneuf ordonna à un des pêcheurs de ramener le prisonnier, qui cessait de l'être, à l'habitation, et de le transporter sur la rive gauche de la Loire dans une des embarcations à l'usage de la pêche; puis il congédia le reste de son armée, non sans lui avoir donné des marques de sa munificence. L'agent se hâta de s'éloigner et de regagner la ville de Tours.

M. Châteauneuf remonta achevai; le capitaine s'élança sur les reins de Sultan comme un vrai maqui-

gnon catalan; François les suivit à distance. Il était bien temps de respirer un peu à l'aise les brises de l'île, et de prendre plaisir d'une promenade pacifique exemple de toute surprise et de toute appréhension.

Nous ne parlerons pas de l'enthousiasme avec lequel le capitaine Raymond exprimait a iM. de Châteauneuf sa reconnaissance et son admiration. Ces choses-là, pour être bien comprises du lecteur, n'ont besoin que d'être indiquées. Une réticence est quelquefois bien plus éloquente qu'un développement.

La promenade fut longue et charmante. M. Chûteauneuf raconta une infinité de choses à son bon compagnon, et cela avec beaucoup de verve et de gaieté. L'anecdote du billet trouvé dans la bombe glacée resta à l'état de mystère. Le merveilleux muscadin jura qu'il n'était pour rien dans ce petit avertissement donné au Directoire.

— Du reste, ajouta-t-il, les malices et les mauvais tours lui pleuvent sur la tête depuis quelque temps c'est une averse de plaisanteries, et, en France, rien ne tue plus vite un gouvernement. Aussi, malgré ma haute position, j'avoue que je verrais le pouvoir exécutif se retirer sans trop m'en affliger. Il s'est usé, il a fait son temps : ce n'est pas par une chute qu'il finira, c'est fiar une glissade. Un beau jour, il se sentira coitier à la porte du Luxembourg, sans bruit; sans éclat. Le lendemain on ne parlera plus de lui.

— Je crois que vous voyez assez j uste dans l'avenir, mon cher camarade, reprenait le capitaine. Mais à propos de celte plaisanterie au gingembre, que vous m'avez racontée au sujet de Sieyès, l'abbé qui prend des leçons d'équitalion de mes dragons songerait-il sérieusement à lenir tête à Bonaparte les armes à la

inain? Voyons, irait-il avec les généraux ultra-républicains combattre le dictateur, si le dictateur arrivait entouré des régiments qui se donneraient îi lui sur son passage?

— I\Iafoi,repritM. Châteauneuf, à moins que l'abbé no cherche à prendre des allures militaires pour plaire à Bonaparte, pour marcher à ses côtés a cheval, et, parconséquent, pour arriver avec lui au pouvoir.

— C'est plutôt cela, dit le capitaine. Mais je n'adore pas moins votre espièglerie, qui met le directeur écuyer dans une si fausse position. Vous aviez donc gagné quelqu'un pour empaumer le cheval du manège?...

— Et je fus témoin de la plus jolie culbute du monde. Figurez- vous un métaphysicien acrobate sautant par-desus les oreilles d'un cheval. Une pierre m'arriva derrière la vitre où j'étais cachée et faillit m'éborgner. Votre dragon était furieux. Mais le lendemain toute la ville savait l'aventure; Barras en rit à se démonter la mâchoire; il en rit encore et tout Paris avec lui. Des couplets courent les rues; on chante au boulevard et au Palais-Royal :

Monsieur l'abbé, Comment êtes-vous donc tombé?

Votre cheval de troupe, Fort bien!

Fort bien!

Qu'a-l-il donc sous la croupe Pour sauter si bien?

Deuxième couplet : je ne vous en citerai que deux, soyez tranquille. Il y en a douzel

Monsieur l'abbé,

Votre rabat est-il tombé?

Ah! quel fatal déboire!

Fort bien!

Fort bien!

Ce charmant Directoire, Saute donc pour rien?

Tel est Paris. Vous le connaissez bien : il chanté, il chansonne...

— Mais il paye toujours, a dit Mazarin, ajouta le capitaine Raymond. Espérons que tout ceci finira par autre chose que par des impôts exorbitants et par des chansons.

— Oui, capitaine, dit M. Châteauneuf, espérons (|ue tout cela finira par un chant de triomphe et par une réconciliation générale. 0 ma belle France! je t'aime encore plus que tous mes rêves d'ambition et vanité!

— C'est à merveille, M. Châteauneuf, répondit Raymond. Touchez là, et daignez venir dîner avec un proscrit dont vous venez d'assurer la liberté aujourd'hui et le bonheur à venir.

Us arrivèrent à la maison des pêcheurs, où un repas frugal, mais excellent, leur fut préparé. Vers le soir, M. Châteauneuf quitta l'île qu'il avait surnommée Vile Fortunée, en souvenir des succès qu'il y avait obtenus; et un rendez-vous étant pris pour le lendemain avec le capitaine, afin de causer d'affaires majeures, le charmant muscadin regagna le chemin àQ la ville de Tours, suivi de François^ son esclave affranchi.

Il est probable que nous nous rendrons nous-mômes à ce rendez-vous, fort important pour la suite de ce récit.

l'ne promenade au clair de la lune.

Nous avons vu comment avaient été déjouées toutes les menées de la police, grâce au sang-froid, à l'intelligence et à la fermeté de ce charmant muscadin qui prenait le nom de Châteauneuf, et qui tenait tant à conserver son déguisement.

Après l'aventure de l'île Fortunée, le jeune étranger, devenu une célébrilé dans la ville de Tours, cherchait à se soustraire à la curiosité publique. Il sortait rarement dans la journée; mais le soir étant venu, il s'aventurait, à cheval, k travers ia campagne, toujours suivi du fidèle François. Quelquesjours s'étaient écoulés depuis le départ de l'homme à l'habit gris. M. Châteauneuf, jugeant que la soirée serait calme et le clair de lune magnifique, dirigea sa promenade du soir vers le bac de l'île, sur la Loire, où le capitaine Raymond continuait à vivre incognito. L'officier, par un de ces pressentiments auxquels on cède malgré soi, attendait précisément, ce soir-là, son excellent compagnon. Il dirigeait du côté du bac une embarcation à voile aussi près que possible de la rive. Quand les deux chevaux parurent sur le pré qui bordait l'eau, un signal partit de l'embarcation ; c'était un coup de sifflet d'un accent particulier. M. Châteauneuf entendit et comprit le signal; il descenlit de cheval et s'avança vers la rive. L'embarcation arriva comme un cygne, offrant une seule aile

LES SOUPERS UU UiaECTOIKE. 73

au vent. L'ofBcier du bord reçut le muscadin. François, suivant les instructions qu'on lui avait données, gagna avec les deux chevaux une ferme voisine.

Il était environ huit heures du soir; la nuit était brillante ; elle luttait d'éclat avec les dernières teintes du couchant qui empourpraient au loin les eaux du fleuve.

Têteà tête avec son compagnon, le capitaine dirigea lembarcation en pleine rivière; une brise soufflait nord-ouest, ce qui modérait beaucoup la marche de la barque voguant au fil de l'eau; brise excellente, du reste, pour remonter le courant.

— 11 paraît, capitaine, que vous m'attendiez ce soir? demanda le muscadin. Je ne vous avais pas fait prévenir cependant.

— Mon vieil ami Châteauneuf, répondit gaiement l'ofQcier, vous avez sans doute souvent ressenti cette vague inquiétude qui nous avertit presque toujours de l'approche d'un ennemi ?

— Je l'ai souvent éprouvée, capitaine. Mais comment, à mon approche, pouviez-vous être inquiet? Suis-je votre ennemi ?

— N'ôtes-vous pas mon tourment? dit Raymond. Cela revient au même.

Les paroles du capitaine pouvaient être comprises de deux manières : elles avaient un double sens, bien (|ue Raymond fût très-sincère ce soir-là comme toujours. Oui, mais M. Châteauneuf se rendait-il bien compte des impressions de son cœur depuis quelque temps? M. Châteauneuf ne se livrait-il pas, malgré lui, à une foule d'illusions, roses et blanches chimères qu'on ne chasse jamais sérieusement? Enfin,

avouons-le, Coraly espérait beaucoup plus qu'elle n'en avait lair, et, se méprenant sur le vrai sens des paroles de l'officier, elle crut que, puisqu'elle était son toiirment, elle était bien près de devenir quelque' chose de mieux.

— Votre tourment, capitaine? reprit donc Coraly, Comment leutendez-vous?

— Eh ! mon Dieu, dit Raymond, puis-je voir do sang-froid une des plus charmantes filles du monde, et dans la position la plus brillante, s'exposer à s.perdre pour venir au secours d'un pauvre proscrii comme moi? Tenez, mademoiselle je puis vous rendr;votre nom en pleine rivière), votre dévouement, que j'admire, me donne des frissons.

— Bah! répliqua-t-elle ; qu'est-ce donc que je risque? La perte de la protection de Barras? Périclès n'est pas toujours très-amusant!

— Non, mais il est très-puissant.

— Croyez-vous que j'attache beaucoup de prix au luxe, à l'argent!... Ah! fi, citoyen !

— Mais vous attachez du prix à votre indépendance, à votre tranquillité, citoyenne?

— Diable! dit Coraly, croyez-vous que le Directoire s'amuserait à me persécuter?

— Il vous fait suivre, il vous surveille; vous portez de l'intérêt à un de ses adversaires.

— Voudrait-il me fnicticloriser?

— Dame! il est jaloux et ombrageux, dit Raymond.

— Eh bien! ajouta Coraly, va pour la guerre! Au fait, cette paix armée avec lui commence à me fatiguer. J'ai fait vider les arçons au directeur Sieyè.^ avec une fève de gingembre; je trouverai bien un

LES SOl'PERS DU DIRECTOIRE. 7ÎJ

moyen de faire glisser Barras du fauteuil dictatorial où il trône avec tant d'outrecuidance. Voyons, cherchons un peu; le voulez-vous, capitaine?

— Mademoiselle, vous êtes charmante, répondit l'officier. Mais je n'accepte pas un sacrifice pareil. Restez au Directoire. Tout ce que je puis vous affirmer, c'est que s'il tombe, vous serez magnifiquement protégée, vous qui m'avez si généreusement tendu la main.

Quelques instants de silence succédèrent à ces paroles. La limpide clarté de la lune inondait les deux rives de la Loire et brillantait l'eau d'une myriade de vives étincelles; le paysage était superbe et d'une mélancolie qui enchantait l'âme autant que le regard. Coraîy admirait cette nature grandiose et sereine h laquelle, depuis bien longtemps, elle n'était plus habituée. Les plus magiques soirées de Paris lui paraissaient bien ternes dans ce moment-là.

Il arriva que l'embarcation, après avoir dépassé un grand massif de peupliers situé sur la rive gauche, se trouva en face d'une longue prairie au bout de laquelle étincelait une toiture en ardoises et de forme conique; deux tourelles pointaient leur aiguille dorée dans l'azur limpide; quelques fenêtres paraissaient éclairées.

— Voilà sans doute un château, dit Coraly. Les niveleurs ne les ont pas tous rasés sur les bords de la Loire. Comment se nomme celui-ci, capitaine?

Raymond ne répondait pas; il paraissait fort occupé à arranger le cordage de sa voile. Coraly ne cessait de considérerertle toit conique qui brillait au clair de lune comme un dôme de porcelaine. Elle renouvela sa question.

76 LES SOrPERS Dl DIRECTOIRE.

— Savez-vous, capitaine, lo nom de ce charmant chûteau? C'est un aristocrate bien audacieux d'oser i.insi étinceler au clair de lune en pleine république. Son nom, capitaine?...

— Ehl mais, dit l'oiBcier toujours aux nœuds de son cordage, où voyez-vous donc cette féerie, mademoiselle?

— Allez-vous me nier que nous avons là, sur notre gauche, une énormité féodale qui nous insulte par son éclat? Regardez donc, citoyen capitaine, et coupez vos nœuds, si vous ne pouvez les délier.

Raymond eût bien voulu suivre ce bon conseil et pouvoir trancher le nœud gordien de sa situation dans ce moment-la; mais il n'avait ni l'épée d'Alexandre ni assez de ruse à son service. Rappelant alors toute sa présence d'esprit, il répondit avec autant de sangfroid que possible, et toujours en arrangeant sa voile par manière de contenance :

— Je crois, mademoiselle, que ce bâtiment dépend du domaine de Rencey.

A ce nom, Coraly ne put retenir un cri. Le capitaine s'approcha d'elle, et lui demanda si elle s'était blessée.

— Moi, répondit-elle; du tout, monsieur. Si j'ai crié, c'est qu'une étoile filante m'a surprise. Je viens de voir filer une bien belle étoile, ajouta-t-elle eu montrant le ciel.

Le capitaine comprit parfaitement le mot allégorique. Il se mordit la lèvre en jurant, in petto, contre son étourderie, qui lui avait fait prendre cette direction sur la Loire, tandis qu'il eût été si facile de se promener en amont de l'île, ou vers la rive opposée. Il voulut virer de bord, comme pour tourner le dos

au paysage au milieu duquel brillait ce malheureux loit ardoisé du château de Rencey. Mais Coraly, s"apercevant du but de la manœuvre :

— Que faites-vous, capitaine? que faites-vous? reprit-elle. Veuillez ne pas changer de direction; nous sommes bien ainsi, et nous avons toute la nuit devant nous. La Ijelle promenade, M. le capitaine! et que j'aime surtout ces grandes prairies, ces futaies de droite et de gauche, et ce noble château au milieu, comme fond de tableau! Vous êtes sûr, n'est-ce pas, que c'est là le château de Rencey?...

— Mademoiselle, dit le capitaine qui s'était assis au gouvernail, vous attachez beaucoup d'importance?...

— Beaucoup, monsieur! reprit-elle avec affectation. J'aime à connaître parfaitement ma carte de route; j'ai eu toujours grand'peur de m'égarer. Ce grand domaine est bien l'ancienne seigneurie du marquis de Rencey?...

— Oui, mademoiselle, répondit Raymond assez sèchement.

— L'ex-marquisde Rencey, qui a une fille unique, et qu'on dit ravissante, merveilleuse?...

— On le dit, mademoiselle, ajouta l'officier que l'impatience gagnait.

— Et le capitaine Raymond dit comme tout le monde, répliqua Coraly.

— Pcmrquoi non , mademoiselle?

— C'est juste, dit Coraly; on hurle avec les loups; on soupire avec les colombes.

— Mademoiselle, reprit l'ofQcier devenu sérieux, est-ce du persiQage? Voulez-vous me railler? Du reste, vous en avez le droit; vous m'avez rendu

78 tES SOUPERS DU DIRECTOIRE.

dassez grands services pour que j'expie un peu mon bonheur.

— • C'est-à-dire que vous m'accusez d'une lâcheté, monsieur, reprit-elle. Apprenez que le plus grand titre h mes égards, à ma considération, est celui de mon obligé. Je vous ai rendu service; vivez en paix; je ne chercherai jamais à vous faire^entir ma stupide supériorité.

Il y avait de l'amertume dans ce langage. Raymond comprit qu'il était aimé plus qu'il n'avait pu le croire encore. La jalousie de Goraly éclatait malgré elle; le nom de Reucey avait réveillé en elle de douloureux souvenirs. Coraly, en découvrant que le capitaine n'avait choisi, comme retraite, une île de la Loire, qu'à cause du voisinage de ce château, Coraly se souvenait des affreuses paroles de Barras : « Il aime une fille noble, et vous n'êtes pour lui qu'un pis aller. » Et le nom de cette fille noble, la pauvre Coraly l'avait appris par hasard, le matin même de ce jour, à l'auberge du Faisan, où quelqu'un avait dit, à table d'hôte :

— Le citoyen de Rencey, ce vieux fou d'ex-marquis, a une fille ravissante, qui est aimée d'un ofBcier de Bonaparte.

Tout venait de s'expliquer rapidement, et comme à la lueur d'un éclair. Oui, Coraly aimait le capitaine. Cette passion lui était venue soudainement, à un souper chez Barras, où elle avait pris l'engagement de faire tomber l'officier dans un piège, et par conséquent de le livrer au pouvoir du Directoire et à la justice criminelle s'il était coupable de conspiration. Eh bien! le piège avait été pour elle; la pauvre enfant y avait mis le pied, son pied charmant; elle s'y

était prise, et cela pour jamais. Aussi, depuis lors, détestant le rôle que le directeur, son Périclès, avaiî. voulu lui faire jouer, elle avait juré deux choses : do mystifier Barras le plus souvent et le plus tôt possible, et de conquérir l'amour du capitaine dont elle voulait du moins gagner le cœur, ne pouvant aspirer à conquérir sa main et à porter son nom. La pauvro enfant était fort à plaindre, et la terrible vérité qu? vint luire devant elle , au clair de Tune dans l'embarcation de Raymond, dut la blesser bien cruellement. Mais Coraly avait une énergie peu commune. Elle nous en a fourni assez de preuves jusqu'ici. Rappelant donc toute sa présence d'esprit et affectant plus de fierté que jamais :

— M. le capitaine, dit-elle, savez-vous quelle idée folle me passe par la tête?

— Parlez, mademoiselle, répondit Raymond.

— J'ai grande envie d'aller visiter ce château.

— A l'heure qu'il est? s'écria l'ofScier fort ému sans vouloir le paraître. Mais ce ne serait pas trèsconvenable.

— Et pourquoi, s'il vous plaît, monsieur? Une visite à huit heures du soir est de mode et de bon goût, je crois.

— Mais, mademoiselle, votre costume est un'déguisement... Quant au mien, il n'est pas présentable...

— Vous portez la veste, le pantalon et le chapeau d'un marinier, d'un pêcheur; je porte les habits d'un muscadin. Nous sommes déguisés tous les deux. Raison de plus pour n'être pas reconnus et pour être acceptés et bien reçus sur le roman que nous allons bâtir ensemble. Vous et moi avons assez d'esprit

pour inventer une aventure probable. Voulez-vous mettre le cap dans la direction de terre? Je liens à aborder et à aller visiter le château de Rencey.

Depuis dix minutes le capitaine avait dirigé son embarcation en pleine rivière, cherchant même à gagner le large insensiblement de manière à s'approcher le plus possible de la rive opposée. L'injonction de Coraly était formelle. Raymond connaissait toute l'impétuosité de ce caractère et toute l'énergie de cette volonté. Il comprit que le meilleur raisonnement ne ferait qu'irriter son adversaire. Il se prépara donc a une lutte. Elle pouvait devenir dangereuse pour cette charmante et généreuse Coraly, et voilà ce qui faisait frémir l'ofBcier. Surveillant donc avec une extrême vigilance tous les mouvements de sa compagne, il lui parla ainsi:

— J'ignore, mademoiselle, dans quel but vous voulez m'obliger à vous amener à Rencey. Ce que je sais bien, le voici. Le propriétaire de cette maison de campagne est un homme âgé et atteint d'aliénation; il n'en est pas moins respectable pour cela. Il n'a auprès de lui qu'une fille unique et charmante, comme vous le disiez fort bien tout à l'heure; j'ajouterai une fille des plus vertueuses. Rencey est une habitation sévère longtemps visitée par le malheur; on y pleure encore la mort d'un fils et d'un frère chéris... je vous déclare donc, mademoiselle, que, quant à moi, je ne puis vous accompagner et aller de gaieté de cœur, sous un déguisement et sous un prétexte frivole, demander une hospitalité qui n'a pour but qu'une vaine curiosité de votre part.

M. le capitaine, répondit Coraly, j'ai la mauvaise habitude de vouloir être obéie, quand je ne demande

pas l'impossible. Je suis très-entêtée, surtout pour mes fantaisies. J'ai pris la résolution de faire une visite aux habitants du château de Rencey, et cette visite je la ferai. Personne n'aura le droit de me reprocher une inconvenance. M. Châteauneuf connaît assez le monde pour se tirer avec succès d'une aventure dont il prend la responsabilité. Seulement, monsieur, dans le but de vous épargner des chagrins (car vous me paraissez fortaffligéde ma résolution), je me passerai de vous, et même je ne me rendrai à Rencey que demain dans la journée, en plein soleil, de manière à ne pas porter la plus légère atteinte à la réputation de la noble demoiselle. On aurait peut-être un peu parlé dans le pays, de ma visite au clair de lune... c'eût été affligeant pour une vertu farouche... Dieu me garde d'altérer jamais le nimbe virginal qui encadre le beau visage d'une sainte!... Ah! M. le capitaine, quel sacrilège, bon Dieu!

L'ironie était affreuse pour Raymond. Il tint bon, et prenant la main de Coraly :

' — Vous êtes vraiment une ravissante étourdie, lui dit-il. Permettez qu'en face des étoiles et de cette lune qui nous sourit, je vous baise la main comme votre obligé une troisième fois et comme votre ami pour la vie.

—Baisez ma main, M. le capitaine, reprit Coraly dont la colère affectait un dédain superbe. C'est un petit bonheur que je n'ai jamais trop compris, mais qui parait avoir son agrément cependant. C'est peutêtre aussi pour certaines gens un moyen de se tirer d'embarras. Maintenant virez de bord, vous le pouvez. François doit m'altendreà l'embarcadère du bac. Je vous préviens encore que je me rendrai demain au

LES SOUPERS DU DîRECTOiaE.

château de Rencey, sous le nom et l'babit de M. Chûtoauneuf.

La sagesse entre dcax folles.

Concevoir un plan et l'exécuter était pour ÎI. Châleauneuf une seule et même chose. Chez lui, l'idée était le signal de l'aclion, comme l'éclair est le précurseur immédiat du coup de foudre. Si M. Châteauneuf avait pu devenir général, il eût gagné vingt ijatailles rangées par la rapidité de ses conceptions et la vanité de ses manœuvres. Mais nous savons quels inconvénients s'opposaient à la carrière militaire du beau muscadin; inconvénients à jamais rej^rettables pour la gloire et la prospérité de la patriel

Le lendemain, vers les deux heures de l'après-midi, un cavalier, suivi d'un domestique, arrivait au pas de promenade au château de Rencey. Il descendait de cheval dans la cour, vis-à-vis le grand perron, et sans plus de façon que n'en eût mis un ancien ami du lo- :'is, il donnait sa carte à un domestique, en lui demandant de l'annoncer. Sur cette carte un seul nom était écrit : Châteauneuf.

Le domestique revint bientôt avec cette réponse :

Le citoyen Rencey et la citoyenne sa ûlle sont à table; si le citoyen Châteauneuf veut prendre la peine dépasser dans le salon...

— Fort bien, dit le cavalier en montant les marches du perron, j'attendrai.

LES SOrPERS DL DIRECTOIRE. 85

M.Châteauneuf alla s'asseoir dans un vieux fauteuil en face d'un vieux cadre dont on avait remplacé le vieux portrait par une carie de géographie. Précaution assez usitée dans le bon temps de 1 égalité et de la liberté dont nos pères nous ont transmis le souvenir.

« Diable! pensait notre muscadin^ on est prudent h Rencey. Le citoyen y est en honneur, et la ciloymne y fleurit. Quant aux portraits de famille, ils se sont changés en fleuves et en montagnes. Voyez plutôt. »

Mais un homme de la maison vint trouver M. Châleauneuf : c'était l'honnête M. Clément, que nous connaissons de vieille date. Il aborda le cavalier avec" certaines précautions oratoires, comme s'il voulait sonder une eau dangereuse avant de s'y aventurer.

— Si le citoyen arrive de loin, disait le régisseur Clément, il doit avoir besoin de se rafraîchir. Nous n'avons, je crois, jamais eu l'honneur encore de recevoir le citoyen...

Vous êtes le régisseur du domaine? demanda brusquement M. Chàteauneuf.

— Je l'étais, citoyen; je suis aujourd'hui l'ami et Vofftcier de la maison.

— Vous vous nommez Clément, n'est-ce pas? — A vous faire plaisir, citoyen, reprit le régisseur avec des frissons affreux.

— Je vous ai reconnu. On m'a parlé de vous au Faisan, h Tours. C'est en votre nom que ce château cl cette terre ont été rachetés de la nation; n'est-ce pas? Mais où diable, mon cher Clément, avez-vous trouvé tant d'or pour payer cela?

Telles furent lesfoudrovantesnaroles de M. Châ-

8i lES sorpEHS or directoire.

teauneuf. M, Clément, pour toute réponse, ne cessait de proposer àson interlocuteur des rafraîchissements de toute espèce.

— Parlons à cœur ouvert, dit tout à coup le cavalier. Vous avez emprunté pour racheter Rencey, la bourse d'un officier; on me l'a dit. Vous ne pouvez le nier, mon cher ami; il faut convenir que cet oCQcier était vraiment un officier de fortune, n'est-ce pas? Or çà, mais vous n'êtes que son prête-nom, et par conséquent il est lui-même propriétaire légitime de ce beau domaine ^ et par délicatesse, il en laisse la jouissance aux anciens maîtres du lieu, ces pauvres Rencey que la révolution a dépouillés. Savez-vous, mon cher Clément; que c'est superbe cela, delà part de cet officier? Le tout est de savoir maintenant où lui-même avait pris, trouvé ou gagné tant de pièces d'or, car il passe pour millionnaire à Paris. Oh! il n'est bruit que de cela...

M Clément, dont la peur agitait et agaçait tousles nerfs, ne put résister plus longtemps à la situation qu'onlui faisait. Il salua M. Châteauneuf, et sortit du salon comme \in lièvre qui se glisse hors d'un fourré, rasant du ventre le sol et cherchant une issue pour s'élancer en pleine campagne hors du flair des chiens qui l'ont dépisté.

— Voilà un homme, se dit à lui-même le muscadin, qui va singulièrement parler de moi aux maîtres du logis.

Dix minutes s'étaient écoulées lorsqu'on entendit un grand bruit éclater dan^ la salle à manger. Une voix sonore et impérative dominait toutes les voix; un homme âgé, mais très-vert encore, s'avançait résolument vers le salon comme s'il échappait à des

lES SOrPERS DU DIRECTOIRE. 8o

mains qui voulait le retenir : c'était le ci-devant marquis de Rencey; il arrivait, sa serviette à la main, l'œil brillant, le visage empourpré, comme un homme transporté de joie à l'annonce d'une visite longtemps attendue.

— Eh! mais où est-il donc, ce cher enfant? s'écriait-il, le fils de mon meilleur ami, le comte de Ghâteauneuf; mon frère d'armes... où est-il donc?

Le muscadin n'avait qu'un parti à prendre, c'était do se jeter entre les longs bras que lui tendait le marquis.

— Diable de fou! se dit-il; mais n'importe. Les dés sont lancés; jouons et jouons bien.

— Ah! mon cher vicomte! s'écria de nouveau le vieux gentilhomme, quelle heureuse journée! Venez, mon enfant. Ciel! c'est tout le portrait de son père!

Ces paroles étaient entrecoupées de franches accolades données et reçues avec un égal enthousiasme. Le marquis, sans autres cérémonies, saisit par le bras ■ M. Châteauneuf, et l'entraîna dans la salle a manger.

— Un couvert! un couvert! disait-il aux domestiques. Il dînera avec nous; il dînera deux fois. Mademoiselle, reprit-il en s'adressant à Hélène, j'ai enfin le bonheur de vous le présenter. Vous ne le reconnaissez pas? Je le crois bien. Vous ne vous êtes pas vus depuis l'âge de cinq ans. Il était à treize ans aux pages de la reine; 'a dix-sept ans, il est entré dans les chevau-légers de la maison. Aujourd'hui c'est un des meilleurs et un des plus intrépides officiers de l'armée de Sa Majesté. Blademoiselle, je vous demande vos bontés pour le vicomte de Châteauneuf. Servezlui h dîner 'a l'instant même, et envoyez chercher à mon caveau particulier le vin de Madère le meilleur

86 LES SOrPEIlS DC DIRECTOIRE.

que je possède. Allons, mon brave, vous me ferez raison. Jsous irons à la chasse, car je connais votre passion pour ce noble exercice. Le soir, nous jouerons aux échecs, et mademoiselle de Rencey nous fera la lecture. A propos, qu'on donne au vicomte l'appartement de la grosse tour. 11 communique au mien par la galerie de mes trophées, mon cher vicomte. Une galerie tapissée de quarante-trois bois de cerfs, sans compter le menu fretin; une collection superbe. Buvez, mangez, et regardez-vous ici comme à Châteauneuf, votre terre. Surtout, mon ami, faites bien la cour à mademoiselle de Rencey, qui est sévère en diable, mais qui ne voudra pas mentir aux engagements de deux nobles familles, et qui vous acceptera pour époux d'ici à peu de temps. Vivent le roi, Châteauneuf et Rencey!

Cette fois-ci, il y avait de quoi perdre contenance, et notre muscadin se sentit étourdi sous le coup le plus imprévu qui fût jamais. Sa position était toute faite, irrévocablement constituée, et cela subitement, et sans qu'il eût eu le temps de lâcher une parole, de tousser ou de cracher. Il était, du même coup. Ois du comte de Châteauneuf, vicomte lui-môme, ancien page, chevau-léger, ami du marquis de Rencey son hôte, son compagnon de chasse, et... (le cas était grave) présenté à mademoiselle de Rencey comme un futur époux qui venait mettre à ses pieds sa fortune, son nom et toute sa personne. Sortir de là parut plus difficile a M. Châteauneuf que de se débarrasser de tous les agents réunis de la haute police de la république. Il avait à faire, il est vrai, h un vieux fou, mais à un fou emporté, terrible dans ses résolutions, et toujours prêt à saisir un couteau de chasse ou un

LES SOUPERS m DIUECTOIRE. 87

pistolet. Mais ce qui était plus attrayant, le muscadin avait affaire à mademoiselle de Rencey, dont l'imposante beauté, la sévérité de principes et le regard intelligent et scrutateur commençaient à l'accabler un peu. Ah! il faut l'avouer, M. Châteauneuf se repentait déjà d'avoir cédé à l'emportement de sa tête, ("e château, dont il avait si témérairement forcé l'entrée, lui paraissait une ruche à miel, à laquelle il ne loucherait pas impunément.

Le dîner finissait. On pass» de la salle à manger dans le grand salon. C'était le moment du café, c'està-dire le moment bienheureux des expansions amicales et de la franche gaieté. Le marquis, grand parleur, fort heureusement pour M. Châteauneuf, accumulait questions sur questions, écoutait à peine les réponses, et les faisait lui-même quelquefois quand elles tardaient trop à arriver. Hélène de licncey, qui s'était renfermée jusque-la dans un système d'observation, commençait 'a se mêler à la conversation avec quelque intérêt; ce qui ne laissait pas que de tourmenter notre muscadin. Evidemment, M. Châteauneuf avait un peu trop présumé des ressources de son esprit, et surtout de l'audace de son caractère. Le regard d Hélène le troublait; il évitait ce regard comme une pointe d'épée. Mademoiselle de Rencey s'en aperçut, et sa défiance se mit plus que jamais sur la défensive. Hélène observait beaucoup, sans en avoir l'air, et tout en versant du café avec une grâce pleine de dignité. Cependant, le ci-devant marquis, après avoir épuisé une grande partie du trésor de ses souvenirs, après avoir raconté tout ce que sa mémoire et sa folle imagination lui fournissaient de rêves et de réalités, le vieux marquis, majestueusement

SS LES SOrPEHS DU CiaECTOlRE.

ussis dans un fauteuil, commença à s'assoupir. Il sommeillait, et bientôt après, il se mit a dormir profondément, habitude qu'il avait contractée après diner. Hélène s'attendait à cela; mais M. Châteauneuf en fut cruellement surpris. Plusieurs fois il cliercha à réveiller le dormeur par quelques vives saillies. Hélène devina son intention, et, avec un air d'autorité et une malice incomparable :

— Monsieur, dit-elle au mu?cadin, vous êtes trop aimable et trop bon pour vouloir priver mun père d'un repos qui lui fait grand bien.

— Je suis prêt à me retirer, mademoiselle, se hâta (ic répondre M. Châteauneuf enchanté du moyen échappatoire qui se présentait.

— Nous quitter, monsieur? ajouta Hélène Oh! non. Vous ne voudriez pas causer ce chagrin à mon pauvre père; il vous demandera en se réveillant. Voulez-vous m'accompsgner jusqu'aux espaliers? Marguerite, ma femme de chambre, nous suivra, arniée de doux paniers; j'ai quelques fruits à cueillir.

La proposition était nette et précise comme un ordre. 51. Châteauneuf prit son chapeau, ses gants et sa cravache. H suivit mademoiselle de Rencey, et IVIarguerite les escorta. M. Châteauneuf savait trop bien son monde pour ignorer qu'il n'avait encore aucun droit à offrir son brasà une jeune personne comme Hélène, se promenant dans son jardin. l\ marchait donc à côté d'elle, et même un peu en arrière. Arrivés aux espaliers, nos charmants jeunes gens se mirent à cueillir les plus belles poires de la saison. Marguerite fut chargée de' les classer par espèces. Assise sur le gazon entre ses deux panierS; elle se livrait à ce travail, tandis que mademoiselle de Ken-

LES SOCPERS Dr DIRECTOIRE. Si'

cey se promenait d'un bout à l'autre d'une allée, en compagnie du beau muscadin. La conversation so ranima; le moment était solennel.

— Je crois inutile, monsieur, de chercher à vous éclairer, dit Hélène, sur le triste état de mon père. Vous avez bien vite reconnu la vérité... Mon père est atteint, depuis plusieurs années, d'une aliénation mentale d'autant plus incurable, qu'elle s'irrite par les raisonnements les plus sages. Quant aux traitements, on a tout essayé, sans succès jusqu'ici. Cette maladie est fort singulière, ajouta mademoiselle de Rencey; elle n'altère en rien la mémoire. Vous avez vu que mon père vous a parfaitement reconnu, monsieur, et qu'il vous a rappelé bien des détails de famille.

— J'ai vu cela parfaitement, répondit M. Châteauneuf. Je crois avoir répondu de mon mieux au malade...

— Oui et non, monsieur, reprit Hélène. Permettez que je vous lavous, vous m'avez paru quelquefois très-embarrassé.

— Votre franchise me plaît, mademoiselle, dit le muscadin fort piqué. Mon embarras pouvait avoir pour cause la présence d'une personne...

— Ah! grâce! grâce! monsieur, les compliments ne sont plus de mode sous le régime républicain. Un compliment est une louange, une louange est une flatterie. Nous ne flattons plus personne en France. Et plût à Dieu qu'on n'eût jamais flatté certaines personnes dans ce malheureux pays! Quoi qu'il en soit, monsieur, votre embarras m'a beaucoup surprise. Si je ne craignais de pousser la franchise jusqu'à la cruauté, je vous dirais que vous avez été

90 LES SOtPERS DC DIRECTOIRE.

(lune gaucherie impardounable pour un homme de votre esprit et de votre distinction.

— Ah! la petite tigr'îsse! se disait en lui-même M. ChUeauneuf. Comme elle mord à belles dents!

— Vous ne cherchez pas à vous justifier; monsieur? reprit Hélène. Vous ne daignez pas prendre votre revanche?... Alors, que voulez-vous que je pense de M. Châteauneuf, qui m'a été présenté comme un prétendu?...

— Présenté par monsieur votre père, cela est vrai, mademoiselle, ajouta vivement le muscadin.

— Et par qui auriez-vous voulu lêlre, s'il vous plaît, monsieur? lui répondit-on. Mon père est atteint de folie sur divers points, je le sais; mais quant ace qui touche l'honneur de la famille et le bonheur de sa fille, je vous réponds que, sur un pareil sujet, il a toutes ses idées saines, et qu'il raisonne comme un sage.

M. Châteauneuf baissait la tête et se livrait à une foule de réflexions. Il se sentait humilié devant l'imposante sérénité de mademoiselle de Rencey. Deux sentiments très- violents l'agitaient en ce moment : la jalousie et lamour-propre blessé jusqu'au sang. 11 cherchait un moyen de reprendre cet avantage de position qu'il était habitué à conserver dans toutes les luttes de la vie. Il n'en trouvait aucun. Tout à coup il s'arrêta à celte résolution et se dit en luimême :

— Si le capitaine a trahi mon incognito en adressant en secret, depuis hier, un billet à Hélène pour me démasquer à ses yeux, je jure de perdre le capitaine, et je sais comment m'y prendre pour cela. Si le capitaine a eu confiance en moi et s'il s'est abstenu

loyaleçient do tout avertissement perfide, je jure d'être aussi généreuse que lui et de continuer à le protéger même dans ses amours.

Ce dernier serment coûta énormément au cœur de M. Châteauneuf. Mais, nous l'avons dit, c'était une nature d'élite que la sienne; une nature qui s'était fourvoyée dans la voie des passions, tout en conservant une distinction suprême. Ces phénomènes moraux sont rares. Ils peuvent exister cependant, et nous tenons à en donner la preuve.

— Mademoiselle, reprit Châteauneuf d'un air plus dégagé, vous avez parfaitement raison. J'ai été gauche au suprême degré. Cela est-il un crime à vos yeux?

— Non, monsieur. Mais votre embarras en répondant aux questions de mon père pouvait me donner des doutes sur votre loyauté.

— C'est-a-dire que vous m'avez pris pour un aventurier s'affublant d'un titre et d'un nom d'emprunt?

Hélène de Rencey regarda fixement M. de Châteauneuf, qui, cette fois, soutint ce regard sans faiblir et sans rougir.

— Un aventurier! reprit Hélène. Oh! non, monsieur, je ne le crois pas. Dans quel but un aventurier viendrait-il dans cette maison? Pour nous voler? Nous sommes pauvres. Pour compromettre ma réputation? Il risquerait d'être tué comme un infâme brigand.

— Tué, mademoiselle? Et par qui? demanda le muscadin en s'arrêtant tout à coup.

— Par moi-même, répondit Hélène avec le plus grand sang-froid.

1)2 LES SOUPERS Dr DIRECTOIRE.

La promenade continua. M. Chûteauneuf contemplait avec ravissement le beau profil de cette jeune personne qui marchait à côté de lui.

— Je comprends qu'on aime de passion cette femme, se dit-il avec un alFreux serrement de cœur.

— Cela vous étonne, monsieur? ajouta mademoiselle de Rencey.

— Non, dit Chàteauneuf, cela me ravit. Et pour tuer un aventurier audacieux, comment vous y prendriez-vous, mademoiselle?

— Très-simplement, ajouta la belle jeune fille; je le viserais ainsi avec deux pistolets, et je lire trèsbien.

En prononçant ces dernières paroles, mademoiselle de Rencey avait sorti très-lestement deux fort beaux pistolets des poches de sa jupe, et elle en dirigeait les deux canons sur la poitrine du muscadin à trois pas de distance. Il faut le dire à sa louange, M. Chàteauneuf ne bougea pas et ne pâlit pas.

— Cest une répétition de voire rôle que vous me donnez là; n'est-ce pas, mademoiselle? dit-il en souriant.

— Oui, monsieur, reprit-elle. Répétons la scène. Voyons, je commence : Qui êtes-vous, monsieur? votre nom véritable?... — Bien, mademoiselle! fort bien! dit Chàteauneuf toujours en face des deux pistolets. A mon tour, maintenant. Je vais répondre. Il est Lien entendu que c'est un rôle que je joue pour vous être agréable.

— Qui êtes-vous, monsieur? répéta Hélène dont le regard étincelait.

— Qui ;e suis? répondit Chàteauneuf. Un de vos admirateurs.

— Votre nom?

— Eh bien, adorable enfant, apprenez mon malheur tout entier. .l'aime d'une passion extravagante... et l'objet de ma passion vous me l'enlevez. Je suis un pauvre être, sacrifié pour vous... Mademoiselle, sous ce déguisement et sous un nom d'emprunt, reconnaissez une femme que la jalousie a rendue presque folle, qui s'est introduite auprès de vous pour s'assurer de son malheur, lorsqu'elle a eu la preuve que vous êtes sa rivale, heureuse et triomphante.

— Vous êtes une femme! s'écria mademoiselle de Rencey en faisant trois pas en arrière. Ah! quelle indigne supercherie! Vous avez osé...

— Vos mains, vos belles mains faiblissent, mademoiselle, reprit M. Châteauneuf. Pourquoi ne tirezvous pas?... Je vous ai fait l'aveu de mon crime, de mon audace, de mon malheur... Feu! feu! mademoiselle de Rencey; j'aime le capitaine Raymond de Vitry.

Hélène désarma ses pistolets dont olle avait réellement armé les batteries. Elle les remit dans ses poches et, sans ajouter une seule parole, elle salua le muscadin; et, appelant Marguerite, elle s'éloigna lentement, prenant la direction du château. M Châteauneuf, resté seul en face des espaliers chargés de fruits, n'éprouva pas la moindre envie de s'occuper d'horticulture. Il vit une petite porte ouverte sur le parc et il se dirigea de ce côté. Là, il trouva devant lui de larges allées et à son service un air frais et léger dont il avait grand besoin. Il s'aventura donc à travers les massifs de verdure, comme un prisonnier longtemps privé de la vue du ciel et de la nature,

aspirant la brise h longs traits et marchant sans but à pas précipités partout où le poussait son délire.

Cne confession à traders nn guichet.

M. Châleauneuf avait suivi machinalement la première allée du parc qui s'était présentée devant lui. II arriva à une sorte de carrefour auquel aboutissaient plusieurs avenues, et dont un grand chêne, entouré d'un banc circulaire, était le centre. Le mur, tapissé de charmilles, barrait l'horizon. Il y avait là une petite porte qui n'était fermée que par un verrou intérieur. M. Chàteauneuf allait regagner les champs, lorsqu'il crut entendre la voix d'un chasseur au delà du mur. La voix rappelait des chiens. La porte avait un pelit guichet au moyen duquel, en écartant une planchette à coulisse, on pouvait reconnaître, avant d'ouvrir, les gens qui frappaient à la porte. Faisant courir la planchette du guichet , M. Châleauneuf, à travers la petite grille, chercha à distinguer le chasseur. Celui-ci s'était rapproché de la petite porte; il tenait en laisse un chien d'arrêt. M. Chàteauneuf se mit à tousser. Le chasseur fit quelques pas encore et se trouva si près de la petite porte, qu'il pouvait échanger quelques paroles ii voix basse avec le guichet, à travers lequel il avait probablement remarqué une figure. Le muscadin, par le plus grand des hasards, trouvait une occasion de causer sans être vu ni reconnu avec ce chasseur, qui n'était autre que le capitaine Raymond.

— C'est lui! dit Chûteauneuf; évidemment il vient h un rendez-vous! évidemment il avait prévenu mademoiselle de Rencey de ma visite, et je suis la dupe misérable de ces deux amoureux.

Le chasseur, voyant que la planchette du guichet ne se refermait pas, commença la conversation.

— C'est vous, mademoiselle, dil-il; voilà pour moi une bien belle occasion de vous demander de vos nouvelles sans enfreindre la conseigne que je me suis imposée. Il ne m'est plus permis de vous voir dans le parc tant que rien n'est décidé sur mon sort, hélas!

M. Chûteauneuf ne se hâta point de répondre : il prenait ces paroles pour des précautions oratoires.

— Il reste, disait-il; ilchercheàsavoirsi mademoiselle de Rencey est accompagnée ou non desafemme de chambre.

— Ètes-vous seule, mademoiselle? demanda Raymond.

— Seule... répondit Chûteauneuf, en cherchant à imiter l'accent d'Hélène et en se retirant un peu, do manière à n'être pas vu.

— Monsieur votre père continue-t-il à revenir à un meilleur étal de santé? sa tête se calme-t-elle?

— Cela va mieux, dit le muscadin.

— Il est toujours impitoyable pour moi! toujours ennemi desYilry et refusant de me recevoir?

— Toujours, répondit la voix derrière le guichet.

— En vérité, dit le capitaine, c'est désespérant, et sans le profond respect que j'ai pour vos volontés...

— Eh bien?

— Eh bien! je forcerais la porte, j'irais me jeter aux pieds de ce digne et malheureux vieillard, je lui ferais un aveu complet.

oc LES SOUPERS Dr DIRECTOIUE.

— Un aveu de quoi?... dit Ciiâteauneuf.

— Oh! pouvez-vous le demander, Hélène? reprit l8 capitaine. Ne connaissez-vous donc pas la sainte iîfTection que je vous ai vouée pour la vie?

— Il n'ose prononcer le mot d'amour, se dit en luimôme le muscadin. Ce respect est une preuve qu'il l'adore.

— Tenez, mademoiselle, reprit le chasseur, je crois qu'il serait temps de prendre un parti. Les événements se pressent; je serai peut-être bientôt obligé de quitter ma retraite pour aller rejoindre le général en chef... Je sais, à ne pouvoir en douter, qu'il doit débarquer en France d'ici 'a quinze jours...

— Ah! ah! pensa Châteauncuf. Voici des nouvelles positives... Si je voulais! Vous savez donc?... dit-il au chasseur.

— Oui, Bonaparte débarquera dans un petit port de Provence avant le 13 octobre prochain. Tout est prévu pour cela. Vous comprenez, mademoiselle, que je dois me trouver près de lui dès qu'il mettra le pied sur le territoire.

— Mais, monsieur, dit la voix derrière le guichet, comment pouvez-vous savoir dans votre retraite?...

— Ceci serait long à vous expliquer, répondit le chasseur. Soyez sûre, mademoiselle, que toutes les précautions sont prises et que je reçois dans ma retraite les meilleurs renseignements venant de Paris, d'où on suit très-bien la marche de Bonaparte.

— C'est avoir la vue longue, dit le muscadin en chei"chant toujours à imiter l'accent d'Hélène. Vous avez donc des agents?

— Dieu m'en garde! dit le capitaine. Je ne suis pas

TES SOIPERS Dr DIUECTOIRK. C7

de la police, et d'un aulre côté je ne conspire pas.

— Comment alors?...

— C'est très-facile à expliquer. Les ennemis du Directoire (ils sont nombreux et puissants) savent tous que je suis un des officiers dévoués à l^onaparte : or Bonaparte aujourd'hui est désiré et attendu comme un libérateur. Ses partisans, mieux que toute la police du gouvernement, ont découvert ma retraite, et sans que je me mêle de rien, ils mettent un soin religieux il me tenir au courant de tout ce qui se passe. Tenez, ce matin encore, il m'est arrivé, sur la Loire, un homme montant un bateau de poste, parti d'Orléans hier au soir et venant de Paris. Il m'a surpris au moment où je péchais du saumon.

— ■ Et il vous a dit?

— Que Barras perdait la tête. L'orgueil le rend fou : plus le danger approche et plus il se croit fort contre l'influence de Bonaparte. Il ne songe qu'à ses plaisirs et mène la vie d'un roué de la régence, peutêtre pour s'étourdir. Mais Sieyès est plus prudent. On m'avertit qu'il n'est plus hostiie décidément au général en chef, que si ce dernier arrivait brusquement à Paris, Sieyès, son adversaire jusqu'ici, passerait dans son camp avec le directeur Ducos. dont il fait ce qu'il veut. On a été même plus loin, et l'on m'a assuré que si un coup d'État militaire renversait le Directoire, Sieyès qui, la veille de ce jour, aurait donné sa démission ainsi que son an:i Ducos, irait le lendemain, à la tête du parti )?iorfeVe,oiTrir à Bona parte. . .

— Une couronne? dit la voix derrière le guichet .

— Presque, mademoiselle. Un consulat. Nous aurions trois consuls au lieu de cinq directeurs.

— Trois roues à un carrosse au lieu de cinq! cela niart. lierait-il mieux?

98 LES SOrPERS I)U DIRECTOIRE.

— Voire esprit est charmant, mademoiselle, dit le chasseur. Mais Bonaparte arrivant au pouvoir, le carrosse marcherait à merveille, soyez-en sûre, quel que fût le nombre impair de ses roues.

— Ce que vous me dites de Sieyès m'étonne, reprit la voix du guichet.

— Pour vaincre l'incrédulité de mademoiselle do Rencey, ajouta Raymond, il suffira de lui montrer une certaine lettre de l'abbé. Je l'ai ici dans ma poche. Elle est adressée 'a un général influent, ami de Bonaparte. Le général me l'a renvoyée pour la faire passer au vainqueur de l'Egypte , ou pour la lui remettre moi-même.

— Mais vous conspirez donc? répéta la voix.

— Moi! non certainement, je laisse conspirer. Voici la lettre, je la conQe à mademoiselle de Rency qui est dépositaire de toutes mes pensées, même les plus secrètes. Elle voudra bien me la remettre demain!...

' — C'est un rendez-vous que vous me demandez, monsieur, dit la voix.

— Je l'avoue, mademoiselle. Demain, ici, à la même heure. Cette porte restera fermée, telle qu'elle est...

— Soit, dit la voix.

Et une main blanche, sans gant, se montra à peine au guichet. La lettre fut prise du bout des doigts, et lestement retirée. Raymond était aux anges.

— Maintenant, dit la voix, il faut que je vous apprenne que j'ai reçu une visite...

— Ah! je comprends, s'écria le capitaine, mon ami Châteauneuf! Mademoiselle, j'auraisvoulu vous éviter... mais c'était pour moi une question de délicatesse. On m'avait confié ce projet; on m'en avait

LES SOrPERS DtJ DIRECTOIRE. 99

prévenu en me demandant une entière neutralité. Devais-je, en vous prévenant, me rendre coupable d'une délation?...

— Vous êtes loyal, dit le muscadin en respirant plus a Taise, car il avait redouté jusque-là d'apprendre que le capitaine l'avait tralii.

— Loyal, je l'espère, mademoiselle, reprit-il. Eh bien, que pensez-vous de (ibàteauneuf?

— Et vous, monsieur? dit la voix.

— Moi! beaucoup de bien, mademoiselle. C'est une mauvaise tôte et un noble cœur.

— Bien! se dit Châteauneuf. Il se sauvera de mes vengeances probablement.

— Je suis sûr, ajouta Raymond, que mademoiselle de Rencey est déjà l'idole de mon ami.

— Peut-être, monsieur, dit la voix.

— Convenez, mademoiselle, qu'on n'a pas plus d'esprit.

— Je l'ai un peu déconcerté, cependant, répondit la voix.

— Serais-je assez heureux, mademoiselle, pour savoir comment s'est passée cette étrange visite?

— A demain, dit la voix qui probablement avait hâte de terminer la conversation.

— A demain! répéta le capitaine. Que je suis heureux! Pourtant, j'ose encore demander une grâce. Puisqu'il ne m'est pas permis d'entrevoir l'adorable visage de mademoiselle de Rencey, daignerait-elle à travers le grillage de ce guichet me tendre, je ne dis pas sa noble main, mais l'extrémité de ses doigts?...

Le cœur de JI. Châteauneuf saignait de dépit, presque de douleur. Mais ce cœur était vaillant contre le chagrin. Raymond vit une partie de la

100 LES SOÎI'ERS Bt DîUECTOIRE.

main qui dépassait !e grillage; il s'approcha et imprima ses lèvres brûlantes sur le bout de ces doigts 7'oses et blancs, qui se retirèrent aussitôt par un mouvement convulsif.

— Oh! soyez bénie mille fois, dit le bon capitaine, vous la plus noble, la plus charmante et la plus aimée des femmes!

A ces paroles, la planchette du guichet se referma brusquement. Le chasseur reprit le chemin du bois qui bordait la Loire pour regagner son île Fortunée.

Ainsi Coraly, sous le déguisement d'un muscadin, emportait la preuve irrécusable de l'amour de Raymond pour mademoiselle de Rencey; ainsi elle emportait aussi un témoignage écrit qui pouvait, si elle le voulait, perdre le futur époux de sa rivaltî, car la lettre de l'abbé parlait de la confiance que lui inspirait l'officier de Bonaparte et de -tous les services qu'il pouvait rendre dans un mouvement militaire bien dirigé. Quant au péril qui aurait menacé l'abbé par la publicité de cette lettre, la folle Coraly s'en occupait fort [eu.

M. Châteauneuf se hâta de regagner la cour du château où il retrouva ses chevaux et François. Sans vouloir prendre congé de ce pauvre vieillard, M. de Rencey, doat la folie lui inspirait autant de pitié que le caractère d'Hélène le frappait d'étoimement, le muscadin monta à cheval et partit au galop dans la direction de la ville de Tours. Arrivé au Faisan, cidevant royal, il écrivit un billet en toute hâte et il le dépêcha par un homme sûr au pécheur Antoine (c'était le nom que prenait le capitaine).

M Châteauneuf donnait rendez-vous pour le soir môme, à neuf lieurcs, à Ihotel du Faisan, au capitaine

Raymond qui lui avait si tendrement baisé la main, après lui avoir fait, à travers la grille dun guichet, une confession si naïve et si... passionnée.

Vn souper en tête à tête.

Il était huit heures du soir. Dans la cour de l'auberge du Faisan, on chargeait des bagages sur une chaise de poste, au grand regret de l'hôtelier à qui ce départ enlevait un voyageur fort distingué et qui, depuis près de huit jours, attirait fort bonne compagnie à la table d'hôte du Faisan. Ce voyageur, d'un caractère très-difïicile en apparence, n'en était pas moins un excellent cœur. A ses emportements succédait toujours quelque bonne et franche réparation. S il avait le propos leste et tranchant avec les hommes, il avait pour les femmes des paroles dorées, tout en leur accordant une protection de frère. En outre, M. Châfeauneuf ( car c'était lui ) avait une qualité rare aux yeux de son hôte : il payait toujours une note sans en regarder le détail. Pour M. Châteauneuf, un comjjte était un chiffre, et ce chiffre, quel qu'il fût, se traduisait en beaux écus ou en pièces d or, quand Vassignat courait encore de main en main dans le inonde commercial.

Le muscadin avait voulu souper chez lui, ce soirlà. On lui avait dressé une table à deux couverts dans son salon. Deux couverts pour un souper! Décidément, aux yeux de tous les habitués de la table dhôte, M. Châteauneuf était en bonne fortune, li est 2 7

vrai que cette bonne fortune arrivait un peu tard, quelques heures avant son départ de la ville de Tours. Les plus naïfs s'en étonnaient, les plus malins en riaient. Deux ou trois belles voyageusas, séjournant à l'hôtel du Faisan depuis quelques jours, s'avouaient entre elles que le muscadin devait être un très-grand dissimulé, puisqu'il s'était caché de tout le monde depuis son arrivée. Peut-être, hélas! chacune d'elles l'accusait-elle d'ingratitude, in petto, puisqu'il partait sans vouloir donner un adieu à cette table d'hôte dont il était devenu l'idole et l'admiration. Ah! M, Châteauneuf, votre dernier souper à Tours devait être un tête-à-tête! et avec qui, grand Dieu!

Il n'était question que de cela dans la grande salle à manger du rez-de-chaussée, lorsque tout à coup on vit entrer un jeune officier de dragons en uniforme de petite tenue. Le militaire s'adressa à l'un des convives :

— Monsieur, dit-il, je ne trouve personne à qui parler dans la cour ou dans le vestibule. Pourriezvousm'indiquer où est situé l'appartement de M. Châteauneuf?

Ce fut un cri général et un cri de satisfaction. La réputation de moralité du muscadin reprenait tout son éclat virginal; c'était un ami qu'il attendait k souper! les femmes en pleuraient d'attendrissement. Le convive interpellé se leva, prit un flambeau sur la table et répondit à l'officier :

— Capitaine, je serai heureux de vous conduire à l'appartement d'un jeune hemme qui est devenu notre ami à tous.

— Oui, oui, notre ami k fous, répétèrent les convives. Un charmant esprit, et un grand citoyen!...

— Notre ami véritable, ajouta une femme. Quelle élévation de sentiments! quel cœur!... quelle délicatesse!...

— Diable! se dit l'officier; mais c'est de l'enthousiasme général.

Il fut conduit à l'appartement de M. Châteauneuf. La porte se referma. Le capitaine Raymond et le muscadin étaient en présence l'un de l'autre, comme deux ministres plénipotentiaires se donnant un dernier rendez-vous après bien des conférences diplomatiques.

— Oh! oh! capitaine, s'écria M. Châteauneuf, nous levons Vincognito! nous voilà en tenue militaire. La campagne est donc ouverte?...

— Oui, cher ami. reprit l'officier. Je ne veux pas me montrer le dernier en uniforme quand la patrie a besoin de ses défenseurs.

— C'est-à-dire que votre général est débarqué et que vous allez le rejoindre pour recruter des régiments et marcher sur Paris.

— Pas précisément, dit le capitaine. J'ai d'autres projets. Je vous ai déjà dit que je ne conspirais pas contre le gouvernement.

— Non; mais si vous pouvez hâter sa chute, vous le heurterez de l'épaule à la première occasion. Estce que vous vous rendez en Provence pour attendre Bonaparte? Je le crois encore en Sardaigne où il a relâché, après avoir traversé miraculeusement la croisière anglaise. L'amiral Sydney-Smith est un niais.

— M. Châteauneuf a de bons renseignements, reprit Raymond; mais je crois en avoir de meilleurs encore. Nous les tenons l'un et l'autre de deux sources oppo-

104 LES SOIPERS Dl DIRECTOIRE.

bées, mais sûres. C'est fort piquant! Le Directoire renseigne M. Châteaunenf, et les adversaires du Directoire ont l'obligeance extrême de me renseigner. Lun et 1 autre, nous acceptons les notes qu'on nous adresse, sans les payer, sans même les demander. Savez-vous que notre position est magnifique, citoyen?

— Magnifique! répéta le muscadin. Si nous nous mettions à table; je vous offre un souper d'auberge, capitaine.

— Il est offert et accepté de grand cœur, dit l'officier en décrochant le ceinturon de son sabre.

Les deux convives prirent place I'imi vis-à-vis de l'autre à une jolie table ronde, très-élégamment servie. On renvoya les domestiques pour causer plus librement; les portes furent fermées avec précaution; un candélabre à six bougies brûlait sur la table du souper; le reste de l'appartement était splendidement éclairé. M. Châteauneuf faisait au capitaine des adieux solennels.

— Voyons, dit celui-ci, où est Bonaparte en ce moment? Quel quantième avons-nous?

— 28 septembre, répondit l'officier, Bonaparte est partout et nulle part.

— Il a touché la pointe de l'île de Sardaigne.

— Oui, cher ami, dit le capitaine; mais il a repris le large.

— Vous ne pouvez nier, monsieur le grand diplomate, que votre général, pour sortir des eaux de rÉgypte, n'ait euàluttercontre les vents contraires»

— Je ne nie, monsieur, ni les vents, ni les obstacles, de quelque nature qu'ils soient.

— L'amiral Gautheaume voulait rentrer dans le port d'Alexandrie.

LES SOLPERS DD UIBECTUIRE. lOu

— Oui, monsieur; Bonaparte s'y est opposé, et la flotlille a continué sa route.

— C'est cela, M. le capitaine. CetteQottille se compose...

— L'ignorez vous, M. Ch;iteauneuf?

— Non, M. le capitaine, pas plus que vous ne l'ignorez. La flotlille se compose de deux frégates, la Muiron et la Currère.

— Ajoutez deux petits bâtiments, dit l'officier, l'un portant le nom de la Revanche et l'autre celui de la Fortune.

— Voilà qui estd'un heureux présage, capitaine, répondit Cht'iteauneuf. Savez-vous que nous avons l'un et l'autre d'assez bons renseignements? Cependant je dois avouer mon infériorité sur un point. Bonaparte, après avoir touché à la pointe de Sardaigne, disparaît à mes yeux. Où est-il en ce moment,je vous le demande?

— M. Châteauneuf voudrait-il me tirer les vers du nez? dit l'officier.

— Vilaine expression, capitaine! je voudrais m'instruire. Le Directoire manque lui-même de renseignements.

— Voudriez-vous lui adresser ceux que je vous fournirais? dit l'officier. M. Châteauneuf est trop loyal pour cela.

— Croyez, capitaine, que je puis me lasser de tout: jamais de loyauté.

— Bien! reprit l'officier. Eh bien! M. le muscadin, Bonaparte, aujourd'hui, 28 septembre, relâche à Ajaccio 11 revoit le berceau de sa famille. C'est une émotion que vous comprendrez.

— Pauvre petit! dit Châteauneuf. Il est d'une sensibilité!... Et d'Ajaccio, M. le capitaine, l'illustre général doit se rendre...

— En France, cher ami, répondit l'officier.

— Débarquement à Marseille, ou a Toulon, ou à Antibes?

— J'ignore, répliqua l'officier. L'aigle n'indique pas le point du rivage où il va s'abattre.

— Et Bonaparte est un aigle? dit le muscadin.

— Comme vous êtes un cygne, charmante Coraly, répliqua vivement l'officier en pressant la main de son ravissant convive.

Ce mouvement imprévu d'enthousiasme, ce retour de tendresse, changèrent la situation. Coraly commençait à se lasser du rôle et du nom deChâteauneuf. Elle ne vit. pas sans un vif sentiment de plaisir le capitaine Raymond lui rendre son nom véritable et se remettre avec elle dans les termes de fine galanterie auxquels elle avait droit. Cela lui rappelait certains jours d'illusion et de folle espérance. D'ailleurs, la pauvre enfant avait assez rudement lutté contre sa mauvaise fortune dans la matinée pour mériter le soir quelque chose de mieux. Le capitaine jugea cela avec son cœur et son esprit. Il croyait voir sur le beau visage de Coraly les empreintes d'un chagrin véritable et nouvellement survenu. Il ignorait le détail de la conversation qu'elle pouvait avoir eue, sous un déguisement, avec mademoiselle de Rencey, mais il croyait être certain que le résultat de cette conversation avait été cruel pour Coraly. D'ailleurs, il se souvenait de quelques paroles qu'on lui avait dites a ce sujet à travers le guichet de la petite porte du parc. Il est bien inutile d'ajouter ici que le capitaine ne se doutait encore nullement à qui il avait eu affaire à propos de cette étrange conversation dans la matinée. Son illusion était complète : le pauvre homme

se croyait certain d'avoir baisé la main de mademoiselle de Rencey à travers la grille du guichet et d'avoir confié à cette belle main la lettre importante écrite par le directeur Sieyès.

Coraly ne se hâtait point de le détromper. Elle jouissait pleinement des avantages de sa position, pouvant tourmenter à son gré, quand elle le voudrait, l'ingrat qu'elle aimait, et dont elle connaissait la passion véritable. Mais Coraly voulait-elle décidément se venger? Coraly devait-elle céder à cette méchante pensée : « Puisque je ne puis être heureuse, je briserai le bonheur de deux êtres qui s'aiment. Puisque -je n'ai pu me faire aimer du capitaine Raymond, je le perdrai... »

Non, Coraly n'était pas femme à céder à de pareils sentiments. Mais nous ne voudrions pas jurer que, dans la soirée dont il est ici question, le démon de la jalousie et le chagrin ne lui aient soufflé les plus mauvais conseils. Ce qui! y a de certain, c'est qu'elle jouissait d'avance de l'embarras extrême où elle jetterait le capitaine quand elle lui apprendrait à qui il avait fait, le matin, une confession si édifiante, à qui il avait remis une pièce très-compromettante, et qui pouvait, à l'instant même, soulever un procès politique, provoquer des rigueurs et compromettre beaucoup les plans de Bonaparte...

Si Coraly se contente des prémices d'une vengeance en perspective, et jamais accomplie, elle aura droit à notre estime, et même à notre admiration. Si elle cède 'a des instincts cruels, à une instigation satanique, nous la plaindrons beaucoup.

Le souper continuait. Au vieux vin de Beaugency avaient succédé le vin de Grave et le vin de Château-

108 LES SOUPERS Dl" DIRECTOIPE.

LafiBtte. Le vin de Champagne eut son tour; il sortit à flots écumeux dune bouteille conservée avec vénération par l'hôtelier du Faisan, ci-devant royal. C'était le moment des confidences. 11 est bien rare que, dans un souper intime, toute circonspection ne saute pas avec le bouchon d'un vin d'Aï, le plus indiscret de tous les vins.

— Charmante Coraly, dit le capitaine, savez-vous qu'avant de recevoir votre aimable invitation à souper, j'avais eu déjà de vos nouvelles? Cette visite extravagante., à laquelle je m'opposais hier, vous l'avez donc faite avec tout le succès que vous en attendiez? Vous me rendrez la justice d'avouer que je ne vous avais ni annoncée, ni compromise, ni trahie.

— Et bien vous en a valu, capitaine, répondit-elle. Du reste, je comptais sur votre loyauté.

— Et bien, Coraly, ne me raconterez-vous rien au sujet de celte visite?

— Rien, monsieur. Les choses se sont passées a merveille, et comme je les prévoyais. Le vieux fou m'a reconnu pour le fils d'un de ses anciens amis, et il m'a présenté à sa fille en qualité de futur époux.

— Ah! bah! s'écria l'officier; et vous avez accepté ce rôle?...

— Tiens! il était charmant. Le marquis et moi, nous avons évoqué bien f!es souvenirs de famille. Nous avons dit un mal affreux de tous les Vitry passés, présents et futurs. Vous n'êtes pas de ses meilleurs amis, M. le capitaine, ajouta la cruelle fille.

— Je le sais, mademoiselle, ajouta celui-ci. Il me semble qu'il eût été généreux de votre part. .

— De faire votre éloge, monsieur? dit Coraly. Mais outre que c'eût été peine perdue avec un pareil

entêté, n'êtes \ous pas le rival de M. Châteauneuf?

— Soit! dit lotficier. Me parlerez-vous, mademoiselle, de la future épouse du muscadin que vous représentiez?

— Non, monsieur, répondit Coraly.

— Et la raison de cela? dit le capitaine.

— C est que j'ai pour principe de ne servir et de ne desservir les amours de personne, répliqua Coraly.

— Quelle rigidité de principes! s'écria l'officier. Savez-vous d'abord dans quels termes je puis être avec mademoiselle de Rencey?

— Parfaitement, dit Coraly. Vous l'adorez; elle vous estime beaucoup.

— Vous en parlez à votre aise, charmante Coraly.

— Dites que je mens ou que je me trompe, charmant capitaine.

L'officier , pour se tirer d'embarras, remplit son verre et avala une rasade de vin d'Aï.

— Enfin, mademoiselle, reprit-il, même en écartant ce qui m'est personnel, vous ne voulez pas me dire votre opinion sur mademoiselle de Rencey? C'est fort mal répondre à la réserve que j'ai gardée en vous laissant le champ libre pour cette visite un peu singulière...

— Mon opinion, dit Coraly, est que mademoiselle de Rencey est d'une beauté parfaite, qu'elle a une haute distinction, qu'elle est d'une vertu rigideetdun caractère des plus énergiques avec des apparences de douceur. Ètes-vous content?

— Je vous remercie, mademoiselle, dit rofBcier, dont le cruel saisissement perçait malgré lui.

— Voulez-vous encore mon opinion sur autre chose, monsieur?

no LES SOrPERS DU DIRECTOIRE.

— Oh! parlez, parlez, mademoiselle.

— Eh bien! je vais vous mettre au désespoir. Jecrois qu'avec une pareille femme, un homme de ce tempsci, vous me comprenez, est destiné à être profondément malheureux.

— Elle est d'une jalousie effrénée, pensait le capitaine. Chère Coraly, reprit-il, brisons sur ce sujet-lh, je vous prie.

— Ah ! vous avez peur, M. l'officier? répliquat-elle.

— Moi, non, dit le capitaine. D'ailleurs, savez-vous si je songe h demander la main de mademoiselle de Rencey? Ne faut-il p-as le consentement de son père? Et, en admettant que le marquis guérît de sa folie, guérirait-il de son inimitié pour moi? Ne déteste-t-il pas tout ce qui porte mon nom?

— Capitaine Raymond, reprit Coraly, je m'explique peu votre conduite. Si vous n'avez aucun espoir d'épouser Hélène de Rencey, pourquoi lui faites-vous la cour?

L'argument portaitjuste comme le meilleur pistolet. Il était sans réplique. Le capitaine, pour toute réponse, remplit de nouveau son verre et avala le vin de Champagne : manière de ne pas rester bouche close, mais sans se compromettre.

— Oui, reprit Coraly, buvez et grisez- vous si vous le pouvez. Le trouble de la continence peut quelquefois se perdre dans le trouble de l'ivresse. Si j'avais commis une mauTaise action, je commencerais par m'enivrer pour m échapper à moi-même, sauf à réparer après ma faute et ses conséquences. Vous me regardez avec fierté, capitaine! continua Coraly dont la beauté prenait un caractère imposant dans ce mo-

LES SOUPERS DU DIRECTOIRE. Hl

ment-lci. Vous me dites que vous n'avez pas commis la moindre action mauvaise, que vous êtes sévère sur l'honneur, que vous avez la conscience d'un honnête homme et dun loyal officier? Oui, vous avez la conviction de cela; je n'en doute pas. Mais moi, je vous répéterai ceci : Si vous n'avez aucun espoir d'épouser mademoiselle deRencey, pourquoi lui faites-vous la cour ?

— On ne fait pas la cour à une personne comme mademoiselle de Rencey, dit le capitaine qui croyait s'en tirer avec de la dignité.

— Ah! ah! répliqua Coraly; la réponse est jolie! Admettons que cette personne soit une sainte, je le veux bien; mais alors, M. le capitaine, vous ne lui faites pas la cour, cela est vrai; vous vous rendez tout simplement coupable de sacrilège k son égard.

-^ Comment cela? jour de Dieu! s'écria l'officier.

— En donnant des rendez-vous a une sainte, en lui faisant des aveux passionnés, en lui demandant la faveur, très-profane, de baiser sa main, de contempler son visage adorable, et en imprimant un gros baiser très-franc et très-sensuel sur cette belle main qu'on a daigné vous tendre à travers les barreaux d'un guichet; sur cette noble main dont vous reconnaissez la forme suave et le parfum enchanteur.

— Ah! double tonnerre! répliqua le capitaine épouvanté. Qui vous a dit cela?

— Je l'ai VU) je l'ai entendu, monsieur, dit Coraly qui triomphait.

— Vous avez surpris ce matin une conversation, mademoiselle? dit Raymond.

— Non, j'en suis incapable, monsieur. Mais ou mavait admise au rendez-vous.

112 LUS SOUPERS l)t DIRECTOIRE.

— C'est impossible! sécrua lofficier.

— Derrière la petite porte du parc, reprit l'impitoyable Coraly; le guichet seul était ouvert, et c'est à sa grille, M. le capitaine, que vous avez très-dévotement fait votre amoureuse confession.

— Mademoiselle de Rencey ne vous aurait jamais permis de rester à un tel entretien, mademoiselle.

— Ni moi non plus, M. le capitaine. En pareille occasion, je l'aurais bel et bien congédiée. Allons, monsieur, il vaut mieux avouer que l'amour est aveugle. Voici ma main; cherchez-y les traces du baiser que vous y avez déposé à l'adresse de mademoiselle de Rencey.

— Vous vous jouez de moi, capitaine.

— Non, mais je m'en suis jouée, Coraly.

— C'est impossible, et vous me trompez... vous mentez...

— Ceci est plus sérieux, reprit Coraly. Eh bien! M. l'officier, je pars pour Paris, et d'ici à deux jours vous pourrez lire dans les journaux une lettre fort compromettante pour un certain directeur et pour vous. Vous l'avez remise ce matin vous-même de la main à la main.

— Ah! s'écria le capitaine en se cachant le visage, je suis perdu!

A ces vives paroles succédèrent quelques instants de silence. Coraly reprit :

— Je comprends votre anxiété, M. le capitaine. Vous avez déposé dans la main d'une femme une lettre de Sieyès qui peut faire éclore toute une révolution. Sieyès se sépare du Directoire et passe à Bonaparte c'est-a-dire à un dictateur qui vient enchaîner la république. Vous aviez le secret de ce coup d'Etal, et

, LES SOrPERS DU DIRECTOIRE. HÔ

VOUS avez lâché ce secret comme un oiseau rapide ayant toutes ses plumes. L'oiseau est parti il a pris sa volée vers la région haute du pouvoir. Il vous dénoncera. 0 faiblesse du cœur! ô danger de l'amour exclusif et emporté! L'esprit le plus ferme ne résiste donc pas à lattraclion d un beau regard; Une main blanche et rose peut renverser la plus formidable résolution! Misère, éternelle misère du cœur humain! On braverait cinquante batteries vomissant la mitraille et la mort; on cède à une femme' Convenez, capitaine, que l'orgueil le plus allier est une bien grande vanité.

— Assez, mademoiselle, dit l'ofiBcier consterné. Tout votre dévouement sublime n'était qu'une trahison froidement calculée. Vous veniez ici pour me perdre... Agissez selon votre mission. Votre nom restera dans l'histoire avec lépithète d'infamie qui lui est due.

— Merci, monsieur, reprit Coraly. Vous me connaissez parfaitement. Je ne vous ai sauvé tant de fois que pour vous tuer avec plus de cruauté. C'est une belle jalousie qui me guide, car je vous aime et vous aimez une autre femme.

— Vous ai-je jamais protesté d'un amour hypocrite, mademoiselle^ Quel faux serment me reprochezvous?

— Ce que je vous reproche, monsieur, reprit Coraly, c'est une dissimulatiou cruelle; ce sont des louanges données avec exagération et acceptées par moi, crédule stupide, comme l'expression vraie du cœur et de l'enthousiasme; ce que je vous reproche, c'est un rêve brillant venu à cause de vous et sur lequel vous n'avez pas soufïlé dès le premier jour; ce que je vous

144 1.BS SOIPERS DU DIRECTOIRE.

reproche, c'est de m'avoir troublée clans ma vie folle, extravagante, mais libre et suffisante pour moi avec ses faux semblants de bonheur; ce que je vous reproche, c'est de n'avoir pas été franc avec Coraly comme vous l'éles devant lennemi, de ne m'avoir pas tuée du premier coup pour me réserver à une lente agonie.

Des larmes coulaient sur les joues de ce visage charmant. Le capitaine, oubliant les périls dont il parlait un moment auparavant, ne vit plus que celte belle enfant demandant grâce et jurant que rien au monde ne lui inspirait plus d'admiration que la hauteur des sentiments et le cœur adorable de la femme dont il pressait lesmains et les genoux. Ce fut là une scène touchante; il n'y manquait que Tamour souverain consolateur. Mais Coraly ne pouvait plus se tromper sur l'attention de Raymond. Elle était bien décifiément son amie la plus chère; Hélène de Rencey était son adoration.

— Monsieur, dit-elle enfin, relevez-vous. Je ne suis pas la sainte que vous aimez. Il faut en finir avec ce drame perpétuel d'un cœur blessé qui ne peut se résigner sans révolte. Eh bien! je lutterai d'énergie avec ma destinée, et en cela peut-être me placerezvous au-dessus de mademoiselle de Rencey, quelque affligée que sa vie ail été jusqu'ici. Sans doute, elle est aimée souverainement de celui qu'elle aime. Heureuse infortune que la sienne! Brisons sur ce sujet et reprenons le cours de notre vie avec sérénité, en disant avec l'Arabe : Celait écrit'. Je pars pour Paris. Où allez-vous? car vous voilà en tenue de voyage et j'ai vu votre cheval Sultan dans la cour.

— Mademoiselle, dit le capitaine, je rae rends très-

LES SOIPERS Dl DIRECTOIRE. 113

ostensiblement en Provence, au-devant de Bonaparte.

— El la police qui vous cherchera, capitaine?

— Elle ne cherchera pas à m'arréter.

— Quel passe-port, quel sauf-conduit avez- vous donc reçu depuis quelques jours?

— Une mission du Directoire lui-même pour le général en chef qui revient d'Egypte.

— Le Directoire lui offre le pouvoir? demanda Corel y.

— Non, mademoiselle. Le Directoire, très-prudent, veut éclairer le jeune général sur la situation véritable qu'il va faire au pays et à lui-même, en revenant en France avec l'arrière-pensce d'une dictature. Le Directoire a jugé que mieux que personne je pouvais transmettre fidèlement une dépêche à Bonaparte et lui exposer nettement et franchement la position du moment. Bonaparte saurala vérité. Il agira ensuite selon l'inspiration de son génie. Ma mission remplie, je redeviens l'oflicier de mon général.

— Et vous suivez sa fortune, capitaine?

— Sans regarder en arrière, mademoiselle.

— Heureux César qui inspire de tels dévouements! dit Coraly; heureuse Hélène! ajouta-t-elle plus bas.

L'heure était venue où il fallait se séparer. Ce fut un douloureux moment Coraly avait fait tous les préparatifs de départ. Il lui restait un dernier adieu à dire à son cher capitaine. Sortant un portefeuille de sa poche et prenant un papier dans ce portefeuille, elle le présenta à Raymond.

— Tenez, monsieur, reprit-elle, celte lettre terrible qui devait tout perdre et vous perdre par conséquent,

116 lES SOUPERS Dr DIRECTOIRE.

la voici, reprenez-la, et rappelez-vous bien que mademoiselle de Rencey elle-même n'eût pas mieux gardé le secret que moi à ce sujet. Souvenez-vous aussi toujours de ne mettre jamais la main dans la main de qui que ce soi' avant de bien reconnaître la loyauté des sentiments par l'expression du visage. M. l'abbé Sieyès doit ignorer toujours le danger qu'il a couru en passsant par un guichet de porte. .,

C'était charmant et touchant à la fois. Nous ne chercherons pas à raconter les adieiix deCoralyet du capitaine Raymond; il faudrait peindre, et nous n'avons qu'une plume 'a notre usage; nous dirons seulement que M. Chàteauneuf reçut, au moment de monter en chaise de poste, l'expression la plus sincère de tous les regrets qu'il inspirait à l'hôtel du Faisan ci-devanf royal. Chacun lui apporta un hommage affectueux et voulut lui serrer la main. L'hôtelier était inconsolable. Quelques jeunes voyageuses essuyaient une larme furlive; de fins politiques le saluaient du nom de grand citoyen. A dix heures sonnantes, la chaise de post3 partit, lanternes allumées et au galop, prenant la direction du pont de la Loire, c'est-à-dire la route de Paris. A la même heure, au même moment, un officier de dragons, dans la cour de l'auberge, montait 'a cheval; ce magnifique cheval arabe, que nous connaissons, suivit la grande rue de Tours dans toute sa longueur, prenant la direction opposée 'a la Loire. Quand il eut dépassé la porte du Widi, il disparut, emportant son cavalier comme s'il retournait au désert.

Le débarquement.

Dans la matinée du 8 octobre, les habitants de la petite ville de Fréjus, sur la Méditerranée, se portaient en grand nombre vers le rivage et sur les môles qui abritent le port. On avait signalé quelques voiles entrées dans le golfe et qui paraissaient vouloir mouiller dans la rade. Ces bâtiments, sous pavillon tricolore, appartenaient à la république française. Venaient-ils de Toulon ou de la croisière qui stationnait dans les eaux de Gênes? Voilà ce que personne à Fréjus ne pouvait décider. Quelques pêcheurs, arrivés d'Antibes et de Nice la veille, avaient déclaré n'avoir vu aucun bâtiment de l'État dans ces parages. On distinguait très-bien deux frégates et deux bricks de guerre. Le maire et les autorités municipales de la ville délibérèrent en toute hâte; le conseil fut d'avis d'envoyer une embarcation pour reconnaître les intentions de ces nalires dont l'apparition inattendue dans la rade mettait en émoi les populations rurales. L'embarcation partit du pori ayant à bord deux conseillers municipaux et un ofiBcier arrivé depuis la veille a Fréjus, et qui avait demandé à faire partie de cette petite expédition en reconnaissance.

Au bout d'une heure et demie, on la vit revenir à force de rames; les municipaux délégués n'eurent pas plutôt mis le pied sur les degrés de l'emharcadère, que la foule les entoura en les pressant de questions. Ils étaient très-sérieux et déclarèrent qu'ils ne ren- 2 8

i 18 LES SOUPERS DU DIRECTOIRE.

draient compte de leur mission qu'au conseil. Quant aux marins qui avaient amené les municipaux, ils reçurent l'ordre de regagner le large, pour éviter toute question indirecte. Cependant les curieux avaient remarqué que l'ofBcier embarqué avec les municipaux n'était pas revenu; ce qui les jeta dans un monde de conjectures. En effet, il y avait quelque chose de mystérieux dans tout ce qui se passait à Fréjus depuis le matin. Le conseil assemblé délibérait toujours, et la porte de la mairie ne cessait d'être assiégée par des groupes dont l'agitation allait croissant, lorsque des cris extraordinaires partirent du côté du môle. La foule se rua vers la mer. On distinguait au large cinq embarcations se dirigeant à force de rames tout droit sur le port. Ces embarcations étaient des canots et une chaloupe appartenant aux bâtiments qui venaient de jeter l'ancre dans la rade. Les habitants réunis sur la jetée distinguaient parfaitement des uniformes. La délibération du conseil municipal durait encore, mais on ne s'en préoccupait plus; de meilleurs renseignements arrivaient par mer aux bons habitants de Fréjus.

Il était environ une heure de l'après-midi; un soleil radieux éclairait la rade et ces beaux rivages couverts de jardins et de bois d'oliviers. Jamais plus riante journée ne s'était levée pour la Provence. Évidemment, par un temps pareil, il ne pouvait arriver à Fréjus que d'heureuses nouvelles. Un canot précédait la chaloupe et les autres embarcations. Ce canot vint s'amarrer à la jetée, et un officier sauta sur les dalles du port. Il demanda a être amené aux autorités de la ville; mais ce fut impossible : la foule l'entourait en lui déclarant qu'on irait lui chercher tout le conseil

municipal s'il le désirait, mais qu'avant tout il eût à satisfaire la curiosité publique, si ardemment éveillée par l'apparition de quatre bâtiments de guerre.

— 31es amis, dit l'officier, mon devoir est de m'adresser au maire, mais il ne m'est pas défendu de répondre à vos questions. Cette llottille revient d'Egypte, le général en chef arrive parmi vous...

Il serait fort difficile de décrire l'enthousiasme général que ces dernières paroles excitèrent. Les acclamations furent telles que le conseil municipal se jeta de lui-même hors de la salle des délibérations et vint se mêler a la foule dont lexaltation n'avait plus de bornes. Comme par enchantement toutes les embarcations du port gagnèrent le large; plus de la moitié de la population de Fréjus allait au-devant du général Bonaparte dont la chaloupe fut entourée et escortée jusqu'à la jetée. En mettant les pieds sur les dalles du môle, le général trouva des soldats gardes-côtes qui lui présentèrent les armes et une foule en délire qui voulait l'enlever et le porter en triomphe. Le maire de Fréjus et tous ses municipaux, revêtus de l'écharpe officielle, reçurent le vainqueur de l'Egypte avec autant de démonstrations de respect et de joie que si le général avait été annoncé par ordre supérieur et avec injonction de lui rendre tous les honneurs qui lui étaient dus. L'exaltation de la population dédaignait toutes les précautions sanitaires d'usage. Ces bi'itimenis revenant d'Egypte avaient-ils ou non des pestiférés à leur bord? On ne s'en inquiétait nullement; la quarantaine avait tort devant lajoieuniverselle;chacun voulait presser les mains du général et de tous les officiers qui l'accompagnaient.

— Oui, oui, s'écriait le peuple, nous aimons mieux

iiO LES SOUPERS DV DIRECTOIRE.

la peste que les Autrichiens, et ils seraient bientôt ici sans le retour du général.

Ce premier pas sur le territoire était une entrée triomphale. Dès ce moment-là Bonaparte vit clair dans sa destinée. La population de la petite ville de Fréjus venait de lui révéler l'accueil qu'il recevrait de la France entière.

Le débarquement de tous les bagages et celui des chevaux s'opéra avec toute la célérité imaginable. Chaque marin du petit port de Fréjus voulait concourir à cette opération. La population ne se lassait pas de regarder ces étranges officiers revêtus d'uniformes français et armés à la manière des mameluks. Ce qui frappait surtout, c'était la maigreur et le hâle de tous ces visages revenant du fond de l'Egypte et de la Syrie. Il y avait dans l'expression de ces figures quelque chose de fauve qui intimidait de prime abord. Mais la bonhomie française reparaissait bien vite, et les habitants de Fréjus ne retrouvaient en eux que des frères avides de revoir la belle patrie.

Tandis que chacun s'occupait du débarquement, le général en chef, très-avide d avoir des nouvelles de Paris, avait amené à l'écart ce même officier qui avait suivi les municipaux de Fréjus allant reconnaître la flottille. Cet officier était le capitaine Raymond, arrivé la veille après huit ou neuf jours de route avec Sultan dont nous connaissons la vigueur et l'intrépidité. Le capitaine et son général prirent un sentier conduisant à un massif de bois de chénes-liéges qui bordait le rivage. Là, entre le bois et les flots, allant et venant sur une lagune de sable étincelantde coquillages, ils eurent tête à tête une sérieuse conversalidu. il

est plus que probable quele capitaine Raymond remplit avec toute la loyauté possible auprès de Bonaparte la mission dont il s'était chargé. Il ne dut pas lui dissimuler les immenses périls auxquels il s'exposait par son retour inattendu, retour considéré par le gouvernement de la république comme une rébellion; mais d'un autre côté, il ne dut rien lui cacher au sujet des fautes du directoire, de la désaffection dans laquelle il était tombé, et de la joie avec laquelle les populations et Paris surtout avaient appris que le vainqueur d'Egypte était aux portes de la France. Le général écouta avec une extrême attention tout ce que lui raconta son officier d'ordonnance. Silencieux et absorbé dans un monde de réflexions, il regardait le sable du rivage comme s'il eût cherché à lire le secret de l'avenir dans les bizarres accidents de ce terrain tourmenté par les vents de la mer.

Cependant le soir approchait. Le débarquement était terminé. On avait mis en réquisition un assez bon nombre de charrettes pour le transport des bagages du général en chef, de ses lieutenants et de leursuite. Bonaparte jugea qu'il n'avait pasun instant à perdre. Il désigna Berthier, Lannes et Murât, qu'il regardait comme ses meilleurs amis, pour l'accompagner, et il partit avec eux à l'entrée de la nuit sur une sorte de chariot attelé de chevaux de poste. Son intention était de traverser les montagnes de l'Esterelles, de gagner par Draguignan la haute Provence pour atteindre la route de Lyon près de la Drôme. C'était la ligne la plus directe et celle qui traversait des localités dont les habitants lui étaient très sympathiques. On connaît la rapidité avec laquelle Bonaparte mettait ses plans à exécution et avec quel in-

122 LES SOl'PEftS Dll DIRECTOIRE.

croyable bonheur il atteignit presque toujours, en temps voulu, le but qu il se proposait d'atteindre.

Nous ne le suivrons pas dans cet itinéraire, escorté qu'il était alors par sa fortune, comme César marchant sur Rome après avoir passé le Rubicon.

Le capitaine Raymond ne partit que le lendemain. Sa présence à Paris était fort nécessaire aux intérêts du général; mais le brave officier, ayant retrouvé quelques compagnons darmes revenus d'Egypte avec Bonaparte, avait obtenu l'autorisation de voyager avec eux à cheval. Le rendez-vous était fixé pour la fin d'octobre à Paris.

I^e drame.

Vers la fin du mois d'octobre de l'année 1799, Paris offrait un spectacle assez étrange. Tous les partis politiques avaient repris une vie nouvelle. On était à bout de violence et de terreur. On voulait une renaissance, une prospérité indéfinie encore, mais indispensable et absolue. Les animosités avaient beaucoup perdu de leur intensité. On ne se détestait plus; on ne se faisait plus une guerre ouverte; mais on était loin de perdre toute défiance; on s'observait, on se mettait en garde contre toute surprise. Les partis entre eux étaient donc bien loin de s'estimer réciproquement. Ils cherchaient non plus à se combattre, mais à se gagner mutuellement. On était épuisé, on voulait du cahne, mais personne ne renonçait encore à la domination. Le parti révolutionnaire extrême,

LES SOtPERS BV DIRECTOIRE. 123

toujours désigné sous le nom de jacobin, comprenait qu'il avait dépassé toutes les bornes; il se modifiait, et, loin d'en parler comme autrefois à la justice impitoyable du peuple, il prenait des airs penchés, une physionomie mélancolique, une expression de bonhomie.

a Oui, semblait-il dire, je suis allé trop loin peutêtre. Mais avec de si terribles ennemis au dedans et au dehors, comment aurais-je pu fonder sans trancher dans le vif? En somme, j'ai assuré la liberté et l'égalité. Les droits de l'homme sont conquis. J'ai maintenu l'intégralité du territoire. Que voulez-vous de plus? Quand on est réduit à saisir le fer, le sang est inévitable. Mais je veux comme vous une république de réconciliation. Oublions le passé. »

Le parti modéré, représenté par la majorité du Directoire et des deux assemblées, faisait le bon apôtre, après avoir fait le vainqueur. 11 disait :

« J'ai sauvé la France des jacobins; des rigueurs étaient nécessaires. J'ai été sévère dans le principe. Maintenant, me voilà beaucoup plus doux. Je comprends le génie de cette nation. Ce ne sont pas des mœurs rigides que les siennes. Il lui faut de la gloire, de la richesse, du bonheur et même des plaisirs. Je fais de mon mieux pour ramener tout cela. Maintenezmoi au pouvoir; dans deux ou trois ans, nous serons tous de charmants Athéniens, après avoir été des Romains rudes et impitoyables. Cela vaut mieux. »

Ainsi parlaient les habiles de Barras, surnommés les pourris. Venaient ensuite les royalistes. Ceux-ci, pour la plupart, se posaient en victimes. Ils en avaient bien le droit. Mais beaucoup d'entre eux espéraient ramener l'ancien régime par des conspirations, et voilà

124 LES SOl'PERS Dl' DIBECTOIRE.

qui tourhait k la folie et au crime. En général, ils se montraient peu àdécouvert. Le Directoire passait pour lessurveiller beaucoup. Cependant, il redoutaitencore plus les jacobins et un autre parti naissant bien autrement formidable : les partisans de Bonaparte.

Ce parti-là gagnait prodigieusement dans l'opinion. Il faut convenir qu'il offrait alors des garanties d'ordre et des conditions de vitalité qui semblaient manquer aux autres. D'abord, il était jeune, immense avantage en France il avait pour lui le prestige de la gloire (style de l'époque), des victoires incomparables, une moralité incontestée, une habitude de la discipline qui ressemblait beaucoup au génie de l'organisation, enfin toutes les brillantes qualités des camps français refluant sur des cités jusque-là dévorées par la guerre civile. Bonaparte paraissait donc, aux yeux du grand nombre, le seul homme qui pût interposer son épée, comme un sceptre de paix, entre tous les partis violents et irréconciliables; Bonaparte seul pouvait dire à tous :

a Plus de haines, plus de vengeances et de criminelles espérances! unissons-nous. Je suis un soldat, étranger à toutes vos discordes; venez, ne songeons qu'aux ennemis de la France; venez, allons ensemble conquérir l'Europe, le drapeau delà liberté à la main.»

Telles étaient les idées que propageait les partisans du vainqueur de l'Italie et du conquérant de l'Egypte. Les amis du Directoire s efforçaient de leur mieux de refroidir 1 enthousiasme des Parisiens, que la présence de Bonaparte excitait beaucoup.

« C'est un mitrailleur, disaient-ils; souvenez-vous du canon de Saint-Roch. Il est ambitieux, il tend à la dictature. C'en est fait de la liberté! Son insolence ne

LES SOIPERS Di: DIRECTOIRE. 125

connaît plus de bornes. Après avoir déserté son armée, après avoir abandonné vingt-rinq mille soldats français aux vengeances des Turcs et aux fléaux du climat de lÉgyple, il devait être fusillé. Un pouvoir clément lui a pardonné, il brave ce pouvoir, il perdra la France! »

Les Parisiens aiment le succès. Ils raillaient le Directoire, et couruicnt partout où ils pouvaient rencontrer le jei;ne général. Il ne se passait pas de jour où Bonaparte ne reçût quelque ovation populaire. Quand il passait, on s'arrélail , et chac un se dé( oiivrc.it. L'habit bourgeoi- ne pouvait déguiser le général. Cette 6gure militaire et passionnée, ce regard étincelant et un peu fauve encore, cette démarche brusque, ce type singulier qui représentait a la fois l'autorité et la gloire, tout trahissait 1 homme prédestiné, et la foule en était émue profondément.

L'hôtel Bonaparte, situé dans la rue Chantereine, était le rendez- vous de l'elite de la société parisienne. Presque tous les officiers généraux s'y retrouvaient à des jours marqués. Déjà ils semblaient aller prendre ie mot d'ordre d'un chef couronné. Les membres du Directoire avaient été forcés eux-mêmes de céder à l'entraînement général. Ils rendaient visite à l'illustre rebelle; et Gohier, tout bon républicain qu'il était, donna un grand dîner où la premièn^ place, la place d'honneur, fut offerte à lionaparte. Barras, toujours épris de lui-même et de ses mérites, mettait une certaine réserve un peu fière dans ses rapports avec lui; mais il commençait 'a ne plus rire avec ses amis des folles ambitions du général qui, disait-il, lui devait tout, même son mariage avec madame Beauharnais. Aloulins voyait avec chagrin la république s'engouer

d'une brillante renommée militaire qui, tôt ou tard, deviendrait un glorieux despotisme. Quanta M. l'abbé- Sieyès et à son ami Uoger-Ducos, ils avaient singulièrement adouci les susceptibilités de leur caractère relativement à ce petit officier d'une outrecuidance inouïe. Sieyès était l'ennemi personnel des jacobins; il ne pactisait pas avec les royalistes; il était jaloux de Barras... Avec qui donc pouvait s'allier ce métaphysicien toujours amoureux d'autorité? Il le comprit : avec Bonaparte. Comment et à quelles conditions le traité de paix fut-il conclu entre eux? Voilà ce que nous n'avons pas pris l'engagement d éclaircir et de révéler. 11 est certain que le traité existait peu avant le 18 brumaire, et qu'il entraîna dans le parti du général les hommes d'État les plus influents d'alors : Talleyrand, Fouché, Real, Regnault de Saint- Jean d'Angély, Cambacérès, Lebrun et tant d'autres. Presque tous les généraux présents alors à Paris approuvaient les plans de Bonaparte et partageaient ses sympathies. 11 est bien entendu que tous ceux qu'il avait ramenés d Egypte lui étaient dévoués corps et âme. Bonaparte comptait encore sur ceux qui, à la tète de nos armées en ce moment, vengeaient nos désastres récents en Italie; il comptait sur Masséna, dont la victoire de Zuiich sauvait la France d'une invasion de Souwaroff; sur Macdonald, ramenant son armée de Naples en Toscane par une admirable retraite; il comptait même alors sur Moreau, do retour à Paris dans ce moment-là. Mais il y avait un général d'un caractère ferme et d'une intelligence élevée, qui se plaçait en opposition directe avec ses vues : c'était Bernadette, l'allié de sa famille; et Bernadette, alors républicain sincère, était un redou-

LES SOUPERS DU DIRECTOIRE. i'21

table adversaire pour quiconque eût aspiré à la dictature.

Telle était la position du général Bonaparte à Paris vers la fin d'octobre 1799

Une aristocrate*

Par une belle après-midi d'un des derniers jours d'octobre, on vint annoncer à madame Bonaparte l'arrivée d'une jeune personne qui demandait à lui parler en particulier. L'étrangère refusait de dire son nom au domestique; elle paraissait fort réservée et d'une grande distinction. Madame Bonaparte donna l'ordre de l'introduire. Elle l'attendit dans un salon du rez-de-chaussée attenant k un grand cabinet où le général avait coutume de s'enfermer vers les trois heures de l'après-midi pour lire et dicter sa correspondance. La jeune personne ininoncée arriva dans le salon d'un pas timide; elle paraissait fort émue. Madame Bonaparte se leva, et la prenant par la main, elle l'amena près de la cheminée en l'invitant à ? asseoir. Personne au monde n'avait plus d'aménité que Joséphine; elle unissait à la grâce créole toute la distinction d'une Française. L étrangère était vêtue fort simplement, mais avec un goût qui sentait son parfum de bon lieu. Chez elle la mode du jour, bien loin d'être exagérée, paraissait au contraire sinspirer un peu du passé. Madame Bonaparte pria cette charmante personne de se rassurer et de vouloir bien lui dire son nom. Ce nom

était Hélène de Kenoey. Après dix minutes de caus(;rie, Joséphine était au courant de la position de mademoiselle de Rencey; restait à connaître le but de sa visite. Ici Hélène parut plus embarrassée que jamais; enfin elle avoua qu'elle vendit prier madame Bonaparte de lui donner des renseignements indispensables dans sa position à elle, Hélène, au sujet d'un officier d'ordonnance attaché à l'état-major du général en chef de l'armée d Egypte. Pour avouer cela et pour le dire, il fallut certain ment un grand effort de courage de la part d une personne aussi sévèrement réservée que lélail Hélène. Madame Bonaparte, dont la sensibilité était vivement excitée, prit la main de mademoiselle de Rencey, et lui dit avec une belle grâce inimitable :

— Mademoiselle, il y a quelqu'un ici qui pourrait vous expliquer toute chose I ii^imieux quemoi,etqui serait très-heureux, j'en suis sûre, de causer avec vous.

Hélène se troublait; la pensée qu'elle allait peutêtre se trouver en présence du général Bonaparte l'accablait.

— Est-ce que vous auriez peur du général, mademoiselle? reprit loséphine avec une gaieté affectée. Soyez tranquille, il n'est redoutable qu'aux ennemis de la France. Voulez-vous m'atlendre un moment?

En disant ces mots, Joséphine se leva et se dirigea vers la porte du grand cabinet. Elle entra et referma cette porte. Cinq minutes s'écoulèrent. Pour Hélène, ce furent cinq mortelles heures.

Enfin la porte s ouvrit. Madame Bonaparte reparut la première, et après elle entra dans le salon un homme de trente ans, de taille au-dessous de la

moyenne, maigre et dun teint bistré, le regard assuré et pénétrant, d'une mise simple mais fort sévère pour le temps, habit à longues basques et boulonné jusqu'au cou, bottes à revers, cravute haute et coiffure légèrement poudrée. C'était le général en habit bourgeois. Hélène, sans jeter les yeux sur lui, s'inclina avec celle dignité parliculière aux femmes qui avaient vu la cour. Le général, surpris mais émerveillé de tant de distinction, chercha à rassurer celle belle jeune fille par les paroles les plus douces et les plus alfeclueusement respectueuses. Madame Bonaparte s'était assise; elle avait exigé d'Hélène qu'elle prît une chaise près de la sienne. Ainsi réunies, elles étaient charmantes. Le général, d'abord debout contre la cheminée, céda à son habitude, et se mit à se promener dans le salon tout en causant. Mademoiselle de Rencey avait répondu aux questions que madame Bonaparte lui avait adressées devant le général. Sans cet aimable intermédiaire, elle se fût probablement très-mal expliquée.

— Ce que vous me dites là, mademoiselle, m'étonne beaucoup, dit enfin le général Bonaparte. Je tiens le capitaine Raymond pour un des plus braves et un des plus honorables officiers de larmée. Les bruils qui courent sur son compte sont calomnieux, j'en suis certain. J'ignore comment le capitaine a pu s'enrichir instantanément à son retour en France; j'ignore où il peut avoir trouvé quatre cent mille francs pour acheter la terre de Rencey dont vous n'êtes plus aujourd'hui que la locataire; mais ce que je sais bien, mademoiselle, c'est que le capitaine ne s'est vendu à personne, pas plus à l'Angleterre qu'à l'Autriche ou à la Russie. Le capitaine a toute ma

150 tES SOITERS DU DIRECTOIRE.

confiance, et il l'a justifiée cent fois. Dans ce moment-ci il est en Suisse où il remplit auprès du général Masséna une mission particulière et toute d'obligeance, que je lui ai confiée. Il sera de retour à Paris bientôt. D'après mes calculs, il pourrait bien être ici demain dans la soirée.

Ce langage si simple, cette parole si franche et si pleine d'autorité, cet accent d'un homme supérieur qui affirme au lieu de discuter, tout cela rendit à Hélène une espérance et un courage qu'elle croyait perdus pour elle à tout jamais, llle legarJait le général avecadmiration; son teint reprenait sonéclatordinaire; et unelarmebrillaitàses beaux yeux. Madame Bonaparte, toujours si heureuse des triomphes de son mari, ne vit pas l'émotion de mademoiselle de Rencey sans un vif sentiment de joie. Elle lui pressa la main. Quant au général, il continuait sa promenade en long et en large du salon, se livrant à haute voix à des réflexions qui l'irritaient.

— Voyez, disait-il, jusqu'où peut aller la perversité de tous ces brouillons qui se disent mes ennemis politiques! Ne pouvant m'accuser en face de tout ce dont ils seraient capables, les hiches! ils cherchent k discréditer dans le public mes officiers! Ah! mordieu, nous verrons bien! Qui sait, ajoutait-il avec un rire sardonique, qui sait? Lannes, Mural, Berthier et tous les généraux que j'ai ramenés d'Egypte se sont peut-être vendus, eux aussi, à Pitt et à Cobourg? Mais non, on n'ose pas encore attaquer ouvertement des chefs, on s'en prend à des officiers subalternes, comme moyen d'essai, pour connaître si le public mordra k de telles billevesées, sauf à monter plus haut ensuite pour arriver jusqu'à moi!

tES SOUPERS DU DIRECTOIRE. 151

Cela aura un terme! il faut que cela finisse!... Se rapprochant alors d'Hélène, il ajouta avec douceur :

— Rassurez-vous, mademoiselle. Le capitaine, dont je connais les honorables intentions, est digne de vos bonnes grâces. Il cherchera à les mériter toujours. Je ne dois pas vous laisser ignorer, du reste, qu'il m'avait parlé de vous, en route; car il m'a accompagné depuis Fréjus jusqu'à Valence. Allons, mademoiselle, du courage! Permettez-moi de vous le dire : je veillerai sur vous.

— Ah! M. le général, s'écria Hélène dans un moment d'entraînement, que de grâces j'ai à vous rendre! Croyez que ma reconnaissance et celle de mon père...

— Oh! quant à monsieur votre père, répliqua brusquement le général, n'en parlons pas, mademoiselle. Le capitaine Raymond m'a appris quel était son état déplorable et quelles sont aussi ses déplorables antipathies... C'est inconcevable ! Quelle bizarre monomanie! Nier les faits, nier l'histoire contemporaine; vivre dans le passé, quand on est enveloppé dans la réalité du présent!

Hélène baissait la tête. Madame Bonaparte chercha à détourner la conversation. Mais le général ne lâchait pas prise facilement quand un sujet le préoccupait. Cependant mettant plus d'aménité dans ses paroles, il s'informa avec détail de l'état de l'exmarquis de Rencey et des moyens possibles de le rappeler k la raison.

— Quant à sa qualité prétendue à^émigré, ajoutal-il, vous pensez bien, mademoiselle, qu'on ne l'inquiétera plus à ce sujet, désormais. C'était aussi une

i32 LES SOCPERS DC DIRECTOIRE.

monomanie de révolutionnaires de vouloir décréter d'émigration des gens qui ne demandaient qu'à vivre chez eux, oubliés et inotiensifs. Allons donc! cela finira comme le reste.

— Ainsi, M. le général, dit Hélène plus rassurée, vous pensez que dorénavant on ne poursuivra plus les gens en France, parce qu ils n'ont pas été chauds partisans de la révolution?

— On ne poursuivra plus personne injustement, je vous le garantis, mademoiselle. Quant à ceux qui rêvent le retour de choses impossibles et qui se mêleraient dans quelque conspiration, ils doivent prendre garde a eux. Mais monsieur voire père est loin d'être dans ce cas-la, le cher homme! Je ne sais pourquoi, ajouta-t-il, je me figure que si je levoyais, je trouverais peut-être moyen de le faire revenir de ses chimères,..

— -M. le général, dit Hélène avec exaltation, on assure qu'à .latfa vous avez guéri un pestiféré en le touchant. Dois-je espérer, mou Dieu! qu un homme de génie, un homrne prédestiné, pourrait rendre la raison à mon pauvre père par la puissance de sa parole, pari ascendant de son regard? Ah.'ce serait tropbeau!

Ce cri d'une piété toute filiale, cet accent d'une noble et belle atiligée, cet espoir qui rayonnait, cette joie mêlée de larmes, tout cela remua singulièrement le cœur du général. Madame Bonaparte partageait si bien 1 émotion d'Hélène qu elle en avait les larmes aux yeux.

— Voyons, mademoiselle, dit tout à coup le général, où est monsieur votre père?

— A Paris, depuis hier. Je l'y ai amené pour consulter un médecin en renom.

LES SOlrERS DL' DIRECTOIRE. 135

— Ah! bah! vos médecins!... ajouta brusquement le général. Ne vivent-ils pas de la médecine? Veulentils jamais guérir franchement un malade qui les paye bien? le peuvent-ils?... J'ai envie de voir monsieur votre père... Où loge-t-il?

— Rue de Richelieu, M. le général, hôtel des Victoires.

— Voilà qui est de bon augure, dit madame Bonaparte, je serai aussi de la visite.

— Ah! madame, reprit Hélène avec attendrissement, que de bontés!

Joséphine embrassa cette charmante jeune fille qui paraissait si heureuse de ce qu'elle venait d'apprendre. Le général ne dilférait jamais ce qui lui tenait au cœur. Il demanda à Hélène l'heure à laquelle il pourrait se rendre chez elle avec madame Bonaparte. On prit rendez-vous pour le jour même à cinq heures du soir. On soupait alors h sept ou huit heures. Hélène remercia Joséphine dans les termes les plus touchants. Le général, par un excès de galanterie, voulut accompagner mademoiselle de Rencey jusqu'à sa voiture qui stationnait dans la cour devant le perron de l'hôtel. Là, il lui prit affectueusement la main et il la lui serra très-cordialement en se retournant vers Joséphine qui souriait avec une malice ravissante dans ce moment-là.

La voiture partit au grand trot. C'était un modeste fiacre; mais mademoiselle de Rencey ne l'aurait pas échangé ce jour-là, contre le plus beau carrosse du monde.

iôi LES SOIPERS HE DIRECTOIRE.

Feydean .

Dans la soirée du jour dont il a été question, le général Bonaparte assistait, au théâtre Feydeau, à une représentation fort annoncée. Martin et Elleviou chantaient dans le môme opéra-comique. Tout Paris était là; j'entends toute la société élégante de l'époque : virtuoses, muscadins, notabilités de la finance, illustrations militaires, hommes d'État, artistes, poètes, femmes à la mode; toute cette brillante phalange qu'on nomme le monde parisien s'était donné rendezvous dans cette salle célèbre. Telle est la magie du talent. En ce temps-là, deux chanteurs préoccupaient l'Europe autant que les victoires et les défaites de nos armées républicaines et les plus grands événements politiques. Sur ce point-là comme sur bien d'autres, ne sommes-nous pas les légitimes héritiers de nos pères?

Vous dire dans quel opéra chantaient Elleviou et Martin, il importe peu. La salle entière tremblait aux applaudissements d'un public idolâtre.

Le théâtre Feydeau est une des illustrations de la France. Là est né l'opéra-comique; là il a grandi et triomphé bien longtemps. Il a pu déserter son foyer natal et s'établir ailleurs avec plus de luxe; il a cédé aux caprices de la mode en modifiant ou transformant son genre et ses allures; il a passé par dix ou quinze directions différentes; il a vu se renouveler bien des fois, hélas! le personnel de ses artistes; oui, l'opéra-

comique a subi comme toute chose l'influence du temps et des mœurs; mais rien au monde n'a pu effacer le souvenir de Feydeau. J'en appelle à ceux qui l'ont vu, même dans les dernières années de sa gloire, alors qu'il trônait dans le quartier auquel il donna son nom.

Or, le général Bonaparte, qui allait souvent au spectacle depuis son retour d'Egypte, avait fait retenir une loge pour lui et deux ou trois de ses amis pour la soirée dont il est ici question. Madame Bonaparte n'était pas à Feydeau. Cependant le général avait à sa disposition ce soir-là une loge très-recherchée. C'était une des deux avant-scènes du premier rang qui sont précédées chacune d'un salon, et qui ont leur entrée particulière. 11 suffisait que le général témoignât le désir d'aller au spectacle pour que les directeurs missent à sa disposition la meilleure loge, eût-il fallu se brouiller avec tous les pouvoirs de l'État. D'où venaient ces immenses déférences? Avaiton déjà le pressentiment de l'empire? Probablement. Les courtisans ont le flair très-exercé.

. . . . Rome remplaçait Sparte; Déjà Nopoléon perçait sous Bonaparte.

La loge eu question avait un petit salon de repos. On y arrivait par un escalier particulier|dont l'entrée était située dans la rue des Colonnes, cette rue égyptienne, coupée aujourd'hui en trois ou quatre tronçons comme un vieux colosse. Ajoutons, comme renseignement que la porte d'entrée, l'escalier et le petit salon existent encore. Ce logis, illustré par tant de renommées, est en ce moment occupé par un dentiste, homme

136 LES SOrPERS Dt DIRECTOIRE.

fort honorable probablement, mais qui ne se doute peut-être pas de tous les brillants souvenirs que rappelle son laboratoire. Si cet estimable citoyen était un peu charlatan, il pourrait tirer grand parti de son enseigne et de son local. Revenons.

Bonaparte avait été reçu, à son entrée dans la loge d'avant-scène, par les applaudissements de toute la salle. Quand il paraissait au spectacle, on se levait. C'était César, vainqueur des Gaules, arrivant au Podium de l'amphithéâtre. Le général était accompagné, ce soir-lï), de Lannes et de Murât. Pendant un enlr'acte, l'ouvreuse de la loge vint entr'ouvrir la porte, et Murât sortit un moment à un signe de cette femme. Quand il rentra, il dit quelques mots au général en ajoutant :

— Ma foi! a votre place, j'irais dans le petit salon, au risque de manquer l'entrée de Martin.

— Soit! dit le général. Je suis bientôt à vous. Restez dans la loge.

Il quitta ses deux amis, et il se rendit au salon où un jeune homme l'attendait. A un signede Bonaparte, l'ouvreuse se retira. Les deux portes furent fermées.

— Monsieur, dit le général, votre figure prévient en votre faveur. J'ai confiance en vous. Que me voulez-vous?

Il s'assit sur un canapé placé en face d'une petite cheminée où pétillait un feu clair. Un candélabre à quatre bougies brûlait sur une console. Le général ne vit pas, sans surprise, le jeune inconnu prendre place à côté de lui avec un laisser-aller digne d'un prince.

— Ah! ah! repril-il. J'allais vous 'proposer un fauteuil.

LES SOUPERS Bl DIRECTOIRE. 137

Merci, général, dit l'étranger. On est mieux sur un canapé.

— Vous êtes franc, monsieur... Que me voulezvous?

— Bien peu de chose, répondit l'imperturbable jeune homme.

— Ce n'étaitpaslapeinedeme déranger, monsieur, reprit sèchement le général.

— Je vous demande pardon. C'est fort important pour vous.

— Allons, dit le général; quelque misérable qui veut m'assassiner?...

— Non, général; je viens tout simplement vous demander s'il est vrai que vous vouliez renverser le Directoire pour vous emparer du pouvoir?

Bonaparte se retourna vivement et considéra le visage du jeune homme qu'il ne voyait que de profil.

Celui-ci, sans se déconcerter, tapait le revers de ses bottes du bout d'une petite canne.

— Monsieur, dit le général, pourquoi une pareille question?

— Apparemment pour avoir une réponse catégorique.

— Vous êtes bien osé, monsieur!

— Parbleu! dit le jeune homme, qui n'ose rien n'a rien : Audaces fortuna juvat.

— Quel intérêt avez-vousà venir m'interrogerici? reprit le général.

— Dites que je viens dans vos intérêts. Voulezvous le pouvoir, oui ou non?

— Est-ce que vous venez me l'offrir, jeune homme?

— Non certainement, répliqua celui-ci; je viens vous parler d'un embarras que vous trouverez sur la route.

138 LES SOtPERS Dr DIRECTOIRE.

— Ah! Et cet embarras provient?...

— De moi-même.

— C'est un fou, pensa Bonaparte. Il y en a beaucoup depuis quelque temps.

Il allait se lever et quitter le salon, lorsque lejoune élégant, le retenant par la basque de l'habit, ajouta:

— Veuillez vous rasseoir. Je sors à l'instant de chez Barras, où j'ai causéavec le général Bernadotte. .

Bonaparte reprit sa place. Il était Irès-intrigué; il considéra de nouveau le visage de linconnu.

— Monsieur, reprit-il, je n'aime pas les délations, et je ne paye aucun délateur.

— Que vous ai-je révélé? demanda lejeune homme. Vous êtes vif, M. le général.

Tant d'assurance aurait déconcerté un autre homme que celui-là;

— Vous avez un incroyable aplomb! dit-il. Eh bien, voyons. D'abord, qui êtes-vous?

— Comment n'avez-vous pas commencé par là? demanda Ijb jeune homme. Qui je suis? Dites : Qui n'êtes-vous pas? Je vous le répète, si vous voulez le pouvoir, il faut transiger avec moi. Ne vous emportez pas; nous sommes ici d'égale force. Ailleurs, vous prendrez des colères jaunes ou rouges tant que vous voudrez.

— Une transaction avec vous, jeune homme! dit Bonaparte; et laquelle, s'il vous plaît?

— Je ne viens ni vous vendre les secrets du Directoire ni les plans de Bernadotte, qui veut le maintien à tout prix de la constitution de l'an m. A chacun ses affaires. Je viens vous dire : Si vous voulez agir plus librement dans vos vues d'ambition ( ne vous récriez pas), il faut que vous vous opposiez

à un certain mariage que vous favorisez: sinon..,

— Eh bien? demanda le général.

— Sinon, reprit le jeunehomme, je vous ferai casser le cou dans un trébuchet que vous ne pouvez éviter.

— Voilà qui est de la dernière outrecuidance, monsieur! dit le général. Je comprends que vous soyez amoureuxfou de la jeune personne quiestvenue chez madame Bonaparte ce matin ( car il s'agit de cette jeune personne ); je comprends que vous vouliez évincer un rival... mais faire dépendre mon avenir de vos succès ou de vos infortunes, c'est un peu fort !

— Oh.'c-est très-fort même, ajoutalejeune homme. Voulez- vous, oui ou non, faire manquer ce mariage?

— Je veux qu'il ait lieu, monsieur.

^— Alors, vous renoncez à remplacer au pouvoir le Directoire. C'est dit.

— Je renonce à causer avec un extravagant.

En ce moment, la porte du salon donnant sur la loge s'ouvrit. Un militaire parut : c'était le général Lannes.

— Général, dit-il, Martin vient d'entrer en scène. Venez-vous ?

— Allez, répliqua le jeunehomme. Martin va chanter une ariette délicieuse.

— J'y vais, répondit le général en s'adressaht à Lannes, qui se retira et ferma la porte.

— Vous êtes encore là, à côté d'un extravagant, M. le général! reprit l'impitoyable railleur.

— Votre nom, monsieur? votre nom? répéta Bonaparte. Je veux le savoir.

— Le roi de France disait : Nous voulons, riposta

le jeune homme. Je veux est trop impératif pour moi, citoyen. Je ne suis pas votre soldat.

— Ah! pardieu, si vous l'étiez, répliqua le général, les choses se passeraient autrement.

— Je le sais, général. Mais je suis bon enfant, plus que vous ne pensez. Je ne cède pas à l'ordre; je consens à satisfaire une curiosité. Je me nomme Châteauneuf.

Le général bondit sur le canapé. Il se tint debout, et croisant les bras, il se prit à regarder fixement l'étrange personnage qui était assis devant lui et dont il connaissait parfaitement le nom d'emprunt et le caractère, grâce à quelques confidences que le capitaine Raymond lui avait faites sur la route de Fréjus à Valence, quinze ou vingt jours auparavant.

— Eh bien! dit le muscadin, êtes-vous satisfait? Vous voyez que je suis très-peu amoureux de la belle Hélène, très-peu disposé à jouer pour elle le rôle de Paris et encore moins celui de l'infortuné Mé- Bélas.

— Je vois, mademoiselle, repritlegénéral, que vous avez un caractère d'une incroyable fermeté et un esprit merveilleux de distinction et d'intrigue.

— De lintrigue! dit Châteauneuf, fi donc! Je n'en ai pas, je vais droit au but avec intrépidité. C'est la meilleure diplomatie. C'est la votre, général.

La porte de la loge s'ouvrit de nouveau.

— Général, dit Murât en ne montrant que sa tête bouclée de beaux cheveux noirs, voilà Elleviou qui vient d'entrer. On va chanter le grand air; fameux duo!

— Oh! fameux, dit le jeune homme. Allez donc, général.

— Tenez, répondit Bonaparte k Murât, je ne puis rentrer encore, je cause ici sérieusement.

La porte se referma, et le général alla se placer contre la cheminée, debout, en face du canapé.

■ — Enfin, dit Châteauneuf, vous commencez à prendre mes paroles au sérieux. C'est très-flatteur pour moi. Vous savez qui je suis, je le vois, et votre officier d'ordonnance vous a mis dans la confidence du crédit dont je jouis, et des rapports que j'ai avec les sommités de l'époque. C'est un indiscret que ce bel officier. N'importe! De minimis non curât prœtor. Si vous me demandez qui m'a appris le latin, je vous répondrai que tout. l'Institut, dont vous êtes si fier de faire partie, vient chez moi. Résumons-nous, Il s'agit d'un mariage; ce mariage me déplaît, je veux le rompre. Si vous le favorisez, je deviens votre adversaire implacable. Pesez bien ce mot : implacable; il renferme tout un système de guerre. J'ai des secrets plein la main; si je les lance au public... bien des gens sont perdus! Vous devez me comprendre. Sur cet adieu, M. le général ; personne ne vous admire plus que moi, mais personne ne vous redoute moins. J'ajouterai, comme un post-scriptum assez important, que votre officier subitement enrichi, puisqu'il a acheté un château à beaux louis comptants, passe pour s'être vendu à l'étranger, k la coalition, et qu'il m'est aussi facile d'établir cela d'une manière irrécusable, qu'il m'est facile de briser cette canne:

En prononçant ces paroles, M. Châteauneuf coupa en deux la charmante badine qu'il coupait entre ses mains, et avec une vivacité pleine de dédain, il en jeta les morceaux dans le foyer de la cheminée en les

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faisant passer entre les jambes de Bonaparte qui se chauffait le dos tourné au feu. Le général était devenu très-sérieux; il réfléchissait beaucoup dans ce moment-là. Mais le temps pressait; M. Châteauneuf brusqua la séparation.

— Général, dit-il, sans rancune; mais pesez bien mes paroles : amis ou ennemis. Maintenant, allez rejoindre vos braves amis les généraux Lannes et Murât, qui adorent la musique de Feydeau, à ce qu'il paraît, autant que Iharmonie du canon sur un champ de bataille. Adieu... Si vous tenez à me revoir, je loge rue du faubourg Saint-Honoré, à l'ancien hôtel de Vitry que jai acheté de mes deniers, sans le secours de Pitt et de Cobourg. C'est compris.

Le noeud gordien.

Le lendemain, vers les huit heures du soir, par une nuit fraîche et étincelante d'étoiles, un cavalier s'arrêtait devant la porte cochère de l'ancien hôtel de Vitry. Il sonna sans descendre de cheval. La porte fut ouverte à deux battants, et le cavalier entra dans la cour de l'hôtel comme un homme habitué à ce logis. Mais la cour était fort bien éclairée, et l'on pouvait facilement reconnaître que l'hôtel et ses dépendances venaient de recevoir depuis peu d'importantes restaurations. Le cavalier était le capitaine Raymond, revenant de la Suisse, où il avait passé près de quinze jours au quartier général de Masséna. La surprise du capitaine était extrême. Il avait

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laissé ce grand logis dans un délabrement complet; et, deux mois après, il le retrouvait dans la splendeur. Sautant a bas de cheval, et s'adressant à l'homme qui lui avait ouvert la porte :

— Où est le concierge Bernard? demanda-t-iU

— M, l'officier se trompe sans doute, répondit cet homme. Je ne connais personne de ce nom-là ici.

— Comment! dit le capitaine. Ne suis-je pas à l'hôtel de Vitry?

— Certainement! lui répondit-on.

— Où est donc le concierge? ajouta-t-il.

— Il est devant vos yeux, mon capitaine, dit Ihomme qui l'avait introduit. Je suis concierge de la maison, et je me nomme Bontemps. ■

Raymond porta la main sur ses yeux comme pour s'assurer qu'il ne rêvait pas. Tout était changé comme par magie autour de lui. Le concierge était jeune et portait un costume à la mode, costume qui n'était pas une livrée, mais qui avait cependant un certain cachet de domesticité. Des vases de marbre étaient échelonnés sur les degrés du perron. L'hôtel avait ses fenêtres éclairées comme pour une réception. L'écurie même, dont on avait ouvert la porte devant l'officier, renfermait quatre chevaux magnifiques.

Tout k coup le capitaine jeta un cri, et remontant k cheval, il dit au concierge :

— Je devine tout. Ouvrez-moi la porte cochère. Malédiction! cette maison a été vendue en mon absence.

Le concierge s'inclina. Mais au lieu d'aller ouvrir la porte qui donnait sur la rue, il se rapprocha du cavalier et lui dit à demi-voix :

— Monsieur ne serait-il pas le capitaine Raymond?

m LES SOUPERS Dt DIRECTOIRE.

— Lui-même, répondit 1 ofiBcier.

— Alors, monsieur est attendu ici. J'ai ordre de remiser le cheval de monsieur. J'ai ordre d'appeler les gens pour introduire monsieur au salon, où il trouvera madame.

— Qui, madame? s'écria Raymond.

— La nouvelle propriétaire de cet hôtel, répondit le concierge.

— Je vois, dit le capitaine, qu'on vous a fait la leçon, mon ami. Vous ne m'apprendrez rien. On veut que j'aille moi-même voir et reconnaître de mes yeux l'affreuse réalité. C'est un déG qu'on me jette. Eh bien! j'aurai plus de courage qu'on ne pense, et, dussé-je me briser le cœur, j'entrerai... Voici mon cheval. Il est fort las et je puis vous le confier; il sera doux par excès de fatigue. Prenez-en soin. Maintenant, appelez quelqu'un, et que l'on m'introduise dans cette maison. Quand il sera temps de rompre lo rêve, je le romprai. Qui sait où je m'éveillerai?...

Un domestique était survenu. Il précéda l'officier qui le suivait d'un pas assez lourd, chaussé qu'il était de grosses bottes de voyage et fort crottées. On traversa le vestibule du rez-de-chaussée. Ce vestibule était devenu une serre de fleurs éclairée par un énorme fanal de cristal. Raymond, depuis son départ de France, depuis l'année 4792, rentrait pour la première fois à rhôtel de Vitry. S'il n'avait cru rêver, son émotion eût été trop vive pour aller plus loin. On monta le grand escalier dont la grosse rampe, redorée depuis peu, étincelait. On traversa une antichambre pavée d'une marqueterie de marbre. Enfin la porte d'un salon s'ouvrit, et le domestique annonça à haute voix :

LES SOUPERS Dt DIRECTOIRE. 14!5

— M. le capitaine Raymond.

L'officier s'était arrêté sur le seuil de la porte. Sa vue se troublait. Devant lai flamboyait un grand salon tapissé de damas rouge avec des encadrements d'or. Sur la cheminée, des candélabres brûlaient comme des soleils, servant d'acolytes à une majestueuse pendule. L'ameublement était des plus riches, mais le salon était désert... Tout à coup, Raymond, qui portait çà et là des regards insensés, vit une femme qui venait 'a lui. Il ue la reconnut pas. Cette femme était cependant d'une rayonnante beauté, et son nom était Coraly.

Mais sitôt que cette femme eut parlé et qu'elle eut pris la main du capitaine, celui-ci frissonna et s'écria d'une voix étrange :

— Ah! misérable que je suis! C'est vous! Je ne rêve pas.

Coraly, souriant, et plus belle que jamais, l'amena par la main jusqu'à un fauteuil près de la cheminée. Raymond se laissa tomber dans les bras du fauteuil, accablé, anéanti, comme un naufragé qui vient de lutter avec la tempête. Un. assez long silence succéda à cette vive émotion.

Le capitaine, revenant peu à peu à des idées moins fiévreuses, jeta çà et là quelques regards observateurs. Coraly, assise en face de lui, baissait les yeux comme si elle se trouvait embarrassée de son luxe devant Ihéritier de la maison de Vitry. Cependant, rompant le silence la première, elle lui dit du son de voix le plus harmonieux :

— Je vous attendais, capitaine, mais non pas sans une très-vive anxiété. A Tours, je n'eus jamais le courage de vous avouer que j'avais fait une acquisi-

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lion... Cet hôtel pouvait tomber entre des mains plus indignes, M. le capitaine, se hâta-t-elle d'ajouter.

L'officier ne répondait pas. Il portait toujours des regards autour de l'appartement comme s'il suivait toute une légende de souvenirs. Hélas! Bon enfance et sa belle jeunesse, couronnées de fleurs, passaient devant lui dans ce moment-là. Coraly le comprit; elle baissa la tête et soupira. Raymond remarqua ce bon sentiment; il lui en sut gré, et il lui dit enfln :

— Croyez, mademoiselle, qu'il n'entre dans mes regrets aucun motif d'intérêt. Vous êtes devenue acquéreur de la maison de mes pères... Dieu l'a \oulu ainsi. Mais il est un souvenir charmant et douloureux auquel je ne puis opposer aucune énergie. Là... de ce côté-là... était la chambre de ma mère. Voici la porte qui menait à son oratoire... Voyez, mademoiselle, c'est l'image de ma mère que j'ai rencontrée en entrant ici... Apparition chère et sacrée!...

— Capitaine, dit Coraly, je comprends cela avec toute l'intelligence du cœur. Rassurez-vous, cependant; la chambre à coucher, qui fut celle de madame votre mère, n'est pas devenue la mienne; je loge beaucoup plus loin.

L'officier sourit avec une expression indicible, et il tendit la main à Coraly.

Cependant; neuf heurss et demie venaient de sonner h la pendule. Il était temps que le capitaine Raymond se décidât à prendre un parti. 0« devait-il aller loger? L'hospitalité qu'on lui offrait était-elle acceptable. Il s'informa de Bernard, l'ancien concierge. Coraly se tut et regarda l'officier avec tristesse. Le vieux serviteur était mort. Raymond laissa échapper une larme. Quant à Marguerite, femme de Bernard,

on apprit à Raymond qu'elle avait voulu retourner en Bretagne auprès de quelques parents qu'elle y avait encore , et qu'elle était partie.

— Ainsi je ne les reverrai plus ni l'un ni l'autre ! dit Raymond. Pas même mon pauvre vieux Bernard !

L'attendrissement gagnait Coraly, lorsque les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent. Un domestique allait annoncer une visite; mais l'homme , qui arrivait, saisissant le bras du domestique, lui dit im- ^ périeusement :

— Ne m'annoncez pas.

Cet homme, vêtu d'un frac vert et chaussé de bas de soie, cet élégant personnage était le général Bonaparte.

Le capitaine jeta un cri, et, bondissant comme un Arabe surpris, il courut à son général, qui lui tendait la main. Raymond porta à ses lèvres cette main victorieuse et amie. Coraly s'était levée et recevait le général par une révérence digne d'une grande dame d'autrefois.

— Mademoiselle, dit le général, je ne dois pas vous cacher que je me doutais bien un peu que le capitaine, en arrivant ce soir, viendrait ici sans débrider. Seulement, je vois à l'émotion du capitaine, qu'il ne s'attendait pas à trouver cette maison habitée par un nouveau propriétaire. Notre rencontre hier, mademoiselle, était trop bizarre. J'ai voulu rentrer dans le vrai en venant vous voir chez vous. Nous nous expliquerons mieux. Hier, votre déguisement donnait à notre conversation l'air d'un aparté de bal masqué. Vous êtes trop belle pour changer de rôle. Restez ce que vous êtes. Et vous, capitaine, vous n'êtes point de trop ici. Asseyons-nous.

Laconversations'engagea tout d'abord, exdbruplo, à travers la question importante, celle du mariage du capitaine, qui, il faut l'avouer, tomba dans un grand étonnement en voyant qu'il s'agissait de lui et de son avenir dans le début même de cette visite. Le général le pria de garder un silence absolu, position plus commode et plus convenable pour Raymond, qui s'enfonça dans un fauteuil comme s'il assistait à un spectacle. Ce spectacle, cette scène, il en était lui le principal acteur cependant.

— Persistez-vous, mademoiselle, dit le général d'un son de voix assez amical, persistez-vous à vouloir me faire la guerre?

— C'est selon, général, répliqua Coraly qui reprenait toute son énergie et toute sa vivacité d'esprit en face d'un danger.

— Cest selon veut dire, je crois, que cela dépendra de ma conduite à l'égard de deux personnes. Eh bien! mademoiselle, tout bien considéré et dussé-je faire pleurer vos beaux yeux, il faut, il est indispensable que ce mariage ait lieu.

— Général, dit Coraly en relevant fièrement la tête, la présence du capitaine ne m'attendrit ni no m'intimide. Je suis assez forte pour avouer une passion qui, du reste, n'est qu'honorable. J'aime le capitaine... il m'a donné le droit de l'aimer et de le dire. J'ai une rivale, une rivale de grand nom et de haute distinction; je suis donc très-résolue, puisque cette femme est venue troubler mon bonheur et briser mon rêve, je suis très-décidée à ne pas semer des roses sur son chemin.

— C'est de la vengeance, mademoiselle, dit le général.

LES SOUPERS Dr DIRECTOIRE. 149

— La guerre, M, le général, est-elle autre chose?

— Il est une guerre loyale...

— La mienne n'est pas une guerre de trahison, Dieu merci! Je vous ai assez prévenu, et le capitaine aussi.

— Eh bien! mademoiselle, je dois vous déclarer que je ne crains absolument rien ni pour moi ni pour mes officiers.

— Vos officiers, général? dit Coraly avec une ironie cruelle. Eh! mais, vous tranchez bien du dictateur! Savez-vous que si quelqu'un était là, caché derrière cette portière de damas, on pourrait vous arrêter rien que pour ce mot-là : mes officiers? Comme vous y allez, citoyen! Et la république donc? Comment! vous êtes rentré dans la vie privée, et vous dites : Mes officiers? C'est exorbitant!

Le général comprit qu'en effet il se mettait dans une position assez fausse. Il fut piqué au vif et lança sur la belle jeune femme un de ces regards significatifs qui voulaient dire : « Si jamais vous tombez entre mes mains... »

— Oh! dit Coraly, quand vous serez dictateur, vos yeux flamboyants me feront peur, peut-être. En attendant, voici mon dernier mot : Je déteste mademoiselle de Rencey; j'aime le capitaine Raymond. Si leur mariage a lieu, je perds le capitaine dans l'opinion publique, sauf à le réhabiliter plus tard; secondement, je donne l'éveil au Directoire et à tous les adversaires de Bonaparte, qui sont ardents et nombreux, et je divulgue tous ses projets, toutes ses menées, toutes ses machinations contre l'existence du pouvoir exécutif et le salut de la république. On peut douter encore de mes moyens et de mes forces; on n'en dou-

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tera plus après les événements accomplis. C'est pourquoi, commencez la guerre, général.

Raymond s'était redressé.

— Vous me perdrez dans l'opinion, mademoiselle? dit-il avec colère; et comment, s'il vous plaît? Qu'at-on à me reprocher au point de vue de-l'honneur?

— Capitaine, répliqua l'implacable Coraly, quand on a mille écus de traitement et point de fortune, il est très-rare qu'on puisse payer une terre quatre cent mille francs comptants et en or, sur des économies.

— Ah! jour de Dieu! s'écria Raymond, Bernard est mort!...

— Et sa femme est devenue folle, ajouta la cruelle fille que la passion égarait en ce moment.

— Folle! dit le capitaine. Itfais n'ai-je pas un écrit de mon père, une sorte de testament signé de lui, écrit tout entier de sa main, et par lequel il m'a révélé l'existence d'une somme énorme cachée par luimême et par les soins du vieux Bernard dans une cave de cette maison? Cette somme, ne l'ai-je pas trouvée, il y a deux mois? ne l'ai-je pas enlevée? et, puisqu'elle m'appartenait légitimement, n'en ai-je pas disposé à mon gré? A qui dois-je en rendre compte?

— A l'opinion, M. le capitaine, répéta l'attrayante Coraly.

— A l'opinion? reprit Raymond hors de lui. Et l'écrit, le testament de mon père?...

— Allons donc! répliqua Coraly avec un sourire diabolique. Allons donc! prenez-vous le public parisien pour un enfant? et croyez-vous qu'il viendra vous demander de lui montrer le certificat de papa et mamav pour s'assurer de votre moralité?

— Ah! calomniatrice! ah! femme perverse! je vous connaissais mal! dit Raymond en faisant quelques pas vers la porte.

— Femme perverse! répéta Coraly. C'est bien, M. le comte de Yitry. Sans cette femme, sans son dévouement, vous seriez fusillé depuis deux mois.

— Assez, dit le général avec une incroyable autorité; c'est assez; il faut trancher ce qu'on ne peut délier. Le capitaine Raymond épousera mademoiselle de Rencey parce qu'il est digne d'elle, et qu'elle a reçu ses serments. Je me fais le tuteur de ce mariage, et il aura lieu d'ici à huit jours. Mademoiselle, ajoutat-il en saluant Coraly, vous pouvez vous venger par tous les moyens en votre pouvoir : la campagne est ouverte. Venez, capitaine, je vous offre un logement à l'hôtel Bonaparte, puisque vous n'avez plus la maison de votre père.

Et sans ajouter un mot de plus, ils sortirent du salon, gagnèrent le grand escalier, au bas duquel ils trouvèrent la voiture du général qui stationnait devant le perron. Le capitaine chargea un des domestiques de la maison de lui amener Sultan rue Chantereine. Puis il monta en voiture à la suite du général, et leschevauspartirentavec une vivacité d'action qui leur était habituelle.

Épilogné.

Dans lespremiersjours de novembre, trois voitures rentraient, vers les deux heures de l'après-midi, à

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Ihôtel Bonaparte, rue Chantereine. C'était une noce revenant de la municipalité du deuxième arrondissement. Le capitaine Raymond de Vitry venait d'épouser mademoiselle de Rencey. Au nombre des personnes qui composaient cette heureuse réunion se trouvait un homme âgé, d'une mine fière et distinguée, mais dont le costume assez bizarre rappelait une autre époque. Ce vieillard était le ci-devant marquis de Rencey, dont la folie avait cédé sensiblement devant l'incroyable ascendant d'un homme extraordinaire et prédestiné à des prodiges, le général Bonaparte.Le vieux marquis n'était certainement pas arrivé encore à un état complètement normal. Il était en bonne voie de guérison, et il avait eu assez d'éclairs de raison depuis quelques jours pour comprendre les exigences de la position de sa fille unique, et le bonheur qui lui était assuré par le mariage en question.

Dans l'après-midi du même jour, grâce aux soins intelligents et à la prudence pleine de cœur de madame Bonaparte, un autel avait été dressé dans un appartement de la maison, séparé de tous les autres. Un prêtre avait été mandé en secret. Il bénit l'union de Raymond et d'Hélène en présence de quatre témoins seulement, au nombre desquels se trouvaient José^ phine et le général Bonaparte.

Le 18 brumaire approchait. Si ce jour fut marqué d'avance pour un coup d'État extraordinaire, c'est ce que nous ne rechercherons pas ici. Notre récit ne touche k l'histoire que par certains côtés exceptionnels. S'il nous arrive de citer des faits, nous on laissons k nos lecteurs l'appréciation historique philosophique, Nous n'avons pris d'autre engagement

que celui de raconter et de peindre de notre mieux une action dramatique et romanesque à travers le fracas de grands événements. Le rôle du romancier est indépendant de la mission de l'historien; le premier a ses allures franches, sa liberté d'imagination, ses fantaisies et même ses caprices. C'est son droit. Toutefois, rien ne le dispense de moralité, et en cela nous espérons n'avoir blessé dans ce récit ni les convenances, ni le bon sens, ni la morale, ni le cœur, ni les yeux, ni les oreilles de personne. Le second, l'historien contracte envers ses contemporains et envers l'avenir les plus graves obligations. Vous les connaissez.

Cela étant expliqué, nous ajouterons que peu de jours avant le 1 8 brumaire, le général Bonaparte avait été investi par un décret du conseil des Anciens du commandement suprême de la ville et de l'armée de Paris. Il devait veiller a la sûreté de la représentation nationale dont le siège venait d'être transféré dans la commune de Saint-Cloud. La responsabilité du général était immense, effrayante.

Or, le 17 brumaire, la veille même du jour où le plus audacieux des coups d'État devait changer la fortune de la France et étonner le monde, pendant qu'on battait la générale dans les rues de Paris pour rassembler les troupes et la garde nationale, Bonaparte se trouvait au palais des Tuileries entouré des généraux sur lesquels il comptait le plus. Les Tuileries étaient désignées comme lieu de réunion avant de se rendre à Saint-Cloud; de là devait partir cet état-major d'officiers qui peu de temps après entrait dans toutes les capitales de l'Europe à la suite d'un empereur.

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Certainement dans ce moment-là Bonaparte était fort agité. Nul ne connaîtra jamais les visions ardentes qui devaient flamboyer devant lui. Des oËBciers d'ordonnance venaient incessamment lui apporter des dépêches. Parmi ces papiers officiels il y avait des lettres particulières dont le général brisait les cachets avec humeur et qu'il Usait à peine. Mais une de ces lettres fixa son attention; elle était datée du camp qu'occupait en Allemagne une des divisions commandées par Masséna. La lettre était fort courte; Bonaparte la lut. La voici :

«Général,

» Vous n'êtes pas encore Alexandre, mais vous avez tranché le nœud gordien de ma destinée. Je voulais . vous perdre. Je le pouvais peut-être. J'ai mieux aimé en Oair avec la vie, et finir glorieusement. Arrivée depuis huit jours sous un déguisement à l'armée de Masséna, je me suis enrôlée dans un régiment des guides. Hier nous avons eu un engagement sérieux avec une division russe commandée par Souwarott". Nous avons batiu l'ennemi. Quant à moi, au milieu dune charge de cavalerie je suis tombée blessée a mort. Je vous écris de l'ambulance. Dans deux heures je nexisterai plus. Je fus toujours bonne.républicaine et je meurs sans regret delà vie, puisque je ne verrai pas tomber ma patrie entre les mains d'un despote que j'ai deviné, que j'admire et dont je suis l'ennemie.

» Adieu, général, vous asservirez la France, mais je vous échappe.

3) CORALY. )■

Bonaparte froissa cette lettre avec un vif sentiment de colère, et il la mit dans sa poche brusquement. Reprenant ensuite le calme dont il avait grand besoin dans ces graves circonstances, il donna des ordres relatifs aux dispositions militaires du moment.

Le lendemain, la représentation nationale était expulsée du palais de Saint-Cloud, le Directoire donnait en masse démission, et le Consulat était proclamé.

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