TRADUCTEUR D'HÉLIODORE (1) ET DE LONGUS
l'histoire ethiopique de héliodore, traitant des loyales et pudiques amours de théagènes, thessalien, et charicléa, éthiopienne
Ruse de Chariclée -pour échapper ait chef des brigands.
Thyamis (c'était le nom du capitaine de ces brigands), qui avait bien reposé à son aise la plus grande partie de la nuit, eut en dormant quelques songes fort étranges qui l'éveillèrent en sursaut. Si veillait en grande peine et perplexité pour autant qu'il ne pouvait conjecturer que voulaient dire ces songes. Car, environ le temps que les coqs chantent sur le matin, soit ou que, pour un naturel sentiment et connaissance qu'ils ont, comme l'on dit, du retour du soleil par devers nous, ils soient incités à saluer sa divine lumière, ou que, pour une chaleur qui est en eux et aussi pour un appétit de tôt se paître et se mouvoir, ils éveillent avec un cri qui leur est propre ceux qui sont en la même maison pour besogner {travailler), environ ce temps-là, dis-je, par le vouloir des dieux il se présenta un tel songe à son entendement. Il lui fut avis {il crut) qu'en se proumenant parmi le peuple d'Isis en la ville de sa naissance, Memphis, il y voyait tout reluire pour une fort grande multitude
(i) Héliodore est né à Émèse, en Syrie, l! semble avoir vécu au troisième siècle de notre ère. Nous ne savons rien de lui. Ronde a démontré qu'il ne faut point le confondre avec l'évêque de Tricca qui porte le même nom.
QUES A.MVOT ~ ios
s ailumées qu'il y avait, et que les autels étaient t<»ut baignés du sang des bêtes de toutes sortes que l'on avait imi eloitres et portiques qui sont à
l'eut» »ur du temple étaient pleins d'hommes qui menaient fort A bruit et faisaient grand tumulte. Fuis, quand il voulut dans le chœur et sanctuaire du temple, que la déesse Nis lui vint au-devant et lui bailla en main Charicléa, disant : j amis, je te baille cette pucelle, mais tu l'auras et si (pourne l'auras point, ains feras injustice et occiras une étran- . et elle ne sera point occise. » Cette vision le mit en grande perpl >urner de çà et de là l'interprétation de ce Songe
pour voir s'il pourrait deviner qu'il pourrait 'signifier. Quant il fut bien las d'y penser et rêver, à la tin il en tira l'intelligence vouloir, car il l'interpréta en cette manière, comme si lui eût voulu dire : « Tu l'auras femme et si {nêanl'auras pas vierge. » Quant à ce mot « tu occiras », il sa virginité, de laquelle blessure Chane mourrait pas. i Voilà comment il interpréta son songe ainsi comme son désir lui suggérait; et, sitôt que le soleil fut . il envoya signifier aux principaux de ses gens qu'ils eussent n venir promptement par devers lui et qu'ils apporît leur proie en commun, l'appelant les dépouilles, pour plus honnêtement et magnifiquement nommer la chose, et manda quand et quand {en même temps) à Gnémon qu'il amenât aus^i les prisonniers qui lui avaient été baillés en garde; lesquels, aii^i comme on les menait, s'entre-disaient :« Hélas 1 quelle fortune maintenant nous attend! » et priaient affectueusement Gnémon de leur être favorable s'il avait moyen de leur aider en quelque sorte. Il leur promit qu'ainsi le ferait-il, les admonestant {avertissant) qu'ils eussent bonne espérance, assurant que le capitaine n'était point totalement homme barbare, ains qu'il avait quelque humanité pour autant qu'il était de très noble maison et qu'il ne menait celle manière de seulement que par contrainte. Quand ils furent devant le capitaine, et que pareillement aussi toute la tourbe des brigands fut assemblée, Thyam ;ur un lieu un peu éminent (car son Ile était c. faire les assemblées
ommanda a Gnémon qu'il fît entendre aux
• qu'il disait, pourca qu'il entendait bien la !.. amis ne savait pas
bien pari, i commença sa harangue en cette SOI
« Vous connaissez de long temps quel je suis, mes compa-
io6 = LES SOURCES D'IDÉES- — CHAP. III =
gnons, et comment je me suis toujours porté {comporté) envers vous; car, étant comme vous savez fils du grand pontife et prêtre de Memphis, et ayant été privé de celle dignité du pontificat, laquelle m'était affectée et due comme à l'aîné après le département (départ) de notre père, par les trames et menées de mon frère puîné, je fus contraint de recourir à pour venger le tort que l'on m'avait fait et pour recouvrer la dignité qui m'appartenait par le moyen de votre aide, là où vous me fîtes tant d'honneur que de m'élire pour votre capitaine; en laquelle charge je me suis tellement gouverné jusques aujourd'hui que je n'ai jamais voulu rien avoir davantage que l'un d'entre vous. Car, s'il a été question de distribuer quelque argent, je me suis contenté de part égale aux autres; et, si j'ai vendu quelques prisonniers, j'en ai rapporté le prix en commun, estimant que celui qui veut s'acquitter honnêtement en la charge de capitaine doit prendre sur soi la plus grande part de la peine et néanmoins se contenter du profit égal aux autres. Et, quand nous avons surpris par les champs quelques prisonniers, si c'étaient hommes qui eussent assez force de corps pour faire service, je les ai retenus pour être de nos soldats; s'ils étaient faibles et débiles, j'en ai fait argent. Quant aux femmes que nous avons prises, je n'en forçai (violai) onques (jamais) une; car, si elles ont été de noble sang, je les ai mises ici à fiance, ou bien les ai laissées aller sans rien payer, seulement par pitié et compassion de leur fortune; et, si elles ont été roturières et telles que la captivité ne les contraignît pas tant de servir comme leur état et condition naturelle et accoutumée, je les vous ai à chacun distribuées pour servantes. Mais maintenant, de tout le butin que nous avons gagné, je vous requiers et mande seulement un don : c'est que vous me donniez cette pucelle étrangère. Et, combien que ( quoique) il fût en moi la prendre d'autorité, il m'a néanmoins semblé meilleur et ai mieux aimé l'avoir du consentement et octroi de toute la communauté. Car ce serait peu sagement fait à moi que, pour forcer une prisonnière seulement, j'encourusse en votre soupçon de vouloir attenter quelque chose au déçu (au détriment) et contre le gré de vous autres mes amis. Et si (néanmoins) ne vous demande point cette grâce sans récompense, car, en la me donnant, je vous cède et quitte entièrement la part et portion de tout le reste du butin qui me pourrait appartenir. Mais, pour autant que nous qui sommes de race prophétique tenons à grand reproche et offense de se mêler indifféremment avec toutes femmes, j'ai avisé de prendre cette
CQUES AMYOT = 107
Ile non pour en abu omplir mon plaisir, mais pour
en avoir lignée qui soit apte à me succéder en la dignité ponti-
. » Il n'eut pas plus tôt dit cela, que toute la tourbe tante approuva son dii cclamations e1 cria
qu'il l'épousai à la bonne heure. Adonc Thyamis, reprenant la parole : Je vous remercie, dit-il, mais nous ferons ce que requiert le e me semble, si nous efiquérons quel vouloir
en a la pucelle; car, s'il ne fallait que seulement abuser de la
ait assez que de le vouloir, pour ce que le demander est superflu quand on peut prendre de 1 mais, si ee que nous voulons contracter est un mariage, il est
saire que le consentement de l'un et de l'autre y soit. »
tourna adonc sa parole, et dit à Charicléa : « Dites-nous
donc, la belle, si vous me voulez avoir à mari, et nous déclarez
quand et que: qui et de quelles e,ens VOUS êtes. » La
. avant que répondre, tint assez longtemps la
les yeux fiches en terre, en remuant
un peu la 'ait bon a voir qu'elle proupensait [méditait
■nce) ce qu'elle avait à répondre. A la tin elle dressa son chef (tt'fs), jetant les yeux sur Thyamis, lequel fut encore plus
devant ébloui de la lueur de sa grande beauté, pour autant que les discours qui lui étaient venus en pensée pour faire Si ponse lui avaient coloré le visage plus que de coutume, et son
rd en était devenu un peu plus audacieux. Puis répondit en
sorte par Gnémoti qui servait de truchement {interprète) à faire entendre son dire : « Cette réponse, dit-elle, était peu; mieux convenable à ce mien frère Théagène, pource qu'il me semble que le taire est mieux séant à la femme, et le répondre à l'homme, mémement [particulièrement) entre les hommes.
. puisque vous me donnez congé de parler et me montrez ce premier signe d'humanité d'essayer à avoir les choses hon-
. raisonnables, par amitié et de gré plutôt que par force, attendu mémement (surtout) que tout gît en moi, je suis contrainte de transgresser les bornes et les lois de moi et des autres
es aussi, faisant réponse a la demande de mon seigneur qui me parle de mariage,
tant d'hommes. Quand est donc ai: . nous sommes
du pays d'Ionie, de l'une des plus nobles familles de la ville d'Éphése, ayant père et mère; et pour tant que la coutume du pays porte que tels nobles enfants fassent le service divin, il m'est à moi échu de servir à la déesse Diane, et à ce mien à Apollo. Cet honneur doit durer un an. fit quand notre temps
io8 = LES SOURCES D'IDÉES. — CHAP. III =
a été complet et révo-u, on nous a envoyés conduire en l'île de Délos l'appareil d'un solennel sacrifiée, là où nous devions faire célébrer des jeux de prix, tant de lettres el de musique
que d'exercices du corps, et nous déposer de celle dignil charge des sacrifices selon la coutume usitée et gardée en notre pays. Four quoi faire on nous avait chargé un navire d'or, d'argent, de riches draps et de toutes autres choses convenables à faire tournois, jeux, festins solennels et publics. Et ainsi nous montâmes sur mer et nous mîmes à la voile sans nos père et mère, lesquels, tant pour leur grand âge que pour le danger de la mer et du long voyage, ne s'osèrent embarquer avec nous et sont demeurés dans leurs maisons. Mais aucuns des bourgeois en la cité en grand nombre s'étaient en partie embarqués avec nous dedans le même navire et en partie dedans d'autres vaisseaux qu'ils avaient fait équiper pour eux. Quand nous avons été bien avant en mer et que nous avons eu avancé la plus grande partie de notre voyage, il s'est levé soudain un orage impétueux, avec estourbillons de foudre et de tempête qui ont troublé tellement la mer que notre navire en a été dévoyé de son droit cours, en sorte que le pilote fut contraint lui-même de céder à la violence de la tourmente et à la force du navire, en laissant le gouvernement à la fortune. Ainsi avons été l'espace de sept jours et autant de nuits à la merci des vents qui ont toujours soufflé fort impétueusement, tant qu'à la fin ils nous ont jetés en la côte où vous nous avez pris, et là où vous avez pu voir un grand meurtre, parce qu'une troupe de gens de marine nous est venue assaillir et surprendre ainsi comme nous faisions le festin de joie pour notre délivrance et salut, et se sont mis en effort de nous défaire tous pour avoir notre bien, jusques à ce qu'avec la perte universelle d'eux et de nos gens aussi qui se sont tous entre-tués, nous sommes demeurés nous deux tout seuls. Que plût aux dieux que nous ne fussions point échappés, pour être si pitoyables reliques! Un seul bien avons-nous rencontré entre tant de misères : c'est que quelque dieu a voulu que nous soyons tombés entre vos mains; car, au lieu que nous étions en crainte de mort, vous nous faites offre et donnez option de mariage, lequel je ne voudrais quant à moi aucunement refuser. Car, quand il n'y aurait autre chose sinon que le seigneur fît tant d'honneur à son esclave et captive que de la vouloir choisir pour son épouse, si serait-ce un heur {bonheur) qui surmonterait toute autre prospérité de fortune. Mais qu'il soit échu qu'un fils de
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propriété et qui est prophète lui-même épouse une pucece
i\ dieux, il semble que cela ne s.- soit point fait sans
aucune prévoyance divine. Par quoi, seigneur Thyamis, je
un seul point, c'est que me permettez qii puisse, premier que {avant de) vous épouser, aller en la prochaine ville ou autre lieu plus voisin où il y ait temple et autel i Apollo, là OÛ je puisse nie déposer de la charg
fices et en quitter les marques et enseignes; ce qui, à mon meilleur en la ville de Memphis, mêmement {spécialement) après que VOUS aurez recouvré votre dignité de pontife; car les noces en seront plus plaisantes et plus joyeuses, quand nt conjointes avec la victoire et quasi comme le couronnement de vos glorieux actes. Ou bien, s'il vous plaît que
>:t devant, je le laisse a votre bonne discrétion, moyennant qu'il vous plaise seulement que j'accomplisse les saintes
nonies usitées en notre pays; ce que je sais bien que vous ,i tendu (comme vous dites) que dès votre enfance vous ave/ été au service divin et que vous avez en
grand nce la religion et dévotion envers les dieux. »
En cet endroit Charicléa acheva de parler et commença à pleurer. Quant aux assistants, tous les autres louèrent grandement son dire et commandèrent à Thyamis qu'il le fît ainsi, et que d'eux ils étaient bien délibères de lui aider. Thyamis lui-même s'y accorda à la tin, moitié de gré et moitié par force, car l'ardent désir qu'il avait de jouir de Charicléa lui faisait estimer qu'une seule heure de délai était un temps infini. Mais, d'autre coté, la grande douceur de son langage, comme si c'eut
• chant d'une sirène, lui détrempait et amollissait le cœur,
rte qu'il était contraint lui consentir ce qu'elle lui requérait, avec ce qu'il rapportait cela à son sonçe et concevait
rance que ses ima-s se feraient en la ville de Memphis. Far quoi il donna congé a la tourbe {foule) assemblée, après qu'ils eurent premièrement distribué leur butin, dont il eut une bonne partie du plus beau et du meilleur, que les autres volontairement lui donnèrent. Et leur commanda que dedans dix jours ils fussent tons prêts pour aller assaillir la ville de Memphis. Quant aux deux jeunes prisonniers, il les renvoya eu la cabane qui leur a\ lestinée le jour de devant, et
voulut que Gnémon logeât aussi avec eux, non qu'il le leur baillât désormais tant pour garde comme pour compagnie; et si les traita plus délicatement qu'il ne se Soûlait {avait o>utume) traiter lui-même auparavant, faisant quelquefois manger
avec lui Théagène pour l'honneur de sa sœur. Mais quant à elle, il proposa (résolut) de ne la voir pas souvent, de peur que la vue de sa beauté n'enflammât davantage le désir qu'il avait empreint en son cœur, et qu'il n'en fût contraint d'ati quelque chose contre ce qu'il avait délibéré et contre ce qu'il pensait que son songe lui eût signifié. Pour ces raisons Thyamis se défendait à lui-même de la voir, estimant qu'il était impossible de la regarder et de se contenir de la désirer. Quand tout le monde se fut retiré et que tous les pâtres furent serrés en leurs gîtes, les uns deçà, les autres delà, Gnémon sortit de dedans le lac et s'écarta un peu loin, pour aller chercher l'herbe qu'il avait promise le jour de devant à Théagène, lequel cependant, prenant l'occasion de la solitude, se prit à larmoyer et soupirer, ne disant pas un tout seul mot à Charicléa, mais invoquant continuellement les dieux. Et elle lui demanda adôncsi c'étaient leurs communes misères qu'il lamentait à la manière accoutumée, ou s'il lui était point survenu quelque nouvelle douleur qui le fît ainsi fort gémir et soupirer. « Et que peut-il être, répond Théagène, plus nouveau ne plus contre Dieu et raison que violer son serment et fausser la foi promise, et que Charicléa m'ait mis en oubli, inclinant à en vouloir épouser un autre que moi? — Ah! ne dites jamais cela, dit la pucelle, et ne me soyez en le disant plus gnrfUpesant, douloureux) que ne sont les maux que j'endure. Et, vu que vous avez fait épreuve suffisante de moi et de mon vouloir par tant d'essais et d'expériences, ne soupçonnez point de ma loyauté maintenant pour quelques paroles accommodées au temps et dites pour le bien de vous et de moi; autrement ce sera tout le contraire de ce que vous dites, et plutôt semblera- 1- il que vous-même soyez mué de courage que vous m'en trouviez changée. Car, quant à moi, je ne nie point que je ne sois malheureuse et infortunée; mais aussi puis-je bien assurer qu'il n'y a force ne violence si grande qui pût faire varier la pudicité de mon vouloir. Il n'y a qu'un tout seul point en quoi je sache jamais avoir failli à étroitement garder toutes les lois de tempérance : ce fut quand premièrement je mis mon amour en vous, combien que l'amour fût saint et légitime, car je n'ai jamais obtempéré à votre vouloir comme à un amant, ains vous ai la loi promise comme à mon époux dès le commencement que je me donnai du tout (entièrement) à vous; et jusques ici me suis maintenue nette et impollue (non souillée)- non seulement de l'effet mais aussi du parler, en vous repoussant plusieurs fois
que vous avez attenté de faire votre plaisir de moi, attendant l'opportunité que le mariage arrêté .! juré 'entre nous sous les plus étroits serments qu'il esl possible de faire, msomme .selon les l< »is et ordonnances des hommes. N' vous donc pas bien loin de sain jugement de croire que j'aie vouloir de préférer un barbare à un Grée, à un ami un brigand ?
i que voulait donc dire cette votre belle harangue, dit alors Théagène ? Car, de feindre que je fusse votre frère, je le trouvais le plus sagement fait du monde, pour autant que un grand moyen d oter à Thyàmis la jalousie qu'il pourrait avoir contre moi, et de faire que nous pussions être sans soupçon ensemble, et si voyais bien que tout le discours feint et coutrouvé que vous avez fait et du pays d'Ionie et de notre voyage en l'île de ait une bonne couverture pour cacher la
'.otre fait et pour abuser ceux qui vous écoutaient? mais, de consentir ainsi franchement le mariage et l'accorder expressément et nommément en définir le temps et le lieu, je n'ai ne su ne voulu deviner que c'était à dire, mais bien ai-je fait prière aux dieux d'être plutôt vif englouti en terre que de
une telle issue de mon espérance et des labeurs que j'ai endurés pour vous. » A cette parole Charicléa vint embrasser Théagène, et, en lui donnant mille et mille baisers, le mouilla tout de ses larmes et dit :« O dieux! combien agréable et plai-
m'est, ami Théagène, cette votre doute et crainte de moi, quand elle me donne clairement à connaître que tant de calamités et de malheurs n'ont encore nullement diminué l'affection et bmme amour que vous me portez. Mais soyez sûr, ô Théagène, que nous n'aurions pas maintenant la liberté de parler seulement ensemble, si je ne l'eusse ainsi promptement accordé et promis: car, comme vous savez, qui combat ouvertement contre l'impatient désir de celui qui est le plus fort, il ne fait que l'entlamber et augmenter davantage: mais qui par douce parole lui cède et condescend à son vouloir, il attiédit cette première fureur bouillante et rebouche {emousse) la première pointe de la cupidité par le plaisir de la promesse présente. Car je crois que ceux qui aiment plus rudement estiment que li de la jouissance soit en'la promesse, et, cuidant (pensant) déjà tenir ce qu'on leur a promis, ils n'en sont pas après si impétueux ne si farouches, à cause qu'ils flottent et
;l eu l'espérance qui les entretient. Ce que prévoyant, je me suis moi-même donnée de paroles, commettant la conduite du reste au bon esprit qui dès le commencement a en-
trepr.S de conduire et garder notre amour. Une seul ou deux souvenfes fois apportent plusieurs expédient moyens de salut, et donnent des accidents et aventure les hommes avec tout leur conseil n'eussent jamais su giter {imaginer ). Voilà pourquoi maintenant aux discour! je faisais en mon entendement il m'a semblé que je d différer et reculer, repoussant par ce moyen ce qui était certain par ce qui est incertain. Et pourtant, mon très doux ami, faut-il tenir secrète cette feinte et simulation, comme une ruse de lutte et la faut celer non seulement à tous les autres, mais aussi à Gnérnon. Car, combien qu'il use de grande honnêteté et courtoisie envers nous et qu'il soit Grec, si (pourtant) est-il néanmoins captif, et pour ce est-il vraisemblable qu'il aimera mieux complaire à celui qui est le plus fort. Car nous n'avons ni longueur de temps, ne loi de parenté ou de consanguinirté qui nous soit suffisant piège (gage) ni répondant de sa féauté (fidélité) envers nous. Par quoi si d'aventure par quelque soupçon il venait a se douter de notre conseil, il lui faudra bien affirmer du commencement qu'il n'en est rien ; car le mentir n'est point répréhensible, ains est honnête, quand il pro- ' fite à celui qui le dit et ne nuit point à celui à qui il est dit. » (Livre Ier.)
La pastorale de Longus (\),Daphnis et Chloé, appartient moins à notre sujet que Y Histoire cihiopiqae parce qu'elle touche à moins d'idées. Elle a pu cependant contribuer à cultiver chez nous le sentiment de la nature, car on y rencontre des tableaux champêtres d'une grâce charmante. Elle a été aidée dans cette œuvre d'abord par quelques poètes anciens, ensuite et surtout par des romans italiens et espagnols qui semblent bien avoir été composés à l'imitation de Longus : YArcadie de l'Italien Sannazar et la Diane de l'Espagnol Montemayor, deux ouvrages qui ont été traduits au seizième siècle et qui nous conduisent à YAstrée d'Honoré d'Urfé. Daphnis et Chloé présentait encore une analyse très fine, parfois jusqu'à la subtilité, de l'amour naissant. C'est l'histoire de deux enfants innocents, un ber-
(i) Longus semble avoir été un sophiste de Lesbos. Il vécut entre le deuxième et le cinquième siècle de notre ère.
■ AMYOt
rgère, que l'éveil des sens vient troubler, et qui, invités par la chaude naturt qui 1rs entoure, au milieu de bien des incertitudes très gauches, d( bien des h< Bons ang de bien des pudeurs rougissantes, font
nble l'expérience de l'amour. Par cette analyse encore le roman de Longus pouvait aider l'homme du seizième îe mieux connaître. En voici une page qui, sans tomb ; licence de certaines peintures, ne manque
ni de pittoresque ni de charme.
i plaisirs de Vite (1).
Daphnis et Chloé eurent bien de la peine jusques à la nuit >ler leurs chèvres et brebis, lesquelles, effrayées pour ai du loup et quand et quand [en même temps) éperdues Rfarouchées d'ouïr si fort aboyer les chiens, étaient les .• la cime des plus hauts rochers, les autres courues jusques à l'a nier, combien qu'elles fussent au demourant bien apprises d'obéir à l'appeau (appel) de leurs ars, de se ranger au son du flageolet et de s'amasser ensemble, en oyant seulement battre des mains; mais la peur leur avait adonc fait tout oublier, et, après les avoir suivies i rame on fait les lièvres, les remenèrent a bien grand'peine toutes au tect {toit), puis s'en allèrent eux-mêmes . où ils dormirent cette seule nuit de bon
sommeil, car le travail qu'ils avaient pris le soir précédent leur servit de médecine contre leur mésaise d'amour. Mais quand le jour fut revenu ils commencèrent derechef à être passionnés comme devant, ils tressaillaient de joie quand ils s'entreraient bien ennuyés et marris quand il fallait qu'ils S'entre-laissassenl ; ils se doulaient (se tourmentaient) pource qu'ils le voulaient; quand tout est dit, ils ne savaient qu'ils voulaient; cela seulement savaient-ils bien l'un que son mal était venu d'un baiser et l'autre d'un baigner, outre ce que i. ie l'année les enflammait encore davantage, car
it jà environ la tin du printemps et le commencement • étaient toutes choses en vigueur, les arbres chargés de fruits, les champs couveii chantaient,
II4 = LES SOURCES D'IDÉES. - CHAI' [Il =
çt rendaient les fruits une très délical
l'on eût dit que les fontaines, ruisseaux et rivières conviaient
us à se baigner, que les vents étaient org tant ils soupiraient doucement à travers les brai que les pommes amoureuses se laissaient d'elles-mêmes tomber par terre, et que le soleil, prenant plaisir à voir de belles personnes nues, 'faisait chacun dépouiller. Au moyen de quoi Daphnis étant de toutes parts échauffé se jetait dedans les rivières, et tantôt se lavait, tantôt s'ébattait à chasser, à prendre les poissons qui s'enfuyaient au fond de l'eau, et souventes fois buvait pour voir si avecque l'eau il pourrait éteindre l'ardeur qu'il sentait en son cœur. Mais Chloé, après avoir tiré les brebis et la plupart des chèvres, demeura encore longtemps à faire prendre le lait, car il fallait qu'elle eût le soin de chasser les mouches qui fort la molestaient et la piquaient quand elle les chassait. Cela fait, elle se lava le visage et mit dessus sa tête un chapelet des plus tendres branchettes de pin, se vêtit d'une peau de cerf qu'elle ceignit dessus ses reins, et emplit un pot de vin et un autre de lait pour boire avec Daphnis. Puis, quand ce vint sur le midi, adonc étaient-ils tous deux plus ardemment épris que jamais, pource qu'elle voyant en Daphnis entièrement nu une beauté de tous points accomplie, se fondait et se distillait d'amour, considérant qu'il n'y avait en toute sa personne chose quelconque à redire ; et lui, d'autre côté, la voyant couverte de cette peau de cerf avecque le beau chapelet de pin sur la tête, lui tendant son pot au lait, cuida voir l'une des nymphes propres qui étaient dedans la caverne ; si accourut incontinent, et, lui ôtant le chapelet qu'elle avait sur sa tête, après l'avoir baisé, le mit dessus la sienne; et elle, pendant qu'il se baignait tout nu, prit sa robe et se la vêtit, en la baisant aussi premièrement. Tantôt ils s' entre- jetaient des pommes l'un à l'autre, tantôt ils s'entre-peignaient et mipartisaient leurs cheveux en grève {raie), disant Chloé que les cheveux de Daphnis ressemblaient aux grains de meurte {myrte), pource qu'ils étaient noirs, et Daphnis accomparant le visage de Chloé à une belle pomme, pource qu'il était blanc et vermeil. Parmi aucunes fois il lui montrait à jouer de la flûte; puis, quand elle commençait à souffler dedans, il la lui ôtait des mains pour toucher de la langue et des lèvres là où elle avait touché des siennes, et faisait semblant de lui vouloir enseigner où elle avait failli, pour avoir occasion de la baiser à demi, en baisant la flûte où elle avait touché. Ainsi comme ils