Derniers Pointes, III
8o LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE
Ce poème est imité du commencement d'une prière qu'on chante dans les pagodes de Siva. Leçon te de Lisle en avait trouvé la traduction dans les Poésies populaires du Sud de F Inde, par E. Lamairesse '.
La supériorité de Siva sur Visnou et sur Bhrama est hautement affirmée dans cette prière :
O vous qui prétendez que Siva est absorbé dans la Trimourti de Brahraa, Vichnou et Routera, ignorez-vous que Brahma, qui a l'éloquence divine et Vichnou de la race des Bergers ne purent à eux deux embrasser toute la grandeur de Siva ? Comment voulez-vous que Siva, qui leur est supérieur, soit l'un d'eux ?
Mais c'est surtout le début de l'hymne qui a frappé Leçon te de Lisle par une sauvage grandeur. Siva y est représenté comme devant survivre, non seulement au Brahma et au Visnou d'aujourd'hui, mais à tous les millions de Brahmas, à tous les millions de Visnous, qui sont encore à naître, et non pas à eux seuls, mais à la terre et à la mer; alors Siva, s'étant fait un collier de toutes les têtes des dieux morts, chantera et dansera avec un plaisir ineffable :
Le temps pendant lequel se succéderont plusieurs millions Je Devendera (dieu du ciel), après avoir vécu chacun la durée marquée pour leur vie, le temps dans lequel plusieurs Bhrama mourront, celui après lequel Vichnou cessera d'exister, tous ces temps ne sont même pas un des moments de Siva.
Quand viendra le temps où la mer, la terre, l'air, le feu et le vent doivent être anéantis, plusieurs millions de Vichnou, qui
i. Paris, Lacroix, 1867; p. 304: Hymne à Siva.
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portent à la main des coquillages et des sacron (armes eu forme de cercle) périront; plusieurs millions de Brahma mourront aussi ; Siva rassemblera toutes les têtes de ces dieux, en fera un collier qu'il se mettra, et dansera sur un seul pied une danse inimitable dans laquelle ce collier se choquera à ses huit épaules; en même temps, il chantera des airs mystérieux que personne ne peut chanter, et il éprouvera un plaisir ineffable que personne ne peut goûter.
Ainsi l'auteur de cet hymne croit que les dieux naissent et meurent, que les religions sont éphémères, que les éléments mourront comme elles, et qu'un jour il ne restera rien, sinon Siva, c'est-à-dire rien vraiment, Siva étant la personnification de la puissance destructive de la nature. Avec quel plaisir Leconte de Lisle n'a-t-il pas dû s'emparer de ces lignes où il retrouvait ses propres idées ! Et avec quelle largeur ne les a-t-il pas traduites, mais en ayant bien soin de prédire que dans la marche au néant les dieux précéderont l'homme, — alors que l'hymne indien, au contraire, fait mourir les religions seulement avec le monde, — et en n'oubliant pas non plus de donner, au passage, une triste idée de l'humanité qui s'agite dans le magnifique décor du monde !
Les siècles, où les Dieux, dès longtemps oubliés. Par millions, jadis, se sont multipliés ; Les innombrables jours des aurores futures Qui luiront sur la vie et ses vieilles tortures, Et qui verront surgir, comme des spectres vains, Des millions encore d'Éphémères divins ; Et l'âge immesuré des astres en démence Dont la poussière d'or tournoie au Vide immense,
Les sources de Leconte de Lisle f,
o2 LES SOURCES DE J.ECONTE DE L1SLE
Pour s'engloutir dans l'ombre infini où tout va;
Tout cela n'est pas même un moment de Siva.
Ht quand l'Illusion qui conçoit et qui crée,
Stérile, aura tari sa matrice sacrée
D'où sont nés l'homme antique et l'univers vivant;
Quand la terre et la flamme, et la mer et le vent,
Et la haine et l'amour, et le désir sans trêve,
Les larmes et le sang, le mensonge et le rêve,
Et l'éblouissement des soleils radieux,
Dans la nuit immobile auront suivi les Dieux ;
Se faisant un collier de béantes mâchoires
Qui s'entrechoqueront sur ses épaules noires,
Siva, dansant de joie, ivre de volupté,
O Mort, te chantera dans ton Éternité !