Primes barbares, IV
Étude sur une stèle égyptienne appartenant à la Bibliothèque Impériale '.
L'inscription est surmontée d'un tableau.
A gauche, un roi casqué offre l'encens devant une barque sacrée. Une légende appelle ce roi Ramsès-Meriamen, c'est-à-dire Ramsès chéri d'Amon. La barque est portée sur les épaules de dix prêtres. Deux autres suivent, l'un tenant un parasol, l'autre lisant un hymne sur un volume à moitié déroulé. Au milieu de la barque est un naos fermé où repose un dieu, que la légende appelle « Chons en Thébaïde, bon protecteur >>. Devant et derrière le naos on a figuré un adorant, sur le devant de la barque un étendard en plumes d'autruche, un lion diadème, un urœus portant le disque solaire. Aux deux extrémités, la tête symbolique de Chons, à savoir une tête d'épervier coiffée du disque lunaire.
A droite, un prêtre offre l'encens devant une autre barque sacrée. Celle-ci n'est portée que par quatre prêtres. Ici, ni parasol, ni étendard. Dans le naos fermé repose un dieu que la légende appelle « Chons protecteur de l'Egypte, dieu grand qui chasse les rebelles ».
Avant de résumer le récit conté par l'inscription, disons brièvement qui est le dieu Chons et pourquoi il a deux statues.
Chons est le fils d'Amon; il est le dieu-fils de la trinité thébaine.
i. Paris, 1858. (Extrait du Journal asiatique, août 1857, jum-scptembre 1858.)
POKME ÉGYPTIEN IOI
Amon avait été à l'origine un dieu fort modeste. C'était simplement le dieu de Kamak, la personnification et le protecteur du sol. Identifié avec lia, le soleil, il devint plus important sous le nom d'Amon-Ra. La fortune des rois de Thèbes fit ensuite la sienne. 11 détrôna les dieux des autres villes à mesure que les maîtres de Kamak étendirent sur elles leur pouvoir. Il finit par être le dieu suprême de toute l'Egypte, comme les rois issus de lui, les Ramsessides, en étaient les souverains.
Longtemps solitaire, Amon s'associa plus tard une déesse-mère, mais qui n'eut jamais de personnalité, ni même de nom : on l'appelait simplement Moût, la mère. Ils eurent un fils, qui fut d'abord Amon lui-même, en ce sens, dit Rougé, qu'Amon « se procréait et s'engendrait lui-même ' » dans le sein de Moût : « Amon était donc père ou fils, suivant la face sous laquelle on le considérait. »
Le fils finit, cependant, par se distinguer du père et on l'identifia avec Montou, qui avait été jadis un dieu plus puissant qu'Amon. Puis, Montou fut remplacé dans la dignité de dieu-fils, par un dieu jusque là très secondaire, qu'on alla chercher parmi les génies qui veillaient sur les étoiles, Khonsou, le navigateur, identifié quelquefois avec la lune, et ce Khonsou devint alors assez vite un personnage fort puissant, fort populaire surtout, la providence de la Thébaïde, le conseiller du pays, celui qui chassait les mauvais esprits et guérissait les maladies 2.
i. Leconte de Liste applique à Khons ce que Rougé dit d'Amou. 2. Maspéro, Histoire ancienne des peuples de î Orient, t. II, p. )>2.
Pour bien comprendre une partie de l'inscription qui nous occupe et le tableau qui la surmonte, « il faut se rappeler que, selon les croyances égyptiennes, chaque statue d'un dieu, établie dans un temple, contenait un double détaché de la personne même de ce dieu, et qu'elle était par là une véritable incarnation du dieu, différente de ses autres incarnations. Le dieu Khonsou avait dans son temple, à Karnak, deux statues au moins, dont chacune était animée par un double indépendant que les rites de la consécration avaient enlevé au dieu. L'une d'elles représentait Khonsou, immuable dans sa perfection, tranquille dans sa grandeur et ne se mêlant pas directement aux affaires des hommes... L'autre statue représentait un Khonsou plus actif, qui règle les affaires des hommes et chasse les étrangers, c'est-à-dire les ennemis, loin de l'Egypte ' ». Le premier Khonsou, considéré comme étant le plus puissant, ne daignait point se déranger lui-même, quand on lui demandait une guérison : il y envoyait le second Khonsou après lui avoir transmis ses pouvoirs. C'est ainsi du moins que les choses se passent dans l'histoire racontée par l'inscription de la Bibliothèque nationale.
Cette inscription raconte en effet que Khonsou fît le voyage de Syrie pour guérir une princesse possédée par un esprit. Au préalable elle avait raconté comment la jeune fille était devenue la belle-sœur de Ramsès.
Le roi était en Mésopotamie, recevant les tributs de
i. Maspéro, Us Coules populaires de V Egypte ancienne, 3e édition, p. 164.