Pointés barbares, XXI Y
2. Chants populaires du Nord, Introduction, p. iv, n. 4. }. P. 235. L.; Fille du Sultan.
tant de grâce leurs jolies petites feuilles ? Oh ! je voudrais bien le voir! Je l'aime déjà du fond du cœur; si je savais où le trouver, je quitterais le royaume de mon père pour le suivre.
Ce pressant appel ne reste pas longtemps sans réponse. A minuit, Jésus arrive. — Jeune fille, ouvrez. — Elle ouvre la fenêtre : — D'où venez-vous donc, ô noble et majestueux jeune homme ? Jamais, dans le royaume de mon père, je n'ai trouvé votre pareil. — Apprends donc qui je suis : c'est moi qui ai créé les fleurs.
La jeune fille veut qu'on l'emmène. — Est-ce bien vous, mon puissant seigneur, mon amour, mon bien-aimé ? Combien de temps je vous ai cherché ! Et maintenant que vous voilà, il n'y a plus ni bien, ni patrie qui m'arrête: avec vous je m'en irai. Que votre belle main me condufse là où il vous plaira.
Mais le jeune homme ne veut pas qu'elle s'engage sans savoir ce qui l'attend : — Jeune fille, si vous voulez me suivre, il faut tout abandonner, votre père, vos richesses et votre beau palais. — La jeune fille est prête à tous les sacrifices : — Votre beauté m'est plus précieuse que tout cela. C'est vous que j'ai choisi, c'est vous que j'aime. Il n'y a rien sur la terre d'aussi beau que vous. Laissez-moi donc vous suivre où vous voudrez. Mon cœur m'ordonne de vous obéir et je veux être à vous.
Alors Jésus prend la jeune fille par la main et elle quitte avec lui la contrée païenne.
En route, elle lui demande son nom, et, quand elle l'a appris, lui jure fidélité. Puis, elle veut savoir comment est
le père de son beau fiancé. — Mon père est très riche, dit Jésus. La terre et le ciel lui obéissent; l'homme., le soleil, les étoiles lui rendent hommage. Un million de beaux anges s'inclinent devant lui, les yeux baissés. — Et votre mère ? — Jamais il n'y eut dans le monde une femme aussi pure. Elle devint mère d'une façon miraculeuse, sans cesser d'être vierge. — De quelle contrée venez-vous donc ? — Je viens du royaume de mon père, où tout est joie, beauté, vertu. Là, des milliers d'années se passent comme un jour ; d'autres milliers d'années leur succèdent pleines de repos et de félicité. — Hàtons-nous donc, ô mon roi, d'arriver à la demeure de votre père.
Ils continuent leur route à travers les champs et les prés et arrivent près d'un monastère où Jésus entre. — Attendez-moi ici, dit-il.
Le jour se passe, le soir arrive ; la jeune fille attend toujours.
Alors elle rrappe et crie : — Ouvrez-moi ; mon bienaimé est ici. — Nous n'avons vu entrer personne. — Mon bien-aimé est ici : pourquoi me le cacher ? — Ditesmoi comment il s'appelle; je vous dirai si je le connais. — Hélas ! j'ai oublié son nom. Mais c'est le fils d'un roi. Son père tient le sceptre de la terre et du ciel. Sa mère est une vierge. — Ah ! s'écrie le portier, c'est Jésus. Si c'est là votre fiancé, je vais vous le montrer. Mais renoncez à toutes les grandeurs païennes; renoncez à la tendresse de votre père ; oubliez votre pays de paganisme, car désormais vous devez être chrétienne. — Mon amour, répond-elle, est ce que j'ai de plus cher, et nul sacrifice ne peut m effrayer.
Elle entra, apprit la vie de Jésus-Christ, lui voua son âme, l'attendit longtemps dans un grand désir de le voir. Quand elle fut près de mourir, il lui apparut, la prit par la main et l'emmena dans son beau royaume. Là, elle est devenue reine.
On serait surpris si Leçon te de Lisle n'avait pas donné à son héroïne un nom et une patrie, s'il n'avait pas reconstitué le milieu où sa vie s'écoule. Aussi l'a-t-il fait, et avec toute la précision, avec tout l'éclat qu'on était en droit d'attendre de ce grand décorateur.
La fille de l'Emyr s'appelle Ayscha. Son père est Abd- El-Nur-Eddin. Elle habite Cordoue aux dômes d'argent. La vieille, qui la tient tout le jour cachée sous la persienne et les fines toiles, la laisse errer en liberté dans le jardin frais dès que le soir revêt de ses couleurs chaudes les massifs touffus, pleins d'oiseaux siffleurs, quand le souffle léger du ciel attiédi verse ses murmures dans les sycomores et que l'ombre diaphane tombe des ramures sur le velours des gazons.
Mais, plus encore que de voir l'histoire Scandinave conserver chez Leconte de Lisle l'indécision de son décor, on serait surpris de la voir garder son caractère chrétien. Elle est fort loin de l'avoir gardé.
Ayscha est une enfant ; un air d'innocence, un rire ingénu flotte sur sa bouche. Pendant qu'elle marche le long des rosiers, voici qu'une voix tendre la nomme et qu'elle découvre derrière elle un pâle jeune homme. (Jésus n'a donc pas attendu, comme dans le poème suédois, qu'on
désirât sa venue; il ne répond pas à un appel vague, mais déjà pressant : il est venu de lui-même.)
Ayscha le voit, l'admire, lui demande quels sont tous ses noms, s'il n'est point khalife, s'il a des palais, s'il est l'un des anges. Mais elle n'offre point son cœur la première, elle n'engage pas sa foi. C'est le jeune homme qui la sollicite. Souriant, il dit : — Je suis fils de roi. Mon premier palais fut un toit de chaume, mais le monde entier ne peut m'enfermer. Jeune fille, si tu veux m'aimer, je te donnerai mon royaume.
Tout de suite elle veut bien. (Comment ne voudraitelle pas, puisque le jeune homme ne l'a pas prévenue, comme il fait dans le poème suédois, de tout ce qu'il lui en coûtera pour le suivre, et qu'il se contente de dire la puissance irrésistible de l'amour ?)
Ayscha et Jésus s'en vont à travers la plaine. Longtemps, bien longtemps ils marchent. L'enfant, hélas ! sent les durs cailloux meurtrir ses pieds las, elle manque d'haleine, elle demande grâce : — Allah m'est témoin que je t'aime, ô mon cher Seigneur. Mais que ton royaume est loin ! Arriverons-nous avant que je meure? — Une maison noire apparaît enfin. — Voici ma demeure, dit le jeune homme. Mon nom est Jésus. Je suis le pêcheur qui prend dans ses filets l'âme en sa fraîcheur. Je te réserve, enfant, la vie éternelle après cette terre.
Désormais morte parmi les vivants, Ayscha ne sortit jamais du noir monastère.
Ainsi, ce n'est pas Ayscha qui appelait, avant même de connaître son nom, le créateur des fleurs, et qui l'aimait
déjà du fond de son âme pour avoir admiré la beauté de son œuvre ; c'est Jésus qui spontanément est venu la chercher, Jésus, c'est-à-dire, dans la pensée de Leconte de Lisle, on l'entend bien, ceux qui parlent en son nom. Elle était naïve et ingénue : ils l'ont séduite par de belles promesses. Sans lui dire d'avance, ni la longueur du chemin, ni la dureté des cailloux, ils l'ont emmenée. Et Ayscha s'est enterrée jusqu'à sa mort dans un noir monastère, dont la tristesse est certaine ; en échange de quoi ? le poète l'insinue, sans le dire expressément : en échange d'une vie future qui est problématique.
Le poème chrétien est devenu anti-chrétien. Les faits sont restés les mêmes; la signification en est maintenant toute différente. Cette fois, le poète n'a point cherché à rendre l'esprit de la légende qu'il racontait ; c'est sa propre pensée qu'il lui a fait exprimer. Mais à être détournée ainsi de son sens primitif, la légende n'a-t-elle pas perdu son charme ?