‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 46 sur 114 · Paris, Renouard · texte numérisé non relu

Paris, Renouard

POÈMES CELTIQUES l8l

vaincu, poursuivi, acculé dans une île ; là, Théodorik aurait été bloqué pendant trois jours et sur le point de succomber; mais Urien aurait été assassiné par un de ses soldats. Quelle foi mérite cette notice, faite d'après des textes, dont les uns ne sont certainement pas anciens et dont les autres le sont peut-être, mais ont transformé l'histoire en légende dès le lendemain des événements ? Je ne sais trop. Ce qui ne semble pas douteux, c'est que Urien joua vraiment un grand rôle dans les guerre^ de l'indépendance bretonne et que sa mort, ayant été un désastre pour ceux de sa race, méritait d'être chantée, comme elle le fut, par la voix des bardes.

Des six parties dont est composé le poème de Lywarch Hen d'après la division de La Villemarqué, Leconte de Lisle n'a retenu, avec une phrase de la première, que la seconde, la seule intéressante.

Le barde guerrier s'en va au galop de son cheval, la lance en arrêt, emportant avec lui la tête d'Urien, qu'il a recueillie :

En avant ! terrible Unour'h • ! // était amer, [il était] sombre comme le rire de la mer, le tumulte de la guerre [autour] d'Urien au poignet vigoureux...

Je porte à mon côté la tête de celui qui commandait l'attaque entre deux armées, [la tête] du fils de Kenvarc'h qui vécut magnanime.

i. Unour'h, d'après La Villemarqué, est un homme, sans doute un compagnon d'armes du barde. Chez Leconte de Lisle, le barde s'adresse à son cheval. Je souligne les passages que le poète a imités de près. Les mots mis entre crochets l'ont été par La Villemarqué.

Je porte sur mon côté la tête d'Urien qui doucement commandait l'armée : sur sa poitrine blanche, un corbeau noir !

Je porte dans ma tunique la tête d'Urien qui doucement commandait la cour; sur sa poitrine blanche le corbeau se gorge.

Je porte à la main une tête qui n'était jamais en repos : la pourriture ronge la poitrine du chef.

Je porte du côté de ma cuisse une tète qui était un bouclier pour son pays, une colonne dans le combat, une épée de bataille pour ses libres compatriotes.

Je porte à ma gauche une tête meilleure, de son vivant, que n'était son hydromel ; [une tête] qui était une citadelle pour les vieillards.

Je porte, depuis le promontoire de Pennok, un chef dont les armées sont célèbres au loin ; le chef d'Urien l'éloquent [dont] la renommée court [à travers le monde].

Je porte sur mon épaule une tête qui ne me faisait point honte : malheur à ma main ! mon maître est tué !

La tête que je porte sur mon bras n'a-t-elle pas conquis la terre des Berniciens ? Après le cri de guerre, les chevaux [traînent] des corbillards.

Je porte dans le creux de ma main, une tête qui commandait doucement son pays, la tête d'un puissant pilier de la Bretagne.

La tête que je porte au bout d'une pique noire est la tête d'Urien, le sublime Dragon ». Ah ! jusqu'à ce que le jour du jugement arrive, je ne me tairai point!

La tête que je porte me porta; je ne le retrouverai plus ; il ne viendra plus à mon secours. Malheur à ma main ! mon bonheur m'est ravi !

La tête que j'emporte du penchant de la montagne a la bouche écumanle de sang ; malheur à Reghed de ce jour !

i. Au lieu d'en faire un Dragon, Leconte de Liste en lait un Loup : l'image lui semble plus barbare.

Mon bras n'est point affaibli; [mais] mon repos est troublé; mon cœur ne te brises-tu pas ? La tête que je porte m'a porté !

Qu'est-ce que Leconte de Lisle a fait de ces quinze strophes ?

Il les a réduites à six, éliminant redites et longueurs.

Pour conserver ce que les répétitions de mots avaient d'original dans le vieux poème, sans conserver ce qu'elles avaient de monotone, il n'a pas fondu toutes les strophes dans le même moule, mais il a donné à chacune d'elles un refrain formé avec les mots de son deuxième vers :

Loin du Cap de Penn'hor, où hurlait la mêlée, Sombre comme le rire amer des grandes Eaux, Bonds sur bonds, queue au vent, crinière échevelée, Va ! cours, mon bon cheval, en ronflant des naseaux.

Qu'il est sombre, le rire amer des grandes Kaux !

Franchis roc, val, colline et bruyère fleurie. Sur le funèbre Cap que la mer ronge et bat, Kenwarc'h le Chevelu, le vieux loup de Kambrie, Git, mort, dans la moisson épaisse du combat.

Oh ! le Cap de Penn'hor que la mer ronge et bat !

Toutes les paroles, — peu nombreuses, il est vrai, — qui exprimaient, non la rage, mais la douleur et la pitié, ont été dédaignées, comme dépourvues de caractère : « Je ne le retrouverai plus; mon bonheur m'est ravi; mon repos est troublé; mon cœur, ne te brises-tu pas ? » Tout ce qui respirait l'esprit de vengeance a été, au contraire, retenu, et même accentué, peut-être jusqu'à l'exagération.

De même, tout ce qui parlait aux yeux a été soigneusement relevé, décrit avec une nouvelle précision, admirablement mis en relief.

Je ne l'entendrai plus, cette tête héroïque, Sous la torque d'or roux commander et crier ; Mais je la planterai sur le fer de ma pique : Klle ira devant moi dans l'ouragan guerrier.

Oc'h ! oc h ! C'est le Saxon qui l'entendra crier !

Elle me mènera, Kenwarc'h, jusquesau lâche Qui t'as troué le dos sur le Cap de Penn'hor. Je lui romprai le cou du marteau de ma hache Et je lui mangerai le cœur tout vif encor !

Kenwarc'h ! Loup de Kambrie ! oh! le Cap de Penn'hor!

Détail assez amusant : après toutes ces transformations qui rendaient le poème sauvage et pittoresque à souhait, le héros décapité n'a plus paru avoir un nom digne de son aventure, et il a reçu, en échange, celui de son père. Quand on est « le loup de Kambrie », quand on meurt sur le Cap de Penn'hor, peut-on, en effet, s'appeler tout simplement Urien ? La Tête d'Urien, était-ce un titre pour un poème gallois ? La Tête de Kemuarc'h, voilà qui avait une tout autre physionomie.

Leconte de Lisle reprochait à nos classiques de n'avoir pas appelé Clytemnestre Klutaimnestra : qu'aurait-il dit s'ils l'avaient appelée Léda ?

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